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CHAPITRE XIII

Attrait de la vérité, cause de dépopulation. — Substitution du savoir positif au savoir théologique. — Dangers de la transition. — Gravité de la crise en France. — Seule elle est une démocratie catholique. — Accord entre la libre pensée et la démocratie, — le catholicisme et la monarchie absolue,

— le protestantisme et la monarchie constitutionnelle. — Crise actuelle, moindre chez les peuples protestants, terrible pour les peuples catholiques.

— Progrès de la libre pensée en démocratie. — Puissance du catholicisme. • — Le motif de la libre pensée est l’indépendance du caractère; le motif de la foi est la docilité. — Décomposition de la nation autour de ces deux pôles. — Conséquences : pour le gouvernement, instabilité; pour la famille, division. — Idée vraie du mariage et de l’autorité paternelle. — Elle est niée par l’Église. — Action du prêtre sur la mère, sur l’enfant, la jeune fille. — Doctrine antisociale du salut personnel. — Conséquences par rapport à la nuptialité. — Conséquences par rapport à la natalité. — Effet des opinions religieuses sur la séparation de corps. — Relâchement général du lien conjugal. — Natalité des hommes variable suivant leur culte. — Explication de la faible natalité des catholiques français. — Conclusion.

Grâce à des circonstances particulières à notre pays et à notre époque, l’attraction que la vérité exerce sur l’homme se trouve encore constituer une cause très active de diminution de la natalité.

A force de recherches et d’observations patientes, l’homme est arrivé à amasser une telle quantité de vérités scientifiques que peu à peu elles ont pris toute la place occupée jadis par les systèmes de théologie ou de métaphysique. Dès à présent

NATALITÉ ET CIVILISATION

la philosophie des sciences forme une encyclopédie qui se •suhstilue aux vieilles cosmologies mythologiques et fait ressortir leur puérilité par le contraste de sa grandeur.

Nous nous trouvons dans une phase de transition entre deux formes du savoir. Or l’histoire de l’établissement du christianisme nous montre combien ces sortes de mues sont périlleuses et combien elles troublent profondément l’humanité. La substitution du monothéisme au polythéisme peut être regardée comme la cause maîtresse cà laquelle doivent être ramenées toutes les causes secondaires qui amenèrent la ruine de la civilisation antique. Le relâchement des liens de la famille et de la patrie, l’oubli ou la haine des devoirs civiques et militaires, trois siècles des dissensions les plus profondes qui puissent exister, puisqu’elles embrassent à la fois tous les domaines de la vie intime et de la vie extérieure, énervèrent l’empire romain au point de rendre possible l’invasion des barbares au nord et des Arabes au sud de la Méditerranée. Cependant il s’agissait simplement du passage d’une forme de savoir théologique à la forme voisine.

Aujourd’hui il s’agit pour l’Europe de passer du savoir théologique et métaphysique au savoir purement positif. L’enjambement est infiniment plus large.

Néanmoins ■ on peut espérer qu’il s’accomplira d’une manière plus facile et . plus rapide. En effet le polythéisme avait cessé d’être une doctrine vivante longtemps avant la naissance du christianisme et le christianisme lui-même ne s’élabora que fort lentement. Il y a ainsi depuis le règne incontesté d’une foi jusqu’au règne incontesté de l’autre, soit d’Alexandre à Constantin, un énorme hiatus de six siècles pendant lequel l’humanité fut livrée soit à un scepticisme forcé soit aune anarchie de superstitions pire encore pour la paix et la santé morale.

Notre ^situation au contraire a ceci d’avantageux que les

LE DESIR DE S’ÉLEVER DANS LA SPHÈRE DU SAVOIR. 2Gf

sciences ont commencé à se développer longtemps avant que le christianisme fût menacé d’une manière sérieuse et consciente. L’affirmation nouvelle a toujours précédé la négation des antiques croyances qui ne s’en est suivie que comme conséquence. Le dogmatisme nouveau ne heurte pas de front l’ancien, il l’élimine doucement, s’y substitue à peu près sans intervalle et, chez beaucoup d’esprits, peut même coexister avec lui. Aussi, bien qu’au commencement de ce siècle on ait tant déploré « la croyance envolée et le doute envahissant », en réalité il y a aussi peu de scepticisme et de violence qu’il était permis de le désirer pour une transformation de celte importance. Il y a un siècle et demi, un esprit clairvoyant songeant à ce que serait la seconde moitié du xixe siècle, aurait pu craindre pis.

