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De Tocqueville, l’Ancien Régime et la Révolution

11 y a de cela une raison, c’est que les forces qui ont créé la centralisation, tenu en bride le clergé, vaincu la noblesse, réduit tous les citoyens au niveau d’une égale soumission devant un despotisme triomphant, n’ont point cessé d’agir et qu’elles sont à l’heure même en pleine activité. L’antique tendance des légistes n’est pas morte. « Rome avait ébauché la centralisation, dit avec emphase M. Troplong,la France seule a su la réaliser dans sa toute-puissance! » Le jurisconsulte césarien s’éblouit de la grandeur de l’œuvre. Pendant ce temps-là les diverses administrations continuent obscurément la leur.

Toute administration, par cela seul qu’elle existe, veut s’étendre. Elle veut être plus nombreuse, plus payée, plus considérée. Pour elle, l’administré est l’ennemi, qu’on ne peut trop lier et trop soumettre. 11 faut qu’on lui en impose, qu’on le commande et qu’on le berne, qu’on l’enlace dans d’inextricables complications de formalités, afin qu’il se fatigue, se sente vaincu et qu’à force de courbettes il vienne réclamer la justice comme une grâce, son droit comme une faveur. Car toute corporation de fonctionnaires vise invariablement à la même fin: le pouvoir absolu. S’ils ne rencontraient une digue infranchissable dans la résistance de l’opinion, les juges se trouveraient invinciblement amenés à rétablir la torture; les prêtres, le bûcher; les préfets, les lettres de cachet; la police, le cabinet noir: car il faut que force reste à la loi, et l’esprit de corps justifie tout ce qui le fait triompher.

En comparaison de passions séculaires d’une telle puissance et d’une telle ténacité, que sont les changements superficiels dans le nom et la forme du pouvoir central? Avec Napoléon, le césarisme représenté par un empereur porte son étiquette; mais sous la Restauration, sous Louis-Philippe, malgré l’imitation toute formelle de l’Angleterre, les fonc- A- DUMOÎiT- xiii. - 13

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tionnaires se multiplient, leurs attributions vont sans cesse augmentant, la centralisation et la doctrine corrélative de l’émanation de toute justice et de toute intelligence restent des articles indiscutés du credo officiel ; nous avons le césarisme latent.

Si l’on compare la France d’aujourd’hui avec celle d’il y a cent ans, le premier fait qui frappe, c’est que le budget est vingt fois ce qu’il était alors et que le nombre des fonctionnaires a presque décuplé. Sous Louis XIV, il y avait quatre places de secrétaires d’État, pour les affaires étrangères, la maison du roi et le clergé, la guerre, et tantôt la marine, tantôt les affaires protestantes ; en outre, un contrôleur était à la tête des finances, un chancelier à la tête de l’administration de la justice. A ces six ministres on ajouta sous Louis XV un ministre d’État pour les affaires industrielles et commerciales.

Aucun de ces ministères n’a cessé d’exister de nos jours; mais d’autres ont été créés à côté. Presque aucune des attributions des anciens ministres n’a cessé d’appartenir à ceux d’aujourd’hui, mais de nouvelles sont venues s’y ajouter, et leur importance s’est accrue sans mesure. Un véritable corps d’armée de six mille hommes, sous-secrétaires d’État, directeurs généraux, chefs de division, attachés, rédacteurs, expéditionnaires, employés de tous grades et de tous noms, compose la bureaucratie centrale, destinée à imprimer le mouvement à toute la machine. Et à quoi ne s’étend pas son

duelle contre les causes de troubles venues du dehors ou du dedans, il apprend à lire et écrire, construit des routes et des chemins de fer, creuse des ports et des canaux; paye des prêtres catholiques pour enseigner que le pape est infaillible, des prêtres protestants pour dire que ce n’est pas vrai ; il est marchand de poudre et marchand de tabac ; salarie des dan-

seuses en robe courte et des préfets chargés expressément de faire danser en robe longue. On emplirait vingt pages de la seule énumération de ses attributions hétérogènes. Comme toujours, l’ancien régime avait commencé, Napoléon a accéléré le mouvement, qui a toujours progressé depuis.

