CHAPITRE IX
Influence de l'organisation politique sur la natalité. — Elle n’a lieu que par son action sur le désir de s’élever. — Analogie entre la France et l’empire romain. — Contradiction dans la sphère politique, démocratie et centralisation. — La persistance de l’idéal césarien fait l’unité de notre histoire. — Influence de l’Église sur la propagation de cet idéal. — Rôle des légistes, niveleurs et centralisateurs, ennemis de l’Église et de la féodalité. — Leur but : faire du roi un césar. — Action contraire de la Révolution. — Progrès du césarisme. — Idéal de toute administration, le pouvoir absolu. — Augmentation du nombre des fonctionnaires et de leurs attributions. — Le césarisme anonyme. — Souveraineté de la nation et souveraineté des fonctionnaires.
Création de la centralisation esthétique et intellectuelle. — Rôle de la cour. — François Ier. — Louis XIV. — Casernement de la noblesse. — Attrait exercé sur la nation. — Accroissement de Paris. — Le roi Soleil et la ville Soleil. — Les causes de son accroissement expliquent son hégémonie. — Différence du rôle de Londres en Angleterre.
L’organisation politique, c’est-à-dire la forme du gouvernement, peut avoir une influence considérable sur la fécondité d’une nation. Cependant cette influence n’est point directe, elle n’agit que médiatement en activant ou ralentissant le désir de s’élever.
C’est ce qui fait que la république ou la monarchie importent bien moins par elles-mêmes que par les institutions secondaires auxquelles elles se superposent et qui seules déterminent leur effet. Dans une monarchie absolue, comme l’empire de Dioclétien, on peut voir l’oliganthropie tout aussi
NATALITÉ ET CIVILISATION
bien que dans la république française, tandis qu’on ne l’observe point dans l’empire absolu des czars. D’autre part, des républiques comme Gênes, Venise, Florence étaient très favorables à la population. Le peuple y était détourné des emplois supérieurs par le privilège de quelques familles, soit nobles soit plébéiennes, et des emplois inférieurs par leur petit nombre. De la sorte, il était rejeté vers la marine, le commerce et l’industrie.
Ainsi en est-il dans une monarchie entourée d’institutions aristocratiques avec une féodalité territoriale, industrielle et commerciale comme en Angleterre, territoriale et militaire comme en Allemagne.
Au contraire, entre l’empire de Dioclétien cl la France actuelle, bien qu’ici tous les citoyens aient la souveraineté et que là tous en fussent uniformément dépouillés au profit d’un seul, il y a une ressemblance capitale : la bureaucratie et la centralisation. Ce fut sous cet empereur que le mécanisme de la démocratie césarienne atteignit son plus haut point de régularité. A partir de son règne, au dire de Lactance, il y eut plus de fonctionnaires que de contribuables. Les vrais maîtres de l’empire, ceux pour qui la conquête du monde a été faite, ce n’est pas la plèbe de Rome, depuis longtemps oubliée, ce sont les fonctionnaires. Ils sontexempts d’impôts, Rs sont riches au milieu de la pauvreté générale, ils sont tout-puissants, puisqu’ils ne relèvent que de leurs chefs hiérarchiques. Aussi tout le monde veut-il en être, et de cette attraction exercée par les fonctions improductives résulta la plus effroyable dépopulation dont l’histoire se souvienne.
Une des causes générales qui engendrent en France une attraction capillaire plus grande qu’en aucun autre pays, c’esl la contradiction qui existe dans nos institutions politiques entre la démocratie et la centralisation,
Nous sommes une démocratie; il s’ensuit que le peuple est souverain en principe, les citoyens égaux entre eux, tous également admissibles aux emplois. Nous sommes un État centralisé, d’où résulte que chez nous, comme dans l’empire romain, les fonctionnaires, responsables seulement devant leurs chefs hiérarchiques, qui ne relèvent eux-mêmes que des ministres, détiennent en fait le pouvoir absolu. Avant de faire voir les effets que cette contradiction a eus sur la natalité française, il faut montrer comment les deux termes dont elle se compose ont grandi chez nous simultanément à travers tous les régimes, profitant de leur vigueur aussi bien que de leur faiblesse pour acquérir une nouvelle puissance.
A la veille delà Révolution française, une singulière question préoccupait tous les esprits : celle de savoir si la France avait ou n’avait pas une constitution. Pour nous, il est trop évident que l’ancien régime ne comportait rien de pareil. Cependant il est non moins certain qu’un seul et même esprit a présidé à toute l’élaboration interne de la France depuis son origine jusqu’à nos jours et est venu donner une couleur uniforme à toute notre histoire. Du commencement à la fin, un même idéal tire à soi toute réalité, et lentement, à travers mille vicissitudes, mais avec une persistance qui ne se dément jamais, la France s’en approche. C’est l’idéal césarien.
