CHAPITRE XIV
Importance et extension de l’esthétique. — L’esthétique et la sélection sexuelle.
— Similitude du goût esthétique chez les animaux et chez l’homme. — Attrait esthétique et attrait sexuel. — Lien étroit et différences. — Heureuse influence du premier sur le second. — Amour et art, communauté d’origine. L’art est sans but, indépendant et spontané. — Comment naît l’art dans l’enfant et l’animal : jeu, drame, chant, danse, ornement. — La source de l’art est dans un excédent d’énergie. — Les différents arts sont des langues diverses qui traduisent et accroissent les beautés d’ordre mental. — L’art, moyen pour la nature, est une fin pour l’individu. — Ses effets. — Formation d’un idéal national. — Tyrannie de l’idéal national dans les arts, dans l’esthétique usuelle. — L’importance de celle-ci est d’autant plus grande que les arts proprement dits sont moins cultivés. — Le remords esthétique.
— La démocratie et l’inégalité de la culture esthétique. — Troisième contradiction. — Effet sur le désir de s’élever.
L’attraction exercée sur l’homme par les diverses formes du beau est encore infiniment plus âpre et plus universelle que celle qu’exercent le savoir et le pouvoir; elle égale, elle dépasse peut-être celle de la richesse : c’est dire de quelle conséquence elle est pour la natalité.
Cette proposition pourra surprendre les hommes graves qui ne veulent voir dans les beaux-arts qu’un agrément superficiel et qu’un passe-temps très distingué pour les oisifs. Mais en réalité le champ de l’esthétique est égal à celui de la vie ellemême. Les jugements sur la beauté, la convenance ou la grâce ne trouvent rien dans la personne humaine ou en dehors
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à quoi ils ne puissent s’appliquer. La nature, le ciel et les animaux, la race et le pays qu’elle habite, les corps, les vêtements, les meubles, les demeures privées et publiques, les gestes, les attitudes et le langage, les sentiments, les rêveries et les pensées, de même qu’ils comportent une appréciation sur leur utilité plus ou moins grande, en comportent toujours une autre sur leur plus ou moins de beauté.
L’homme, de son côté, ne se dirige pas toujours vers l’utile de préférence au gracieux et à l’aimable. Sans doute, la préoccupation du nécessaire doit fatalement passer avant toute autre; mais ce point acquis, il sera pris constamment, quel que soit le milieu social où il vive, en flagrant délit de négliger son bien-être pour son plaisir, ce qui le sert pour ce qui le charme. La séduction delà grâce sollicite ses actions à son insu et fait sans cesse dévier sa ligne de conduite de la route tracée par l’intérêt.
De tous les superflus « choses si nécessaires», aucun ne l’est davantage que le côlé esthétique dans les objets et les personnes qui nous entourent. Ce que la grâce et la beauté peuvent pour nous rendre heureux, nous faire aimer la vie et nous faciliter la morale, ne sera jamais assez dit. C’est le condiment indispensable qui donne son prix à l’existence. On s’en aperçoit de reste dès qu’il vient à faire défaut. Qu’on se figure un milieu social dévasté par le puritanisme et dépouillé du goût du beau et du gracieux; l’instinct de la domination, un sombre orgueil, les passions froides et tristes y remplaceront la joie et l’amour de la vie, aboutissant au spleen, au dégoût incurable de soi-même et de toute chose.
Plus on réfléchit, plus l’esthétique révèle, dans la nation et dans l’humanité, son importance gigantesque et méconnue, qui féconde tout sans effort, comme la lumière dore tous les objets sans rien coûter. Elle est semblable à ces causes naturelles dont l’action insensible, mais universelle, ininterrompue
LE DÉSIR DE S’ÉLEVER DANS LA SPHÈRE ESTHÉTIQUE. 281 et séculaire, suffit pour combler le lit des mers et bâtir des continents nouveaux.