Si celte transformation prend chez nous un caractère de gravité particulièrement alarmant, la cause peut en être formulée en un mot : seule au monde la France est une démocratie catholique. Nous retrouvons dans la sphère du savoir une contradiction analogue à celle que nous avons trouvée dans le domaine de la vie politique et de la vie sociale, et nous la retrouverons encore ailleurs. Nous allons voir comment elle présente les mêmes caractères défavorables à la natalité.

^ Il existe d’autres démocraties, telles que la Suisse ou les Etats-Unis; mais elles sont en grande majorité protestantes.

Il existe d autres États catholiques ; mais ils sont monarchiques. Quand l’Europe, l’Italie et les récentes républiques de 1 Amérique du Sud auront encore un siècle d’histoire, elles fourniront au philosophe de curieux sujets de comparaison: car chez elles aussi le catholicisme et la libre pensée se trouveront aux prises au sein de la démocratie. Mais jusqu’ici

la f rance seule au monde présente l’exemple de ce phénomène. r

NATALITÉ ET CIVILISATION

Entre la démocratie et la libre pensée il y a accord naturel. Le démocrate porte en loi-môme le siège et la source de toute souveraineté; tout pouvoir vient de sa volonté combinée avec celle de ses égaux. A cette maxime d’après laquelle tout pouvoir vient de Dieu, il répond que tout pouvoir vient du peuple. Le libre penseur a pour credo que toute vérité est un produit de l’intelligence humaine appliquée à l’observation de la nature. Quand le théologien lui dit que c’est de Dieu seul que descend toute lumière dans l’intelligence, il répond qu’il ne croit qu’à la raison et à ses palientes recherches. Enfin la libre pensée et la démocratie ont ce caractère en commun, de porter l’individu à s’affirmer lui-même et à ne s’attendre qu’à soi seul.

Par contre, la monarchie absolue et le catholicisme ont un seul et même principe : droit et savoir viennent également d’en haut, ils sont d’origine divine; le sujet et le fidèle ont pour toute fonction l’obéissance.

Entre deux systèmes aussi contradictoires, il n’y a pas de conciliation possible, il faut nécessairement qu’ils se heurtent et que l’un des deux détruise l’autre.

Le protestantisme au contraire, religion hybride qui admet simultanément la foi et le libre examen, la révélation divine et son perfectionnement par le travail humain, contient en lui-même les deux termes de la contradiction et, sans parvenir à les concilier, il les fait vivre côte à côte. 11 s’accorde ainsi parfaitement avec la royauté constitutionnelle, forme politique hybride, elle aussi, où le roi règne et ne gouverne pas, où le pouvoir est censé venir à la fois d’en haut et d’en bas.

Un État qui serait protestant et despotique aurait encore dans sa religion des principes d’autorité qui cadreraient avec sa constitution politique, et il n’y aurait pas contradiction absolue. Inversement, un État à la fois démocratique et proies-

tant trouve encore dans les tendances libérales de sa religion un point de contact avec sa forme politique. Ce qui fait la faiblesse théorique du protestantisme est donc ce qui fait sa vertu pratique. Il est une forme religieuse essentiellement favorable à toutes les transactions. La lutte entre les deux tendances opposées a pour théâtre la conscience de chaque individu et beaucoup moins la société. Dans la crise que traverse notre civilisation pour dépouiller le dogmatisme théologique en faveur du dogmatisme scientifique, le protestantisme se trouve ainsi constituer, et pour un siècle peutêtre, un avantage sérieux aux peuples qui l’ont adopté. Le travail qu’ils ont fait au xvic siècle et au xvnc leur profite aujourd’hui.

