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INFLUENCE DU PROGRÈS DE LA. DÉMOCRATIE SUR LE DÉSIR DE S’ÉLEVER

Pouvoir absolu implique savoir absolu. — L’émanation en métaphysique et en politique. — Réalité de l’émanation en France. — Admiration des anciens, passe du style aux idées. — La Révolution passe de l’abstrait au concret. — Émanation de la vie politique, des idées d’égalité. — Elles prennent naissance dans l’élite intellectuelle et se répandent de haut en bas. — Optimisme des classes dirigeantes. — Émanation du droit de suffrage, donné par les supérieurs non "conquis par les inférieurs. — Émanation de l’activité politique. — Longue minorité du suffrage universel. — Signe qu’il est majeur. — Émanation dans la sphère du savoir et de l’esthétique. — Rôle de Paris. — Emanation des grands centres aux petits. — Maximum d’acuité de la capillarité sociale. — Élan sans pareil que lui donne la Révolution. — Sa généralisation. — Conséquence pour la natalité.

Le pouvoir absolu implique le savoir absolu. L’Eglise romaine, plus logique que les césars, a poussé jusqu’au dogme de l’infaillibilité la théorie de l’absolutisme. Mais au fond, toute monarchie de droit divin implique la même prétention plus ou moins dissimulée.

Pour trouver le pendant métaphysique de ce système politique, il faudrait remonter jusqu’à l’école d’Alexandrie, et à la doctrine de l’émanation. L’Un, dirait un disciple de Plotin, infiniment parfait et souverain par lui-même, a engendré l’Intelligence, par un débordement de saqmissance; l’Intelligence, dans son accord avec l’Un, a produit l’Ame, par la surabondance de sa fécondité, et l’Ame à son tour a engendré

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la Nature. Au sommet delà hiérarchie est l’Être absolu, seule source de lumière et de force ; au-dessous de lui, les esprits, les hommes, les animaux et les plantes sont d’autant plus parfaits qu’ils participent davantage à sa nature; enfin tout au bas de l’échelle est la matière inerte, plongée dans la torpeur et les ténèbres. Chaque essence tend vers sa source avec d’autant plus de force qu’elle en est moins éloignée. Seule, la matière brute y reste à peu près indifférente, et c’est parce qu’elle n’en a nulle connaissance.

Ainsi dans la monarchie absolue. C’est du roi qu’émanent tout pouvoir, toute sagesse et toute initiative; c’est de Inique découlent sur la nation toutes les faveurs et tous les bienfaits. Ses ministres, sa cour, ses conseillers, ses fonctionnaires, tiennent de lui la supériorité du savoir, du pouvoir et de l’activité intellectuelle, et ils y participent d’autant plus qu’ils sont plus près de sa personne.

Par bonheur, cette supériorité dans les temps modernes, n’a pas été imaginaire. Presque toujours, sous l’ancien régime comme aujourd’hui, les gouvernants ont en partie légitimé l’usurpation du pouvoir politique, en se montrant plus éclairés, plus distingués, porfois même, comme certains intendants du xvme siècle, beaucoup plus libéraux que leurs administrés; l’émanation a été réelle. Cet heureux effet n’est pas dû au césarisme lui-même, mais à la division de l’Europe en Etats rivaux. L’Etat romain étant seul au monde semblait avoir pour unique fin de pourvoir aux délices de ses maîtres. Le roi de France au lieu de songer exclusivement à ses plaisirsétaitbien contraint de veiller au maintien et à l’extension de sa puissance. De là la nécessité de s’ingénier pour assurer la valeur, le nombre et la richesse de ses sujets, de là toutes les autres différences. Tandis qu’à Rome le césarisme pur engendra la décadence, en France, nécessairement miligé par les circonstances, il est resté compatible avec le progrès.