Darwin a établi quel rôle considérable jouait la sélection sexuelle dans la formation des races animales. Or, dans un grand nombre d’espèces, cet te sélection est uniquement déterminée parla beauté. Le mâle que la femelle du paon a choisi pour le développement de son plumage, le brillant coloris et la netteté des ocelles de la queue, transmettra ces caractères à ses descendants mâles, et, parmi ceux-ci, ce sera encore celui qui les présentera réunis au plus haut degré qui sera choisi comme reproducteur par d’autres femelles. Grâce à ce procédé si simple de la nature, le progrès sera constant, et la race ira toujours s’accentuant davantage dans le genre de beauté qui lui est propre. Que faut-il pour cela? Une seule chose. Il suffit que le goût des femelles pour le brillant coloris et la netteté des ocelles reste constant, et il a dû effectivement rester tel pendant les périodes séculaires indispensables à la lente accumulation des caractères du paon actuel.
Mais voici une chose étrange : le mâle que la femelle choisit comme étant le plus beau est aussi celui que nous estimons tel; c’est-à-dire que malgré l’énorme distance qui sépare notre organisation cérébrale de celle de ces oiseaux, la conformité reste si complète qu’elle impose aux deux espèces une même appréciation esthétique en présence du même objet. Défait surprenant, quece qui esta la fois cause d’attrait sexuel et esthétique chez la paonne se trouve en même temps cause d’attrait esthétique pour l’homme, prouve par un exemple l’étroitesse des rapports existant entre les deux points de vue. Dans le polythéisme grec et romain, une même divinité présidait en effet à l’attrait sexuel et à l’attrait esthétique. Voltaire exagérant la même idée prétendait que a le beau idéal pour un crapaud, c’est sa crapaude ». Sans doute il serait inadmissible de regardercomme absolumentidentiques
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le sens du beau et l’instinct sexuel. Il est de toute évidence que le premier terme est infiniment plus compréhensif que le second. La rose double est belle quoiqu’elle ne soit pas féconde, et la fleur du chêne est féconde quoiqu’elle soit sans beauté. Aucune des deux notions n’implique l’autre nécessairement, et chacune des deux va fort souvent sans l’autre.
Il n’en est pas moins vrai que pour l’homme comme pour les animaux, elles se trouvent souvent confondues. D’abord la beauté provoque l’amour, chez les bêtes comme chez nous, et, jusque dans le règne végétal, de nombreuses espèces de plantes demeureraient stériles sans l’éclat de leurs fleurs qui attire les insectes chargés de les féconder en transportant le pollen.
Mais sans sortir de l’humanité, la beauté réengendre la beauté par l’intermédiaire de l’amour. Quand les qualités esthétiques ont plus d’éclat dans une race et que, les deux sexes y étant très sensibles, elles ont assez d’influence pour déterminer la plupart des unions, on a observé que celles-ci sont en général d’autant plus fécondes, les générations qui en sortent d’autant plus fortes et d’autant mieux constituées. « Le mariage d’inclination, d’après la remarque de Schopenhauër, sacrifie le bien des époux au bien de la race, comme inversement le mariage d’argent sacrifie le bien des enfants à celui des époux. » Un peuple où le calcul détermine tout et la beauté rien est fatalement condamné à devenir aussi laid et aussi mal doué que peu fécond. S’il n’a plus assez de sensibilité pour subir l’attrait des qualités personnelles, c’est un peuple qui se meurt, et il n’est guère moins malade si c’est le développement des penchants égoïstes qui lui donne le triste courage de résister à la séduction qu’elles exercent naturellement. Tel sera donc en règle générale le bilan des unions où le sens esthétique n’aura pas été cou-
suite : moins d’amour et d’amitié, par contre, plus de dépenses faites en dehors du ménage pour paraître, moins d entants,
et des enfants de moindre valeur.