Aucune autorité ecclésiastique ne le retenant plus, le protestant à qui pèse la foi, s’allège graduellement de quelques dogmes. Des frontières du catholicisme à celles du positivisme, il se forme une chaîne ininterrompue où chaque négation sert de transition pour une négation plus complète. Le catholique au contraire, croit tout, raille tout ou nie tout; il opère en bloc. Etre croyant ou libre penseur, voilà sa destinée. Ceux qui restent a mi-chemin sont relativement moins nombreux, et voilà pourquoi la nation est plus divisée. En pays protestant, toute une nation glisse lentement, en masse et sans rupture vers la libre pensée. En pays catholique, le même mouvement s accomplit, mais d’une manière individuelle. Comme le catholicisme ne laisse aucune liberté au fidèle en matière de dogme et qu’il est aussi bien damné pour en rejeter un que pour les rejeter tous, l’homme qui a pris une fois sur lui de secouer le joug, progresse ensuite dans l’affranchissement infiniment plus vite que le protestant. La nature de la .doctrine catholique pousse donc l’homme dans les extrêmes. A la façon dont chaque individu rompt le lien de I orthodoxie et s’élève ensuite avec aisance au-dessus de tout

théologisme, on croit voir des bulles de gaz se former au fond a’ un verre et monter à travers le liquide jusqu’à la surface sitôt qu’elles sont assez volumineuses pour se détacher du fond. L’attraction vers la vérité ne gouverne pas moins fatalement le mouvement des intelligences françaises que la pesanteur ne fait celui de ces bulles de gaz.

Gomme la France est un État démocratique, les libres penseurs y sont nécessairement plus nombreux que parLout ailleurs. D’abord, le seul fait d’avoir pu réaliser un tel état politique indique chez la nation un degré supérieur d’indépendance de caractère. Mais la démocratie réagit sur son principe et fortifie les qualités dont elle procède. Elle porte chaque citoyen à contrôler les faits et gestes de toute autorité, à discuter ce qu’on lui dit, à raisonner ce qu’on lui fait faire. Elle autorise et développe chez les inférieurs une. attitude impertinente, indiscrète, parfois narquoise, qui crée une atmosphère irrespirable aux pouvoirs infaillibles. Tandis qu’ils n’ont d’autre moyen de règne que de chercher à en imposer, qu’ils ont pour système d’étonner par la majesté dont ils s’affirment, la démocratie les toise et leur demande des titres. Napoléon appelait l’Église la plus grande école de respect qui fut jamais, et c’est à ce point de vue qu’elle lui plaisait. Tous les despotismes sont frères; le point auquel ils tiennent le plus est de faire baisser les yeux et d’interdire toute discussion.

L’Église ne l’a jamais admise; elle la regarde comme une injure, un sacrilège, et s’en débarrasse parle bûcher. Quand la police, l’armée et la magistrature sont à ses ordres pour la vengeance, quand la richesse et le pouvoir politique s’empressent à lui faire cortège, elle peut commander le respect. Mais ces avantages, la démocratie les lui enlève un à un. Et à quel moment ?

Les diverses religions ont désormais une position insoule-

nable devant la critique. Leur philosophie de la nature est ruinée par les sciences; l’exégèse a montré combien étaient humaines leurs origines; la mythologie comparée a permis de formuler les lois de leur croissance et de leur mort; et ces résultats ont été acquis en présence d’un clergé muet, incapable de mêler à la discussion une parole compétente. Au xvir siècle, il pouvait encore y avoir un Bossuet, un évêque catholique sachant tout ce qu’on savait de son temps. Aujourd’hui la chose ne serait plus possible; l’esprit humain s’est engagé sur des terrains trop scabreux. Ou bien le savant ecclésiastique perdrait la foi ou bien il ne serait qu’un érudit stérile ayant fait abstraction de son jugement.

La victoire définitive de la libre pensée est désormais un fait assuré; le procès est jugé dans la sphère de la spéculation; il ne reste plus qu’à résumer les débats et publier le jugement. Or, pour vulgariser les conclusions, les mettre en formules claires et portatives, l’instrument lui aussi est conquis, puisque la presse est libre et qu’il serait impossible de l’asservir de nouveau.

