CHAPITRE XII
L’égalité devant la loi. — Richesse, seul pouvoir social dans notre démocratie.
— Attraction universelle vers la fortune. — Apreté de la concurrence illimitée.
— Raisons qui activent cette attraction en démocratie. — Différence avec l’Angleterre. — Egalité et similitude exaspèrent la concurrence dans la nature et dans la société. — Unité d’éducation et d’aspiration en France. — Contradiction entre l’égalité en droit et l'inégalité en fait. — Augmentation de l’inégalité en fortune, savoir, culture esthétique. — Individualisme, éminemment aristocratique. — Conséquence de la contradiction. — Infériorité de la fortune attribuée à l’infériorité personnelle. — Absurdité du préjugé.
— Mépris et honte, désir de fortune et de considération, causes contraires du désir de s’élever. — Puissance du principe démocratique, progrès de scs affirmations. — Démenti donné par les faits. — Puissance de la tradition monarchique et aristocratique. — Mépris des œuvres serviles. — Son effet sur le désir de s’élever, en aristocratie, en démocratie. — Progrès inévitables du fléau. — Conclusion.
Si grand que soit l’attrait des charges publiques dans le pays le plus centralisé, il n’exerce jamais son influence même indirecte que sur une minorité de la nation. En pareil cas, le mal tire surtout sa gravité de ce qu’il sévit contre la bourgeoisie, c’est-à-dire contre la classe qui, par son instruction ou sa fortune, réunit déjà la plupart des éléments du développement individuel.
Mais si le pouvoir politique est un but pour beaucoup, le pouvoir social est un but pour tous. La Révolution, en proclamant l’accessibilité de tous les citoyens aux emplois,
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a stimulé au plus haut point le désir de s’élever; mais en proclamant l’égalité de tous les citoyens devant la loi elle a pris une mesure d’une portée infiniment plus grande. En détruisant tout pouvoir social, elle a implicitement établi qu’il n’y en aurait plus d’autre que la fortune et qu’il appartiendrait à qui saurait la conquérir.
L’ancienne noblesse avait les quarts d’heure de générosité où elle faisait parade de son mépris pour l’argent. L’honneur, compris sa façon, lui interdisait un grand nombre de moyens d’ailleurs parfaitement moraux de l’acquérir; le désintéressement, la prodigalité, étaient marques d’un bon sang. 11 était mille choses qu’un gentilhomme faisaitprofession de mettre au-dessus de son intérêt pécuniaire, et, dans la pratique, on se conforme toujours, ne fût-ce que la moitié du temps, aux maximes affichées par la classe dont on fait partie.
La noblesse une fois supprimée, les principes qu’elle professait ont pu subsister dans certaines natures particulièrement fières ou délicates ; mais ce ne pouvait être qu’une exception de peu d’action sur l’ensemble de la société. Du moment où la richesse est devenue la grande source de l’influence, du respect et de la considération, ceux même qui, à raison de leur nom, croyaient avoir des titres au. pouvoir social ne se sont montrés que plus avides de ce qui seul pouvait le conférer désormais. Toute la nation du liant en bas s’est donc trouvée précipitée vers le même but : la possession de la fortune, qui n’est plus seulement, comme elle l’a été àtoutes les époques, la source des jouissances, mais le moyen à peu près unique d’influence et de domination. Le mot « enrichissez-vous », donné comme programme aux électeurs censitaires, est devenu celui de toutes les classes. La moins avide serait encore celle des plus pauvres et des plus déshérités, parce qu’elle n’a pas cessé de considérer la fortune
à peu près uniquement comme un moyen de jouissance, et que, pour dominer ses égaux ou s’en faire respecter, 1 homme du peuple se fie plus volontiers à la solidité de ses muscles ou à l’âpreté de son langage.
Depuis la Révolution, tout est donc promis à tous, ou plutôt tout est promis à chacun individuellement, à la seule condition qu’il soit assez fort ou assez adroit pour s’en emparer. Sauf certaines catégories de moyens nettement spécifiés par le Code pénal, tout moyen est bon qui mène à la richesse. Dans le champ de l’industrie, dans le champ du commerce ou de l’agriculture, la carrière s’étend largement ouverte à la libre concurrence, à la libre invention.
Les prodiges d’ingéniosité, les prodiges d’activité, d’épargne et de fécondité créatrice dus à ce régime sont sous nos yeux. Il suffit, pour les apprécier, de se rappeler que depuis cent ans l’Europe occidentale a créé plus de richesses et fait plus d’inventions que l’humanité toute entière depuis vingt siècles.