Indépendamment de son influence directe sur la conservation et le perfectionnement des races, l’esthétique est liée à la fécondité par des liens d’une autre nature. L’amour et 1 art sont frères, tous deux jaillissent spontanément de la même source, nés l’un et l’autre de l’exubérance des forces, du trop plein de la vie qui dans un élan de croissance déborde en dehors des limites de l’individu.
Pour l’amour, c’est assez clair. Pour l’art, il est nécessaire d’insister d’avantage, l’esthétique étant la moins avancée de toutes les branches de la philosophie, et la suite de cette étude exigeant qu’on tienne pour vrais quelques principes qu’il serait téméraire de supposer admis d’une manière générale. Nous avons en effet à nous occuper de l’influence de l’art sur l’esprit de l’homme, son bonheur, sa valeur ou sa fécondité, selon les diverses tendances qu’il peut revêtir; quelle clarté devrions-nous espérer si nous n’étions fixés sur sa nature et son origine? A moins d’une explication sur ce point, il faut désespérer d’être compris.
Depuisl’antiquitéjusqu’aujourd’huiona entassé les dissertations sur les fins de l’art. Les philosophes ont voulu lui imposer la tâche de moraliser les hommes, d’élever les esprits et les sentiments; les politiques et les prêtres ont voulu le mettre au service des institutions ou de la religion, en faire un instrument d’éducation. Mais la question, posée ainsi, n’était pas susceptible d’une réponse raisonnable. L’art par sa nature ne peut être asservi. Quand on veut le réduire en esclavage on le lue, ou, s’il subsiste, on n’obtient qu’un serviteur perfide et têtu, reprenant une liberté réelle sous son apparente soumission et minant sourdement le pouvoir qui prétend l’employer. Les religions les plus pru-
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dentes ou qui ont le mieux devine sa vraie nature, comme le mosaïsme et l’islam, l’ont prohibé autant qu’elles ont pu, supprimant radicalement celles de ses formes qui n’étaient pas indispensables. Aujourd’hui, l’Église orthodoxe russe, par un sentiment très juste du péril que l’art peut faire courir à son immobilité, exige que tout tableau de saint ou de miracle soit la reproduction exacte, la copie servile de quelque tableau antérieur. Cette précaution contre l’invasion de nouvelles tendances et de nouveaux sentiments tient à une appréciation fort exacte du rôle de l’art. En général, les théocraties qui ont compté sur leur vigilance pour le maintenir dans les limites de l’orthoxie ont toujours fini par en être les dupes. Tant qu’elles ont été vigoureuses, elles l’ont étouffé en l’opprimant, lui ont imposé le caractère hiératique; dès que leur esprit primitif s’est perdu, il a relevé la tête, puis il les a désagrégées lentement en manifestant de nouvelles aspirations et une nouvelle poésie. Témoin ce qui advint au christianisme à l’époque de la Renaissance. La foi s’étant endormie, l’Allemagne, l’Angleterre et les pays du Nord firent triompher la réforme au prix de fleuves de sang. Mais l’Italie et l’élite de la société en France étaient beaucoup plus avancées. La culture artistique y avait lentement substitué l’idéal grec de libre développement à l’idéal ascétique de l’Église primitive; sauf par le nom, elles n’étaient même plus chrétiennes. Il n’y avait plus assez de foi pour que le puritanisme et l’ascétisme eussent prise sur elles. Tel est le rôle de l’art par rapport aux religions; c’est un lierre qui monte sur les vieux monuments, les pare- d’une verdure luxuriante et achève de les ruiner. Aucune main, pas même celle du prêtre, ne peut espérer de leplier à ses fins et de s’en faire un instrument. L’artiste, bien qu’il s’en soucie médiocrement, peut à la rigueur êtrechangéen pédagogue; l’art, en devenant prêcheur, cesse d’être l’art et
devient une industrie. Sa nature intime est de ne pas reconnaître de loi, il n’a en dehors de lui ni but ni lin. Il n’en résulte pas que l’art n’ait pour l’individu et la race d’immenses conséquences, tantôt bonnes tantôt mauvaises; mais l’œuvre d’art véritable n’est jamais produite en vue de ces conséquences. Tout son but est de manifester au dehors la disposition d’esprit'qui l’inspire. Il est spontané.
