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CHAPITRE XV

Destination sociale de l’art : embellir la personne humaine, — embellir scs accessoires. — L’esthétique démocratique cultive l’homme même. — L’esthétique monarchique s’attache surtout aux accessoires. — Double exemple. — En quoi la culture personnelle est démocratique. — Seule elle permet l’égalité de culture. — L’esthétique monarchique est anti-égalitaire. — Elle est nécessaire au despotisme, à l’influence théocratique. — Le luxe public en démocratie. — Le luxe privé y est nuisible. — La culture monarchique funeste aux privilégiés. — Double exemple. — Vanité de la culture aristocratique. — Influence prépondérante des femmes sous le règne de l’esthétique monarchique. — Confusion des sexes. — Répression nécessaire. — Influence chez nous de l’idéal grec ; de l’idéal chrétien. — Triomphe de l’esthétique monarchique. — Contradiction avec nos tendances démocratiques.

Il y a une esthétique qui cadre avec la démocratie, une autre qui convient aux monarchies et aux aristocraties.

Toute la destination sociale de l’art tend à embellir soit la personne humaine, soit ses accessoires. Les innombrables aspects de l’homme moral et de l’homme physique, avec ses variations d’âge, de sexe et de race, sont idéalisés par la poésie, la musique, la peinture et la statuaire. La danse, la gymnastique et les autres exercices du corps tendent à sa culture particulière. Il faut ranger parmi les accessoires de la personne humaine, qu’embellissent des arts accessoires, les vêtements, parures et bijoux, les meubles, les palais, les jardins, les chevaux et les équipages.

Je désire montrer que l’esthétique démocratique s’attache

surtout à cultiver l’homme meme, tandis que l’esthétique monarchique porte à peu près exclusivement ses préoccupations sur les accessoires; que, même dans ces accessoires, qu’il n’a garde de négliger, l’art démocratique s’attache surtout à la forme, tandis que l’art monarchique lient surtout, à la matière; que le premier séduit par l’élégance et les proportions, au lieu que le second cherche à en imposer par la masse ou par l’énormité du travail. En un mot, l’un fait, beau, il est l’art véritable, au lieu que l’autre a pour principal souci de faire riche.

Imaginez un vieux satrape asiatique surchargé d'étoffes précieuses, paré de couronnes et de pierreries, niché dans un trône somptueux au fond d’un énorme palais encombré de tapis et de tentures; il peut du reste être aussi hideux que possible, personne ne le verra, perdu qu’il est au milieu de ce luxe grimaçant qui l’étouffe. Cependant de l’autre côté de la mer, le jeune Sophocle, nu devant ses concitoyens en armes, chante le péan pour la victoire de Marathon. Voilà, présenté par l’histoire, le contraste de l’art monarchique et de l’art démocratique.

Il est dans la logique de la tendance démocratique de toujours exalter la personne humaine uniquement à raison de ses mérites propres, en faisant complètement abstraction de ses accessoires. La tendance aristocratique et monarchique s’attache surtout à ce qui est extérieur à l’homme : elle a égard à la naissance, au rang, à la fortune, à tout ce qui brille et qui éblouit.

Mais la culture personnelle est encore essentiellement démocratique, en ce sens surtoutque la beauté tant physique (pie morale peut toujours être possédée au plus haut point par chaque individu sans queccla empêche un développement semblable de son voisin. Au contraire, l’art aristocratique ou monarchique a pour caractère essentiel d’être coûteux. 11 est

fatalement réservé à un petit nombre de privilégiés. Enfin le plaisir causé par les productions de l’art pur est le même pour tous ceux qui le contemplent sans autre différence que celle qui provient de leur sensibilité. La grâce et la beauté une fois créées charment l’œil et l’imagination par leur seule présence, et l’enchantement peut se communiquer indéfiniment sans que la source en soit jamais ni tarie ni diminuée. Seule au monde, la vérité partage avec le beau ce divin privilège. C’est là ce qui rend possible que la culture esthétique comme la culture scientifique finisse par devenir universelle et qu’elle croisse en intensité par l’effet même de sa diffusion.

