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Arislotc, Politique, v. II

L’IDÉALISME INDIVIDUEL

Celte doctrine est très belle à première vue, et il est certain que la Grèce, seul lieu du monde où elle put se produire, poussa la viriculture intensive à un degré dont sont restés bien loin les peuples modernes. 11 n’en est pas moins vrai que quand l’individu met son but en soi-même, la ruine de l’État est virtuellement accomplie, et là comme dans l’Italie de la Renaissance l’événement se chargea de montrer ce que valait la théorie.

Mieux inspirés, les politiques de Rome voulurent toujours le plus de citoyens possible etfirentdesloisencesens.Toutcitoyen leur parait fait pour le mariage, tout enfant pour être élevé.

Mais c’est peu de vouloir une nombreuse population si l’on ne sait ce qui la procure. Chez eux, comme en Grèce, l’oliganthropie naquit des circonstances et de l’exagération du principe môme qui avait fait leur grandeur. Ils ne surent pas obvier au mal parce qu’ils n’en aperçurent pas les causes. L’entité morbide dont la dépopulation n’est qu’une manifestation partielle leur fut toujours inconnue.

Les lois J u 1 i a et Papia Poppœa contenaient tout un système de dispositions accordant des honneurs et des avantages pécuniaires et politiques aux citoyens mariés, et principalement à ceux qui avaient trois enfants. La loi Julia enlevait au célibataire le droit de bénéficier des dispositions testamentaires prises en sa faveur par des étrangers ou des parents éloignés. Ces. lois furent odieuses et à bon droit, puisqu’elles étaient vexatoires et qu’elles encourageaient les délateurs; mais de plus elles furent totalement inefficaces. Quand Constantin les abrogea, elles avaient duré trois siècles, et le mal qu’elles devaient empêcher avait suivi librement son cours. N’eussenl-elles point été éludées par des fidéicommis, le résultat eût été le même. Quand le monde romain roulait à sa ruine, que pouvait cette toile d’araignée pour arrêter une telle avalanche?

I3'2 NATALITÉ ET CIVILISATION

Rome au temps d’Auguste dépouillait avec bonheur le militarisme; elle voyait avec nonchalance l’importation du blé étranger ruiner son agriculture, les populations rurales accourir vers les villes, et les campagnes, changées en pâturages et en déserts, rester vides d’habitants; enfin les citoyens, qui de plus en plus fuyaient la vie de famille et la paternité. Or, tous ces phénomènes étaient connexes et n’étaient que les divers symptômes d’un même mal : le règne de l’idéalisme individuel, un déficit de la solidarité acceptée et sentie.

Dès l’origine de Rome, le mal avait existé à l’état latent. Le fier patricien s’était toujours considéré comme ne devant rien qu’à soi seul. Sa gloire avait toujours été son but; mais dans les années laborieuses de la république, avide des austères satisfactions de l’orgueil désintéressé, il l’avait fait consistera servir l’État. Il est à remarquer cependant que ce ne fut jamais de la conception de sa nécessité absolue que la solidarité naquit. Simple produit des circonstances extérieures, c’est-à-dire du danger, bien qu’elle ait pu régner des siècles sans se démentir, elle ne fut encore qu’un accident. On le vit assez après les guerres puniques. La conquête du bassin méditerranéen n’était plus qu’une question de temps; et le salut de la patrie ne pouvant plus faire l’objet de la victoire, quel idéal nouveau allaient poursuivre ces énergies indomptables, trempées par des siècles de luttes? D’abord, on continue à conquérir par imitation dû passé; mais les victoires n’intéressent plus que le général, elles sontpour lui un moyen de dominer sa patrie, d’exploiter les vaincus, de satisfaire ses passions violentes.

Jouir de l’univers conquis, le manger en un repas, le décapiter d’un coup d’épée, l’étonner, l’insulter et s’avilir soi-même pour lui témoigner plus de mépris, tel devint 1 idéal suprême de l’individualisme romain exaspéré jusqu’à la démence. L’individu, après s’être donné pour but lagrandeui

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de sa personnalité, se donne pour but ses caprices et ses vices. Juvénal entre autres vit très bien la cause de la dépravation romaine dans le défaut de patriotisme et la cause de la dissolution de la patrie dans l’absence du danger.

11 ne faut pas recommencer un tableau mille fois fait. Néanmoins, reprise au point de vue qui nous occupe, l’analyse des causes qui ont produit cette longue agonie de quatre siècles présente son intérêt.

Eu politique, le premier trait de la situation est le despotisme; le second, l’égalité. A partir d’Auguste, c’est l’argent seul qui, en fait, donne accès à tous les emplois, à tous les honneurs, au Sénat, à l’ordre équestre, aux commandements militaires et aux magistratures. C’est là désormais la seule distinction entre les citoyens. Patriciens ou plébéiens, citoyens latins ou sujets, peu importe, César est seul tout-puissant devant quatre-vingts millions d’hommes asservis. A lui seul appartient tout pouvoir politique; et quant au pouvoir social, il n'y en a plus qu’un, l’argent. L’empire est une vaste ploutocratie.

