CHAPITRE X V
DÉVELOPPEMENT PAR LA RICHESSE DE L’IDÉALISME INDIVIDUEL CONTENU DANS LA CIVILISATION
La natalité française est en raison inverse de la fortune, en raison inverse de l’instruction, en raison inverse de la pénétration des modes urbaines, en raison inverse de la civilisation. — Procès de la civilisation au point de vue démographique. — Parmi les éléments dont elle se compose, l’accumulation du savoir et de la richesse sont absolument bons, l’organisation politique et sociale, morale et esthétique, est mêlée de mal et de bien en surabondance. — Possibilité d’isoler l’élément toxique contenu dans la civilisation. — Il consiste en une erreur morale et esthétique léguée par l’hellénisme et fortifiée par le catholicisme. — Contradiction éclatante des deux systèmes, erreur commune et identique sur le rêle de l’individu dans la race. — Rôle de cette erreur dans la civilisation antique. — Catholicisme et natalité. — Coïncidence chez les populations arriérées d’une forte natalité et de la crédulité religieuse : elles sont simplement les elfets parallèles d’une même cause, la pauvreté. — Fécondité égale de populations également pauvres et très émancipées. — Infécondité de la bourgeoisie riche, malgré sa dévotion. — Le catholicisme préconise le célibat. — Abaissement de la nuptialité en Belgique, dans le canton de Paimpol, dans l’Espagne de Philippe II. — Influence indirecte du catholicisme. — Doctrine du salut individuel. — L’idéal proposé par l’Église est l’individu isolé, la vierge stérile. — J.-M.-J., devise de l’oliganthropie catholique. — Protestantisme et natalité. — Judaïsme et natalité. — L’idéal juif est Abraham. — Saine appréciation de la fécondité, du rôle de l’individu dans l’espèce. — Influence salutaire spr les populations protestantes de l’Europe; elle est probablement médiocre en France. — La natalité des États protestants déclinera à son tour. — Cause de son maintien dans les États catholiques d’Europe, la pauvreté. — La pauvreté paralyse l’évolution de la civilisation comme le froid arrête la végétation. — La richesse n’est pas la cause de l’abaissement de la natalité; elle n'en est que la condition. — Nécessité de trouver un remède autre que la pauvreté.
lia élé établi précédemment, par la comparaison desdivers départements, que la natalité s’y trouve, d’une façon géné-
A. DUMONT. X11
ans
NATALITÉ ET CIVILISATION, raie, en raison inverse de la fortune. Il y a plus; dans un même département, s’il existe un arrondissement, un canton ayant plus d’aisance, la natalité-y est plus faible. C’est ainsi ([ue, dans le département des Côtes-du-Nord, qui, dans son ensemble, est l’un des plus pauvres de France, l’arrondissement de Dinan, qui est le plus riche, n’a qu’une natalité assez médiocre et qu’elle s’abaisse à 20,8 pour mille habitants dans l’ile Bréhat, où l’aisance est générale, au lieu qu’elle atteint fréquemment 40 dans les misérables communes des cantons de Callac et de Belle-Ile-en-Terre. C’est un fait qu’il n’est plus possible de révoquer en doute : les collectivités les plus riches sont les plus stériles, les plus pauvres sont les plus fécondes.
D'un autre côté, si l’on recherche quel est le nombre des époux qui n’ont pu signer leur acte de mariage autrement que d’une croix, on trouve qu’il sont très nombreux dans les départements féconds, qu’ils sont rares dans les départements de faible natalité. C’est ainsi que de 1877 à 1880, d’après M. Y. Turquan, les départements normands, qui forment le centre de dépression de la tache oliganthropique du Nord, ont présenté : la Manche, 2,7 époux pour 100 ayant signé d’une croix, le Calvados, 3,7 ; l’Orne, 0,0; l’Eure, 7,8. Le Gers et le Tarn-et-Garonne, qui forment le centre de dépression gascon, ont de 17 à 17,5 époux ne sachant pas signer, chiffre élevé relativement au groupe précédent, mais inférieur à celui des départements environnants. Par contre les départements de forte natalité présentent une proportion considérable pour 100 d’époux ayant signé d’une croix. Tels sonl . Morbihan, 44; Finistère, 42; Côtes-du-Nord, 37; llle-ct- Yilainé, 23,0; Loire-Inférieure, 17,4 (mais 30,0 pendant la décade précédente, 1807-1870); Vendée, 28,7. Les départements du plateau central ont de 30 à 35 époux pour 100 dans le même cas; la Corrèze atteint 38,2. Le Nord n’en a que 10,
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mais il en avait 26,7 pendant la décade précédente; le Pasde-Calais en présente 14,3, et, de 1867 à 1876, 18,4. Ces exemples suffisent pour établir que dans un département une forte proportion d’époux et d’épouses totalement illettrés coïncide généralement avec une natalité élevée. Le Finistère
possèdeun canton, celui de Fouesnant, où la natalité générale oscille, selon les communes, de 40 à 47 naissances pour 1 ,000 habitants. Naguère encore le nombre des époux signant d’une croix variait de la moitié aux deux tiers. A Fouesnant môme, onze conseillers municipaux ne savent pas le français.