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Les reproches que nous sommes obligé de lui faire sont la destruction de l’initiative individuelle et une part considérable de responsabilité dans la dépression actuelle de la natalité. Mais il eut quelques bons effets. Il a voulu sincèrement et il a contribué à développer l’activité économique, esthétique et intellectuelle de la nation. Tandis que le césarisme antique n’aspirait qu’à durer, les gouvernements modernes ont constamment visé un état social plus parfait, un degré plus haut d’intelligence et d’énergie, ils ont été idéalistes. Or, peuple ou individu, on finit toujours par réaliser en soi une partie au moins des qualités que l’on admire. En se proposant pour but d’éveiller tous les genres d’activité dans la nation, le césarisme a fini par amener, sans le prévoir, le plus heureux résultat qu’il eût pu poursuivre : il a peu à peu mis les citoyens en état de se passer de sa tutelle.

C’est bien d’en haut que nous sont venus la lumière et la vie, la vie politique comme tout le reste. Non que le pouvoir central qui commandait au nom du bon plaisir du roi, se souciât aucunement d’initier les sujets aux secrets de l’administration , ou fût le moins du monde disposé à mettre le public en état de le contrôler. Au contraire durant les règnes de Louis XIV et de Louis XV, les étals généraux sont oubliés; le peuple se rend à l’obéissance aveugle, la noblesse donne l’exemple et fait consister l’honneur dans sa fidélité.

Mais le réveil se fit par une autre voie. Ici comme en tout, l’idéal classique fut le levain qui fit fermenter le génie français. Ce que nous devons à la littérature des Grecs et des Romains est énorme. A force d’étudier au point de vue esthétique les grands écrivains de l’antiquité, on prit leurs fières allures de langage, et la langue insensiblement entraîna la pensée.

Il ne faut pas s’y tromper, rien n’est, plus rare que la note servile chez les grands écrivains du xvne siècle; les formules d’adoration à l’adresse du grand roi, imposées par la poli-

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tesse, l’usage et l’étiquette, ou dictées par une réelle admiration, n’impliquent rien sur le fond ; en réalité l’homme reste infiniment respectueux; mais debout. Nos monarchies fondées sur l’honneur n’ont jamais entraîné les mêmes bassesses que le despotisme romain ou oriental. A cet égard, le bon goût et l’admiration des plus mâles génies qui furent jamais étaient eux-mêmes un préservatif.

Ce que Corneille, Labruyère et Lafontaine osaient dire dans le voisinage et sous le regard immédiat de la cour, des courtisans, et de leurs intri-goies, aurait lieu de surprendre, si tout n’avait eu alors le privilège de passer à la faveur de l’imitation latine. On imite Tacite, Tite-Live et les autres qui écrivaient dans une république ou dans l’opposition, et l’allure altière ou frondeuse du citoyen antique passe peu à peu dans notre littérature comme étant le cachet du grand style.

L’admiration ne pouvait demeurer arrêtée pendant des siècles sur des formes de langage, il était inévitable qu’elle finît par s’étendre aux idées mêmes ; le xvur siècle se chargea de mettre un sens sous les mots. Des formes de' gouvernement qui étaient si belles dans l’antiquité seraientelles donc si mauvaises chez les modernes? la liberté qui jetait de si fiers accents sur le théâtre, serait-elle donc déplacée dans la vie réelle? Le raisonnement ne pouvait manquer d’être fait tôt ou tard, du moment que l’on prenait l’antiquité républicaine pour idéal. Simultanément auteurs et public s’éveillent; la tirade, purement littéraire au xvn* siècle, devient, par une série de nuances finement dégradées, toute politique à la fin du xvme. Le même lieu commun sur les tyrans exprimé à peu près dans les mêmes termes dans Corneille et dans Voltaire, prend une portée toute différente. Dans Beaumarchais, telle expression, analogue à d’autres qui ont été mille fois dites, prend tout à coup le siftlement d’un

A. DUMONT. y.,. 1 JL

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coup de cravache. Le pauvre Lemierre croyait, dit-on, que c était l’un de ses vers, souligné par un tonnerre d’applaudissements, qui avait causé la Révolution française. D’autres l’avaient aidé ; mais il reste vrai que, si partout ailleurs, les révolutions ont eu pour cause les intérêts lésés, en France, la cause primordiale a été un principe abstrait découvert ou adopté par quelques écrivains et propagé de proche en proche, d’abord dans le monde littéraire, ensuite dans toute la nation.