Nulle part on ne peut mieux voir que dans notre histoire combien peuvent les mots pour faire arriver les choses. Le duc de l’Ile-de-France est devenu roi en fait parce que les circonstances lui permirent d’en prendre le titre. Il devintcésar parce que I imagination nationale, imprégnée des souvenirs de Rome, ne put concevoir de plus noble détermination du pouvoir monarchique.
Si méprisables qu’aient été en majorité les césars, soit comme hommes, soit comme souverains; si tristes qu’aient été les résultats de ce pitoyable gouvernement, responsable
NATALITÉ ET CIVILISATION, de la ruine d’un monde et de l’avortement d’une civilisation, l’humanité, toujours dupée par les grands mots, a fait écho aux sénats serviles qui leur décernèrent l’apothéose, aux historiens emphatiques et vides qui ont enflé la voix pour prôner leur majesté. Une histoire mieux informée ne découvre que néant sous cette prétendue grandeur. Mais que les légendes reposent ou non sur un fondement réel, elles ont le même effet lorsqu’elles sont universellement acceptées.
C’est principalement chez les peuples néo-latins que s’est implanté l’idéal césarien, et cela, grâce surtout à l’influence du clergé catholique. L’Eglise, qui avait maudit l’Empire et contribué pour une si large part à sa destruction, se montra habile à se parer de sa splendeur sitôt qu’il n’exista plus. Elle n’en parla plus aux barbares que comme d’un paradis profané et ne leurproposa d’autre ambition que de le rétablir à leur profit. Elle-même se dit romaine; elle avait copié l’organisation de son antique adversaire et se présenta comme l’héritière de son hégémonie morale. Chaque parole qu’elle prononce dans l’école ou dans la chaire contient un éloge au moins implicite d’un passé où régnaient partout l’unité, l’ordre et la hiérarchie.
Un moment, sous Grégoire VII, elle visa à quelque chose de plus hardi, refaire l’empire lui-même à son profit, subalterniser résolument les rois, quitte à les éliminer par la suite. Mais pour faire de l’Europe occidentale une théocratie, il fallait plus qu’une autorité spirituelle et la puissance d’un souvenir. Une armée lui manqua.
Après l’échec définitif de l’Église, l’idéal implanté dans le cœur des peuples néo-latins se créa d’autres organes. Tout imprégnés eux aussi des principes de l’ancienne Rome, les légistes entendirent le réaliser au profit des rois.
Refaire l’empire romain ! Voilà la chimière, le rêve tyrannique qui obséda durant tout le moyen âge et jusqu a nos
jours l’imagination de quiconque dans l’Europe occidentale avait eu quelque commerce avec les écrivains de l’antiquité. Voilà le but suprême ambitionné par les chefs barbares, les rois issus de la féodalité. Le petit-fils de Charles Martel est nommé patrice, et s’en croit honoré ; le pape le couronne empereur, et il s’en croit plus puissant. L’empire d’Allemagne en garda le nom de saint empire romain. Plus tard le même idéal de monarchie universelle possède et dirige le faible Charles VIII, le puissant Charles-Quint, Louis XIV, enfin Napoléon, qui crut un instant avoir rétabli l’empire d’Occident. L’ombre des césars plane encore sur le monde et trouble le sommeil de tout souverain qui s’élève à un degré exceptionnel de grandeur et de puissance. Le résultat que les princes voulurent obtenir au dehors avec l’épée, les légistes le poursuivirent obscurément au dedans par la ruse et la patience et finirent par l’atteindre.
A peine les Capétiens se sont-ils affermis sur le trône, les légistes commencent leur œuvre, poursuivie avec une ténacité invincible de Philippe-Auguste à Napoléon : rendre absolu le pouvoir royal.
Personnellement, ils sont le plus souvent rapaces et corrompus. S’ils créent l’administration, c’est en grande partie pour se donner des places. Mal récompensés par l’estime royale, ignorés du peuple, liais ou dédaignés par les privilégiés, ces roturiers ambitieux, ignorés au milieu de la nation, sont tous animés d’une même conviction qui ne se dément jamais : l’empire romain est l’archétype de tout État non barbare.
Dès le xne siècle, l’étude du droit romain, partout reprise, engendre et entretient l’esprit qui les anime. Saint Louis crée le Parlement et centralise la justice. Aussitôt ils remettent en honneur toute une terminologie oubliée et peu à peu rendent cours et vigueur aux idées correspondantes. Ils proclament
NATALITÉ ET CIVILISATION
que « toute justice émane du roi ». Ils trouvent dans les souvenirs de Rome le crime de lèse-majesté, et la révolte contre les ordonnances devient à leurs yeux un sacrilège. Sous Philippe le Bel, « les légistes, dit M. Bardoux, prouvent au roi que tout lui est permis ». Ne pouvant, à leur grand regret sans doute, l’appeler empereur, ils le nomment le prince, titre romain; sous Louis XI, ils commenceront de l’appeler majesté.