En 1848, il est vrai, l’audacieuse proclamation du suffrage universel constitue un vigoureux coup de barre donné en sens contraire du courant séculaire. Elle ne va à rien moins qu à mettre en bas, dans le peuple, dans le grand nombre, la source de tout pouvoir, que les légistes et les fonctionnaires avaient toujours vue dans le prince. Elle nie radicalement l’émanation.

Mais cette doctrine est trop profondément empreinte dans l’âme de la nation; l’histoire reprend son cours, et un nouveau césar est revêtu du pouvoir absolu par de nouveaux prétoriens.

Et depuis sa chute, qu’avons-nous? Le césarisme a-t-il cessé? Il n’est presque personne qui ne répondit affirmativement. Cependant ce serait une erreur. Vous pouvez changer de députés et même de constitution, n’avoir qu’une Chambre ou en avoir deux, maintenir ou supprimer un président, renverser un ministère tous les six mois, transférer le pouvoir de droite à gauche, des cléricaux aux libéraux et de ceux-ci aux radicaux, toujours nous avons en somme bureaucratie et tutelle administrative, centralisation et émanation corrélative, ce qui signifie en un seul mot le césarisme ano-

Depuis la proclamation du suffrage universel, les fonctionnaires a la vérité sont en théorie les serviteurs de la nation.

.a'! Ct"0ra serv*teur es( une ironie, Nommés par leurs chefs hiérarchiques, dépendant des ministres d'une façon

ou moins?’ la"d‘JS q"e CeUMi déPendent eux-mêmes plus ou moins des mandataires du peuple, ils sont en réalité les

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maîtres de 1 administré. Ils agissent directement sur lui, tandis que celui-ci ne réagit que par une multitude d’intermédiaires, si bien que sa force est usée par le frottement de la machine. Pour obtenir justice d’un simple cantonnier soutenu par ses chefs, vous n’avez d’autre parti à prendre que de changer la forme du gouvernement, ou tout au moins de culbuter le ministre qui est seul responsable. Résultat absurde, mais qui a le double inconvénient d’être absolument irréalisable tant que vous serez seul et très facile quand il se sera accumulé une quantité suffisante de mécontentements. Plus un gouvernement bureaucratique dure, plus il a d’adversaires, gens blessés, ambitieux non placés, et c’est de là que vient cette conséquence paradoxale qu’il est plus faible au bout de quinze ans qu’au lendemain de son avènement. Le fonctionnarisme poussé à son plus haut degré est une cause toujours renaissante de révolutions.

Chez nous, toute l’activité politique consisle à peu près à renverser des ministères, comme dans l’empire romain elle consistait à renverser des empereurs. Les programmes même ne sont le plus souvent que des armes de guerre, des moyens pour un parti de conquérir le pouvoir et les places. En Espagne où l’appétit des emplois est encore plus développé qu’en France, l’instabilité gouvernementale est aussi plus grande.

Sous le règne de Napoléon III et tant que dura le régime de la candidature officielle, les fonctionnaires, comme d’autres prétoriens, faisaient les députés. Aujourd’hui ils ont encore, surtout dans les départements dépourvus de grandes villes, la plus grande influence sur le choix des candidats et sur leur succès. Et ils savent, eux aussi, se faire donner le donativum sous forme d’augmentations de traitement, de retraites, de pensions pour leurs veuves, de bourses pour leurs enfants et de création d’emplois nouveaux. Encore un

PROGRÈS DE LA CENTRALISATION, pas, et ils deviendraient inamovibles1, comme le sontdéjàles juges; la fonction serait proclamée la propriété du fonctionnaire, comme le grade est la propriété de l’officier, et alors il ne resterait plus qu’à renouveler l’antique édit de Quercysur-Oiseetà rendre les fonctionnaires héréditairespour retomber une seconde fois de césarisme en féodalité. Mais nous n’en sommes encore qu’au césarisme anonyme.