L’art monarchique au contraire, étroitement apparenté au luxe, tire tout son plaisir de la possession. Par là il est éminemment anti-égalitaire. La seule locution, luxe égal pour tous, serait absurde comme contradictoire, l’essence du luxe étant la rareté. Telle femme sent son cœur battre à la vue d’un gros rubis, qui le méprisera demain s’il se trouve que la chimie puisse fabriquer le pareil pour cinq francs.

Le luxe est avant tout une marque de puissance et de supériorité pécuniaire chez celui qui l’étale. Tel produit, semble-t-il dire, a nécessité le travail d’une centaine d’hommes et je m’en fais un hochet; ces perles ont coûté la vie de plusieurs de mes semblables, elles sont bonnes à faire un ornement d’un instant; cette vaisselle d’or immobilise un capital qui pourrait donner du travail et par conséquent du pain a un millier d’ouvriers, et je la tiens inutile sous clef. Par là j établis suffisamment que je suis au-dessus des autres hommes, puisque je puis à mon gré me jouer de ce qui leur a tant coûté. Le luxe flatte l’instinct de domination, il tire sa joie de l’humiliation qu’il cause. Souvent il va plus loin : il mesure la puissance d’un homme à son pouvoir de mal

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faire, de détruire en un instant une grande somme de travail et de capital. Il consiste toujours à abuser beaucoup plus qu’à jouir, à beaucoup consommer et à ne produire rien, à semer le mépris et à récolter l’envie la mieux méritée.

Ainsi, tandis que la grâce et l’élégance, les qualités personnelles développées par l’esthétique véritable font la vie agréable, la personne humaine aimable et rendent facile de la respecter, l’esthétique monarchique, qui confond le luxe avec l’art, aigrit tous les rapports et ne sème que des sentiments mauvais.

Il esterai que le luxe compte sur l’éblouissement qu’il occasionne pour tenir en respect l’hostilité qu’il provoque, si bien qu’après avoir commencé par être une faute contre le goût il finit par être un calcul. Tout despotisme intellectuel, politique ou social, toute autorité qui se défie de ses titres et qui ne peut à toute réquisition faire voir sa raison d’être dans son utilité, suit toujours le conseil d’Alcibiade à Périclès : au lieu de s’efforcer de rendre de bons comptes, elle travaille à ce que personne n’ait seulement la hardiesse de lui en demander.

On a souvent remarqué que le pouvoir absolu aime à faire grand. 11 faut qu’il éblouisse, qu’il frappe et qu’il étonne. D’instinct il sent sa faiblesse, il sait que si les sujets osent lever les yeux et le discuter, il est perdu ; et comme il ne supporte pas l’examen, tous ses efforts tendent à le rendre impossible. Son jeu est de préoccuper l’imagination au point de rendre l’intelligence inerte, d’entraver le discernement de la foule, d’intimider et de fasciner, d’écraser par le faste. Le prestidigitateur est mal placé au grand jour; mais dans une demi-obscurité, avec des flambeaux qui éblouissent plus qu’ils n’éclairent, un fond scintillant de paillettes, un miroitement continu de dorures et de cristaux, il fait passer ce qu’il lui plaît. Plus on fixe, moins on voit. Le pompeux

étalage de l’art despotique et sacerdotal poursuit le même but par les mêmes moyens. Ainsi en est-il du luxe aristocratique à tous les degrés, ainsi du luxe bourgeois dans de moindres proportions. Il est de même famille quoique de taille plus petite, il diffère des autres comme le chat du tigre par les dimensions plutôt que par la forme ou le caractère.

Le pays par excellence des castes et du despotisme fut aussi celui où l’art luxueux et décoratif prit la plus monstrueuse extension. Les énormes masses architecturales, les statues colossales, pyramides, sphinx, obélisques et alignements, voilà le type du genre. L’Inde et la Chine, pays du despotisme, ont également donné tête baissée dans l’hérésie esthétique du luxe, les palais ouvragés, les somptuosités bizarres du mobilier.

