Michelet, le Peuple, p
L’UNITÉ D’IDÉAL ET LE DÉSIR DE S’ÉLEVER, valeur esthétique, il lui est indispensable d’avoir du luxe, un habit d’une forme donnée, de connaître tels usages purement conventionnels, que voulez-vous qu’il devienne? 11 faut qu’il désespère. Et non seulement il n’aura pas les avantages personnels qu’il voit en vous; mais il perdra ceux qui étaient à sa portée, il s’abandonnera à sa grossièreté, et très souvent même, par une réaction de l’orgueil, il s’enfoncera dans les défauts que vous lui reprochez.
Quand il n’y a plus qu’une mode en toute chose qui soit de bon goût pour quarante millions d’hommes et de femmes, que cette mode est très arbitraire, très inconstante, de nuances fuyantes, délicates, difficiles à saisir et qu’elle n’est pleinement accessible qu’à une minorité très peu nombreuse, il est inévitable que tout le reste de la nation soit condamné à souffrir de sa gaucherie, soit chagrin, mal à l’aise et d’autant plus triste qu’il aurait une honte nouvelle à laisser voir le sujet de sa triste humeur. En mainte ville d’importance moyenne, un jour de fête diffère de tous les autres en ce que chacun est deux fois plus hargneux que de coutume, four désigner dans sa généralité abstraite le souci qui les travaille, il faut le nommer l’obsession d’un idéal esthétique que tout le monde a pu tout au moins entrevoir ou soupçonner et que chacun sent lui être inaccessible, parce que cet idéal est fait de luxe et que, pour y atteindre, il faut beaucoup d’argent, ou parce qu’il est très arbitraire et qu’il faudrait le loisir d’aller l’étudier à sa source.
Tous les documents que nous avons sur la seconde moitié du xvme siecle tendentà nous présenter le Français comme le plus gai des peuples, qu’il s’agisse de la noblesse, de la bourgeoisie ou des paysans. Pendant la Révolution même, on fait des émeutes sanglantes ; mais on danse la farandole, on joue, on chante, on est expansif et l’on s’embrasse. La galanterie, l’entrain, la belle humeur se mêlent à tout ce qu’on
NATALITÉ ET CIVILISATION
fait. Entre deux famines, le paysan encore hâve court au plaisir, fait bombance et fait l’amour sans souci des résultats. Les économistes en grondaient.
Ce peuple enfant, si jeune et si joyeux, a bien changé depuis un siècle.
...Plus de chants; il perdit la voix.
Du moment qu’il gagna ce qui cause nos peines Il eut pour hôtes les soucis...
Où danse-t-on aujourd’hui? Dans quelques recoins des provinces éloignées où la natalité n’a point encore sensiblement décru, parmi le peuple des grandes villes qui lui aussi a conservé en partie sa fécondité. Partout ailleurs les anciennes danses françaises sont oubliées et l’on n’a pas eu l’idée d’en apprendre de nouvelles. Paul -Louis Courier n’aurait plus de pétition à faire, ni les curés de zèle à déployer. En revanche, on s’enivre lourdement; à chaque tournant de chemin rural les cabarets se multiplient. Sur plus d’un point, dans les campagnes les plus riches, les femmes imitent les hommes, adoptent le seul passe-temps qui subsiste. A elles aussi il faut bien un délassement; l’humanité ne s’en passera jamais. Mais au lieu de celui qui engendrait la grâce des manières, la politesse et l’aisance, triomphe celui qui produit la brutalité stupide et sombre.
D’où vient cette métamorphose du caractère national?
De l’aspiration de tous vers un idéal esthétique unique combinée avec une inégalité de culture très considérable, et coïncidant avec un mélange intime des citoyens très inégaux, ce qui augmente le contraste et avive le désir de le faire cesser.
L’inégalité de culture personnelle entre compatriotes varie beaucoup d’une nation à l’autre. En règle générale, elle s’accroît à mesure qu’on s’élève vers le Nord, diminue à mesure