Les progrès de la centralisation en France sont assez bien mesurés par ceux du budget. Depuis la dispersion féodale jusqu’à l’unité moderne, les fonctions du pouvoir central sont toujours allées grandissant et la rémunération a dû naturellement croître en proportion. Les revenus du trésor public convertis en millions de francs ont été successivement :

Sous saint Louis (1243) 3.7

Sous Philippe le Bel (1300) 5.5

A l’avènement de Charles V (1364) .' 8.1

À l’avènement de Charles VII (1422' 13. 8

Sous Charles VIII (1491) 44,8

A l’avènement de François Ior (1515) 72.8

A l’avènement de Charles IX (1560) 84.0

Sous Henri IV (1607) 90.8

Sous Louis XIY (1648) 184.0

Sous Louis XIV (1683) 226.0

A l’avènement de Louis XV (1715) 266.0

Sous Louis XV (1756) 253.0

Sous Louis XVI (1789) 475.0

Les gouvernements de Louis XI, de Richelieu, de Louis XIV, donnent la mesure de leurs tendances centralisatrices par 1 acci oissement considérable du budgetaccompli pendantleur durée. 11 n’y a que le gouvernement insouciant de Louis XV, sous lequel les recettes du trésor aient un peu décru.

Il est juste de dire que la puissance d’achat de l’argent a diminué progressivement et que, d’autre part, le gouverne-

1 . On 1 a propose a la Chambre des députés en 1884 pour les percepteurs « afin d assurer leur indépendance ».

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ment central ayant peu à peu éliminé les pouvoirs locaux, . fort coûteux et fort oppressifs, l’augmentation du budget est proportionnelle non à celles des charges publiques, mais seulement à celles des fonctions du pouvoir central.

De la chute de l’ancien régime jusqu’aujourd’hui, c’està-dire en un siècle, on sait que le budget a septuplé, en partie, il est vrai, par l’augmentation des charges militaires et du service de la dette publique, mais en partie aussi par l’augmentation des fonctions civiles. Sous ce rapport, l’élan est si bien donné, l’impulsion séculaire est si puissante, que tous les gouvernements lui ont obéi, et les plus libéraux autant pour le moins que les despotiques. La République, en cela très aveugle sur ses véritables intérêts, n’a pas fait exception.

En 1880, les traitements des fonctionnaires civils, ceux seulement qui sont soumis à la retenue de 5 p. 100, avaient augmenté de 54 millions sur le budget de 1871.

En 1881 , on a créé pour 6,440,000 francs de places nouvelles.

En 1882, pour 17,200,000.

En 1883, pour 9,380,000, malgré le déficit qui commence à se faire sentir.

En 1884, pour 13,260,000.

Depuis 1876, on a créé dans les ministères, 10 nouvelles directions, 19 sous-directions, 51 chefs de bureau, 74 souschefs. En 13 années les traitements civils se sont accrus de plu» de 100 millions.

L’on a augmenté sans cesse l’importance des fonctionnaires dans la nation, sans songer que c’est, avec la puissance du clergé et la grande place nécessairement réservée à l’élément militaire, l’une des trois causes les plus actives du césarisme. On a accumulé le terreau sur les racines de l’arbre, puis on l’accable de malédictions parce qu’il en a profité pour grandir.

Ce progrès simultané de la démocratie et de la centralisation est un fait bien particulier à l’évolution historique de la France. Les individus.se sont agités au hasard; mais placés sur une même pente, leurs mouvements les plus opposés les ont tous fait glisser dans le même sens.