Au milieu de celte démocratie grandissante, de plus en plus hostile et railleuse, étalant sans souci des censures une autre morale, d’autres principes et d’autres doctrines que les siennes, que peut faire le prêtre? Ses anathèmes sans effet ne feraient que mieux éclater sa faiblesse, ses fureurs et ses imprécations contre le siècle laisseraient tout le monde indifférent. Tremblant d’entendre le blasphème insouciant, l’objection à laquelle il n’a rien de censé à répondre, de recevoir le coup d’épingle de la raillerie qui transperce son sérieux affecté, il faut pourtant qu’il paraisse rempli de sécurité et d’aisance. C’est le dernier moyen de faire croire à la force qu’il n’a plus.

A considérer les progrès de la libre pensée, on croirait le catholicisme près d’expirer en France. Il n’en est rien

NATALITÉ ET CIVILISATION, cependant : d’un autre point de vue, c’est lui qui semble maître de la situation et toujours près d’éliminer sa rivale. Vaincu sur le terrain de la discussion publique, il se replie en bon ordre dans un domaine où il est seul maître; il se réfugie dans le chuchotement, l’enseignement à voix basse, il endoctrine les faibles, les femmes, les enfants. Ce n’est plus même dans les cérémonies publiques qu’il dit toute sa pensée, c’est dans les confréries, au catéchisme, au confessionnal. Là il conserve son ascendant, aveugle la raison, échauffe le fanatisme, fomente la haine. Comme la conscience de l’enfant est laissée à sa merci, l’œuvre de la libre pensée est à refaire à chaque génération; c’est une toile de Pénélope qui se défait par la mort à mesure qu’elle se reforme par l’adhésion de ceux qui secouent le joug religieux. Il faut que chaque homme, parvenu à l’àge adulte, refasse le travail énorme qu’avait fait son père de reviser toutes les idées et tous les sentiments dont on l’a saturé dans son enfance. Et s’il n’en a pas l’énergie, si l’horreur qu’on lui a inspirée pour les auteurs les plus propres à l’éclairer est trop -vivace, il reste dans le filet. Qui sont ceux qui parviennent à se dégager? les plus hardis, les plus indépendants d’esprit et de caractère. L’Église se fait un devoir et, en tout cas, une habitude d’assigner les motifs les moins louables à l’évolution vers la libre pensée. En réalité, il n’y en a qu’un seul, l’attrait naturel et désintéressé exercé sur l’esprit par la vérité spéculative, c’est-à-dire par le plus noble attribut de notre espèce. L’homme abandonné à lui-même est impartial et se dirige ingénuement du côté où il croit trouver la vérité : car nul n’aime l’erreur. Mais imbus comme nous le sommes de préjugés dès l’enfance, il nous faut en outre une certaine dépense d’énergie morale pour secouer le joug que l’habitude et l’éducation nous ont imposé.

Ce qui divise aujourd’hui les hommes en libres-penseurs

et croyants, ce n’est pas le plus ou le moins d’intelligence ou de culture intellectuelle. Si l’ignorance est favorable à la foi, c’est principalement par son elfet sur le caractère, qu’elle rend timide et défiant de ses forces. Mais la critique a si bien fait son œuvre que, dans la plupart des cas, une instruction très ordinaire suffit pour permettre d’apercevoir la vanité du savoir théologique et la fausseté de ses explications. Peutêtre même pourrait-on dire qu’il en fut toujours ainsi. 11 n’aurait pas fallu sans doute une intelligence supérieure aux contemporains de Ramsès pour rire du bœuf Apis. Mais il fallait une notable dose d’indépendance pour résister à la pression énorme de l’éducation, de l’habitude et de l’exemple de tout un peuple proclamant ce taureau la seconde personne d’une trinité de dieux. En pareil cas le respect empêche le jugement de fonctionner, il lui enlève sa liberté d’action, et c’est à l’entraver chaque jour davantage que s’appliquent tous les clergés.

