‹ Dépopulation et civilisationChapitre 70 sur 98 · UNITÉ D'IDÉAL ET LE DÉSIR DE S’ÉLEVER · texte numérisé non relu

UNITÉ D'IDÉAL ET LE DÉSIR DE S’ÉLEVER

Noire siècle si compréhensif, qui a retrouvé une poésie dans nos haies et nos champs cultivés, l’âme chantante de la nature sous l’apparence de la vulgarité la plus terne, est sans doute tout préparé cà reconnaître qu’un sujet possédant à un degré éminent une qualité quelconque n’est jamais méprisable au point de vue poétique. Le temps est passé où la critique réputait indigne du théâtre tout personnage qui n’était ni roi, ni prince ou princesse. En haut, la cause est gagnée. Au contraire, dans tout ce qui touche à l’esthétique usuelle, les préjugés de l’époque monarchique subsistent encore d’une manière inconsciente, mais complète. Ils ont cependant un résultat absolument fou, c’est de conclure à ce que les treize cents millions d’hommes qui sont sur la terre s’enferment, sous peine de ridicule, dans le cercle étroit de la haute culture parisienne.

La masse de l’humanité n’a cure de cette sanction ; mais la crainte en est très générale en France. Cette unité d’idéal, qui est l’un des traits constants de notre civilisation pendant les deux derniers siècles nous a rendus, en matière d’esthétique, exigeants, étroits et exclusifs. Le Français participant à la culture centrale raille cruellement, insulte et bafoue sans merci tout ce qui, dans les mœurs, les costumes ou l’ameublement des provinces éloignées, manque de conformité avec les usages les plus arbitraires adoptés à Paris. Il ne sait pas à quel point il blesse et se rend haïssable. C’est peut-être ce genre d’intolérance qui a le plus contribué à repousser hors de l’attraction de notre tourbillon ethnique des populations, comme les Bretons ou les Flamands, que leur situation géographique avait destinées à la subir.

Môme restreinte comme elle l’est depuis cinquante ans par le triomphe de la révolution romantique, cette tyrannie mallaisante conserve dans tous les détails du développement de la nation une influence capitale. Une civilisation qui

NATALITÉ ET CIVILISATION, n auiait qu un seul idéal et chez qui cet idéal unique serait le type si incomplet, si défectueux de l’homme du monde, sciait bâtie sur une erreur colossale. Pareille conception ne pourrait être qu’une cause perpétuellement agissante de malaise et de stérilité, puisqu’elle aurait pour effet certain de pousser tous les citoyens à négliger au besoin toutes les vertus, toutes les forces, y compris le naturel, qui est la première des loyautés, pour concentrer leurs efforts sur 1 imitation le plus souvent horriblement maladroite de qualités excellentes peut-être en elles-mêmes, mais qui par cela seul n’en sont que plus évidemment destinées à rester le privilège de quelques-uns.

Il y a toujours à l’état virtuel, dans le peuple comme dans l’enfant, beaucoup plus que la croissance ne parvient à développer. Les grandes révolutions qui ne sont pas seulement politiques, mais encore sociales et qui amènent au sommet les classes inférieures ou moyennes en sont la preuve. Elles ont habituellement pour effet de mettre en évidence une foule de qualités comprises dans le large fonds du génie national et qu’une conception esthétique trop étroite empêchait de se produire. Avec une société nouvelle apparaissent un art nouveau, une littérature nouvelle, toute une floraison de néologismes, d’idées et de systèmes auparavant inconnus. Ce sont des [milliers] de graines qui dormaient enterrées dans le sol d’un herbage et qui germent à l’envi sitôt qu’il a été mis en labour.