La première conséquence, c’est que le monde se détourne de l’ambition. Dans les provinces la conquête, à Rome le dégoût ont détruit l’activité politique. Personne ne veut plus être sénateur et les sénateurs ne veulent plus assister aux séances. Personne qui veuille des fonctions sacerdotales, qui veuille être tribun ou édile; on ne trouve plus de vestales. Encore bien moins veut-on du service militaire, et l’on se coupe le pouce pour échapper au recrutement. Bientôt enfin l’on ne voudra plus de la vie, et le suicide va sévir comme une épidémie, par « lassitude d’espérer et de craindre ». Les charges qu’on appelait autrefois des honneurs sont délaissées et en réalité n’ont plus rien de flatteur. Mais si l’attraction vers un pouvoir qui n’est plus qu’une illusion a cessé, elle est d’autant plus violente vers le véritable pouvoir social, c’està-dire vers l’argent.

33 i NATALITÉ ET CIVILISATION.

Ce sont les liquides les plus chargés de sucre qui fournissent les plus forts alcools, ce sont les meilleures parties d’une nation que le désespoir attaque le plus. Ceux qui eussent été les plus utiles, les plus probes et les plus généreux dans un temps où l’utilité et le courage auraient été en honneur, sont les plus dégoûtés de l’action et de la vie dans les époques où l’on ne fait fête qu’à l’opulence. Quand un idéal triomphe, il exclutson contraire. La modeestau luxe grossier etaux jouissances effrénées, elle tient lieu d’ambition politique et esthélique. Bien sot qui n’aimerait mieux être Trimalcionque consul.

Maintenant des matrones, pour mettre leurs vices à l’aise, se font inscrire parmi les courtisanes; des jeunes gens des premières familles se font noter d’infamie afin de pouvoir sans contrainte paraître sur le théâtre. La conclusion de l’égoïsme, chez le puissant, c’est le suicide et la cruauté, la mélancolie orgiaque ou bien encore la sinistre folie de ces hérésiarques du deuxième siècle prêchant B extermination du corps par la débauche.

Grand par l’intelligence malgré sa misanthropie et ses vices, Tibère dut se demander bien des fois avec un sincère dégoût ce que faisait sur terre cette hideuse humanité, lâche et méchante, sanguinaire, superstitieuse et lubrique comme lui-même, dont le hasard l’avait fait maître. Quelle satisfaction d’amour-propre pouvait-il y avoir encore à être propriétaire d’un tel troupeau?

Quand une société en est là, incapable de produire ni vérité, ni beauté, ni justice, ni grandeur morale, quand tout sentiment de solidarité et de tout esprit de famille a disparu, que peut devenir la natalité? L’histoire se charge de la réponse. Rome avait pu lever vingt-trois légions contre Annibal;au témoignage de Tite-Live, elle n’eût pu de son temps en fournir huit.

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Est-ce à dire que la race avait été détruite par la guerre, comme on l’a affirmé? Non. Des milliers d’hommes avaient péri sans doute ; mais ils eussent pu laisser une postérité comme cela avait eu lieu trois ou quatre siècles plus tôt. Ce qui s’opposait à ce qu’il en fût ainsi, c’est qu’il avait péri autre chose et plus que des hommes : le vieux génie romain, agricole et militaire, fait de dévouement traditionnel à la chose domestique et à la chose publique.

Dans le domaine intellectuel, une autre cause de trouble et de malaise venait miner la famille et l’État : la substitution du monothéisme au polythéisme et l’établissement du christianisme.

La nouvelle doctrine n’était pas de nature à restaurer l’idée de solidarité. Sur ce point, le monde au milieu duquel elle avait pris naissance lui avait transmis sa manière devoir, son erreur capitale ; pour elle, comme pour toute l’antiquité classique, l’homme a son but en lui-même. Il est vrai qu’elle place ce but hors la vie; mais au point de vue social le dogme qui fait du salut personnel le but de l’existence n’a pas de meilleurs résultats. Il s’accorde trop bien, nous le verrons plus tard, avec la recommandation de fuir le monde, de mépriser le siècle, de se livrer au célibat, de se replier sur soi-même. Grâce à l’idéalisme individuel, le monde romain était descendu bien bas ; non seulement le christianisme le laissa dans son abaissement, mais il l’y enchaîna.

Aussi, à mesure qu’il se répand, toutes les lumières de la civilisation antique pâlissent et s’éteignent. Le chrétien se met lui-même en quarantaine, ne va plus aux spectacles ni à l’auberge, ne s’adresse plus aux tribunaux, ne se marie qu’à ses coreligionnaires. 11 subit le gouvernement quel qu’il soit d’une manière passive, mais il se désintéresse ouvertement de la patrie, de la gloire militaire, fuit le service pour ne pas s’exposer à servir deux maîtres. L’homme était trop lâche pour

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remplir ses devoirs de soldat et de citoyen, le christianisme érigea en principe de les négliger.

Maintenant, par toutes les frontières les hordes barbares peuvent entrer. Les Arabes en Orient ne rencontreront pas plus de résistance que les Germains en Occident. Ils trouveront, s’ils veulent les écouter, des convertisseurs en habits sacerdotaux; mais des épées, point. Des semblants d’armées composées de mercenaires barbares, des populations ruinées par la fiscalité, des provinces changées en déserts par l’oliganthropie, enfin l’énervement, la poltronnerie, l’incapacité de se grouper et de se défendre, l’imbécillité incurable du mouton devant l’ennemi, voilà le spectacle que présente le monde romain. 11 a péri par l’exagération du principe qui avait fait sa grandeur et qui n’eut alors d’autre défaut que de régner exclusivement.

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