D’un autre côté, les historiens ont souvent remarqué que les ordres monastiques étaient de grands bâtisseurs. On doit maintenant en voir la raison. C’est le meilleur moyen d’en imposer à la foule. Par là ils donnent une grande idée de la solidité de leur puissance. Quel esprit serait assez outrecuidant pour discuter une institution qui laisse voir de telles preuves de durée et de stabilité? S’il ne trouve pas lui-même son audace ridicule, assez d’autres le penseront et le lui feront sentir; la révolte de l’esprit d’examen sera écrasée, ce qui est l’essentiel.

- Nous avons dit plus haut que l’art désagrège les religions et les dissout; mais cela n’est vrai que de l’art véritable. Le luxe, au contraire, les soutient et ne leur nuit jamais. L’art est l’émancipation de l’esprit, son activité spontanée écarte toutes les règles en souriant et se joue des doctrines. Le luxe, par contre, ne témoigne point de tendances nouvelles ; mais il contribue à les stupéfier chez les autres. Le faux art s’accorde au mieux avec le taux savoir.

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Que le luxe emploie pour étonner l’esprit l’énormité des masses architecturales ou la multiplicité des détails, il a toujours pour caractère de demander plus d’argent que d’intelligence. Sans doute des trouvailles de génie comme le Parthénon, la cour des Lions ou la Sainte-Chapelle ne peuvent être exécutées qu’à grands frais; cependant le travail, la conception y surpassent la matière. Tous les temples grecs bâtis par l’administration romaine n’étaient au contraire que de somptueux décors, et les mille églises gothiques construites en France depuis soixante ans ne sont pas autre chose.

Encore est-il qu’il faut aux démocraties, comme aux autres formes de gouvernement, un luxe public qui corresponde à leur nature et Halte le légitime orgueil de la patrie. Mais entre les mains des particuliers, le luxe qui porte sur les accessoires mobiliers ou immobiliers delà personnehumaine, fût-il même du meilleur goût, est un (langer permanent. En contradiction flagrante avec la constitution sociale de la nation, non seulement il exclut jusqu’à la possibilité d’une culture égalitaire, mais il inlerdit toute culture à l’immense majorité des citoyens ou fait pis encore, il les pousse à une culture fausse, à une imitation maladroite de ce qui en soi est déjà mauvais. 11 se trouve en somme à peu près également préjudiciable aux privilégiés qui en jouissent et aux déshérités qui en sont dépourvus.

La noblesse d’argent et la noblesse de naissance, la classe oisive et riche a toujours par tout pays pris à sa charge la direction esthétique des nations. C’est elle qui fait les modes, impose les usages et donne libre carrière à ses goûts. Il est même arrivé, pendant les siècles où les lettres et les arts ont été le plus abaissés, qu’ils en ont été réduits à subir le proleclorat de la richesse et n’ont plus été considérés que comme une partie du luxe princier. Aujourd hui ils ont depuis longtemps conquis leur indépendance. Le peintre, le poète,

le compositeur de musique ou le statuaire sont libres de n’écouter que les dictées de leur génie; la classe opulente n a plus d’ordres à donner qu’aux artsdeluxe. Son seul avantage consiste dans la facilité de se développer elle-même a son gré et d’écouter toutes les inspirations de sa fantaisie. Or, il ne semble pas que cette liberté précieuse profite beaucoup a sa beauté personnelle.