Placés à ce point de vue, ils sont inévitablement amenés à considérer toute parcelle d’autorité comme indûment distraite du pouvoir royal et font consister le droit à la reprendre. Du moment que du petit-fils de Ilugues-Capet ils veulent taire un césar, de la noblesse et du clergé ils doivent faire ce qu’ils étaient sous Auguste ou les Antonins, c’est-à-dire rien. Ils se sont acharnés à subalterniser et à nationaliser l’Église, et après des siècles d’efforts ils arrivent à leur fin : la constitution civile du clergé. « Les trois règnes où le mouvement du droit a été le plus signalé, les règnes de saint Louis, de Philippe le Bel et de Charles VII, sont aussi ceux où le plus d’efforts ont été faits pour constituer un clergé soumis immédiatement au pouvoir civil1. » Aux premiers Etats généraux, les légistes défendirent avec acharnement Philippe le Bel contre Boniface. A leurs yeux, la loi est purement laïque, comme elle l’était à Rome.
A l’égard de la noblesse, l’empire romain n’en avait point, c’est assez pour qu’ils considèrent les pouvoirs féodaux comme de simples pouvoirs de fait et qu’ils les sapent au nom du droit par tous les moyens possibles. Sous ce rapport les rois de France furent bien servis. Tandis que par les armes ils étendaient leur puissance en surface, les légistes l’étendaient en profondeur. Habiles à changer tout précédent en
Jl. Bardoux, Influence des légistes.
droit, ils minent sans relâche tous les pouvoirs rivaux, xlétruisenl pierre à pierre l’édifice féodal, préparent la monarchie absolue et la France nouvelle.
C’est seulement à la tin du moyen âge, quand les grands vassaux ont été définitivement brisés et que la souveraineté du roi est devenue incontestée, que l’œuvre de l’administration apparaît avec toute son importance. Ce que l’action politique et militaire avait concassé, elle le reprend et le pulvérise. C’est par ces étapes que la France du xie siècle devient celle du xvii0, puis enfin une démocratie égalitaire qui sous le gouvernement des deux Bonaparte a atteint son plus haut degré de similitude avec l’idéal césarien. Si la nature ne fait point de sauts, l’histoire, on le voit, n’en fait pas davantage.
A partir de Louis XÏY, rien ne se fait plus en France que par le roi et ses agents ; toutes les sphères de l’activité sociale sont successivement envahies par les fonctionnaires; désormais la tutelle administrative est partout, l’initiative individuelle nulle part. Une institution modeste et sans éclat, le conseil du roi, centralise tous les services. Dans chaque province, de même que les gouverneurs ont remplacé les grands vassaux, insensiblement les intendants se substituent aux gouverneurs. Ils laissent à ceux-ci leurs attributions honorifiques ; mais ils attirent à eux la besogne et par conséquent l’autorité. Dès lors les classes moyennes se précipitent les mains tendues vers les agents du pouvoir comme vers les distributeurs de tous les biens. Parfois, alors comme aujourd’hui, il arrive qu’on implore l’envoi de nouveaux fonctionnaires; jamais en revanche personne ne revendique le droit de s’administrer soi-même.
« L’administration de l’ancien régime, dit T ocqueville, avait d’avance ôté aux Français la possibilité et l’envie de s’entr’aider. Quand la Révolution survint, on aurait vainement
192 NATALITÉ ET CIVILISATION
cherche dans la plus grande partie de la France dix hommes qui eussent l’habitude d’agir en commun d’une manière régulière et de veiller eux-mêmes à leur propre défense ; le pouvoir central seul devait s’en charger. »
C’est bien à tort qu’on a accusé la Révolution française d’avoir créé la centralisation ; elle existait auparavant. Il y a plus, la Révolution fit le plus puissant effort pour la détruire.
La Constituante supprima les intendants et les subdélégués, chaque commune put élire librement son maire et son conseil municipal; chaque département, chaque arrondissement élurent leurs conseils, et ces conseils eux-mêmes élurent des directoires chargés, chacun dans l’étendue de sa circonscription, de l’administration et de la police. Qu’on se figure les juges nommés directement par les électeurs, nos préfets, sous-préfets et conseils de préfecture nommés par les conseils d’arrondissement et par les conseils généraux, les maires nommés par les conseils municipaux, on aura à peu près le degré de décentralisation voulu par la Constituante.
Ce ne fut qu’après le 18 Brumaire, quand la France opéra un retour violent vers le césarisme, que le pouvoir central s’attribua le droit de nommer les juges et qu’il créa les préfets et les sous-préfets. «. Alors on ressaisit la centralisation dans ses ruines et on la restaura; et comme, en même temps qu’elle se relevait, tout ce qui avait pu autrefois la limiter restait détruit, des entrailles même d’une nation qui venait de briser la royauté on vit sortir un pouvoir plus étendu, plus détaillé, plus absolu que celui qui avait été exercé par aucun de nos rois... Le dominateur tomba; mais son gouvernement mort, son administration continua de vivre, et toutes les fois qu’on a voulu depuisabattre le pouvoir absolu, on s’est borné à placer la tête de la liberté sur un corps servile1 ».