Le principe, disons-nous, a commencé par être abstrait, ce n’est que lentement et non sans quelque peine, qu’il s’est développé et qu’il a pu descendre dans la réalité concrète. La pure littérature est devenue philosophie, puis philosophie politique, et c’est seulement sous Louis XVI qu’elle en vient à la propagande et à l’action. On a peine à croire que des ouvrages comme l'Esprit des Lois aient été, à leur apparition, considérés presque exclusivement comme des événements littéraires.

Comme l’idéal antique avait servi de ressort caché à l’évolution française vers le césarisme, il fut, par l’intermédiaire de la littérature, le ressort de notre évolution vers la liberté. Plus tard, lorsque la Révolution organisa des fêtes grecques, mit à la mode le style grec dans l’architecture et l’ameublement, les robes grecques dans la toilette des femmes, elle était dans la logique de son origine.

Presque tous les députés aux assemblées révolutionnaires avaient commencé à se faire connaître par les lettres, et tous avaient lu les Grands Hommes de Plutarque. Ce futee livre qui finit d’échauffer les cœurs et fit lever les germes d’héroïsme civique dans toutes les âmes. Au lieu d’un roman d’amour ou de fortune, chacun fit son roman d’ambition politique. Le grand nom de citoyen, d’abord admiré comme un beau titre depuis longtemps perdu, fut envisagé comme le complément indispensable de la dignité humaine. Du jour où cette manière

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de voir se fut suffisamment répandue, la démocratie avait virtuellement commencé d’exister, la monarchie était abrogée ; l’antique serf, devenu peu à peu sujet, allait, en devenant citoyen, terminer sa longue marche vers la souveraineté.

Ce qui, dans cette rapide esquisse, est intéressant au point de vue qui nous occupe, c’est qu’elle montre la vie politique se propageant par émanation, les doctrines descendant toujours de haut en bas sans qu’il y ait d’exception même pour celles qui sapent l’aristocratie.

Plus d’une fois, dans le passé, des prophètes ou des philosophies avaient proclamé les hommes égaux entre eux, sans que cela tirât à conséquence. Dans le christianisme, comme ailleurs, l’égalité communautaire fut une tendance passagère, sans effet durable, et la critique moderne nous montre la hiérarchie gouvernant les églises dès l’instant même où elles existent.

Au xx ni siècle, il n en va pas ainsi. L’elite de l’humanité, parvenue à l’extrême degré du raffinement, spontanément fait volte-face, s’éprend de simplicité, s’habille à la Franklin et semble aspii er à descendre. Par un phénomène tout nouveau, ce sont les hommes les plus polis, les plus éclairés, parfois les plus riches et les plus titrés qui descendent vers les hommes les plus grossiers et les plus ignorants, vont leur annoncer que tous sont égaux. Ce sont des mondains qui se font les apôtres de cette bonne nouvelle et la mettent cà la mode. A peine quelque philosophe l’a-t-il formulée, ils approuvent etbattent es mains. Bientôt toute la littérature leur crie à l’oreille que le peuple les vaut bien et ils répètent que rien n’est plus

exact. Quand une vérité aussi utile aux inférieurs est propagée

par les grands, il faut qu’elle réussisse. L’on ne trouverait sans doute dans l’histoire d’aucun peuple un spectacle semblable a celui qu’olfrit la nuit du 4 Août. Mais elle peut passer pour une surprise. Ce qui est plus remarquable, c’est que

l’état-major de la société française y préludaitdepuis vingtans.

L’optimisme a toujours porté les hommes vers la liberté, comme le pessimisme les porte vers le despotisme. Cette opinion que le peuple était bon et capable de se gouverner ou de se laisser gouverner par la raison avait préparé tous les esprits à accepter la Révolution. C’est ce jugement des supérieurs sur les inférieurs qui seul permit la disposition intellectuelle d’où résulta la déclaration des Droits de l’homme.