Ce qui empêche que cette vérité ne frappe tous les veux comme elle devrait le faire, c’est que chez nous tout art, poésie, musique, statuaire, peinture, architecture, danse ou même toilette et parure personnelle, demande un long apprentissage, beaucoup plus de savoir-faire que d’élan spontané. Nous avons des écoles des beaux-arts; le métier et les connaissances techniques usurpent une telle importance que la verve et le génie naturels s’en trouvent offusqués, comme dans certaines sociétés la délicatesse est obligée de céder le pas à une étiquette méticuleuse. Mais ce qui fait l’essence de l’art et son prix, c’est précisément, c’est uniquement la partie qui ne s’apprend pas.
Reportons-nous à ses origines. La fleur éclate sur la branche, le chant dans le gosier de l’oiseau, l’agneau bondit et les enfants dansent au printemps. Demandera-t-on quel but, quelle intention se cache sous ces actions? La question n’a pas même de sens. Il s’agit évidemment de dépenser un trop plein de vigueur et de sève. Par un bel après-midi d’automne le jeune poulain qui entend pour la première fois une musique lointaine à travers l’air paisible dresse l’oreille, se lève et commence à tourner en cercle avec toute la vitesse donlilestcapable. Lejeune chat jouant avec une pelote mime le drame qu’il jouera bientôt réellement avec sa proie. Tel oiseau d’Amérique emploie le loisir que lui laisse l’amour et le soin de sa nourriture à choisir des cailloux brillants pour en orner le devant de son nid. Quelle utilité pourrait-on
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trouver à ces diverses actions ou aux actions analogues dont l’enfant est coutumier? Aucune.
Telle est cependant l'origine de l’art. S’il n’acquiert tout son développement que chez l’homme en pleine jouissance de toutes ses facultés, sa racine plonge beaucoup plus avant, jusque dans l’inconscience de l’animalité. L’homme chante plus savamment que le rossignol, il exprime surtout un monde de sentiments infiniment plus variés et plus complexes. Mais là n’est pas la question : ce qui donne à l’un et à l’autre l’idée de chanter, le ressort intime qui les pousse est un fonds identique et un état identique de ce fonds. L’homme exécute des danses et joue des drames plus compliqués que l’animal; mais l’impulsion primordiale est la même, et son essence parait d’autant mieux chez l’animal qu’elle n’y est altérée par aucun mélange de réflexion.
Examinons à ce point de vue les phases de l’évolution individuelle, les mêmes dans l’homme et l’animal, dans la faune et dans la flore. Tandis que dans l’âge mûr les ressources de l’organisme se bornent à peu près à faire face à ses besoins et que plus lard elles sont toujours de plus en plus en déficit, pendant la période de croissance il est déréglé qu’elles soienl en excédent. Cet excédent est surtout considérable au moment où prend fin la croissance. Il semble alors que la puissance aveugle qui a poussé le sujet à acquérir la plénitude de son développement se trouve à l’étroit dans les limites de la vie individuelle et qu’elle n’aspire plus qu’à déborder au delà. De cette exubérance de vie qui ne se contient plus et se prodigue au dehors, naissent spontanément, au sein d’une joie intime et profonde, deux manifestations jumelles, l’amour et l’art. C’est pour cela que tout ce qui vit, depuis l’herbe jusqu’à l’homme, acquiert son maximum de beauté vers le moment où il se dédouble et s’immole à la conservation de sa race.
