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Origine des espèces , p

aux mêmes plaisirs, au même genre de vie. En conséquence, plus il y aura de concurrents, plus il y aura de vaincus, plus il y aura de douleurs, de tristesses et de désespoirs secrets.

Ce n’est pas du reste l’égalité démocratique, telle qu’elle est établie par les lois, qui est responsable de celte situation ; elle tient à une disposition interne amenée dans les esprits par une trop grande similitude d’éducation qui nous donne une trop grande similitude d’aspirations. Si les hommes profitaient de la liberté pour se développer chacun dans son genre, sans se soucier de l’opinion d’autrui, ils s’incommoderaient moins les uns les autres; mais la tyrannie de l’opinion et des mœurs proscrit l’usage de celte liberté. Dans tous les domaines de l’activité humaine, la tendance nationale, fortifiée par l’esprit classique, nous a appris à ne voir qu’une seule manière d’être ou d’agir qui soit bonne, qu’un seul but qui soit vraiment désirable. Et tous veulent être le même homme, se livrer aux mêmes travaux, embrasser le même genre de professions. D’où résulte que ce n’est pas seulement de la liberté qui lui est laissée que la concurrence tire son âpreté, mais encore et surtout de l’homogénéité de la tendance nationale, ce qui est un trait tout à fait propre à la France.

Un autre fait qui lui est encore particulier et qui a les mêmes conséquences sur la violence du désir de s’élever, c’est la contradiction existant entre l’égalité en droit établie par les législateurs et l’inégalité en fait subsistant dans les fortunes, l’instruction, l’éducation et les manières. Nous avons déjà rencontré une contradiction analogue entre la centralisation et la démocratie ; mais celle-ci, qui ne fait que s’accroître de jour en jour par les progrès de l’inégalité en faite! les tendances déplus en plus égalitaires de la nation, est infiniment plus grave. A vrai dire, elle est la question sociale presque entière; mais nous devons, sans dévier de ce côté*

LE DÉSIR DE S’ÉLEVER DANS LA SPHÈRE ÉCONOMIQUE. 247 nous borner à considérer son action sur la natalité.

Si l’on compare notre civilisation à une colonne en marche avec ses soldats plus ou moins fatigués et plus ou moins ardents, une remarque qu’on ne peut manquer de faire tout d’abord, c’est que la colonne va s’allongeant d’année en année. La queue, qui est le bas peuple, est toujours au point de départ, aussi peu avancée aujourd’hui qu’il y a cent ans, tandis que la tête se perd dans le lointain.

Sous tous les rapports, il en est ainsi. La richesse publique s’est accrue dans des proportions énormes; mais ceux qui allaient nu-pieds il y a cent ans ont laissé des petits-fils qui y vont encore aujourd’hui. « La statistique du paupérisme, dit Victor Modeste, a retrouvé sur les listes d’indigents en 1854, ceux dont les pères y avaient paru en 1830, à la suite d’une première génération inscrite en 1802. » Il est probable seulement que les prolétaires sont un peu moins nombreux, qu’ils sont mieux nourris quand ils peuvent travailler et un

peu plus sujets à être assistés quand ils ne le peuvent pas; mais, en somme, ils sont toujours au même niveau puisqu’ils n’ont rien. Quand il n’y avait encore ni crédit ni banquiers, les plus pauvres des pauvres ne l’étaient pas plus qu’aujourd’hui : ils ne souffraient pas plus qu’aujourd’hui du froid, de la faim, de la saleté et du mépris; mais les citoyens les plus riches l’étaient beaucoup moins que ceux d’aujourd’hui qui ont des milliards; de sorte que la différence a augmenté.

^ ^ sav°ir> Ie bas peuple dans les campagnes arrié-

rées en est encore en deçà du monothéisme et même du polythéisme, il a des fétiches. Dans les villes, les esprits les plus avancés en sont au positivisme et à l’athéisme. Dans un temps où il n’y avait ni Académie des sciences ni sciences d’aucune sorte, les plus ignorants des hommes ne l’étaient pas plus que les plus ignorants d’aujourd’hui qui ne savent encore ni lire ni écrire. Mais les plus savants l’étaient infiniment moins

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qu’à présent. La distance entre les deux extrêmes est donc allée croissant.