Cependant la centralisation n’eût pas été complète si, en même temps qu’administrative, elle n’eût été esthétique et intellectuelle. C’est ce qu’elle est devenue en effet par l’effet d’une politique semi-consciente poursuivie, elle aussi, par nos rois durant des siècles, continuée depuis en vertu de l’impulsion antérieure.

La noblesse une fois dépossédée de ses antiques lonctions féodales, il restait au pouvoir royal à lui trouver un emploi pour ses immenses revenus, un aliment à son activité, un dérivatif à sa turbulence. De bonne heure les rois le comprirentet leur politiqueconsista à l’attirera la couret à l’y retenir.

A partir de François Ier surtout, la cour est une institution régulière, elle devient permanente comme les armées et constitue l’un des plus puissants moyens de gouvernement dont dispose le prince. Par l’éclat de son luxe, la séduction de ses fêtes, le charme de mœurs libres unies à une vie élégante, il groupa la noblesse autour de lui, l’amusa, la pensionna et l’asservit. Moins de cinquante ans après la mort de Louis XI, les descendants de ceux qui avaient encore pu faire échec à sa puissance sont transformés en courtisans. Des centaines de charges magnifiquement rétribuées sont créées à leur usage. Les valets de chambre, les maîtres d’hôtel, les chapelains, les veneurs sont pris dans les premières lamilles de France. Les La Rochefoucauld, les Mortemar, les Mirepoix sont échansons et pannetiers ; désormais ils vivront aux gages du roi, continuellement appauvris par le luxe et obligés de compter de plus en plus sur les faveurs royales pour refaire leur fortune épuisée. A cette cour,

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l’illustration de Ja naissance n’est pas absolument indispensable; mais la dépense est de rigueur, les vêtements de soie et de velours, une profusion de dentelles, de pierreries, de broderies d’or : car il faut que la noblesse se ruine pour qu’elle reste dépendante. Aux séductions du luxe et de la galanterie s’ajouteront, comme dans les cours italiennes de l’époque, la politesse, le bon goût, le culte des lettres et des arts. Peintres, poètes, savants, architectes et statuaires trouveront une protection assurée près du roi ; ils font partie de son train, rehaussent son éclat et ajoutent, sans qu’on y prenne garde, un département énorme à ses attributions : celui de promoteur du développement esthétique et intellectuel.

Les goûts personnels du roi cadrent avec ses calculs politiques et peut-être les lui ont inspirés. Lui-même est brave, chevaleresque, passionné pour tous les plaisirs et fou de tout ce qui brille. Véritable prince de la Renaissance, il construit des palais, acquiert des statues, des livres et des tableaux, crée ou développe l’étiquette. Dans ses antichambres, à ses chasses et à ses tournois, les femmes galantes, la noblesse domestiquée, contribuent h manifester la puissance du premier des rois absolus.

Désormais, c’est près de lui que toute ambition doit chercher ses satisfactions. Nulle part on ne verra assemblés autant de richesse, autant d’éléments de jouissances et de moyens de culture individuelle. Nulle part enfin les talents et le savoir ne trouveront un milieu plus propice pour se développer et obtenir leur récompense. La centralisation de l’activité intellectuelle, esthétique et politique est désormais accomplie, il existe un foyer vers lequel devra converger tout ce qui est dans le royaume, par sa naissance, sa fortune, son génie ou son courage, en possession d’une portion quelconque d’ascendant ou d’influence.

Le mouvement d’attraction s’accentua si rapidement que, dès l’aurore du xviic siècle, Henri IV se plaignait que les peuples abandonnassent la campagne.

Louis XIV, à qui on a attribué l’inauguration de cette politique, ne fît que lui donner un nouvel essor et la pousser a outrance. Son règne vit ce spectacle étrange : toute la noblesse du royaume, la première classe de l’État, casernée à Versailles ou aspirant à l’être comme à un privilège, préoccupée presque exclusivement du lever, du coucher ou des plaisirs du roi, se consumant en intrigues pour arriver à tenir le bougeoir ou à présenter la chemise. Les charges honorifiques, les sourires du prince, la participation aux fêtes, le présent de propriétés confisquées, des dons en argent, sont les profits de cette existence. Les plus grands noms s’y précipitent, et comme toujours l’exemple parti d’en haut fait école, il faut que son influence se fasse sentir jusqu’au dernier hobereau.