Pour la piaille, il n’y a pas d’arl à fleurir, pourPhomme ou pour l’animal, il n’y a pas non plus d’arlà posséder la beauté physique. Mais dans l’humanité il y a tout un monde de beautés intellectuelles et morales ensevelies dans le crépuscule de l’âme et que l’art seul peut traduire au dehors. L’intelligence ne perçoit l’intelligible que quand il apparaît sous une forme sensible et matérielle. Les différents arts sont autant de langues dont l’homme se sert pour exprimer sa valeur intime pour produire au dehors la délicatesse, la puissance ou la complexité de ses sentiments, mille et mille nuances fuyantes et innomées que le langage abstrait serait dans l’impossibilité de faire comprendre. Sans doute chacune de ces langues correspond spécialement à quelque chose de particulier; la poésie par exemple n’égalera jamais la peinture pour exprimer la beauté physique; mais 'cette différence à laquelle nous ne pouvons nous arrêter ici n’est rien. Toutes les branches de l’esthétique ont cela de commun qu’elles sont le résultat spontané d’un besoin d’expansion et qu’elles ne sont jamais un moyen.
Non que la formule l’art pour l’art mérite d’être acceptée sans réserve; elle prête trop càêtre commentée par la formule, le \ et s pour le vers, la forme pour la forme, la phrase pour la phiase, ou parler pour ne rien dire. Il n’en est pas moins exact que 1 art, toutes les fois qu’il est grand et vrai, si on le considère abstraction faite de ce qui confine au métier et à 1 industrie, est essentiellement désintéressé. Toutes lés fois qu une grande inspiration a fait vibrer l’homme, il cherche a la traduire au dehors. Comme la douleur arrache un cri, LemoUon esthétique entraîne spontanément une manifestation plus ou moins adéquate k sa nature. D’ailleurs, lorsque 1 éclair de la pensée jaillit, le tressaillement de joie qui Taccompagne est plus que suffisant pour déterminer l’homme à produire. Les motifs extérieurs tels que l’intérêt sont super-
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llus. La plus exquise récompense du poète sera toujours la poésie, et celle du penseur, la pensée. On sait que les ouvrages en vers rapportent très peu à leurs auteurs; mais on l’a ditavec raison : quand même ils ne leur rapporteraient rien, ils les composeraient néanmoins.
Quand le poète a « réduit au verbe » des sentiments exquis, nobles ou ravissants, le public les sent s’éveiller en lui à la lecture, ce qui témoigne qu’il les avait lui-même bien qu’à l’état de sommeil et d’inconscience. Le triomphe du poète est de les avoir eus d’une manière si claire et si intense que la formule en a fleuri chez lui. Ainsi du sculpteur et du peintre pour les genres de beauté que leurs arts respectifs ont le don de traduire; ainsi de toutes les branches de l’esthétique jusque aux plus humbles. Telle femme, qui n’est pas seulement coquette, mais vraiment élégante, soignerait encore sa mise quand elle serait seule au monde, comme le forestier chante seul dans une forêt où personne ne peut l’entendre. Tel qui jamais n’oserait danser en public, saute de joie dans sa chambre, excité par quelque succès; et tel autre, entraîné par sa verve, parle quand même, bien que sa verve, loin de le servir, doive lui être nuisible. L’art en un mot n’a d’autre fin que d’exprimer les émotions de l’âme, c’est-à-dire qu’il a toujours son but en lui-même. De ce caractère résulte sa noblesse. Si, dans le plan de la nature, il est un moyen de perfectionnement pour la race; au point de vue de l’individu, il n’a rien au-dessus de lui, il est un résultat final.
Mais de ce que l’art n’a point et ne peut avoir de but, il ne s’ensuit pas qu’il n’ait point d’ctïets. Il en a au contraire d’une importance capitale pour l’évolution de l’humanité. 1[ suffit d’énoncer les principaux.
