L’UNITÉ D’IDÉAL ET LE DÉSIR DE S'ÉLEVER
sur tous les détails et tous les usages de la vie. Le reste ne prendra pas même cette peine : il ira à la gravure de mode comme à l’idéal incontestable de l’humanité, apte qu’il est à saisir sans effort les nuances fugitives, l’importance des changements presque imperceptibles opérés depuis l’année précédente.
De toutes les façons qui existent d’être un homme et même un homme de valeur, l’idéalisme mondain n’en admet jamais qu’une pour chaque époque. Du haut jusqu’en bas de la société, de Paris jusqu’au dernier hameau, homme, femme ou enfant, — femme surtout, — quiconque sent et pense aura le même sentiment : on est d’autant plus parfait qu’on se rapproche davantage de l’idéal momentané de la nation. Le développement humain est toujours conçu comme ne s’effectuant que sur une seule ligne. Tous se dirigent vers un seul et même phare. Si quelqu’un s’écarte delà route, il est incriminé de désertion, de lèse-majesté contre le bon genre, de sacrilège contre le bon goût, et, chose très remarquable, l’anathème lui est jeté d’en bas aussi bien que d’en haut; car le pauvre pas plus que le riche n’est disposé à souffrir l’hérésie en pareille matière ; son intolérance en fait d’esthétique usuelle est absolue. Il ne peut, quant à lui, suivre les modes régnantes; mais il ne dispense pas de le faire celui qui possède assez de fortune pour cela. Son respect est à ce prix.
Ce n’est pas seulement la France, ce sont l’Europe entière et l’Amérique qui convergent vers l’unité d’idéal en fait de vêtement, de parure, d’ameublement, de tout ce qui est esthétique usuelle. Un Russe ou un Espagnol de la liante société ressemble beaucoup à un Français ouà un Anglais du môme monde. Il s’habille, se gante, se chausse, se présente et salue de même. S’ils pouvaient, ils auraient tous le même lournisseur pour être plus semblables et être bien sûrs qu’au-
NATALITÉ ET CIVILISATION
cime différence ne peut leur être comptée pour une faute de goût ni donner prise au ridicule. « Cette horrible peur du ridicule », si bien signalée par Stendhal comme caractère dominant des classes élevées est un compelle intrare qui pousse toute l’Europe à adopter le même uniforme.
Au contraire, le gentleman de chaque pays diffère infiniment de ses compatriotes des classes moyenne ou inférieure, et, d’un pays à l’autre, ceux-ci diffèrent infiniment entre eux par tous les caractères de leur costume, de leur politesse et de leurs plaisirs.
’ Mais comme, dans chaque pays, l’inférieur tend toujours à copier celui qui est au-dessus de lui, il s’ensuit que, des points de départ les plus divers et les plus multiples, tout les hommes de civilisation occidentale sont en marche vers un seul et même idéal, la gravure de modes.
L’attraction capillaire dans la sphère esthétique est donc un fait universel, et tôt ou tard il aura partout l’effet qu’il a dès à présent en France. Mais si chez nous seulement le phénomène est assez intense pour entraver la natalité, cela tient à des causes historiques, à celles-là même qui ont fait et de plus en plus font de nous une démocratie.
Le mouvement d’unification progressive qui a formé la France, qui a fait un seul État d’un informe agrégat de fiefs, qui a constitué la langue académique aux dépens de tant de patois locaux, se poursuit maintenant en esthétique. Les modes provinciales sont en quelque sorte les patois de l’esthétique usuelle. Ainsi qu’eux, elles ont pour elles l’ancienneté, la stabilité et sont condamnées à disparaître.
La France, l’humanité, atteindront-elles runification définitive. L’avenir verra-t-il régner une science universelle, un 3 république el une langue universelles, une esthétique universelle ? Sur le premier point, il n’y a point de doute ; sur le second et le troisième on peut hésiter, bien qu’ils