D’ailleurs, l’absence de la cour est, pour un noble, un titre à la malveillance du roi. Puissant, il porte ombrage, on le fait surveiller par les intendants, on s’informe de ses relations, de la façon dont il vit avec ses paysans ; riche, on le tourne en ridicule, et Molière se chargera de faire justice de ces pauvres grotesques de province, sires de la Prudoterie et comtesse d’Escarbagnas, qui n’ont pas même un valet capable d’apporter un verre d’eau sur une assiette.

Puis ceux qui s’en sont allés à la cour reviennent chaque année quelques mois dans leurs terres, et c’est là le plus grand mal. Ils sont élégants et brillants, parlent un langage nouveau, s’entretiennent d’un paradis inconnu, de fêtes et de splendeurs qu’ils exagèrent encore par vanterie, et ils humilient ceux qui sont restés. Ceux-ci d’ailleurs s’ennuient de la vie monotone de la campagne, dans leurs châteaux froids et sans confort, avec leurs paysans grossiers et leurs chemins

NATALITÉ ET CIVILISATION, bourbeux. Un à un, ils subissent l’attraction, ils partent vers Paris, vers la cour, vers le jeu du roi ou de la reine où l’on se ruine. Ceux qui sont huguenots et à ce titre tenus en suspicion se convertissent pour être reçus. Insensiblement les campagnes se vident. Un duc ou un comte qui a déplu « est exilé dans ses terres ».

Assemblée à la cour ou à Paris, la noblesse y a retrouvé un rôle. Sa nouvelle existence n’est oisive et inutile qu’en apparence ; en réalité elle inaugure au prix de bien des tâtonnements et de bien des rechutes le règne de la politesse, des manières distinguées et des sentiments délicats exprimés avec aisance. Ces qualités s’étaient tou jours rencontrées à l’état individuel, il s’agit d’en faire le caractère disLinctif d’une classe qui par l’autorité de l’exemple les communiquera de proche en proche à toute la nation. Partout où des hommes et des femmes qui ont une haute opinion d’euxmêmes sont réunis en grand nombre et obligés à un contact incessant, ils se trouvent forcés de s’astreindre, pour ne pas se blesser mutuellement, à mille précautions dont l’habitude constitue l’éducation. Au commencement du règne de Louis XIV, tout était à faire sous ce rapport. Il avait fallu que la fureur des duels régnât pendant un siècle pour apprendre aux gentilshommes brutaux et glorieux à se respecter les uns les autres. Les histoires où Tallemant des Réaux raconte les plaisanteries du duc d’Orléans et dépeint la noblesse du Poitou donnent à cet égard la mesure de l’époque. Cette branche importante de l’esthétique intime dut ses progrès à la vie de cour.

Les autres parties ne lui furent guère moins redevables. La littérature, la musique, le théâtre lui durent un public spécial, dont les suffrages exerçaient une influence d’autant plus précieuse que son élévation le mettait à môme de faire la mode. Venant d’en haut, son exemple entraîna l’engouement général.

Pour que, dans la sphère du savoir, Fécial ne soit pas moindre, l’Académie française, l’Académie des sciences, celle des inscriptions et belles-lettres, sont créées, des pensions sont accordées aux savants français et étrangers. Tout ce que le pouvoir royal croit pouvoir faire, il le fait, et il en est récompensé par l’éclosion d’une pléiade de génies comme l’humanité n’en avait point vus depuis Périclès. Un siècle après la mort de François Ier, le foyer qu’il a allumé est devenu un soleil où se chauffent et s’éclairent la France et l’Europe.