D’abord il fournit une mine inépuisable de pièces et de documents pour l’histoire de l’esprit humain. Ensuite il augmente sans cesse le champ de la connaissance et fait des
LE DÉSIR DE S’ÉLEVER DANS LA SPHÈRE ESTHÉTIQUE. 289 conquêtes continues sur l’inconscient en tormulant cette multitude de sentiments indécis qui s’agitent dans le demi-jour de l’imagination. Puis il augmente dans l’humanité les qualités qu’il exprime : car c’est une loi que toute qualité s accroît en se manifestant et qu’elle s’atrophie au contraire quand sa manifestation est obstinément refoulée. Le poète développe chez lui les beaux sentiments qu’il exprime, il les développe encore autour de lui en les communiquant à ceux qui le lisent, et, d’une manière indirecte, dans le milieu même où vivent ceux-ci. Par là l’art produit un effet encore plus important, c’est de développer, dans chaque fraction de l’humanité, prise en un temps donné de son histoire, un idéal national qui devient plus ou moins obligatoire grâce à l’empire souvent très tyrannique qu’usurpent les modes esthétiques. Toute œuvre d’art flatte l’homme doublement; elle lui révèle des goûts qu’il ne se connaissait pas et les satisfait en même temps qu’elle les excite. Aussi l’admiration est-elle particulièrement vive, les applaudissements retentissants, quand, au début d’une civilisation et l’imagination encore neuve, un peuple se trouve en présence d’une riche floraison d’œuvres qui, dans les différents arts, présentent un ensemble de caractères analogues entre eux et en harmonie avec son sens intime. Il prend l’habitude de tout juger d’après ces chefs-d’œuvre, déclare de bon goût ce qui s’en rapproche, et condamne tout ce qui s’en éloigne. A l’avefiir, au lieu de juger, comme la première fois, d’après la satisfaction qu’il éprouve, il jugera d’après la conformité au modèle qu’il s’est choisi. Chaque grande civilisation possède ainsi un siècle classique dont elle s’est fait un idéal; chaque pays possède une ville, et dans cette ville une élite dont l’imitation en tous genres s’impose bon gré, mal gré au reste de la nation. Partout s’établit ainsi une manière de sentir, de vivre et d’agir
qui est réputée de bon goût à l’exclusion de tout autre, et il a. dumont. XIIL __ iy
y aurait souvent moins de risques à braver le pouvoir politique que le despotisme occulte de ceux qui sont les arbitres de ce goût. Même dans les branches inférieures de la culture esthétique où il devient très variable, il n’en est pas moins très impérieux durant les quelques mois où il règne. « Les lois que les modistes ou le demi-monde de Paris imposent à nos dames anglaises, ditBagehot1, sont en grande partie, je le suppose du moins, dues au hasard; mais à peine ontelles été décrétées, que tout le monde s’y soumet, cellesàqui elles ne conviennent pas comme celles à qui elles conviennent. Le penchant à l’imitation produit aussitôt l’uniformité, et « cette chose horrible que nous portions l’an passé » disparaît complètement de l’horizon. Une mode littéraire se répand de la même façon : une fois lancée, elle se propage comme une mode dans l’habillement. Quelque type attire pour ainsi dire l’œrl de la nation ou d’une partie de la nation ; et elle l’imite, comme on voit les domestiques prendre les allures de leurs maîtres. »
Cette domination despotique d’un idéal reçu sur toutes nos actions n’est pas un fait particulier à notre civilisation; il est au contraire universel. II semble même que les peuples de l’Europe occidentale soient, après les Américains, ceux qui attachent le moins d’importance aux menus détails de ce qu’on pourrait appeler l’esthétique usuelle. Les rites ou questions d’étiquette jouent, paraît-il, en Chine un rôle incroyable dans toutes les circonstances de la vie. Dans tout le monde musulman, on attribue aux manières une importance beaucoup plus grande que chez nous, c’est là-dessus que se mesure la considération, les moindres mouvements doivent être étudiés. Les Orientaux donnent à leur attitude, à leurs gestes, à leur démarche, à leurs vêtements, à leurs armes, à