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Bagehot, Lois scientifiques du développement des nations

LE DÉSIR DE S’ÉLEVER DANS LA SPHÈRE ESTHÉTIQUE. 291 leurs chevaux et, dans la conversation, à chacune de leurs paroles une attention dont l’impatience nous rendrait incapables. Aussi tous les observateurs conviennent-ils qu ils nous surpassent infiniment en élégance sous tous ces rapports.

Un voyageur vantail, dit-on, à un ministre du sultan la supériorité écrasante des Européens, et le Turc écoutait en souriant. « Oui, mais voilà! répondit-il enfin, nous sommes plus grands seigneurs que vous autres. » Il semble que ces peuples, chez qui la religion a proscrit les beaux-arts, soient amenés par là à concentrer tous leurs efforts sur ces détails. Par tout pays, ces brandies inférieures de la culture esthétique sont d’autant plus développées que les branches supérieures, c’est-à-dire celles que nous nommons proprement l’art, le sont moins. Les arts et la poésie traduisent surtout l’homme moral et donnent du ressort à l’initiative individuelle pour réagir contre l’étouffement de la délicatesse naturelle produit par les rites, l’étiquette et les modes.

Toutefois, bien qu’elles soient moindres chez nous, les préoccupations de cette dernière sorte y tiennent encore dans la vie sociale une place énorme. D’après une remarque souvent reproduite, « la plupart des hommes aimeraient mieux être convaincus de perversité que de gaucherie ». Ce qui est certain et ce dont notre littérature nous fournit d’abondantes preuves, c’est qu’il existe des remords pour des pécliés contre l’esthétique usuellequi sont pour le moins aussi cruels et aussi persistants que s’il s’agissait de fautes graves contre la morale. Les Confessions, de J. -J. Rousseau témoignent qu’il en fut torturé, et le journal de lord Byron montre que, malgré son éducation aristocratique et le dandysme impeccable dont il faisait profession, des maladresses lui échappaient et lui laissaient au cœur de cuisants souvenirs.

• Nous avons assez explique comment l’égalité des hommes,

NATALITÉ ET CIVILISATION

posée en principe par la démocratie et avidement adoptée par toutes les classes de la société, leur rend intolérable toute inégalité en tait, la leur fait ressentir à la fois comme injuste et injurieuse et les pousse à tout faire pour monter au rang supérieur où ils n’en souffriront plus. Ici l’inégalité paraît encore plus insupportable que partout ailleurs. La culture esthétique en effet est plus adhérente à l’homme que le pouvoir, la fortune ou le savoir lui-même; elle fait partie intégrante de la personne et n’en peut jamais être abstraite. Ensuite, comme elle s’étend à toutes nos actions et manières d’être, elle multiplie les points sensibles et rend la surface vulnérable égale à celle de l’homme tout entier.

D’ailleurs, la contradiction que nous avons reconnue, dans les deux sphères du savoir et du pouvoir, entre l’égalité démocratique et les traditions de la culture monarchique, se retrouve dans la sphère de l’esthétique, avec cette particularité qu’elle engendre encore plus de douleurs et de tristesses, plus de froissements et d’humiliations. Les diverses classes sont chassées de leurs manières d’être originaires et attirées vers celles qui passent pour plus relevées. De ce violent et universel désir de s’élever résulte, comme toujours, une cause proportionnelle d’affaiblissement pour la natalité.

Ici, malheureusement, cet inconvénient n’est pas même atténué par une augmentation de qualité. La perte sur le nombre n’est pas compensée par un accroissement de la valeur des individus : car la direction esthétique imprimée à l’humanité par les traditions de la monarchie est fausse. Nous verrons par la suite qu’elle se ramène à deux hérésies d’une portée incalculable : l’unité d’idéal et le luxe, qui permettant la culture seulement à un très petit nombre de privilégiés, la rendent inabordable à la masse de la nation et perpétuent ainsi une inégalité également désastreuse en démocratie pour le nombre, la valeur et le bonheur des citoyens.

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