À la suite de la Révolution, l’épanouissement du romantisme, rompant brutalement avec la tradition du xvmc siècle, a mis de la sorte au jour un inonde de pensées et de sentimentsdont personne n’eût soupçonné l’existence dans le génie français. C’est un phénomène dont l’histoire a présenté de nombreux exemples. Chaque fois qu’une nouvelle couche sociale est amenée à la surface, les caractères qui lui étaient

L’UNITÉ D’IDÉAL ET LE DÉSIR DE S’ÉLEVER, propres et qu’elle n’avait pas osé montrer se manifestent dans l’art par la même raison qui les fait se manifester dans la politique ou la philosophie. Cette raison, c’est le développement systématique de la force interne qui imprime un caractère commun à tout ce qu’elle produit dans les sphères les plus diverses de l’activité humaine.

Mais la centralisation esthétique, liée dans nos grands États compacts à la centralisation générale, ne laisse jamais se produire à la même époque pour tout un grand pays qu’une seule manière d’être et de sentir. La plus puissante pour le moment ou celle qui se trouve la première exprimée avec éclat triomphe; toutes les autres avortent. Là réside l’expli cation de cette bizarrerie historique qui fait que les grands États centralisés sont à peine plus féconds en poètes et en artistes que les plus petits. Multiplier les centres de culture comme en Grèce ou dans l’Italie de la Renaissance, c’est multiplier les chances d’éclosion des germes, chaque nouveau coteau défriché et planté de vignes produisant un cru nouveau.

Puisque l’idéal n’est nullement infaillible, qu’il n’est ni éternel ni universel, il n’y a nul avantage pour un peuple à n’en avoir qu’un. Au contraire, la pluralité des écoles en fait d’art, la pluralité des modes et des usages en fait d’esthétique usuelle, présentent tout avantage : car chaque génie original a moins de chances d’être étouffé par le voisinage d’une forme prédominante et plus de chances d’arriver à produire sa fleur.

Qu on parcoure la France : autant de provinces, autant de patois ; autant de cantons et, d’autre part autant de modes, autant d’accents particuliers, traduisant autant de nuances diverses du génie français, c’est-à-dire autant de tendances esthétiques qui pourraient devenir fécondes si elles n’étaient opprimées par l’écrasante supériorité de la tendance centrale.

NATALITÉ ET CIVILISATION

Plus d’une ibis Michelet, à qui son étonnante sensibilité révélait toute chose, a touché celte idée. « Le paysan, dit-il1, l’homme pauvre et seul, entouré de ces objets immenses, de ces énormes forces collectives qui l’entraînent sans qu’il les comprenne, se sent faible, humilié. Il n’a nullement l’orgueil qui rendit jadis si puissant le génie individuel. Si l’interprétation lui manque, il reste découragé devant cette grande société qui lui semble si forte, si sage et si savante. Tout ce qui vient du centre lumineux, il l’accepte, le préfère sans difficulté à ses propres conceptions. Devant cette sagesse, la petite muse populaire se contient; elle n’ose soufller. La première impose à notre villageoise, la fait taire ou même lui fait chanter ses chants. »

Toute tendance dont la manifestation est obstinément réprimée finit par s’atrophier et disparaître. Voilà bien longtemps, qu’humilié par le contraste de la civilisation urbaine, le peuple a perdu la confiance en soi-même, l’art de produire les plus simples chansons, la hardiesse d’exprimer ce qu’il pense, de se mouvoir avec aisance et d’être lui-même. Sou lot sur terre, et depuis des siècles, est la gaucherie, la stérilité et le silence. « Barbares, sauvages, enfants, peuple même, pour lapins grande part, ajoute encore Michelet, ils oui cette misère commune que leur instinct est méconnu, qu’euxmêmes ne savent point nous le faire comprendre. Ils sont comme des muets, souffrent, s’éteignent en silence. »

L’homme ne fait aucun effort vers les qualités qu’il désespère d’atteindre; il faut qu’il se croie l’élégance possible pour qu’il ose y prétendre. « Elle m’enhardit, me persuada que j’étais aimable, dit Rousseau, et dès lors je le fus réellement. »

Si vous amenez le peuple à penser que pour avoir quelque

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