A ne parler que de la beauté physique, plus facile a constater, il serait impossible de soutenir qu’en aucun pays les gens du monde l’emportent beaucoup sur les autres classes de la société. On est surtout frappé de la vérité de cette observation quand, en voyage, on se trouve subitement soustrait par l’éloignement aux appréciations conventionnelles. Il serait à désirer que tous ceux que ce point de vue intéresse pussent, le même- jour, visiter par exemple la manufacture de tabac de Séville et assister le soir au grand théâtre à quelque représentation extraordinaire. Le contraste est instructif. A l’atelier des plus jeunes ouvrières, sous un jour défavorable et dans le négligé obligatoire du travail et de la pauvreté, les carnations roses et saines, les chevelures abondantes, l’éclat du teint et des yeux noirs, reproduisent à des centaines d’exemplaires les deux types de vierge illustrés par Murillo. Pour trouver ses modèles, le peintre sévillan n’a eu qu’à regarder autour de lui : il les avait partout dans le peuple. Mais, le soir venu, cherchez aux premières loges; vous pouvez être assuré que vous ne l’y trouverez point. Comment! tout ce luxe et tout ce loisir, celte existence passée depuis tant de générations au milieu de l’abondance et de la liberté, en possession de tout ce qui peut fortifier le corps et l’esprit, contribuer au bel épanouissement de l’un et de l’autre, voilà donc les résultats auxquels ils aboutissent : des visages pointus, des joues creuses, des rictus contractés, une tête qui semble guindée sur deux tringles, des tissus amaigris ou

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ramollis, un sang pauvre, une vie insuffisante? Même clans la fleur de la jeunesse, la fibre est aigrie et tendue, la vibration nerveuse a dévoré la pulpe charnue.

Pourtant cette classe appartient à la même race que le peuple, et participe comme lui de cette nature andalouse, toujours si puissante et si pleine de sève, qu’il s’agisse du sol ou des plantes, des animaux ou des hommes. Comment donc a-t-elle gouverné son développement? D’une pitoyable manière sans doute : car après avoir fait ce qu’elle a voulu, grandi dans le sens qu’il lui a plu, disposé pour cela d’une partie des fruits du travail populaire, c’est elle qui est laide, et c’est le peuple qui est beau. Et cette aristocratie ressemble à toutes les autres : la flamme des fièvres secrètes a consumé la vie.

Cela fait le procès de la culture aristocratique. Une telle comparaison, pour quiconque a pu la faire de ses yeux, est un jugement sans appel. Les philosophes qui ont essayé de légitimer l’aristocratie en s’appuyant sur la sélection naturelle, parlaient à la légère et avaient bien mal observé. Il s’en faut que les familles opulentes s’améliorent à chaque génération. Le plus souvent elles dégénèrent par l’effet d’une mauvaise culture esthétique et de l’abus des plaisirs; elles s’atrophient et finissent par s’éteindre. Si les exceptions semblent nombreuses, c’est que les faits qui constituent la règle ne peuvent frapper la vue.

Quand règne une saine tendance esthétique, ce sont les hommesquien ou t la direction: seuls, ou à peu près, ils sont peintres, musiciens, poètes, architectes ou sculpteurs, et le reflet de leurs inspirations se projette jusque sur les arts accessoires, qu’ils traitent volontiers avec quelque dédain. Les licences que l’artiste prend souvent envers la mode dans son habillement et sa tenue sont un effet de cette appréciation instinctive et contrastent avec le respect timoré que lui accorde

l’homme du monde. Mais quand, au contraire, l’empire passe à la fausse esthétique, au culte des accessoires et, dans ces accessoires même, à la richesse au lieu du goût, ce sont les femmes qui prennent la direction du mouvement, et à leur coté les hommes les plus frivoles et les plus efféminés.

Alors, pour peu que le mal fasse encore quelques progrès, se produit un singulier phénomène: chaque sexe fait consister la suprême distinction à prendre les allures de l’autre. La femme prend l’air cavalier, copie le langage brutal de l’homme, imite sa coiffure, sa chaussure, ses gesteset tout ce qu’elle peut imiter. L’homme, par contre, s’effémine et se livreaux recherches de la mode, aux somptuosités extravagantes porte des étoffes transparentes, des bijoux et des perles, grasseye et met des odeurs. Deux fois dans l’histoire on a vu cette confusion des sexes sous l’influence de l’esthétique aristocratique atteindre un degré particulièrement scandaleux : à Rome, au siècle de Messaline, et à la cour de France, au siècle d’Isabeau de Bavière.