Gomme la pile électrique décompose l’eau, l’attraction vers la vérité décompose la société française en deux groupes selon le caractère. Au pôle religieux demeurent groupés les naturels timides, dociles et confiants, ceux à qui une loyauté héroïque et aveugle empêche de soupçonner l’imposture. Vers le pôle libre-pensée se tournent les esprits indépendants et chercheurs, remuants et sceptiques, qui aiment à se rendre compte par eux-mêmes de ce qu’on leur dit. Or cette tendance analytique est l’apanage à peu près exclusif de l’homme adulte. Les enfants des deux sexes, les femmes, la plupart des vieillards et un certain nombre d’hommes ou plus faibles ou enchaînés avec plus de soin à raison de leur position sociale et du milieu où ils ont vécu, restent voués à la foi.

De là des conséquences incalculables. D’abord il est à peu près impossible à aucun des deux partis de former un gouvernement stable. L’un ne se compose que de pierres sans

natalité et civilisation.

ciment, l’autre de ciment sans pierres. Dans le camp républicain et libre penseur, tout le monde veut être au premier rang, la discipline ne tient pas contre le succès. Après la victoire, beaucoup ont une tendance à rester de l’opposition. Ils ne se rendent pas compte qu’il faut des gens qui restent à perpétuité satisfaits des seconds rôles et qui jouissent de la gloire de ceux qu’ils ont portés' aux premiers. Ce parti manque de femmes, c’est-à-dire de l’élément de constance et de perpétuité. Aussi la libre pensée républicaine garde-t-elle souvent un air — très immérité — d’incartade. Elle n’a pas ses entrées dans la famille. Tel émet hors de chez lui des principes franchement matérialistes qui, au foyer, est obligé de mettre une sourdine à ses véritables convictions.

C’est là le point important pour notre sujet. La ligne séparative des deux groupes passe entre les deux sexes. C’est assez dire que si les luttes religieuses déchirent l’État et les communes, c’est surtout contre la famille qu’elles sévissent cruellement.

Dans nos sociétés basées sur la concurrence à outrance, le mariage n’est pas seulement la meilleure garantie de la valeur des enfants et de leur bonne éducation; pour l’individu même, c’est la meilleure hygiène physique et morale. La statistique établit qu’il est une cause de longévité; on auraitpu du reste le conjecturer a priori, car c’est pour l’homme l’abri le plus précieux au milieu des luttes acharnées de l’existence. C’est au foyer qu’il obtiendra les trêves nécessaires, qu’il éprouvera le plus de joie en cas de succès et qu’il retrouvera du moins une sécurité absolue en cas de défaite, un allié sûr dont la fidélité doit survivre à tout, des enfants sur qui il reportera les rêves ambitieux qu’il ne peut plus faire pour lui-même, enfin une atmosphère paisible où le sens de la droiture se rassied et se raffermit.

Mais pour présenter ces avanlages, il faut que l’union soit

entière, que joints l’un à l’autre sous le rapport physiologique et pécuniaire, le mari et la femme le soient encore au point de vue intellectuel et moral. Alors, si misérable que soit l’homme, si peu estimé qu’il soit au dehors, il se retrouve roi à son foyer, il a des sujets pour qui son opinion fait loi. Quand le père a décidé ce qui est vrai ou ce qui est bien, la mère prescrit le silence aux enfants et donne l’exemple. Dans une famille bien réglée, le seul directeur de conscience est le père. C’est lui qui sait ce qu’il faut croire, dire et faire, c’est à lui que les siens doivent le demander s’ils l’ignorent. Pour sa femme et ses enfants, il est infaillible; tout ce qu’on enlèverait à son autorité est autant d’enlevé à son honneur. Le mépris de la décision du chef de famille, un simple doute manifesté est une insulte à sa dignité, et, si bien des hommes s’en accommodent, les plus fiers et les meilleurs la ressentiront toujours cruellement.

Quand le jeune homme aura al teint à son tour l’âge du citoyen, où la patrie lui fait un devoir de penser et d’’agir par lui-même, il réformera s’il l’ose les jugements paternels. Mais pour la jeune fille, sa sphère d’activité étant toute entière concentrée dans la famille, elle doit toujours en se mariant épouser outre le corps et la fortune de son mari, son âme, c’est-à-dire ses convictions et son parti et faire son compte d’un complet abandon à sa direction intellectuelle et morale. Hors de cette conception de l’union conjugale, il ne peut y avoir que le célibat pour les uns et, pour les autres, une demi-union qui par cela même est toujours voisine d’une demi-hostilité.

