‹ Dépopulation et civilisationChapitre 4 sur 98 · Montesquieu, XXIII · texte numérisé non relu

Montesquieu, XXIII

NATALITÉ ET CIVILISATION

bruit. Voilà le spectre embusqué dans l’ombre qui tue les civilisations et qui guette la nôtre. Quelle cause a exténué la Grèce après la conquête de l’Asie? Comment l’Italie s’est-elle vidée d’habitants après avoir soumis l’ancien monde et comment sa population s’est-elle énervée? Pourquoi l’Espagne, si héroïque dans sa lutte séculaire contre les Maures, si puissante au xvie siècle, a-t-elle été si abaissée au xvir.

On peut proposer des explications plus ou moins plausibles; mais nousn’avonspas eu sous les yeux le mal dont ces peuples ont souffert, l’histoire ne donne aucune réponse à la plupart des questions qu’on lui pose. Ce qui seulement reste établi, c’est que, pour les nations commepour les individus, la mort sanglante sur le champ de bataille n’est que l’exception, et qu’elles périssent le plus souvent d’une maladie interne.

Une idée chère aux césariens d’il y a trente ans, c’était la ressemblance de notre temps avec l’époque de l’histoire romaine où l’empire remplaça la république. De nombreuses analogies semblaient en effet leur donner raison et ont séduit plus d’un écrivain que n’égaraient point sessympathiespourlapolitique napoléonienne. En France comme à Rome, les croyances religieuses s’affaiblissent ou disparaissent; le scepticisme et le dogmatisme négatif remplacent la foi. En France comme à Rome, les mœurs se transforment, et, bien qu’il soit impossible de rien savoir à cet égard, on a cru pouvoir les accuser de perdre au changement.. Comme à Rome enfin, l’amour du luxe et des jouissances matérielles, conséquence des rapides fortunes, a précipité la population vers les grands centres.

Les écrivains bonapartistes ont vu là des signes non équivoques dé décomposition sociale. Ils en prenaient du reste aisément leur parti, heureux de conclure qu’un peuple condamné par la force des choses à une décadence progressive

L’OLIGANTHHOPIE FRANÇAISE.

ne méritait que le gouvernement des époques de décadence.

Ils se trompaient. La France n’est pas en décadence. Tout compensé, elle est encore en progrès et non seulement sous le rapport économique ou intellectuel, mais aussi sous le rapport de la population qui nous occupe. Le progrès de la classe moyenne, la division de la propriété, le labeur acharné qui est la loi de la vie française, le développement du savoir à tous les degrés et sa propagation dans toutes les classes, la force morale, prouvée par les découvertes scientifiques et les applications industrielles qui en sont le fruit, l’activité littéraire, la conscience croissante et l’âpre revendication du droit même par les plus humbles, l’accession de tous à la dignité de citoyen, le suffrage universel et ses conséquences inévitables, la diffusion de la vie intellectuelle et politique en province, l’éveil du patriotisme entretenu par la division de l’Europe en patries rivales, enfin la puissance de la presse et de l’opinion publique constituent autant de différences éclatantes à notre avantage.

Il n’en est pas moins exact qu’il y avait, comme nous le verrons, une part réelle de vérité dans les analogies alarmantes qu’ils signalaient. Plus d’une fois en nous tournant de ce côté nous aurons chance de trouver des indications utiles.

La sociologie, dans le domaine de laquelle rentrent naturellement ces problèmes, n’est pas encore parvenue, malgré de vaillants efforts, à constituer une science positive, et, comme toute branche de savoir humain encore engagée dans la période métaphysique de son évolution, elle est la proie des systèmes et des hypothèses. A la vérité, les écrivains, soit qu’ils se rattachent aux sectes socialistes, soit qu’ils fassent partie de l’école économiste, procèdent également par affirmations tranchantes et donnent leurs aperçus plus ou moins plausibles pour des vérités absolues. Mais il en est toujours

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ainsi en philosophie; leurs formules n’en sont pas moins arbitraires et dépourvues de certitude. S’il est incontestable que le monde social a ses lois, il ne l’est pas moins qu’elles sont encore ignorées et que l’art même de les découvrir méthodiquement est encore dans les limbes.

Ce sont surtout les économistes qui ont montré de la sollicitude pour la question de la population. Bien qu’ils se donnent pour objet spécial l’étude de la production et de la répartition des richesses, dès l’origne de l’école, Mirabeau et après lui Malthus ont considéré ce sujet comme faisant partie de leur domaine, les disciples ont suivi cet exemple, et, depuis un siècle, aucun traité d’économie politique n’a manqué de lui consacrer au moins un chapitre. Par malheur, ils se sont montrés aussi peu clairvoyants quand ils ont voulu prédire l'avenir que mal inspirés quand ils ont donné des conseils.