Au point de vue de l’art, les hommes les plus grossiers ont rétrogradé au-dessous de l’animalité, puisque de nombreux oiseaux savent au moins orner leur nid, chanter agréablement et veiller à la netteté de leur plumage. La partie riche ou aisée de la nation s’est au contraire précipitée vers l’art, le luxe, le maniérisme et les raffinements. A ce point de vue, il y a donc eu certainement progrès, sinon sous le rapport de l’intensité de la passion esthétique, au moins sous le rapport du nombre des dilettanti. L’inégalité n’est peut-être point devenue plus grande; mais elle est devenue plus sensible.

La colonne, dis-je, s’est tellement allongée que d’une extrémité à l’autre l’on ne se voit plus, l’on se s’entend ni ne se comprend. Ce défaut absolu d’homogénéité dans l’état intellectuel, moral, esthétique et économique des citoyens, joint à l’unité d’aspiration dans chacune de ces sphères, constitue le caractère distinctif de l’individualisme français.

A mesure que les progrès matériels augmentent l’inégalité, ils amènent aussi des progrès de dignité et d’amour-propre qui font qu’on en- souffre davantage. La personne humaine devient susceptible et n’accepte plus sans douleur et sans révolte des procédés qui, cent ans plus tôt, la laissaient indifférente. La servilité et la grossièreté disparaissent peu à peu. L’inférieur se relève; mais à mesure qu’il sent mieux la possibilité de sortir de son état, il en éprouve davantage le désir, et ce désir irrité par les obstacles fait le fond de toutes les revendications égalitaires et démocratiques.

Nous sommes tous, grands et petits, riches ou pauvres, les fils des serfs du moyen âge, et nous nous sommes élevés peu à peu à la dignité de sujets souverains, c’est-à-dire de citoyens : la Révolution a fait en principe des gentilshommes de tous les Français. C’était là le grand intérêt, l’intérct

d’amour-propre, qui, joint au goût inné du rationnel, jeta la bourgeoisie dans le mouvement. Quinet l’a fort bien vu, et c’est ce qui fait le mérite de son livre sur la Révolution : en France, les questions d’honneur et de susceptibilité ont toujours primé les questions d’intérêt. L’écrivain qui ne verrait partout, comme font les économistes, que des luttes pour la possession de la richesse, serait condamné à ne rien comprendre à notre histoire. L’homme collectif est, en effet, plus encore que l’homme individuel, capable de se laisser emporter par ses sentiments, ses colères, ses rancunes ou son indignation. Une foule supportera plutôt une mesure fiscale dont chaque bourse pâtit, qu’une insolence qui l’humilie collectivement. De là le besoin insatiable d’égalité qui tourmente la nation.

En établissant l’égalité des citoyens en droits civils et politiques et laissant subsister l’inégalité de la fortune, de l’instruction, de la culture esthétique et du luxe, c’est-à-dire l’inégalité de la considération, du bien-être, des jouissances et de l’influence, en ne mettant aucun obstacle préventif au développement de cette inégalité, la Révolution a fait une œuvre incomplète et jeté dans notre système social un germe d’incohérence. Tandis que notre organisation sociale, d’accord avec la nature, laisse subsister l’inégalité en fait parmi les hommes, nos codes, d’accord avec la philosophie, établissent leur égalité devant la loi. Nous sommes si bien faits à cette flagrante contradiction que rien ne nous semble plus naturel. Il est cependant nécessaire de la signaler, car elle est ici d’une portée capitale.

Le premier résultat de l’égalité en droits a été de faire désirer Légalité en fait en rendant humiliantes des différences qui auparavant ne l’étaient point. Sous l’ancien régime, un homme pauvre, ignorant et grossier, enrégimenté dans une corporation ou relégué au fond d’une province, n’avait point

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à rougir de sa condition. Le défaut de communications, sa qualité de roturier, le grand nombre de ses pareils rivés d’une manière invincible au même sort lui fournissaient trop d’excuses. Aujourd’hui l’élévation de quelques-uns parmi ses égaux lui a fait connaître l’ambition en même temps que la honte et l’envie. Il semble qu’il n’y ait plus d’excuse d’être pauvre, et le pauvre, l’inférieur est plus méprisé que jamais. Le mépris qui jadis tombait d’une classe supérieure sur une classe moins fortunée était supportable parce qu’il portait sur la collectivité. Aujourd’hui, le mépris s’adressant à l’individu isolé, il est devenu intolérable.