C’est le signe manifeste que dans les hautes classes la vie humaine est sans but, ne sait que faire de son temps et de ses forces, de l’énorme quantité de richesseetdepouvoir social dont elle dispose. Alors elle se dénature au lieu de se perfectionner, se jette dans la folie, se gaspille, elle et les ressources qu’elle n’est pas assez intelligente pour employer à augmenter sa valeur. Par là aussi elle indique au législateur le devoir de réprimer ces branches gourmandes qui attirent à elles toute la sève de la nation et font de leurs profusions Puériles une insulte à l’indigence de leurs semblables.

Contrairement a l’esthétique monarchique ou aristocratique, 1 esthétique démocratique vise au développement en valeur de Lousles hommes. Dans les républiques grecques, car c est toujours là qu’il faut se reporter lorsque l’on parle de démocratie, un instinct très juste avait fait de la culture du

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corps le point de départ de toute la culture individuelle. Les qualités physiques sont en effet la base de toutes les autres, car toutes demandent de l’effort, et la force des nerfs est le combustibleindispcnsablc sans lequel lalension intellectuelle ou morale est impossible ou mal soutenue.

Profondément naturels et sensés, dans la jeunesse de leurs républiques, lesGrecs n’avaienteu garde de mépriser, comme on le fit plus tard, des avantages aussi réelset palpables que la beauté, la force, l’agilité et la santé. Toutes leurs habitudes privées, la gymmastique, l’exercice, la vie au grand air, tendaient à les entretenir; toutes leurs coutumes publiques, lesjeux, les courses à pied et les luttes des athlètes, les statues des sculpteurs, concouraient à augmenter l’estime que l’on en faisait. Leur médecine posait en principe, ce que nul sophiste n’eùtpour lors osé révoquer en doute, un esprit sain dans un corps sain, l’équilibre de toutes les fonctions, la vigueur de tous les organes, en un mot, le glorieux secret de l’hellénisme, l’idéal de libre développement.

Sans refaire un tableau mille fois fait, il suffit de rappeler que la petitesse des cités grecques permettait une intensité de culture dont rien au monden’a plus approché depuis. A Athènes, c’était tout le peuple, y compris les plus pauvres, qui participait à la même éducation, faisait son ordinaire d’orateurs comme Démosthène, de poètes comme les grands tragiques et comme Aristophane, de la fréquentation assidue de tousles chefs-d’œuvre de lapeinture, defarchitecture et de la plastique. Une fécondité inouïe en génies de toute sorte créait une atmosphère incomparable pour l’éclosion et le libre épanouissement de tous les talents, de toutes les grâces et de toutes les délicatesses.

Platon introduisit cette opinion, empruntée sans doute au monachisme oriental et généralisée depuis par le christianisme, qu’il faut se défier de la vigueur physique comme

d’un obtacle à la vigueur de l’âme. Vers le commencement de notreère, toute une littérature, toute une philosophie, toute une morale s’édifièrent sur cette idée fausse. Sous prétexte de dompter la chair, de réprimer la grossièreté des appétits sensuels, on en vint, comme Grégoire de Nazianze, à incriminer la santé comme chose brutale, à vanter les abstinences les moins ménagées comme des marques de grandeur morale et des litres à la faveur divine. Qu’il s’agisse des rishis indous, de Siméon Stylite ou d’Ürigène, xle Plotin ou de François d’Assise, pour tous, la destruction de la santé est la voie qui mène à l’extase et par l’extase au plus haut degré de la beauté morale, à la science universelle, en un mot, à la vision de l’absolu.

Le malheur est que la fièvre, qu’elle provienne de l’anémie ou de toute autre cause, n’a jamais mis une idée nouvelle dans le cerveau d’un homme. Elleaugmente la violence et l’incohérence des images; mais c’est au détriment du bon sens. Aussi peut-on dire de toute l’activité des ascètes qu’elle a produit en morale beaucoup moins de bien que d’extravagances, qu’au point de vue intellectuel, elle a été radicalement nulle pour l’avancement et la propagation des connaissances humaines, et que, totalement rétrograde au point de vue esthétique, elle a lutté de toutes ses forces pour inspirer à notre espèce le culte de la laideur.