En 1848, une conviction semblable, conservée dans quelques hommes tout imprégnés de l’esprit du siècle passé, présida à la proclamation du suffrage universel.

Deux fois, c’est d’en haut que le pouvoir fut donné libéralement à une masse énorme de citoyens dont l’immense majorité ne le demandaitpoint, et deux fois l’événement prouva que le préjugé en faveur du peuple avait été faux à force d’être favorable.

Après la crise révolutionnaire, la nation se laissa enlever, sans chercher à les retenir, les droits qu’on avait remis entre ses mains. La constitution consulaire — le retour au despotisme — votée par plus de trois millions de suffrages ne rencontra que quinze cents opposants.

Il fallut, l’empire tombé, que l’activité politique reprît ses progrès par une marche graduelle, et toujours en recommençant par en haut. Durant quinze ans, le droit de vote appartient à ceux-là seuls qui payent 300 francs d’impôts, durant dix-huit ans ensuite, il s’étend à tous ceux qui payent 200 francs. Quand enfin apparaît le suffrage universel, la minorité relativement éclairée est noyée dans la majorité insouciante de ses droits, qui les remet une seconde lois entre les mains d’un césar.

Cette seconde abdication, toutefois, fut moins profonde que le première; et la nation, rapidement mûrie par ses malheurs, a pu pour la première fois en 1877 fournir line majorité

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contre son gouvernement. Dans toutes les nations, où, comme chez nous, la vie politique a commencé par en haut, un fait de cette nature est le signe que le collège électoral a désormais une volonté propre et qu’il est arrivé à sa majorité. Quand ce collège électoral comprend toute la nation, il a dépassé l’âge où les retours agressifs du césarisme ont chance de succès durable, parce que l’activité politique ne peut que grandir en s’exerçant. Le césarisme ne reprendrait le dessus que si unenouvelle catégorie d’électeurs ignorants et insouciants était adjointe aux anciens; comme si par exemple l’Angleterre donnait le droit de suffrage pour le parlement à ses deux cents millions d’indous, ou si la France l’accordait à tous ses habitants sans distinction d’âge ou de sexe.

En général, le peuple finit toujours par se servir dans son intérêt de la souveraineté que la constitution lui accorde, mais l’extension du droit de suffragea toujours pour résultat momentané de fortifier le pouvoir central aux dépens des administrés.

Ce n’est pas seulement dans la sphère de l’activité politique que l’émanation du centre aux extrémités se fait remarquer. Dans les deux autres grands embranchements de la civilisation, le savoir et l’esthétique, le même phénomène se reproduit exactement. Il est si évident qu’il suffit de le signaler. L’art, le goût, le luxe, les modes, les livres, les revues et presque tous les journaux importants viennent de Paris.

L’étonnante précocité du terreau parisien y fait naître et murii , comme en serre chaude, des idées, des sentiments et des besoins qui ne seront pasmeme connus de nom un siècle plus tard au fond des communes rurales, et la grande cité exporte par un courant ininterrompu ses tendances intellectuelles et ses œuvres d’art, ses conceptions particulières sur le but social et sur l’avenir de l’humanité.

C’est Paris qui, pour les neuf dixièmes, a fait la Révolution française. On pourrait même dire qu’il l’a faite seul, puisqu’il est absolument certain qu’elle eût piteusement échoué sans l’aveugle entraînement vers l’idéal, la confiance étourdie et fanatique du peuple de Paris dans le succès. Une telle partie gagnée contre une moitié de la France, contre l’Europe entière et pour ainsi dire contre le possible, a fondé ses titres à l’hégémonie. Depuis lors Paris afait seul la révolution de 1830 et celle de 1848. Bien que vaincu et conquis par la province aux journées de juin et en 1871, il a rapidement repris son rôle et son essor vers une vie politique plus intense. A quelque parti que l’on appartienne, que l’on aime ou non la direction donnée par Paris à la France, il est impossible de méconnaître celte action de la capitale. Elle mène le pays tambour battant vers un but que celui-ci ne comprend pas toujours, contre lequel il proteste parfois, mais où néanmoins il finit toujours par se trouver amené. Depuis Louis X1Y jusqu’à nous, elle est en possession de faire l’opinion et de lui dicter ses décisions, au-dessus de l’envie comme de toute rivalité possible de la part des autres villes.