Si l’on passe à la culture esthétique,- il est un autre fait social que l’on ne peut établir mathématiquement, mais qui frappe partout le voyageur : la relation entre les modes arriérées et la fécondité. Chaque fois que l’on trouve un costume bien particulier, des formes spéciales dans le vêtement et la parure évoluant à leurmanière sans souci de l’influence urbaine, c’est un indice de forte natalité. Quand au contraire on observe que dans un canton les modes locales deviennent honteuses d’elles-mèmes, s’effacent et tendent à se rapprocher rapidement de celles des villes, on est presque certain de trouver sur les registres de l’état civil une natalité en décadence.
Quand enfin les moyens de communication avec les grandes villes sont difficiles, quand il y a beaucoup de chemins impraticables, quand on sort peu de chez soi, quand le peuple est dominé par les plus sottes superstitions, quand la foi religieuse s’est maintenue entière, quand l’autorité ecclésiastique est incontestée, c’est encore le plus souvent une présomption de forte natalité.
Ainsi pauvreté, ignorance noire, modes et mœurs en retard, grossièreté et crédulité, voilà ce qui coïncide presque toujours, au moins en France, avec une natalité forte. Au contraire, les phénomènes sociaux qui accompagnent l’oliganthropie sont la richesse, l’instruction, le culte des arts, des lettres et de
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I élégance, l’élimi tation de la croyance au surnaturel, en un mot, tout ce qui constitue la civilisation.
La question de la population aura-t-elle donc pour effet de nous ramener au point de vue des moralistes de l’antiquité et de nous faire maudire le progrès en exaltant les mœurs primitives? Tacite opposait triomphalement les vertus des barbares à la corruption romaine. Juvénal regrettait franchement le temps où la pauvreté et le travail incessant, les mains calleuses, les vêtements pauvres, Annibalaux portes de Rome, conservaient la chasteté des Romaines. En serons-nous réduits à nous écrier avec Rousseau : « Dieu tout-puissant, toi qui tiens dans tes mains les esprits, délivre-nous des lumières et des funestes arts de nos pères, rends-nous l’ignorance, l’innocence et la pauvreté, les seuls biens qui puissent faire notre bonheur » et... préserver la natalité?
En tout cas, si c’était de ce côté qu’il fallait chercher un remède, il faudrait pousser loin le renoncementaux richesses.
II existe en effet quantité de petites collectivités gravement atteintes par l’abaissement de la natalité où les plus grandes fortunes ne vont qu’à l’aisance. A Rréhat, elles sont tout au plus de 5,000 francs de revenu; mais pour beaucoup elles ne sont que de 1,000 à 1,500 francs; à Loix et aux Portes (île de Ré), où la natalité est aujourd’hui très faible, le niveau des fortunes est encore très inférieur. Si donc la pauvreté poussée à un certain degré possède, comme il n’en faut pas douter, le pouvoir de conserver la fécondité d’une race, ce degré est fort bas. Ce n’est pas à Yaurea mediocritas que le législateur devrait réduire les citoyens, c’est à la pauvreté véritable ou, plus exactement, à la misère.
Quoiqu’il en soit, quand un problème de cette importance se présente, il mérite d’être abordé franchement. C est le procès même de la civilisation.
De l’origine des premières sociétés jusqu’à nous, les indi-
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vidas ont tendu de toute leur énergie vers les résultats qui pouvaient le plus contribuer à leur bien-être, et la société de son côté a tendu non moins constamment à contrarier les agissements manifestement contraires à l’intérêt collectif. De ces deux efforts combinés est résulté le progrès, une accumulation énorme de résultats utiles, au nombre desquels la richesse et la science sont si incontestablement des biens, qu’il est puéril de le démontrer.
Il ne s’agit pas de savoir si l’humanité est plus heureuse quand elle est plus riche et plus savante. Une demande ainsi posée ne comporte pas de réponse, parce que le bonheur ne comporte pas de mesure et que, d’autre part, l’homme peut être très malheureux avec une grande fortune, un grand savoir et de grands talents. Pour la sociologie, laseule chose qu’elle doive se demander, c’est s’il vaut mieux avoir une chambre confortable qu’un abri sous roche, des vêtements chauds et commodes qu’une peau de bête, avoir une nourriture assurée pour sa vie entière ou s’en aller chaque jour épier sa proie dans les bois et le long des fleuves; lequel vaut le mieux, d’avoir affaire en cas de fracture à un bon médecin ou à quelque sorcier, de trembler à la pensée des esprits qui gouvernent le tonnerre ou de se servir de la foudre pour transmettre sa pensée. De ce point de vue, qui es.t celui du sens commun, on peut négliger les lamentations des poètes sur la plaie cachée qui déchire le cœur des heureux.
