‹ Dépopulation et civilisationChapitre 55 sur 98 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Les frais de représentation et l’avancement; leurs effets sur la natalité constituent une perte directe. — Perte indirecte. — Montauban. — Décroissance de la natalité dans les villes moyennes. — Pourquoi : défaut d’initiative dans les classes aisées. — Cause de ce défaut, le fonctionnarisme. — Place énorme occupée dans les villes moyennes par les fonctionnaires. — Leur influence détourne le courant ascensionnel vers les places. — Conséquence pour le commerce et l’industrie. — Influence parallèle du clergé, de la noblesse et de la bureaucratie. — Cette influence est dans une ville en raison inverse de l’initiative individuelle et de la natalité. — Les classes moyennes des villes et des campagnes sont les catégories sociales les plus attirées par le fonctionnarisme. — Indice de cette attraction, le baccalauréat. — Nombre croissant des candidats. — Conséquence pour la natalité; pour l’agriculture; pour l’industrie. — Influence sur l’indépendance de l’esprit. — Véritable voie du développement intellectuel. • — Le système des examens est en faveur près de la démocratie. — Il doit être rejeté. — Pourquoi. — Mauvaise influence en Chine sur le progrès; en France, sur la natalité.

Dans un pays de centralisation où depuis des siècles tout pouvoir appartient aux fonctionnaires, il était inévitable que chacun voulût le devenir. Dans un pays où les salons ont façonné les mœurs et où les relations de société ont toujours eu une si grande importance, il était inévitable que l’homme du monde apparût comme un type de perfection humaine. Le haut fonctionnaire, unissant à ces deux avantages celui d’un fort traitement, avait tout ce qu’il fallait pour devenir l’idéal envié de la nation entière.

NATALITÉ ET CIVILISATION

Tous les gouvernements, d’ailleurs, sauf ceux de la Révolution, ont tenu qu’il en fût ainsi. Ils ont compris que le luxe, l’élégance et les fêtes sont un puissant moyen d’action, et ils ont attribué aux principaux représentants du pouvoir dans chaque département des frais de représentation qui leur permissent de marcher de plain-pied avec les plus fortunés de leurs administrés. Outre sa charge spéciale, chacun des principaux magistrats est devenu de la sorte une espèce d’apôtre, accessoirement chargé de propager les modes et les goûts de Paris, d’affecter grand air et suffisance, parfois sans vocation, mais par politique; afin d’en imposer au peuple, d’éblouir les femmes et de frapper de respect les bourgeois. Dans chaque administration, du haut en bas de la hiérarchie, une attitude analogue est prescrite aux subordonnés : la consigne est de paraître. Sur ce point ils sont explicites, et, bien que nous vivions en démocratie, s’expriment sans réticence. « Les chefs de cantonnement, écrivait naguère un inspecteur des eaux et forêts, doivent rester ce qu’ils sont aujourd’hui, c’est-à-dire des messieurs obligés d’entretenir des relations avec la classe la plus éclairée de la société, de suivre un certain train et de représenter dignement le corps forestier dans le monde élégant. » En un mot, à côté des qualités nécessaires à chaque emploi, il en est un certain nombre d’autres qui, de nos jours comme au temps de Beaumarchais, se prennent chez le coiffeur et le maître à danser. Malheureusement pour le fonctionnaire de second ordre, le traitement est court, et ce système aboutit en droite ligne à la misère en habit noir.

Voyons les conséquences de cet état de choses par rapport à la natalité. Si l’idéal de tout Français est d’être fonctionnaire, celui de tout fonctionnaire est l’avancement: or, l’avancement nécessite presque toujours des changements de résidence. Celui qui n’est pas marié ou n’a pas d’enfants a des

facilités de déplacement qu’un homme chargé de famille ne possède point. Le premier peut accepter ou demander un poste que le second se verra contraint de refuser, et il franchira de la sorte un degré peut-être difficile de son administration. Ici comme sur toutes les routes de l’ambition, pour monter vite et haut il ne faut pas s’embarrasser de bagages. La famille, les enfants, nombreux surtout, sont encombrants, l’ambitieux doit se les interdire, et il se les interdit.