A la fin du siècle dernier, l’un d’eux, Arthur Young, écrivait que l’égalité des partages et le régime de la petite propriété qui en est la conséquence allaient faire de la France « une garenne de lapins ». Or la prédiction était assez malheureuse, car c’était précisément l’Irlande, où le cultivateur languit dans la dernière misère, qui allait devenir une garenne de lapins, tandis qu’en France, la population ne devait s’accroître que très peu et cela en partie par l’effet même de la petite propriété, qui paraît en somme engendrer la prudence.

Malthus conseillait aux hommes de restreindre le nombre de leurs enfants, et c’est justement dans la faiblesse de la natalité que réside le péril le plus menaçant pour l’avenir de notre nation. Il se basait sur ce que les subsistances croissent beaucoup moins vile que la population, et nous voyons, dans un tiers de la France, la population décroître en présence d’un énorme développement de la prospérité

L’OUGANTHROPIE FRANÇAISE.

générale. Le temps à lui seul a montré ce que valaient les prévisions et les conseils de l’économie politique.

Il est déjà fâcheux pour elle qu’une théorie comme celle de Malthus, qui tient une place si considérable dans son credo, se trouve erronée. Mais ce qui est plus grave et de nature à affaiblir notablement la conliance qu’on lui accorde, c’est que ce démenti a été sans influence sur la foi des disciples. Jusqu’à ces dernières années, dans les livres comme dans les chaires, ils ont reproduit fidèlement la parole du maître, avec la confiance inaltérable du fidèle dans la doctrine révélée.

Quand Joseph Garnier publia son ouvrage sur le principe de population, les départements du Calvados et de l’Eure étaient dès lors en plein progrès sous le rapport de la richesse et de l’agriculture, en pleine décadence sous le rapport de la population. Quel compte en a-t-il tenu? Aucun. Ni dans la première édition de son livre en 1845, ni dans la seconde en 1852, on ne trouve la moindre allusion à ce fait qui ruine sa thèse.

Stuart Mill, malgré son jugement viril et l’effort de réflexion personnelle qui a visiblement présidé à la composition de son Traité d' économie politique, reproduit purement et simplement, et cela jusque dans les dernières éditions, la théorie de Malthus. A-t-il ignoré ce qui se passait dans nos plus riches départements ou en a-t-il méconnu l’importance? Il est plus probable qu’il a été entraîné par l’habitude du raisonnement à priori et par la routine de l’école.

Pour Batbie du moins, le doute à cet égard n’est plus permis. Il connaît parfaitement le phénomène de la croissance simultanée des subsistances et de la décroissance de la population en Normandie. Il la note, l’attribue « à des circonstances particulières * et passe outre. Bien plus, il voit dans cette contradiction flagrante entre la théorie et les faits la confirmation de la théorie.

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Si, quelque jour, par impossible, un chimiste, en décomposant l’eau, ne trouvait au lieu d’hydrogène et d’oxygène que de l’hydrogène et de l’azote, il serait à coup sûr stupéfait. Il recommencerait l’expérience, redoublerait d’attention et de précautions et se creuserait la cervelle pour découvrir la cause de celte anomalie. 11 n’y aurait peut-être qu’une idée qui ne lui viendrait pas, ce serait de détourner la vue et de passer le fait sous silence. C’est que la chimie est une science, tandis que l’économie polilique n’est qu’un système de métaphysique. Or cette forme du savoir qui lient le milieu entre la religion et la science a plus de traits communs avec la première qu’avec la seconde, et le métaphysicien, comme le croyant, est toujours entraîné à mettre le dogme au-dessus de tout, même des faits les mieux établis.

Il me paraît essentiel à l’objet de cet ouvrage de bien établir ce caractère encore tout systématique de la spéculation économiste. Plus d’une fois par la suite nous nous verrons contraints d’écarter ses décisions, et, si elles étaient d’ordre scientifique, commeellesseraientalors absolument certaines, toute divergence serait une marque infaillible d’erreur.

Il faut être insurgé de vieille date contre toute autorité en matière de philosophie pour venir s’inscrire en faux contre les doctrines d’une école nombreuse, imposante par l’énorme quantité des ouvrages publiés dans toutes les langues de l’Europe, la considération méritée et la haute situation de la plupart de ses maîtres. Les économistes ont, en somme, rendu des services considérables à la science sociale, purgé l’esprit public d’une multitude de préjugés, propagé les idées de liberté, enfin ils ont décrit avec exactitude des phénomènes utiles à connaître. S’ils en étaient restés là, s’ils s’étaient bornés à no ter les faits observés et à les classer par catégories, celte sorte d’anatomie sociale constituerait une œuvre inattaquable.

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