L’UNITÉ D’IDÉAL ET LE DÉSIR DE S’ÉLEVER
qu’on descend vers le Sud : car elle est en grande partie un effet du climat.
Le sort des pauvres, si affreux chez nous, l’est beaucoup moins en Orient et dans les pays plus chauds. La misère, vraie macération de la chair dans nos climats, souffrance et humiliation de tous les instants par suite du froid et de l’humidité, abaisse encore plus l’esprit que le corps. Aussi ne souffririons-nous point à la scène qu’on plaisantât la pauvreté : c’est un mal qui passe raillerie. A Naples, le public se tord de rire à la représentation d’un pauvre hère qui pleure de faim.
Plus un pays est froid, plus il y a nécessité de serres chaudes pour les plantes et d’éducation pour les hommes. Les riches s’y font un climat artificiel et doux qui leur permet d’adoucir leurs mœurs et de polir leurs manières; les pauvres subissent toutes les rigueurs de la nature, qui entretiennent leur rudesse et leur grossièreté. « Quand l’ouvrier anglais, dit Stuart Mill, cesse d’être servile, il devient insolent. » En France les pauvressontdéjà moins serviles et moins insolents. Les Espagnols le sont beaucoup moins encore, et les Arabes d’Algérie ne sont plus ni l’un ni^l’autre. Là, du haut en bas de la société il y a une égalité de manières, d’aisance et de politesse qui frappe tout d’abord. L’Arabe n’est jamais gauche et ne rougit jamais; il semble qu’il ait une immunité contre le ridicule, commele juif en a une contre la peste.
Nous devons donc à l’inclémence de notre ciel une grande inégalité de culture. D’un autre côté, les communications, devenues très rapides, très faciles et par suite très nombreuses, ont mis les hommes placés aux degrés les plus opposés de l’échelle sociale dans un contact continu. Chacun coudoie à chaque pas l’idéal secret qu’il poursuit, que l’opinion universelle lui prescrit d’ambitionner, et son aspiration en est encore plus ardente.
NATALITE ET CIVILISATION.
L’aspiration de chaque unité sociale vers l’idéal esthétique de la nation est activée, exaspérée au suprême degré par la démocratie. Celle-ci pose l’égalité en principe, fait un devoir à chacun de s’élever autant que ses forces le lui permettent et donne à tous vocation au premier rang en tout genre. Mais l’unité d’idéal pour toutes les classes et toutes les conditions estun effet de la persistance des préjugés monarchiques. La rigueur du climat rend déjà l’égalité de culture personnelle à peu près inaccessible pour les hommes sans fortune ou simplement aisés, l’unité d’idéal la rend absolument impossible. C’est donc pour atteindre une perfection à la fois hypothétique et irréalisable que la capillarité sociale détruit la fécondité de la nation.
C’est surtout parmi les classes moyennes qu’elleexerce ses plus grands ravages. Dans les classes opulentes qui ont le luxe et la liberté absolue de leurs fantaisies, l’infécondité, qui est habituelle, tient moins au souci de monter qu’à celui de ne pas déchoir. Une grande partie des forces se consument à se tenir au niveau des suprêmes élégances et des derniers raffinements. Mais à mesure que l’on descend les degrés de la bourgeoisie, on trouve qu’en général la vénération de l’idéal mondain est en raison inverse des moyens de l’atteindre. Ce qui à Paris n’est qu’un passe-temps ou un caprice aux yeux de l’homme du monde, devient pour la population aisée des petites villes un dogme sacré. La conformité leur est impossible; mais ils sont orthodoxes d’intention. Ils témoignent de la sincérité de leur foi en excommuniant celui qui oserait la blasphémer et en étant à perpétuité dans une honte secrète de leur propre manière d’être.
C’est là sans doute ce qui fait du bourgeois l’exécration de tant d’artistes et de romanciers. Comme il doute toujours de son genre, il donne forcément la prépondérance à la crilique sur l’action. Dans un milieu où il prédomine, campagne,
L’UNITÉ D’IDÉAL ET LÉ DÉSIR DÉ S’ÉLEVER, petite ville, chef-lieu d’arrondissement ou même de département, c’est à qui ne fera rien, mille griffes se tenant toujours en arrêt pour déchirer quiconque fera quoi que ce soit. Aussi nul qui ose se produire, se mouvoir en liberté, prendre la parole en public, user d’initiative. La stérilité intellectuelle, la stérilité esthétique et morale de l’individu font cortège à la stérilité de la race.
Les départements les plus inféconds sont ceux où une nombreuse bourgeoisie rurale de propriétaires et de cultivateurs qui font travailler et ne travaillent point eux-mêmes, sont séduits par le respect superstitieux de ce qu’il vadeplus arbitraire dans les futilités de l’esthétique mondaine. En générai, le vrai paysan a des velléités d’indépendance, et c’est ce qui le rend l’ohjet d’un mépris si sûr et si intime de la part du bourgeois. Dans maints cantons éloignés des grandes villes, en basse Bretagne par exemple, les modes évoluent dans les campagnes d’une manière tout à fait indépendante de l’idéal urbain, sans en être ni humiliées ni gênées. J’ai toujours constaté que dans les communes où il en était ainsi la natalité était restée considérable ou même parfois tendait à s’accroître.
Pour trouver une catégorie sociale complètement soustraite à l’attraction de l’idéal central, il faut descendre jusqu’àl’ouvrier des villes et des campagnes et même à l’ouvrier le plus pauvre, à celui qui n’essaye plus de monter au-dessus de sa condition, au prolétaire. Celui-là, reconnaissant l’impossibilité de son développement dans le sens estimé par la nation, affecte de portera leur maximum les défauts qu’il est contraint d’avoir à un certain degré. On le méprisait injustement parce qu’il manquait de qualités qu’il ne pouvait avoir; il défie le mépris et vous brave. Quel qu’il soit, il veut s’évertuer quand même et se mettre à l’aise. Le vice, l’ivrognerie, l’argot, le cancan, la caricature ou la chanson obscène, ont du moins
NATALITÉ ET CIVILISATION
ce mérite de n’êlre pas ridicules. C’est par cette issue, la seule qui lui reste ouverte, que la verve populaire trouve à se faire jour, recouvre l’aisance et la gaieté. Le prolétaire tourne le dos à l’esthétique nationale, il se soustrait à l’attraction capillaire et du même coup sauve sa fécondité.
Le bourgeois et tout ce qui vise à être bourgeois reste soumis et docile, il s’épuise à atteindre l’inaccessible; il est stérile.