D’ailleurs, nous l’avons dit, on n’avance que par les relations; il faut que la femme d’un fonctionnaire coure les visites et les soirées, aille au bal de la préfecture qui parfois manque de femmes. Elle fera souvent plus par son adresse que lui par son mérite. Si elle reste enfermée dans son ménage, absorbée par le soin de ses enfants, tout le monde s’accoutumera à considérer son mari comme un homme sans avenir, et en effet dès lors il n’en aura plus. Du moment où la partie de son budget qui eût fail face aux frais de représentation est employée à élever un ou deux enfants de plus, il a enterré ses espérances. Chacun connaît l’écueil, c’est assez pour que chacun l’évite.

Dans les administrations, quand on fait avancer un homme du monde, il semble toujours qu’on ne fait que le mettre à sa place; quand on fait végéter dans un poste inférieur un homme appauvri par ses charges de famille, il semble toujours qu’on le laisse à la sienne. L’avancement se trouve ainsi, sans que personne en soit responsable, constituer une prime à la stérilité ou du moins à une fécondité très restreinte. L avancement n’est que le nom particulier que reçoit la capillarité sociale quand elle s’applique aux fonctionnaires. Nous trouvons qu’ici comme partout elle est constante dans ses effets.

Mais ce n’est là que le petit côté de la question ; la perte que subit la natalité dans quelques milliers de familles pourrait

NATALITÉ ET CIVILISATION, n’être qu’une plaie insignifiante, si la perte indirecte ne l’élargissait outre mesure et n’atteignait pas en fait tout ce qui aspire à la bureaucratie ou qui prend modèle sur elle pour ses manières de penser, de vivre et d’agir. Or, pour un homme qui est dans les fonctions publiques, il y en a d’ordinaire deux fois autant qui voudraient y être; et le reste du pays, ou du moins la bourgeoisie des villes et des campagnes, tout ce qui va ou est susceptible d’aller à la chasse aux places, suit leur exemple.

Le docteur Guiraud, étudiant la diminution de la population à Montauban, constate que, dans cette ville comme dans un grand nombre d’autres de moyenne importance, le chiffre annuel des décès l’emporte régulièrement sur celui des naissances, de sorte que la natalité, si faible déjà en France, est encore beaucoup plus faible dans la plupart de ces communes urbaines.

Ainsi sur '1 ,000 habitants, la France entière comptait en 1876 25, 5 naissances. Or, d’après cet auteur

Auch (1876) en compte 15,5

Agen (1876) 18,9

Montauban (1876-1879) 19,2

Cahors (1876) 19,7

Alby (1876) 22,1

Bordeaux (1876) 22,3

Toulouse (1876) 23 »

Sur trois cent soixante-deux chefs-lieux de département ou d’arrondissement existant en France, il en est quatrevingt-onze dans lesquels le chiffre des décès est supérieur à celui des naissances.

Montauban est si semblable à la plupart des villes de même importance qu’on peut la considérer comme un type et qu’elle mérite à ce titre de fixer l’attention. Tandis que la population y était, en 1801 de 22,000 habitants, elle est aujourd’hui de 27,000 environ. Elle a donc augmenté; mais

LE DÉSIR DE S’ÉLEVER DANS LA SPHÈRE POLITIQUE. 225 uniquement par le fait de l’immigration aux dépens des petites villes et des campagnes environnantes.

Pendant deux siècles l’industrie des draps fut llorissante à Montauban ; mais depuis soixante-dix ou quatre-vingts ans elle a graduellement disparu. Il reste à peine deux ou trois usines, et la population ouvrière est peu considérable. En revanche, la bourgeoisie y est nombreuse, peu de misère et peu dé grosses fortunes, aisance générale. « Rien de plus sain en apparence que ce milieu physique et social. » Les habitants, généralementéconomes, vivent dans une médiocrité qui laisse place à peu d’écarts et à beaucoup de loisirs. Quelle peut donc être la cause de la diminution des naissances? M. Guiraud ne doute pas qu’elle ne soit due à la stérilité volontaire des mariages, c’est une opinion généralement admise. Mais ce qui serait intéressant, ce serait de connaître quelles circonstances déterminent cette volonté chez tant d’hommes à la fois.