A force de rappeler à l’homme qu’il est un animal, l’individualisme anglais lui ferait oublier qu’il est raisonnable. Oui, il est soumis aux nécessités physiologiques et à toutes leurs conséquences, mais elles sont toujours grandement modifiées par l’action des qualités spéciales à son espèce. L’homme a faim ou froid, il se mouille ou se crotte exactement comme le loup ou le bœuf; mais il est de plus exposé à en avoir honte, ce qui empire son sort et influe considérablement sur sa conduite.

Les hommes de la Révolution avaient pensé que l’établissement de l’égalité devant la loi serait suffisant pour entraîner l’égalisation progressive des fortunes, de la valeur personnelle et de la considération.

La masse du public partage encore aujourd’hui ce sentiment, et, dans la presse, les organes les plus sérieux affirment chaque jour que rien ne s’oppose, sinon les inégalités naturelles et invincibles, au succès égal des individus. Si vous êtes vaincu, c’est donc que vous êtes inintelligent, paresseux ou vicieux; la pauvreté ou l’étal stationnaire de la iorlune devient un signe d’infériorité personnelle. La défaite dans la vie n’était qu’un malheur, elle devient un ridicule et une humiliation.

Cette opinion ne se rend pas compte que, la barrière légale enlevée, surgissent d’autres obstacles moins apparents; mais tout aussi réels. Qu’un petit berger soit par miracle sorti de sa condition et devenu millionnaire, un maître sot se trouvera toujours pour conseiller à tous les mendiants d’imiter ce bel exemple, et il ne doutera pas que la chose ne soit possible. En réalité, des millions d’hommes probes, intelligents et courageux travaillent et travailleront toute leur vie sans mourir plus riches qu’ils ne sont nés, et cela est fatal. On peut même ajouter que nombre de bonnes qualités ont pour effet de compromettre le succès. Si une grosse probité largement affichée est habituellement avantageuse, une délicatesse trop timorée est presque toujours nuisible, ne fût-ce qu en restreignant les moyens de concurrence.

Cependant, grâce au préjugé, il n’est pas un homme qui obtenant le moindre avantage n’en fasse honneur à sa supériorité personnelle. De là une arrogance qui va toujours croissant, un dédain sans scrupule de la part de l’homme heureux en affaires pour celui qui ne l’a pas été. On dirait que nous marchons vers un état social où il n’y aura plus personne qui ne reçoive les mépris de celui qui est immédiatement au-dessus de lui, sauf à les rendre à ceux qui sont immédiatement au-dessous. Or, le mépris n’est jamais si intolérable que dans un état social où les inférieurs en fait sont les égaux en droit.

Tous les citoyens en France sont comme placés sur un plan fortement incliné, condamnés à monter de toutes leurs forces ou à glisser insensiblement jusqu’à un niveau inférieur. Au dedans, la honte les chasse de leur position, l’ambition les porte vers une plus élevée. Au dehors, le mépris les fouette jusqu’à ce qu’ils sortent de leur état et qu’ils visent plus haut. En vain un homme calme et sensé veut-il rester immobile dans sa condition, faire son luxe de son indépen-

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dance et posséder des loisirs en guise de superflu ; on ne le laissera pas tranquille; tous ceux qui vivent autrement se dépitent et s’irritent sourdement autour de lui; le mépris pour une telle conduite s’exaspère et s’exalte. Il lui faudra bon gré, mal gré tendre les jarrets et entrer dans le mouvement ascensionnel. S’il s’obstine à ne pas vouloir monter, il faudra qu’il lutte pour ne pas déchoir. Qu’en dehors d’une grande fortune ou du moins d’une fortune rapidement grandissante on ne puisse trouver autour de soi qu’une considération tout au plus nominale et jamais réelle, c’est peut-être la plaie la plus triste de notre époque et la plus grande cause du manque de sérénité qui la caractérise. Vaurea mediocritas, le désintéressement, la vie simple et fièrement indépendante, autant d’articles démodés, objets d’un dédain si sincère qu’on ose à peine les nommer et qu’on se ferait tort en en faisant trop de cas.

