‹ Dépopulation et civilisationChapitre 51 sur 98 · RÉPARTITION GÉOGRAPHIQUE DE L’OLI G A NT HR OPIE · texte numérisé non relu

RÉPARTITION GÉOGRAPHIQUE DE L’OLI G A NT HR OPIE

la lenteur et la paresse, un goût excessif pour le bien-être matériel.

Or l’expérience prouve que l’homme peut avoir à profusion des matelas et des lits de plume, des mets délicats et des vins lins, des chambres confortables et spacieuses, des vêtements chauds et fréquemment renouvelés, sans que tout cela l’empêche de périr d’ennui. Il n’est pas donné à toutes les natures de vivre comme un champignon sur une couche de terreau.

Qui fait que l’habitant des grasses vallées quitte un pays où ila tous les avantages matériels, outre des liens de famille et des relations agréables, pour aller se fixer dans quelque ville où il sera moins bien ? C’est l’attrait d’une vie plus élégante, d’une culture intellectuelle plus haute, d’une participation incessante à l’activité politique et sociale de la nation.

Plus un homme est assuré contre le besoin, plus il a de confort chez lui, moins il a d’effort à dépenser pour avoir le bien-être physique, et plus d’autre part il lui reste de forces disponibles qu’il ne sait comment employer sans sortir de la campagne. Il faut qu’il les use à la poursuite de satisfactions nouvelles. Même pour donner carrière à son luxe ou à ses vices, il faut qu’il émigre. Telle est la cause de l’écoulement insensible et continu vers les villes de la portion la plus fortunée des populations rurales.

Paris est par rapport aux villes grandes et moyennes des départements ce que sont celles-ci par rapport aux campagnes. 11 leur enlève tous ceux de leurs habitants qui sont les plus actifs, les plus ambitieux, les plus avides de progrès ou de plaisir.

Prenons un exemple. Ce sera, si l’on veut, une ville de 120,000 habitants, dont la population est à peu près stationnaire, la principale industrie, celle du raffinage des sucres, à

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peu près morte, la navigation en diminution rapide. Le théâtre est très médiocre malgré une subvention assez forte. Le musée de peinture, assez pourvu de tableaux modernes, contient peu d’anciens, pas de collection de gravures, pas de collection de moulages; la moitié seulement des toiles est exposée à cause de l’insuffisance du local. Pas de facultés, une simple école de médecine et pharmacie. La bibliothèque municipale annonce cent vingt mille volumes, mais beaucoup de vieilleries, peu de nouveautés « pour ne point faire concurrence aux cabinets de lecture ». Le dictionnaire de médecine le plus récent date de cinquante ans. Les neuf dixièmes des livres sont en cube dans une caserne et y resteront jusqu’à ce que l’on ait exproprié un terrain et édifié les constructions qui doivent les recevoir. Du reste choisissez tel sujet d’étude qu’il vous plaira, votre bibliographie faite, vous ne trouverez pas au catalogue le quart des ouvrages indispensables. Cette lacune seule est un arrêt d’expulsion contre quiconque veut faire quoi que ce soit.

Qu’il s’agisse de culture intellectuelle ou esthétique, il y a là ce qu’il faut pour exciter l’appétit, jamais ce qu’il faut pour le satisfaire. Or exciter l’appétit, c’est prescrire l’émigration vers Paris. L’on se. trouve dans cette alternative inexorable : arrêt de développement ou départ.

Les meilleurs, dès qu’ils ont assez de fortune et d’indépendance, s’en vont et sont enviés par ceux qui restent. Pour eux c’était un besoin; d’autres les imitent pour qui ce n’estqu’une affaire de mode. Quiconque se sent du talent ou des prétentions s’en ira ou se désolera de ne pouvoir le faire. La ville qui était un foyer de culture mourant devient un foyer éteint et glacé. Plus on s’en va, plus il y gèle, et plus il y gèle, plus on s’en va.

Ainsi en est-il de toutes les grandes villes de province.

On le voit suffisamment, les déplacements de la population

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vers les villes sont un effet de l’effort pour s’élever. Il semblerait que la conséquence naturelle dût en être celle-ci : plus l’émigration rurale est considérable dans une région, plus la capillarité sociale y est active, par suite l’émigration centripète est proportionnelle à l’affaiblissement de la natalité.

Cependant la proposition ainsi formulée n’est pas exacte. Il y a des départements comme les Côtes-du-Nord, la Dordogne, la Corrèze, la Haute-Vienne, où l’émigration rurale et la natalité atteignent l’une et l’autre les plus hauts chiffres présentés par la France. Mais cette exception s’explique d’elle-même, si l’on considère la classe sociale à laquelle appartiennent les émigrants. Ceux de ces départements sont presque tous des maçons, des portefaix et des manœuvres. Ils ne quittent leur pays que pour chercher du travail. Encore la plupart ne parlent-ils qu’avec l’intention de revenir, soit dans quelques mois, soit au bout de quelques années, quand ils auront amassé un petit pécule. Fixés temporairement à Paris ou dans quelques grandes villes, ils aspirent vers leur province et leur hameau, situation morale qui est exactement l’inverse de l’attraction centripète. D’ailleurs l’homme du peuple qui émigre par nécessité ne fait pas d’envieux. L’exemple venant d’en bas est sans influence sur ceux qui sont ou se considèrent comme supérieurs. En résumé l’on peut dire que, si les villes exercent l’attraction en raison de leur masse, les individus la ressentent en raison de leur fortune.

Ce n’est pas que les pauvres ne puissent aussi bien que les riches ressentir l’attraction urbaine, la séduction du luxe, des plaisirs, de l’élégance, du pouvoir et du savoir, de tout ce qui brille. Mais pour cette classe l’émigration rurale n’est pas la mesure de cet attrait; elle résulte le plus souvent de causes très différentes.

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Au contraire lorsque les émigrants sont les habitants les plus riches, les plus cultivés, il y a cent chances contre une pour que la cause de leur départ soit l’attraction capillaire. Et bien qu’elle n’ait déterminé à partir que ceux chez qui elle était la plus intense ou qui étaient les plus indépendants, leur départ témoigne qu’elle existe encore à un haut degré chez ceux qui restent.

Si nous avions des renseignements statistiques indiquant la profession des émigrants, il est plus que probable que l’émigration des riches vers les villes apparaîtrait presque partout à la fois comme une cause et comme un indice de faible natalité.

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