Ces circonstances résident précisément dans les influences de ce milieu si sain en apparence et si malsain en réalité que constitue une ville morte. Des classes moyennes inertes et inactives, privées d’initiative, dispensées de tout effort de volonté ou d’intelligence, perdent bientôt toute vigueur morale faute d’occasion pour l’exercer. Elles sauront sans doute se tenir en règle avec la police et les tribunaux; mais il ne faut pas oublier que la verlu a la force pour base, et il ne faut pas non plus confondre la couardise avec la moralité.

Si les mœurs étaient telles que chaque individu, replié sur soi-même, ne pouvant ou n’osant compter sur son activité pour augmenter sa fortune, mît toute son espérance dans celle que lui laisseront son père et sa mère ou qu’il pourrait attendre de son conjoint, les mariages sans doute n’en seraient pas moins nombreux, mais ils seraient inspirés par le calcul

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au lieu de l’être par l’amour; chaque époux, au lieu de se dévouer à l’autre, se proposerait secrètement de l’exploiter de façon tirer à soi tous les avantages de l’union.

Dans de telles conditions on pourrait prédire que Infécondité serait nulle ou du moins des plus limitées. Et c’est en effet le résultat qui devient évident lorsque, faute d’usines, le prolétariat ouvrier ne vient point contribuer par l’appoint de sa forte natalité à masquer en la contrebalançant la stérilité des classes aisées.

Il semble que le remède soit des plus simples. Puisque le mal vient du défaut d’initiative, il faudrait, dira-t-on, ranimer le commerce et l’industrie, offrir des débouchés aux forces qui s’usent sans emploi, et la fécondité renaîtrait à mesure que se multiplieraient pour chaque famille les moyens d’accroître sa fortune. Malheureusement, il est à peu près aussi difficile d’augmenter le commerce et l’industrie dans une ville morte que d’y augmenter directement la natalité.

Les moyens d’action manquent, et d’ailleurs qui agirait? Le gouvernement sans doute, c’est-à-dire les fonctionnaires. Mais c’est précisément de leur surabondance que vient cette paralysie, c’est leur présence même qui l’a amenée et qui suffit pour la perpétuer.

L’on ne se rend pas un compte suffisant de la place énorme qu’ils occupent dans un chef-lieu de département non seulement quand il est de l’importancedeMontauban ou plus petit, mais même toutes les fois qu’il s’agit d’une ville de moins de cent mille habitants. Ce sont d’abord lapréfectureaveclepréfet, ses secrétaires, les conseillers de préfecture, les ingénieurs, les architectes, les archivistes du département, les chefs de division et employés de grades divers au nombre d’une centaine, puis le personnel des ponts et chaussées, des finances, des contributions directes et des contributions indirectes, de l’enregistrement, du timbre et des domaines, de la conserva-

tion des hypothèques, des postes et des télégraphes, tout le personnel de l’instruction publique, recteur, inspecteurs, proviseur, directeurs d’écoles normales primaires, secrétaires, économes, employés de toute sorte, professeurs de tout grade, appariteurs, conservateurs, directeurs et surveillants de bibliothèques et de musées; enfin les fonctionnaires de l’ordre judiciaire, premier président, procureur général, avocats généraux, conseillers, président du tribunal civil, juges, procureurs, substituts, juges de paix et greffiers, près desquels se groupent avocats, avoués, huissiers et notaires ; les employés delà mairie, les agents de police, les préposés d’octroi, les surveillants de la salubrité, etc. ; ajoutez un évêque avec les- grands vicaires, les secrétaires, l’administration des

séminaires et tou lie cortège des prêtres, des chanoines, des couvents d’hommes et de femmes, et demandez-vous de quel poids Pèsera sur une malheureuse ville cette redoutable phalange, quelle sera la puissance de son action pour anéantir toute initiative chez les habitants.