Le mépris d’en haut, l’ambition d’en bas, concourent donc par une impulsion opposée à entretenir notre inquiétude perpétuelle, à stimuler notre course hatelante vers la fortune. Il faut obéir. En vain la nature obsédée gémit, les besoins d’amour, de paix et de calme intérieur nous réclament ; périssent notre chair et nos nerfs, périsse notre race; forçats du progrès, il faut gravir, il faut monter jusqu’au foyer ardent où quelques privilégiés auront chance de produire de leur existence consumée quelque peu de chaleur et de lumière.

On objectera que cet état de choses n’est pas particulier à la France, qu’il lui est commun avec toutes les nations civilisées en Europe et en Amérique. Mais c’est une erreur. Chez nous, il existe une contradiction criante entre nos libertés démocratiques et nos appréciations monarchiques qui ne se retrouve nulle part ailleurs.

On se tromperait beaucoup si l’on croyait que la déclara-

le désir de s’élever dans la sphère économique. 253 tion des Droits de l’homme est restée lettre morte. Les termes en sont oubliés partout; mais partout aussi l’esprit en est vivant et actif. Le dogme de l’égalité des hommes entre eux est gravé dans le cœur de la nation et nul pouvoir ne saurait l’en arracher. L’esprit démocratique n’est pas seulement un principe, c’est une force incompressible. On peut aisément le bafouer; mais ceux qui font métier d’en médire sont contraints de le saluer, fût-ce de mauvaise grâce, quand il se formule assez nettement pour qu’on ne puisse le méconnaître. Il est de sa destinée d’être toujours mal accueilli quand il s’exprime à mi-voix et de faire taire les contradicteurs quand il s’affirme avec fierté. C’est par là que ce terme de la contradiction est si fort et qu’en dépit de tout il gagne du terrain sur son adversaire.

Il proclame que la fortune de chacun doit être proportionnée à l’utilité dont il est dans la société, c’est-à-dire à sa valeur relative, comme sa considération doit être proportionnée à sa valeur absolue ; que le mérite personnel, la grandeur morale, la beauté, le savoir, sont les seuls vrais dieux auxquels sont dus tout honneur et toute gloire. Ces maximes, qui se confondent avec les affirmations les plus constantes de la morale, imprègnent désormais tous les hommes; et si elles ne les rendent pas beaucoup plus justes, elles leurcommuniquentdumoinsiine grande force de résistance contre l’injustice. L’éducation les sème partout, et ceux même qui à voix basse seraient tentés de les tourner en ridicule sont contraints de les professer en public. Prenez une proposition comme celle-ci : L’bomme d’honneur ne doit pas être humilié pour son manque de fortune. Vous l’entendrez répéter à l’école, au lycée, dans la presse, àu tribunal et partout. Si vous vous en tenez aux paroles, vous croirez que ce principe démocratique règne sans conteste. Et en effet il n’y a de contradiction que dans les faits.

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En France, comme dans le reste du monde, l’homme de mérite qui n’est point protégé par sa fortune ressemble à une statue placée sur une place publique sans grille ni piédestal ; lut-elle du plus grand sculpteur et du marbre le plus rare, elle subira les dernières insultes. Nous sommes une démocratie, et nous avons pour principe de n’estimer que la valeur personnelle; nous avons été une monarchie, et nous en avons retenu l’habitude de n’accorder les honneurs et le respect qu’à la fortune, au luxe, au nom, à tout ce qui fait l’écorce de l’homme et qui n’est pas l’homme même.

11 nous est resté de notre passé une tendance à nous incliner devant toute prétention à la supériorité pour peu qu’elle ne nous blesse point personnellement et qu’une simple impertinence ne soit point suffisante pour en faire justice. La fortune, réunissant ces deux conditions, provoque infailliblement, quelles que soient sa provenance ou la valeur de celui qui la possède, une servilité spontanée qui s’excuse sous le nom de politesse. Dans l’empire romain une disposition d’esprit analogue finit par se traduire dans les lois pénales qui devinrent plus ou moins sévères selon qu’il s’agissait d’humiliores ou d’honestiores, c’est-à-dire de gens plus ou moins riches. En France les conséquences en sont encore moindres et cependant elles sont déjà suffisamment graves. Heureux le banqueroutier qui, au temps de sa splendeur, a eu ses juges à dîner. On ne le condamnera peut-être pas moins sévèrement; mais on le traitera encore en honnête homme, tant ce mot a une signification élastique et on ménagera son amour-propre. — Heureux le sous-lieutenant dont le père a le colonel à ses soirées, il peut rire du camarade qui travaille et veille. Les travailleurs ayant peu d’échine et les danseurs en ayant beaucoup, on devine lequel sera proposé pour l’avancement.