Mais l’immensité des résultats matériels acquis dans la lutte contre la nature devait être compensée par une somme équivalente de douleurs et d’angoisses provenant de la lutte de l’homme contre l’homme. Ici le résultat n’est pointvisible, les larmes et les sueurs ne se mesurent point au poids, les désespoirs ne se jaugent pas et les suicides même s’oublient vite. Mais qui ne voit que les deux genres de lutte étant engendrés par une même passion pour l’argent, la puissance de ses bienfaits dans le domaine matériel mesure exactement la grandeur de ses désastres dans le domaine humain? Toute force se dirigeant toujours dans le sens de la moindre résistance, il n’est pas possible que les hommes aient déployé plus d’effort dans la lutte contre la nature qu’ils n’en ont déployé les uns contre les autres pour s’arracher les biens une fois créés. S’il était plus facile de faire fortune dans la lutte contre
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1 homme, bien Lô L les activités se tourneraient de ce côté et 1 équilibre ne tarderait pas à être rétabli. Ainsi, autant on a mis de génie pour inventer les télégraphes et les machines à vapeur, pour percer les montagnes et unir les mers, autant on en a mis de toute nécessité à se persécuter les uns les autres.
On ne peut trop insister sur ce point. On a prétendu que la lutte contre la nature était un dérivatif à la lutte de l’homme contre l’homme et que la première remplacerait graduellement la seconde. Sous le régime de la concurrence sans frein, de la libre bataille pour la fortune qui nous régit, cela n’est pas possible. Et, bien qu’une école entière ait vécu sur cette idée, elle ne constitue qu’une erreur. De même qu’un liquide dans un vase exerce une pression égale sur ses parois opposées, une passion pousse les hommes qu’elle possède à saisir avec une ardeur égale les moyens qui se présentent delà satisfaire.
De ce qu’en démocratie tout pouvoir social est supprimé à l’exception de celui delà fortune, résulte donc une première raison d’y tendre de toutes ses forces. Mais il en existe une seconde : c’est ce préjugé absurbe, bien qu’universel, d’après lequel la richesse, en démocratie, se proportionnerait spontanément au mérite et à l’activité de chacun. Dans un pays où règne cette opinion, la richesse donne l’honneur en même temps que la puissance; la pauvreté donne l’humiliation en même temps que la faiblesse. Toutes choses égales d’ailleurs, on tendra donc vers la fortune en démocratie plus que sous tout autre gouvernement ; et dans le cas où la persistance des préjugés monarchiques qui fontenvisager certains travauxcomme insuffisamment nobles viendrait restreindre artificiellement les moyens d’acquérir, l’individu se trouverait presque infailliblement porté à chercher l’augmentation de son patrimoine dans une diminution voulue de ses charges de famille. L’a'.-
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traction exercée par la fortune, sans engendrer une plus grande productivité économique de la nation, exerceiait une
action déprimante sur la natalité.
En Angleterre, il est vrai, la concurrence et 1 aspiration vers la richesse apparaissent aussi actives qu’en France et cependant n’engendrent aucun résultat semblable. C’est que l’Angleterre, par sa féodalité industrielle, agricole et commerciale non moins que par sa noblesse héréditaire, est un pays éminemment aristocratique. La France, au contraire, est une démocratie égalitaire par ses lois comme par ses tendances. De là les effets tout différents de l’aspiration vers la fortune et de l’inégalité en fait.
«La concurrence est en général, dit Darwin1, d’autant plus sévère entre les diverses espèces d’une même contrée qu’elles sont plus semblables à tous égards. Il suit de là que les descendants modifiés et perfectionnés d’une espèce doivent presque toujours causer l’extinction de leur souche mère. »
Bien que la concurrence vitale existe parmi les animaux nécessairement, tandis qu’elle ne subsiste parmi les hommes que grâce à un consentement tacite, toutefois, quand elle règne en pleine liberté, elle ne saurait avoir d’autres lois parmi nous que dans le reste de la nature. Quand deux ou plusieurs espèces, circonscrites dans la même aire géographique, ont la même organisation, les mêmes mœurs et les mêmes besoins, la lutte entre elles est d’autant plus vive qu’elles sont plus identiques, car toutes veulentle même gîte pour s’abriter, les mêmes plantes pour se nourrir.
Pareillement, plus une nation est égalitaire, homogène dans ses mœurs, ses lois, ses goûts et ses aspirations, plus d’autre partlalutte sera âpre entre ses membres. Tousaurontlemême idéal, tous concourront pour les mêmes emplois, viseront