Le plus souvent il n’y aura pas même de lutte. Mais je veux que le chef-lieu de département que nous imaginons possède un port, ait conservé quelque commerce et quelques industries prospères. Entre les familles qui ont trouvé la fortune dans cette voie et les principaux des fonctionnaires, il est inévitable qu’il s’établisse une rivalité d’influence, de luxe et de goût. Sauf dans quelques grandes villes où les premières forment une masse compacte, les fonctionnaires, munis de cui instruction classique et d’une culture littéraire plus délicate, attentifs à suivre du plus près qu’ils peuvent les ornières modifications du genre parisien, s’affirmeront avec plus d assurance et auront le dessus. Armés de frais de repi esentation, à charge d’appeler le négociant et l’industriel

monde la"/ “ m°n‘rent SUpérieUrS COmme hom“^ du monde. La femme s aperçoit que son mari, habile en affaires

il en conserve pas moins mainte trace de lourdeur provinciale, et, humiliée de cette infériorité, elle veut queson fils du moins appartienne au genre qu’elle voit triomphant, que lui aussi soit préfet un jour.

Ici le fonctionnarisme dépasse son but. Il voulait simplement dominer la nation, et voilà qu’il l’absorbe. Tout le monde va vouloir entrer dans cette caste dominante, qui à l’avantage d’éblouir joint la possession de ces secrets bureaucratiques qui plient doucement la volonté d’autrui et font si bien triompher la sienne. Les fils des commerçants, des cultivateurs, des industriels, des armateurs enrichis par leur travail et leur intelligence, vont donc être poussés par leurs pères, par leurs mères surtout vers les classes de lettres, les grades universitaires et finalement vers les places de l’État.

C’était là le personnel qui, par la possession de précieuses traditions, l’enseignement et l’exemple de leur famille, la richesse déjà acquise, les relations nouées avec l’étranger, pouvait le mieux soutenir l’honneur de la profession paternelle, la rendre de plus en plus lucrative. Les voilà désormais changés en solliciteurs. Et l’on s’étonne que les relations commerciales s’interrompent et qu’elles ne soient pas reprises, que les exportations diminuent, que nos transports soient faits sous pavillon étranger et que la marine marchande succombe. La cause en est cependant assez simple : ceux que leur naissance désignait pour remplir ces utiles fonctions sont devenus aspirants fonctionnaires; les capitaux qui étaient employés à vivifier le commerce et la marine seront consumés à rehausser leur éclat mondain.

Que d’autres commerçants et d’autres industriels remplacent ceux-ci et parviennent à la fortune, aussitôt leurs fils abandonneront leur profession. Ils auront à leur tour lait souche de fonctionnaires.

Quand une ville est envahie par le clergé, la noblesse réactionnaire, la magistrature, les couvents et les administrations, il faut que l’initiative individuelle y succombe. Toutes ces influences, qu’elles se combattent ou non sur d’autres points, ont cela de commun qu’elles rivalisent de zèle pour organiser le silence et la docilité. Elles tiennent en médiocre estime le négoce et au très professions vulgaires, toujours plus ou moins étroitement alliées à ce que l’Église appelle dédaigneusement les œuvres serviles.

En revanche, dans certaines villes, telles que le Havre ou Roubaix, les fonctionnaires sont peu considérés, et le peu qu’il y en a ne se sentent pas chez eux. Ce sont deux genres différents qui se répugnent réciproquement. Où liante le lapin, il faut que le lièvre émigre. Pareillement, où dominent les professions dites libérales, il faut que les autres périclitent.

La raison en est simple. En tout pays, c’est le genre qui brille le plus qui attire les yeux, c’est lui qui détermine la direction que prendront les jeunes générations dans leur effort pour s’élever au-dessus de la condition de leurs parents.

Dans la catégorie de ceux qui subissent l’attraction du fonctionnarisme, nous pouvons dès à présent ranger la presque totalité de la population bourgeoise des villes moyennes. Presque sans exception, elle y voit la carrière la plus enviable pour ses fils, et c’est de ce côté que se tournent les plus entreprenants. Aussi voyez le résultat, si vous consultez l’histoire de cent villes de province en dehors des cinq ou six plus grandes et de celles qui se trouvent dans le voisinage immédiat des frontières : vous verrez que toutes ont une histoire jusque vers la lin du xvie siècle, des sièges, des batailles, des luttes politiques et religieuses, c’est-à-dire du sang et des larmes; mais aussi de la passion, de la vie, du dévouemenl

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du patriotisme local et parfois de la gloire. A partir de cette date, plus d’histoire.

