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lui parler de haut. Ils connaissent en tout cas desmoyens de le faire plier, même quand il est sûr d’avoir raison, et cette dernière considération ne lui permet pas de les prendre pour autre chose que pour des maîtres. Dès lors un désir trop naturel : sitôt qu’il songera à s’élever, ce sera en essayant d’entrer dans celte caste privilég iée qu’il voitsi manifestement au-dessus de lui.

On trouve une indication exacte de l’attraction qu’exercent sur les classes aisées les places du gouvernement dans le nombre toujours croissant des jeunes gens qui aspirent au grade de bachelier. A la vérité, il est loin d’être exigé pour toutes les fonctions publiques, et, d’autre part, il est indispensable comme acheminement à plusieurs professions qui, comme celles d’avocat et de médecin, ne sont point à la nomination du pouvoir. Néanmoins, comme lui seul donne entrée aux écoles supérieures et aux facultés, sans lesquelles il n’est point d’accès aux postes les plus enviés, c’est le pont que la bourgeoisie doit d’abord faire franchir à ses fils pour les introduire dans le paradis de ses rêves. Placé à ce poste d’observation l’on peut évaluer la force du courant.

En 1882, le nombre des candidats inscrits était, pour les sciences, de 3,651 ;pour le baccalauréat ès sciences restreint, 627; pour le baccalauréat ès lettres, première partie, 8,050; pour le baccalauréat ès lettres, deuxième partie, 4,442. Le nombre des candits reçus était, pour le premier de ces examens, 1,373; pour le second, 222; pour le troisième, 3,930; pour le quatrième, 2,005: soit environ deux échecs pour un succès. En prenant cette année comme année moyenne et en négligeant le baccalauréat restreint qui ne fait que s’ajouter au baccalauréat ès lettres, et la seconde partie de celui-ci qui fait double emploi avec la première, on trouve que 12,000 jeunes gens environ par an, c’est-à-dire 120, 000 en dix ans, se pressent à l’entrée des carrières libérales. Ce nombre est

LE DÉSIR DE S’ÉLEVER DANS LA SPHÈRE POLITIQUE. 233 évidemment fort supérieur aux besoins du recrutement. Dès lors que d’activités perdues, que de dévoyés même parmi ceux qui ont franchi ce premier obstacle et ceux qui lui font suite, et qui parfois pendant douze ou quatorze ans frapperont à toutes les portes et s’assoupliront l’échine avant de parvenir à vivre entièrement de leur travail !

Cependant il est une chose facile à prévoir, c’est que les dispositions de l’esprit public restant ce qu’elles sont, et le nombre des familles aisées se multipliant d’année en année, le nombre des candidats ne peut que croître dans la même proportion. La vigoureuse impulsion donnée depuis quelques années à l’instruction primaire poussera encore vers ce résultat d’une manière indirecte, mais fort active. En voyant le peuple s’élever, les familles qui auront à cœur de conserver la supériorité actuelle de leur position n’auront ou n’apercevront qu’un moyen, qui sera de donnera leurs fils l’instruction classique. On peut s’attendre à voir, sous cette influence, le chiffre des aspirants aux deux baccalauréats doubler en dix ans et peut-être tripler avant la fin du siècle.

Pour arrêter cette marée montante, il faudrait un revirement radical de l’opinion publique et rien ne peut le faire prévoir. La famille d’un candidat se fait d’ordinaire d’autant plus d’illusions sur le prix du succès qu’elle est plus ignorante et qu’elle est plus récemment parvenue à la fortune. Ce sont celles qui voient l’enjeu de plus loin qui lui trouvent le plus d’attrait ; or, dans un pays où la fortune progresse rapidement, ces familles sont nombreuses. Absolument incapables de guider leurs fils vers un développement supérieur et original, elles ne peuvent que les lancer dans une voie tracée d’avance : au début bachelier, au terme fonctionnaire. Cette voie, la seule praticable pour les nouveaux venus, se trouve en même temps la plus aisée pour les fils de familles

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plus anciennement riches. Avec moins d’efforts, ils peuvent y réussir mieux que d’autres; dès lors pourquoi se tourmenter à chercher ailleurs ? Mais l’abondance des concurrents engendre la nécessité d’attendre longtemps la vacance d’un emploi.

Chez nous, le développement très artificiel que reçoit la jeunesse est dispendieux outre mesure. Un enfant coûte à sa famille 30,000 francs pour devenir médecin, 40,000 et souvent plus pour devenir substitut. A ce prix-là on s’en passe ou l’on n’en a guère. D’après l’auteur d’un récent voyage aux Etats-Unis, plus le mormon avait d’enfants, plus il était riche : car chaque enfant gagnait plus qu’il ne lui fallait pour vivre et pour rembourser dès avant son mariage plus qu’il n’avait coûté. Aussi la natalité était-elle énorme parmi eux, et, pour qu’elle fût aussi grande qu’ils la voulaient, ils avaient été obligés de recourir à la polygamie.