Dans un État comme l’empire romain, où la capitale avait conquis les provinces, il était naturel qu’elle conservât en face d’elles un droit spécial, témoignage de sa souveraineté. Dans les pays comme la Suisse, les Etats-Unis et la Hollande, formés parla libre fédération de provinces indépendantes, le siège du gouvernement n’a obtenu aucun privilège le distinguant d’un autre point quelconque du territoire. La Haye, Washington et Berne ne sont pas même les villes les plus populeuses de l’Etat.

Accrue graduellement par l’annexion de ses diverses provinces au domaine primitif des comtes de Paris, la France s’est constituée suivant un procédé intermédiaire, et sa capitale aussi occupe une situation intermédiaire. Aucun droit

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spécial n’a jamais appartenu à ses habitants; l’électeur de Paris n’a pas une part de souveraineté plus grande que celui de Bourges ou d’Autun etn’ajamais songé à réclamer rien de semblable. Et cependant Paris possède une hégémonie incontestable dont il doit l’origine à la centralisation administrative et politique, dont il doit la continuation à ce qu’il contient toute l’élite scientifique, artistique et politique du pays.

D’autres grands centres tels que Lyon et Marseille, exercent à la véri té une influence analogue. Maisle mouvementd’émanation y est plus récent, plus faible et toujours plus intermittent. Dans tout le reste du pays, on pourrait dire d’une manière très générale que l’activité politique, qu’on la considère sous le rapport de l’ancienneté ou sous celui de l’intensité, est proportionnelle à l’importance des agglomérations. Elle s’est propagée des grands centres aux petits et finalement cherche aujourd’hui à se communiquer aux campagnes.

En un mot, quelle que soit la branche de l’activité humaine que l’on considère, qu’il s’agisse de l’instruction, de la philosophie, de l’indépendance d’esprit., du goût, des arts et de la poésie, de la sensibilité littéraire, du droit de suffrage ou de la sollicitude pour les affaires publiques, toujours on voit qu’elle s’est répandue du haut en bas, qu’elle a rayonné du centre aux extrémités. Toute notre civilisation est émanée.

Cette émanation était inévitable. Comme il ne peut y avoir partout des instituts de France et des grands opéras, des collections de livres comme la Bibliothèque nationale et des musées comme celui du Louvre, comme l’inégalité de culture entre les citoyens est énorme suivant les lieux et les conditions sociales, il ne pouvait guère manquer que, trois siècles après la fondation du Collège de France, les écoles primaires fussent encore une institution inconnue dansnombredecommunes rurales.

C’est cette nécessité de l’émanation qui légitime en grande

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partie la centralisation administrative, et qui, jointe à la persistance de l’idéal césarien, lui enlève tout caractère fortuit.

De ce point de vue l’émanation et la centralisation apparaissent comme deux fonctions corrélatives. Tandis que la centralisation attire en haut et au centre toutes les activités et toutes les ambitions, l’émanation renvoie aux extrémités les idées et les tendances esthétiques, les institutions politiques et sociales. Mais pour organiser cette circulation des forces dont la régularité théorique pourrait paraître séduisante, la centralisation a sans trêve multiplié les fonctionnaires, augmenté leurs traitements, leurs honneurs et leurs attributions. L’émanation, de son côté, créait la démocratie, universalisant graduellement le droit de citoyen ainsi que le goût de s’en servir, répandant, avec l’instruction, le moyen de la faire valoir, stimulant de toutes parts la hardiesse et lesambitions.