De ces faits et autres analogues que l’on observe par mil-

liers, on peut conclure qu’il y a loin des maximes que 1 on suit à celles que l’on professe. On vante le travail; mais chacun se dit que, si le savoir est bon, le savoir-laire vaut mieux; on répète que pauvreté n’est pas vice, mais on ajoute que c’est pis. En principe, nous adorons le mérite ; en réalité, les hommes, comme les chiens de garde, font mauvais accueil aux habits râpés, quelque mérite qu’ils recouvrent. En principe, tout dans la démocratie nous invite à estimer l’ouvrier laborieux; en fait, l’Eglise, d’accord avec les mœurs et la tradition monarchique, continue à propager son mépris des œuvres serviles et le préjugé contre les professions manuelles les plus pénibles subsiste tout entier. En général le travail n’est encore estimé qu’à raison de sa rétribution et il est d’autant plus rétribué qu’il exige moins de force physique. Le mépris et les faibles salaires continuent à être la récompense des besognes les plus rudes et les plus répugnantes, ce qui, par parenthèse, crée une tendance toute naturelle à fuir ces professions dès qu’on lepeutpour monter vers celles que l’opinion place au-dessus.

« Avant et même après le grand lavage de 89, il y avait des gentilshommes écussonnés que leurs revenus laissaient dans la misère; ils se seraient crus déshonorés s’il leur avait fallu travailler. Le travailleur, à cetteépoque, était considéré comme un paria. Encore aujourd’hui, allez dans une souspréfecture sans industrie, vous y rencontrerez les mêmes préjugés sur l’ouvrier; cette opinion est la conséquence logique des anciennes mœurs. Qu’honore-t-on? le titre, la place, l’épaulette, l’habit. Puis vous voulez que ces bonnes gens de province se trouvent bien relevés d’introduire dans leur famille un ouvrier, quelque intelligent qu’il soit. Rien de plus absurde que la morgue de nos petites villes. Raisonnez avec eux, démonlrez-leur que le jeune homme est intelligent, très capable, actif, travailleur rangé, la droiture

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en personne ; qu’un garçon de cette trempe gagnera ce qui lui manque, bien-être et considération; vous êtes consterné d’enlendrece bon rentier vous répondre : « Je ne peux pas lui « donner ma fille, ce n’est qu’un ouvrier... » Aujourd’hui, pour les trois quarts de la bourgeoisie, l’ouvrier est encore un paria. 11 faut en excepter Paris et les grands centres industriels où souvent le premier ouvrier de la maison épouse la fille de son patron et prend la suite des affaires. C’est qu’à Paris les préjugés sont meulés et que les industriels et les négociants savent bien que tant vaut l’homme tant vaut l’affaire1. »

Dans une démocratie où tous les hommes sont égaux en droits, où tous ont vocation au progrès, où tous trouvent déjà ou bien vont trouver prochainement dans leur instruction les moyens d’y parvenir, le maintien des préjugés aristocratiques ne peut avoir qu’un effet, celui de faire déserter des professions, qui, bien que nécessaires, ne sont payées que par la misère et le mépris. Si l’on ne peut rendre tout travail attrayant, il faudrait du moins qu’aucun travail utile ne fût réputé dégradant. Il y a là une question de justice et aussi de prudence : car c’est le défaut de la cuirasse pour l’ordre social actuel.

Pourquelacontradiction cesse, il faut dedeux cbosesl’une, ou bien que le travail manuel redevienne méprisé en théorie comme il l’était dans l’antiquité, ou bien qu’il devienne estimé en fait comme il l’est déjà en principe.

Tout présage le triomphe de cette dernière alternative, chaque progrès en bien-être vaut à l’ouvrier un progrès en considération, et chaque progrès en considération le met en mesure de vendre son travail plus cher et de commencer son ascension vers la fortune. L’instruction universellement ré-

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