La monarchie absolue et la centralisation d’abord politique, ensuite universelle, ont supprimé tout mouvement spontané, toute vigueur morale et toute confiance en soi-même. « Enrichissez-vous », disait Guizot à ses électeurs censitaires. C’est en effet ce qu’on y pourrait faire de mieux; encore est-il qu’au bout d’une ou deux générations, on n’en a plus le courage et l’on n’en voit plus les moyens. On végète obscurément dans sa ville morte, d’une existence timide, aspirant à se conformer, autrefois au bon plaisir du roi, aujourd’hui à celui des pouvoirs publics, avec une docilité entière, honteux seulement de ne point parvenir à s'effacer suffisamment, inquiet de rester encore soi-même par quelque côté et de donner quelque prise à la critique.

Que sont devenus, chez un sujet vivant dans de telles conditions, le patriotisme, l’amour du vrai et du juste, la virilité du caractère, l’imagination créatrice, la spontanéité poétique? Nous n’avons pas à le chercher. Mais la procréation des enfants est aussi un acte de dévouement, puisque par là on hypothèque son bien ou son travail; c’est un acte de courage et de confiance dans l’avenir, et ces vertus, si naturelles qu’elles en sont le plus souvent inconscientes, le fonctionnarisme les a minées. Parmi tous les reproches qu’on a faits à la centralisation, on a oublié son influence sur Infécondité. Il n’y en avait cependant pas ni de plus grave ni de mieux mérité.

Après la bourgeoisie des villes moyennes, la catégorie de citoyens qui ressent peut-être le plus l’attraction vers les places est la population aisée des campagnes. Il serait très intéressant de connaître la fécondité dans son rapport aux professions et aux fortunes. Mais même en l’absence de ce renseignement, on sait à n’en pouvoir douter que les petits

le désir de s’élever dans la sphère politique. 23 i

propriétaires ruraux ont généralement très peu d’enfants et, d’autre part, on connaît leur empressement à faire quitter à leurs fils la culture pour les emplois publics. 11 ne reste plus qu’à établir la relation de cause à effet.

De Tocqueville signale ce mouvement sous l’ancien régime. « 11 n’y a pas, dit-il1, de point sur lequel tous les documents soient mieux d’accord. On ne voit presque jamais dans les campagnes qu’une génération de paysans riches. Un cultivateur parvient-il par son industrie à acquérir un peu de bien, il fait aussitôt quitter à son fils la charrue, l’envoie à la ville et lui achète un petit office. C’est de cette époque que date cette espèce d’horreur singulière que manifeste souvent, même de nos jours, l’agriculteur français pour la profession qui l’a enrichi. » Et il ajoute : « L’elîeta survécu à la cause » ; mais sur ce dernier point il se trompe, la causesubsiste toute entière, elle a même acquis plus d’intensité.

La classe agricole comme tout le reste de la nation est entraînée par le courant ascensionnel qui stimule chaque individu à monter jusqu’aux régions supérieures de la société. Or, de tout ce qui est au-dessus d’elle, elle ne connaît que ce qui est en rapport immédiat avec elle. Ce n’est ni le négociant ni le savant, encore moins le poète et l’artiste; c’est bien au-dessous et plus près : le magistrat qui juge ses procès, l’avocat qui les plaide, le percepteur qui réclame l’impôt, le receveur de l’enregistrement qui le menace de poursuites, les agents voyers, les préfets et les sous-préfets, tous personnages très imposants, sans la bienveillance desquels il ne peut presque se mouvoir, puisqu’il faut des autorisations pour tout. La fiction constitutionnelle prétend bien que ce sont les serviteurs de la nation; mais il ne se paye pas de mots au point de le croire. Il sait fort bien qu’ils ont l’habitude de

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