Il ne faut pas calomnier notre temps en l’assimilant soit aux sombres époques qui ont maudit la beauté, soit à celles qui ont oll'ert le type de la corruption monarchique, et il ne faut pas davantage le vanter pour sa ressemblance avec les siècles où triompha la démocratie hellénique. Ce qui est ceitain, c’est que notre esthétique actuelle participe de ces trois sources historiques et que nous subissons continuellement 1 influence de la triple tradition du passé.

L’idéal chrétien a conservé dans le domaine de l’éducation

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une influence déguisée, mais réelle. Les nécessités de la spécialisation, qui s’imposent pour le travail intellectuel comme pour le travail manuel, ontcontribué à prolonger son action jusqu’aujourd’hui et la prolongeront sans doute longtemps encore. C’est ainsi que depuis six ans jusqu’à dix-huit ou dix-neuf, toute la partie la plus favorisée de la jeunesse française passe, assise et courbée sur un travail sans attrait, un nombre d’heures variant chaque jour de neufà douze. Jugez ce que perd l’individu, combien de facultés s’atrophient, combien d’autres sont laissées incultes, elsurtout ce que perd la race à ce régime prolongé pendant une longue suite de générations. Quoi d’étonnant si la classe riche ou aisée, surmenée par le travail intellectuel, n’est pas, sous le rapport de la beauté ou de la vigueur, en état de faire envie à la classe pauvre, surmenée par le travail physique? Aux uns il ne manque guère moins qu’aux autres, et ce qui manque, élégance ou vigueur, est en tous cas énorme.

En dehors des établissements d’instruction, l’influence nuisible de l’ascétisme oriental a prislîn. L’idéal qui entraîne la nation depuis le haut jusqu’en bas, qui séduit chacun de proche en proche jusqu’au fond des campagnes et jusqu’aux dernières couches sociales, nous l’avons dit, c’est l’idéal esthétique légué par la monarchie, fait de luxe et d’élégance mièvre, épicurien et teinté de dilettantisme, avec une tendance marquée, dans tous les milieux où le bon goût et l’influence des arts s’amoindrissent, à n’apprécier que le luxe seul.

Sans doute, Paris est un admirable foyer de lumière et de chaleur. Mais tout ce qui pourrait développer la sensibilité esthétique fait absolument défaut à la population des campagnes et des petites villes, c’est-à-dire à l’immense majorité de la nation. Les grandes villes ont seules des musées et des théâtres dignes de ce nom, bien que la spontanéité et la fé-

condité esthétique y fassent défaut. Enfin, pour l’élite même qui fait parade de son culte pour les arts, l’admiration des chefs-d’œuvre est fort souvent une attitude qui se prend et se quitte à la porte du musée et qui n’exerce aucune influence sur la vie courante.

Sans doute aussi nous avons fait, depuis un siècle, de sérieux progrès dans le sens de la simplicité démocratique. Au lieu des gilets de soie multicolores, des habits brodés et des bijoux portés par les petits marquis du xvin* siècle, l’habit noir est devenu, depuis le président de la République jusqu’aux frontières de la classe laborieuse, l’uniforme de cérémonie adopté par toute la France. Mais, d’un autre côté, on peut signaler depuis trente ans, sous l’influence de l’empire, une recrudescence de luxe monarchique dans l’habillement féminin, les habitations et les ameublements. Sous ce rapport nos tendances sont loin d’être démocratiques. Les industries de luxe se développent de plus en plus, et ce sont précisément les ouvriers de Paris qui vivent de ces professions consacrées à satisfaire les passions aristocratiques.

Nous nous trouvons donc encore une fois en présence d’une contradiction complète entrenos tendances démocratiques indestructibles et l’esthétique universellement régnante qui est tout imprégnée de l’esprit monarchique. Il nous reste à examiner cette contradiction sous une autre face avant de rechercher son effet sur l’intensité de l’attraction capillaire et, par suite, sur la diminution de la natalité.

A. DUMONT

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