Un palais, pour immense qu’il soit, ne peut contenir toute une nation ni même toute une classe. A côté du palais, la triple centralisation que nous avons constatée et le désir de s’élever qui en résulte créa Paris.

Louis XIV ne se montra pas favorable au développement delà ville. Plus d’une fois il essaya de T enrayer par l’interdiction de construire de nouvelles maisons ou en ne permettant de les édifier que sur les points les plus incommodes. Peine perdue, l’agrandissement de Paris était la conséquence fatale de son système. Dès le principe, le roi Soleil était destiné à être remplacé par la ville Soleil. On a dit que la civilisation française était sortie de l’hôtel de Rambouillet. De ce salon trop étroit, elle a débordé sur la cour, de la cour trop étroite à son tour sur Paris, et de Paris sur la France entière.

Dès le xvmc siècle, la cour est éclipsée par la ville. Les lettres, les arts, les plaisirs légers, la philosophie devenue frondeuse ont émigré, cherchant ailleurs plus d’indépendance et de sans-gêne. « Il voulut se faire présenter à la cour, dit Voltaire du héros de l’un de ses romans ; mais ses amis de la bonne société des oisifs lui dirent que personne n’y allait plus. »

Mais rien n’est changé pour cela que le point matériel où réside le pôle d’attraction. Quant à son intensité même,

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1 attraction grandit continuellement et grandira jusqu’à notre époque sans subir de temps d’arrêt. Aussi de toutes parts les talents affluent à Paris. « Il n’y a plus en France, écrivait Montesquieu à l’un de ses amis, que Paris et les provinces éloignées, parce que Paris n’a pas encore eu le temps de les dévorer l. » A la fin du xviip siècle, le fait est devenu visible pour tous les yeux. Le marquis de Mirabeau se plaint que les provinciaux ne soient que des régnicoles de second ordre, que tout ce qui a quelque talent, quelque ambition ne trouve plus de carrière possible que dans la capitale.

Au xvie siècle et au commencement du xvip, il y avait en province des imprimeries florissantes; peu à peu elles disparaissent. A la fin du xvme, il n’y a plus 'd’imprimeries qu’à Paris.

Là est la grande différence entre la France et l’Angleterre. La population de Londres se développe encore plus rapidement que celle de Paris et cela dans un État plus petit, cependant jamais elle n’a joué dans l’histoire d’Angleterre un rôle politique comparable à celui de Paris. Elle est aussi impuissante à dicter seule son opinion au reste du pays qu’à lui imposer un changement de gouvernement. C’est qu’elle n’est point la capitale d’un pays centralisé, elle n’a pas absorbé tout ce qu’il y avait d’hommes éminents par le savoir, la fortune et le talent. Elle n’a pas même une université. En dehors d’elle, on pense, on écrit, on parle et on agit; en dehors d’elle depuis des siècles, on trouve des électeurs en possession de donner satisfaction à l’ambition politique, et voilà pourquoi cette immense fourmilière d’hommes, au lieu d’ètre le cœur et le cerveau du pays n’en est guère que la plus considérable agglomération. L’attraction qu’elle exerce, peu

1. De Tocqueville, l’Ancien Régime et la Révolution , p. 130.

puissante sur les Anglais et nulle sur les étrangers, a laissé aux populations des provinces toute leur vigueur, leur spontanéité et leur fécondité.

La banque, la marine, le commerce et l’industrie sont les principales causes de l’accroissement de Londres. L’ambition, le luxe, les plaisirs, le besoin de développement intellectuel et esthétique sont les principaux motifs de l’accroissement de Paris. L’un doit ses proportions colossales surtout aux entreprises individuelles; l’autre doit sa grandeur à l’initiative gouvernementale.

Les causes historiques qui ont fait de Paris le pôle d’attraction de la France entière existent toujours. Fussent-elles anéanties en principe, la capillarité une fois amorcée n’en continuerait pas moins par le seul effet de la puissance du foyer d’appel.

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