Ces deux mouvements simultanés et progressant l’un par l’autre s’étant sans cesse accentués depuis la Révolution comme auparavant, nous nous trouvons amenés présentement à une heure critique où la contradiction intime impliquée par les mots de démocratie centralisée semble avoir acquis son plus haut degré d’acuité : car si l’émanation doit encore réaliser d’immenses progrès afin de diminuer de plus en plus les terribles inégalités de culture existant entre les citoyens, le fonctionnarisme, par contre, s’est tellement accru qu’il ne peut que rétrograder à l’avenir et qu’il rétrogradera certainement par suite des progrès même qu’aura amenés l’émanation.

Ce maximum d’acuitédans la contradiction détermine, dans la sphère administrative et politique, le maximum de capillarité sociale et par là la plus grande dépression de la natalité.

L’explication de ce rapport est élémentaire. En pays de bureaucratie, il est naturel que tous veuillent entrer dans les

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bureaux. D’un autre côté, l’égalité étant proclamée, tous peuvent y parvenir, et c’est assez pour qu’une énorme fraction de la nation n’envisage plus d’autre idéal.

On put mesurer la puissance de cet attrait lorsque la Révolution eut institué l’égale admissibilité de tous les citoyens aux emplois. Il y avait vers la lin de l’ancien régime deux cent soixante-dix mille privilégiés, dont cent quarante mille appartenaient à la noblesse et cent trente mille aux diverses fractions du clergé. C’était en cela que consistait la barrière opposée à l’ascension des classes inférieures vers les hautes fonctions dé la politique, de la diplomatie et de l’armée.

La Révolution brisa la barrière. Elle lâcha dans l’arène les ambitions surexcitées et impatientes. En prenantpour devise : au plus digne, elle inaugura l’ère de la lutte à outrance, universelle, sans trêve et sans merci. Pour que la concurrence ne trouve plus d’obstacle, les corporations, les jurandes et les maîtrises sont abolies. La liberté du commerce et de l’industrie lance et fouette l’initiative individuelle sur la route du progrès en faisant de tous les biens, richesse, honneur et considération le prix du succès.

Aussi quel élan au départ! Quelles espérances illimitées! Quelle ardeur d’entreprendre! C’est bien à l’époque révolutionnaire qu’il semble que le mot impossible ne fût pas français.

La situation demandait des hommes de guerre. L’aristocratie, en des siècles de domination, n’avait produit qu’unCondé, la démocratie naissante en improvisa vingt en dix ans. Quand un homme a conscience de sa force, plus il vient de bas et plus il vise haut. A cet égard une liste des généraux de la Révolution est plus éloquente qu’aucun discours. Ce sont: Lannes, fds d’un garçon d’écurie, apprenti teinturier, engagé volontaire en 1792, général de brigade en 1797; Soult, fils ■d un paysan, simple soldat avant 89, général en 94; Ney, fils

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d’un tonnelier, d’abord clerc de notaire, général de brigade en 07 ; Kléber, fils d’un maçon, général de division en 94; Jourdan, mercier à Limoges, simple soldat de la guerre d’Amérique, général de division en 93; Augereau, fils d’un maçon, général de brigade en 94; Iloche, né dans la misère, enrôlé à seize ans, général de brigade en 92; Moreau, fils d’un avocat, étudiant en droit, volontaire en 92, général en 93 ; Murat, fils d’un aubergiste, séminariste, sous-lieutenant en 91, général de brigade en 93; Marceau, sergent en 89, général de division en 93 ; Bernadote, fils d’un avocat, sergentmajor en 89, général de brigade en 93; Gouvion Saint-Cyr, né de parents pauvres, d’abord professeur de dessin, engagé en 92, général de division en 94; Victor, engagé comme tambour en 1781, adjudant-général en 93; Joubert, engagé en 91, adjudant-général en 94; Lefebvre, fils d’un meunier, sergent en 89, général de division en 94; Masséna, fils d’un marchand de vin, d’abord mousse, général de division en 93. Seuls, Davout et Bonaparte, tous deux élèves de Brienne, étaient destinés à devenir officiers.

