L’UNITÉ D’IDÉAL ET LE DÉSIR DE S’ÉLEVER
paraissent réalisables dans un avenir lointain, quand la sociologie et la linguistique seront scientifiquement constituées ; mais, pour ce qui est de l’esthétique, ce résultat est aussi peu désirable qu’il est impossible.
L’esthétique est la branche la moins avancée de la philosophie et de l’histoire ; cependant on en sait assez pour affirmer qu’au moment même où l’unité d’idéal triomphe dans la pratique journalière, cette doctrine est définitivement condamnée dans le domaine de l’art et de la littérature. La, en effet, il n’y a pas de lois, pas de nécessité ; l’art et la poésie sont la sphère de la liberté individuelle et de la subjectivité. Toute théorie qui parle de beau absolu déraisonne, comme si elle parlait d’un individu infini ; toute théorie qui veut introduire l’absolu dans l’esthétique est nuisible. Que la contrainte vienne du pouvoir légal ou de la force anonyme de l’opinion, elle est également stérilisante et mortelle pour la spontanéité.
La critique, telle qu’on la comprenait jadis, qui consistait à relever les défauts de conformité d’une œuvre d’art avec un idéal reçu, n’a plus cours. Son rôle consistera désormaisà traduire en langue abstraite l’œuvre concrète de l’inspiration poétique ; son utilité sera d’étendre le champ de la conscience humaine en s’efforçant de retrouver et de préciser les sentiments vagues aperçus par l’imagination. Ainsi comprise, la critique demeure chargée d’une tâche aussi philosophique qu’elle est utile. Mais elle dépouille ses outrecuidantes prétentions à formuler des règles et à prescrire des modèles, en un mot, à être une science de l’art.
Il n’y a pas de science de l’individuel, dit Aristote, et c’est pour cette raison qu’une science de l’art est impossible. A moins qu’un homme, un siècle, une nation n’ait aucun génie, le génie qu’il a est toujours un génie particulier. S’il veut se contraindre à produire selon des règles qui lui soient
NATALITÉ ET CIVILISATION
contraires, il devient stérile et ennuyeux. Si, au contraire, il se prend lui-même pour règle et pour mesure de la perfection, il peut donner l’essor à ses facultés; mais il se condamne a ne rien comprendre en dehors de soi-même. Le xviii0 siècle, « qui s’éleva si léger sur les ailes de la pensée individuelle », en fournit un exemple. Rien de plus aimable quand il n’écoute que son génie; rien de plus sec quand il imite le xvne siècle. Que l’on songe aux tragédies de Voltaire et de Laharpe.
Ce qui juge sans appel le dogme classique de l’unité d’idéal, c’est l’impossibilité de réunir en une seule personne vivante toutes les perfections physiques, morales et intellectuelles dispersées dans l’humanité. Le même individu nepeutréunir en lui tous les dons, l’adresse aux exercices du corps et une vaste érudition, le génie poétique avec celui des mathématiques et de la sculpture, les muscles de l’Hercule Farnèse et la grâce de l’Antinous. Entre des genres de beauté qui s’excluent réciproquement, l’artiste est bien forcé d’opter.
Il serait assurément superflu d’écrire des vérités aussi évidentes si leurs conséquences, également intéressantes pour la sociologie et pour la critique, n’étaient journellement méconnues. La plus importante c’est qu’il ne faut pas vouloir couler tous les hommes dans le même moule, comme tendait à le faire la tradition classique. Il y a une beauté de l’homme du monde, de l’artiste, du savant, du forgeron, delà trayeuse et du faucheur. Il n’est pas une classe, pas une profession qui ne soit susceptible d’idéaliser, jusqu’à le rendre imposant ou aimable, séduisantou terrible, quelque caractère de la nature humaine; mais nul être ne peut les réunir tous. Un sujet quel qu’il soit, en réalisant à un haut degré un genre quelconque de beauté, s’éloigne par cela seul de plus en plus de plusieurs autres genres de beauté que son espèce comporte tout aussi bien.