Nolontiers et de toutes parts les moralistes nous prêchent l’esprit de famille. Il est indispensable pour relever la France, répétait-on après les malheurs de 1870. Mais comment pourrez-vous avoir une famille fortement constituée, si votre religion nie la seule autorité sur laquelle elle puisse se fonder?

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En pays catholique, le directeur de conscience prend la place du père dans l’âme de la femme et des enfants. La confession constitue toute femme catholique en état continu d’adultère intellectuel et moral. Que devient le foyer pour le mari quand la femme y revient, rapportant dans son esprit les pensées, les passions, les tendances et pour ainsi dire l’odeur d’un autre homme? Le mari a le choix de fuir ou de se résigner; mais quant à être satisfait, c’est impossible.

Il se peut, il est vrai, que lui-même soit croyant et pratiquant, alors il suit sa femme, et sa femme suit le prêtre. Il n’y a pas désaccord ; mais c’est le monde renversé. Du reste cette hypothèse est et sera de plus en plus rare. Nous sommes en démocratie; le mari est presque toujours un libre penseur plus ou moins conscient; dès lors, c’est la guerre, guerre intestine et sans lin.

« Si vous entrez le soir dans une maison, si vous vous asseyez à la table de famille, une chose vous frappera presque toujours. La mère et la fille sont ensemble du même avis, d’un côté, le père de l’autre et seul.

« Qu’est-ce à dire? C’est, qu’il y a encore à cette table quelqu’un que vous ne voyez point, pour contredire et démentir tout ce que dira le père. Il revient fatigué du présent, plein du souci de l’avenir, et il trouve chez lui, pour repos et rafraîchissement d’esprit, la lutte avec le passé. »

L’immense majorité des filles sont élevées par des religieuses sous la direction des prêtres. Ces filles seront bientôt des femmes qui livreront aux prêtres autant qu’elles pourront leurs filles et leurs fils.

« La mère a déjà réussi pour la fille. C’est elle qui par une obsession persévérante a vaincu les répugnances du père. Un homme qui, tous les soirs, après l’agitation des affaires et la guerre du monde, trouve encore la guerre chez lui peut bien résister quelque temps; mais il faut qu’il cède. Autre-

mont il n’aura trêve ni cesse, repos ni refuge. La maison est inhabitable. La femme n’ayant à attendre que rigueur au confessionnal tant qu’elle n’a pas réussi, vous fera chaque jour, chaque heure, la guerre qu’on lui fait, une guerre douce peut-être, doucement aigre, doucement implacable et acharnée. Murmure au coin du feu, tristesse à table, n’ouvrant la bouche souvent pour parler ni pour manger; puis au coucher l’inévitable répétition de la leçon qu’elle a apprise et jusque sur l’oreiller... Le même son d’une même cloche, toujours et toujours... qui y tiendrait? que faire? céder ou devenir fou.

« Si l’homme était tellement ferme, obstiné, persévérant qu’il résistât à cette épreuve, la femme peut-être ne résisterait pas. « Mais comment la voir si malheureuse, languis- « sanie, inquiète, malade? elle maigrit visiblement... J’aime « encore mieux sauver ma femme. » Yoilà ce que dit l’homme. S’il n’est vaincu par sa femme, il est vaincu par son cœur. Le lils quitte le lendemain l’école pour l’école chrétienne, le collège pour le petit séminaire (ou les maristes). La fille est menée par la mère triomphante à cette bonne pension voisine où le bon abbé confesse et dirige. Il ne se passe pas un an que la pension ne vaut plus rien, elle est encore trop mondaine; la petite est remise aux religieuses dont l’abbé est supérieur, dans tel couvent à lui, sous sa main et sous sa clef.