Pour que ces généraux improvisés aient vaincu l’Europe, il faut bien admettre que la guerre est de tous les arts celui où le génie et l’ardeur naturelle suppléent le mieux un long apprentissage. Mais cette ardeur même est le résultat de circonstances exceptionnelles qui ne peuvent être produites artificiellement. Les hauts grades de l’armée, auparavant interdits au peuple, exercèrent tout d’abord une telle séduction sur son imagination qu’en un an ou deux, des plébéiens pauvres auparavant, inconnus, surent prouver par leurs victoires qu’ils en étaient dignes. Ces prodiges furent dus à la violence du désir de s’élever. Son effet, dans la carrière où il est le plus visible, permet déjuger de son intensité dans la multitude des autres carrières où il ne peut être mesuré.

L’agriculture, le commerce, l’industrie, virent se déployer

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des ardeurs égales. Apre à la curée, le paysan à peine émancipé se jette sur sa besogne, tue le gibier qui le mange, achète à vil prix et partage les grands domaines improductifs, arrache les ajoncs, défriche les bois, plante sa haie, creuse son fossé, laboure et sème. Chacun est si bien à son ouvrage que, pour les travaux des routes ordonnés en 1801 par le premier consul, la main-d’œuvre se fait rare, l’ouvrier étant accaparé par les travaux des particuliers. C’est l’hymen du paysan et de sa terre, désormais libre et toute à lui, qui commence.

Au moment de la paix d’Amiens, on put constater quels trésors d’activité et d’énergie avait dépensés dans la vie civile cette France qu’on croyait à l’étranger ruinée et bouleversée par les convulsions de la guerre civile et de la guerre étrangère. Le commerce maritime prend tout à coup un essor admirable, et les étrangers se pressent à Paris, curieux devoir chez elle cette nation incomparable qui venait d’inventer un Evangile nouveau et de dompter l’Europe pour le faire respecter.

« Il y avait alors, dit Thiers, une exposition des produits de l’industrie française qui était la seconde depuis la Révolution. Tout le monde était surpris du progrès de nos manufactures, lesquelles, au milieu du trouble général, participant cependant cà la commotion imprimée aux esprits, avaient inventé une quantité de perfectionnements et de procédés nouveaux. Les étrangers en paraissaient vivement frappés, surtout les Anglais, bons juges en cette matière. »

Tel fut I élan du plébéien, affranchi d’entraves, vers le progrès dans tous les genres. Depuis lors cet élan est devenu peu a peu moins impétueux ; mais ce qu’il a perdu en intensité il Ta gagné en étendue : de proche en proche il s’est communiqué à toute la nation, et en même temps les aspirations se sont restreintes. Les hommes de la Révolution voulaient donner au monde le règne de la liberté et de la raison; la

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génération de 1830, dans sa partie la plus généreuse, ne rêvait rien moins que la régénération de l’humanité. Depuis lors, même pour l’élite, le but a toujours été de moins en moins élevé. Pour une grande partie de la nation, depuis près d’un demi-siècle, il s’est borné à la soif des richesses, du luxe et du confort, le plus souvent à la poursuite acharnée d’une moyenne de bien-être obscur et égoïste.

Plus l’idéal général a été terre à terre, mieux il a été compris, et plus, d’autre part, il s’est trouvé en rapport avec l’ambition des masses, ambition doublée de prudence, décidée à visera tout pourvu qu’elle ne risque rien. Le désir de s’élever, sous l’influence de causes multiples qui seront ailleurs analysées, a delà sorte envahi presque foutes les classes de la nation dans la presque totalité du territoire. C’est quand il a atteint ce degré de généralisation que commencent à devenir sensibles ses tristes effets sur la natalité.

En résumé, nous nous trouvons à une époque où l’émanation de la culture centrale est assez avancée pour que chacun, y participant déjà quelque peu, puisse aspirer d’y participer encore plus; et, d’autre part, les barrières qui rendaient impossible la satisfaction de celte ambition ayant été renversées depuis près d’un siècle, l’attraction vers le développement individuel a entraîné toute la nation. Grâce à la connexité existant entre l’ardeur de la capillarité sociale et la natalité, la première augmentant, l’autre doit diminuer fatalement.

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