Funeste à la natalité cette attraction vers le fonctionnarisme ne l’est pas moins aux professions désertées et même à la valeur individuelle.

Qu’un homme ait fait fortune dans l’agriculture, ses enfants sont envoyés pour leurs études à la ville la plus proche et presque inévitablement y restent. Le baccalauréat et les diverses sortes de licence et de doctorat ne donnent guère accès qu’à des carrières qui ne s’exercent point à la campagne. Toute éducation classique est un préliminaire d’émigration vers les villes.

Qu’arrive-t-il? Le cultivateur devenu à force de travail ou par héritage propriétaire d’une exploitation agricole y reste seul, et se dit que jamais son fils n’habitera sa maison. Quand il meurt, la pauvre propriété qui se trouvait si bien d’ètre administrée par son maître est louée pour trois, six ou neuf années à un fermier qui l’épuise autantqu’il peut et la ramène bientôt au niveau des exploitations voisines. Les arbres sont

hachés, les haies mal entretenues, tout ce qui sentait le propriétaire périt. Un jour elle sera vendue à un autre fermier enrichi qui la restaurera un instant et dont le fils à son tour émigrera vers la ville voisine. Peut-être pourrait-on espérer que l’énorme surabondance des candidats aux carrières liberales amènera un reflux du trop plein vers son lieu d’origine. Malheureusement, l’éducation classique, contraire à tout esprit pratique, semble rendre l’homme encore plus impropre à l’agriculture qu’à toute autre carrière.

Mêmes conséquences par rapport à l’industrie. L’usinier fait de son fils un bachelier qui ignore toutdu travail etcroit noble de tout ignorer. « Son père veut se retirer des affaires, il lui cède son établissement. Il occupe quelques centaines de travailleurs ; son ingénieur, ses chefs d’atelier viennent lui parler de difficultés dans la besogne ; c’est de l’hébreu pour lui, il n'en a qu’une vague idée; les ouvriers lui adressent des réclamations : « Adressez-vous à mon contre- « maître, ce n’est pas mon affaire. » Quel attrait voulez-vous qu’il ait, ce n’est pas dans son éducation.

« Aussi que voit-on? C’est que peu de fils succèdent à leur père. Et nous nous plaignons que notre industrie n’est pas la première du monde ! Voilà un ancien ouvrier qui a mis trente ou quarante ans à créer une importante maison industrielle; il faut de grands capitaux pour la faire marcher; s’il veut, après une longue existence consacrée au travail prendre un repos justement mérité, il ne trouve pas d’acheteur assez riche pour reprendre son industrie; on liquide ou la maison tombe.

« Sur dix industriels, huit au moins font apprendre à leurs fils toute autre chose que leur métier. La position dite libérale a seule de l’attrait pour eux. Ils veulent pour leur enfant un emploi qui le pose; son fils lui fera plus d’honneur que s’il était comme lui travailleur industriel. 11 abandonne à un

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autre le soin de créer de nouveau. Voilà une cause de notre infériorité1. »

L’abus des examens a un effet encore plus triste, c est d’enlever à tout le reste delà nation la confiance en soi. Nul n’ose plus ni penser, ni parler, ni faire usage de son jugement devant cette armée de gens à diplômes qui donnent tant d’importance à leur savoir et sont toujours prêts à vous dire en latin que votre fille est muette. Il est même juste de dire que la partie de la nation qui se fait le moins d’illusion sur la valeur réelle des grades universitaires est celle qui les possède, tandis que ceux qui n’en ont point s’en laissent presque toujours imposer. Presque toujours, ils se laisseront humilier sans réagir par un pédant qui aura fait quelque allusion ou citation qu’ils ne comprennent point. Et ce sera plus souvent qu’on ne pense pour le mettre au-dessus de pareille humiliation que les parents voudront que leur fils soit bachelier ès lettres, quitte à déserter des carrières déjà trop délaissées.

Gomme armateur, industriel ou cultivateur, vous auriez pu apprendre à penser et agir, à vouloir et commander, vous auriez pu développer vos forces dans les sens les plus variés; au lieu de cela vous apprenez à escamoter des examens, examens qui, dans l’intention de l’institution, sont bien destinés sans doute à constater l’acquisition d’un certain degré de connaissances utiles; mais qui en réalité ne sont qu’une formalité bonne à faire détester le savoir véritable et trop souvent à blaser l’esprit d’une manière irrémédiable sur les sujets les mieux faits pour le ravir.

Il va sans dire que la connaissance des littératures antiques, sans lesquelles il n’est pas de culture intellectuelle parfaite, n’est point ici en cause. Mais si un candidat sur

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