« Bon père, soyez tranquille, dormez sur les deux oreilles. Votre fille est en bonne main ; la contradiction ne peut plus vous manquer jusqu’à la mort... Une fille d’esprit, vraiment, qui, sur toute chose ayant été soigneusement armée contre vous, aura, quoi que vous disiez, l’argument contraire1. »

11 n’y a nul rapport entre l’éducation qu’on donne à la jeu-

I. Michelet, Du prêtre, (le la femme et de la famille, 3* partie, chapitre i.

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nesse et le genre de vie à laquelle elle est censée préparer. Cette incohérence, déjà frappante lorsqu’il s’agit de l’éducation laïque, devient insensée si l’on songe à l’éducation religieuse.

Contradiction montrueuse! vous donnez pour modèle à des hommes qui doivent être maris, pères, soldats, citoyens laborieux et jaloux de leurs droits, un dieu qui n’eut ni femme, ni enfants, ne connut ni foyer, ni patrie, ni propriété, ni profession, ni moyen régulier d’existence. Mais, contradiction plus monstrueuse encore! vous donnez à des religieuses l’éducation des jeunes filles, c’est-à-dire que vous confiez à des femmes qui ignorent tout de la vie et font profession d’être mortes au monde, qui n’ont pu se former le jugement par aucune expérience personnelle et qui ne vivent qu’entre elles, le soin de former des jeunes filles à la vie active. Elles ont fui la famille et les enfants comme choses viles; ce sont elles qui leur enseigneront à être épouses et mères. Elles n’ont jamais su ce que vaut un billet de cent francs; elles en feront des ménagères économes. — Non, la plupart de ces jeunes filles, perverties par l’éducation ecclésiastique, l’imagination échauffée et distendue, n’échapperont aux vanités du mysticisme que pour se jeter dans les futilités de la mode. Quant aux devoirs de la vie, aux plaisirs sains et naturels, elles en auront l’idée qu’on leur en a donnée : ce sont des déchéances ! Car il n’y a qu’un idéal qui ait cours au couvent, la nonne extatique ou la reine de salon. Voilà les deux termes de l’antithèse consacrée. Tout ce qui est en dehors est confondu parmi « les classes inférieures de la société ».

Que peut être le mariage après une telle préparation, sinon une désillusion pour les époux? La famille française, travaillée comme elle l’est par l’influence ecclésiastique, est un fruit vermoulu. Au dehors il a conservé sa forme ctson apparence, au dedans il n’y a qu’une faible portion de la pulpe

LE DÉSIR DE S’ÉLEVER DANS LA SPHÈRE DU SAVOIR. 273 qui soit détruite; mais tout le reste a perdu sa qualité, son parfum et sa saveur.

D’ailleurs, leprêtre n’en a cure. Il n’à souci que de sa domination; ce qui la rejette peut périr. L’égoïste doctrine du salut personnel, le dogme le plus antisocial qui ait jamais été formulé, niant toute solidarité entre les citoyens, entre les époux, entre les parents et les enfants, le cuirasse d’indifférence. « La question du salut est une affaire personnelle, écrit l’évêque Freppel, et peu importe que la famille ou la cité en soit brisée* . »

Dans son déclin comme à l’époque de son établissement, le christianisme est la source des divisions. Il en a conscience et lui-même le proclame. « Je suis venu séparer l’homme de son père, la fille de sa mère, la bru de sa belle-mère. L’homme aura pour ennemis les gens de sa propre maison2. »

La conséquence de ces divisions se devine. D’abord la prévision qu’on en a détourne du mariage un certain nombre d’hommes, ceux-là même qui s’en font l’idée la plus haute et qui seraient jaloux de l’intelligence de leurs femmes comme d’autres le sontde leurs corps. Faire asseoir àson foyer un adversaire méprisant de ses convictions philosophiques les plus chères et les plus laborieusement acquises est .pour beaucoup une perspective capable de faire triompher les raisons qui les portent au célibat.

11 faut ajouter comme détournés du mariage par le catholicisme les prêtres, les moines de toute robe, les frères des écoles chrétiennes, enfin ces milliers de religieuses, prises parmi les personnes les plus confiantes, les plus enthousiastes de leur sexe et qui eussent pu faire d’excellentes épouses et des mères dévouées. Les couvents écrément la nation pour le recrutement de leur personnel et lui enlèvent, pour les eon-

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