L’organisation politique et sociale, si mêlée d’imperfection qu’elle soit, ce qui s’explique suffisamment par les efforts incohérents dont elle est le résultat, fait encore beaucoup plus de bien que de mal, n’eût-elle qi:e l’avantage d’assurer à l’individu paisible et laborieux une sécurité à peu près complète.
Les lettres et les arts ont traduit et propagé en les manifestant les sentiments les plus nobles, les plus fiers et les plus
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délicats dont puisse s’enorgueillir l’espèce humaine. La grâce, la dignité et la politesse facilitent les rapports des hommes entre eux et font le charme de la vie. Il serait, là encore, difficile au pessimiste le plus effronté de soutenir qu’en toutes ces choses le mal surpasse le bien.
Cependant cette civilisation composée d’éléments les uns absolument bons et bienfaisants, les autres contenant le bien en surabondance, fait périr les peuples qui enabusent. Dans toute collectivité riche, envahie par une culture trop raffinée, nous voyons la natalité diminuer, les individus ne songer qu’à leur développement personnel. Encore le comprennent-ils si mal, que leur valeur physique, dont il est plus aisé de juger que de la valeur morale ou intellectuelle, diminue. Dans tel département de très faible natalité, comme l’Eure, les conseils de révision accusent 40 réformés sur 100 conscrits examinés.
Serait-ce que la civilisation est un poison comme l’alcool et l’absinthe, inoffensif et agréable quand on en use modérément, mais mortel à haute dose? N’avons-nous d’autre alternative que de nous réduire à la condition des bas Bretons et des prolétaires de l’industrie ou de nous résigner gaiement à périr en décadents vaniteux de leur décrépitude?
Non. Il faut dire : La civilisation, bonne dans son ensemble, produit rationnel des efforts séculaires de l’espèce, contient cependant un principe toxique. Ceux qui n’absorbent aucune part de civilisation, comme les pauvres chez nous, les barbares partout, conservent leur natalité, ceux qui en absorbent beaucoup en meurent. Il faut donc non pas condamner la civilisation en bloc, mais isoler le principe toxique pour le détruire. C’est une opération de chimie sociale qu’il appartient à la démographie de mener à bien en comparant les collectivités saines aux collectivités malades, et en faisant voir leurs différences.
Ce ferment toxique, nous l’avons déjà dit, c’est l’idéalisme
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individuel, le principe d’après lequel l’individu met son but en soi, se considère comme un tout complet en lui-même, abstraction faite de la famille, de la patrie et de la race. C’est en somme une erreur, erreur énorme à la vérité, en matière de philosophie sociale. Comme nos idées morales et nos tendances esthétiques nous viennent en partie de l’hellénisme, en partie du catholicisme, et que dans l’un comme dans l’autre l’idéalisme individuel est contenu à haute dose, il ne faut pas être surpris s’il se retrouve dans notre civilisation en proportion plus forte que chez aucun des peuples qui sont nos égaux en richesse et en culture.
L’idéal grec est le libre développement de l’individu physique, intellectuel, moral, en beauté, force et proportions. L’idéal chrétien est le renoncement à la beauté, à l’expansion de la vie, aux jouissances vives des sens ou de l’imagination; la compression des sèves de l’esprit et du corps. Michelet disait un jour à Guizot : « Vous, vous avez toujours haï la vie ». Michelet représentait la tendance hellénique, Guizot la chrétienne. Quoi de plus différent, dira-t-on? N’est-ce pas la contradiction absolue?
Non; sous cette dissemblance éclatante se cache un fond commun. Dans un système comme dans l’autre, l’individu n’a d’autre but que son bonheur personnel; que ce soit sur la terre ou dans un au-delà chimérique peu importe ; la famille, la race, la patrie ne sont plus envisagées que comme un moyen, l’Église dirait : un triste et humiliant moyen d’obtenir des individus et de les élever. Pour celle-ci la société a le « devoir de préparer les hommes à leur bonheur éternel » ; pour 1 hellénisme, de les préparer à faire tout ce qu’ils voudront ; mais pour Aristote, Rousseau et la Révolution, comme pour le catholicisme, c’est toujours le général qui a pour fin le particulier, le tout qui a pour but la partie, la famille et l’État qui ont pour but l’individu.
:{il NATALITÉ ET CIVILISATION.
Ou une telle conception soit le contre-pied exact de la vérité, c est ce qu’il est trop aisé d’établir. Logiquement l’homme trouve sa fin dans ce qui vaut mieux que lui, famille, patrie, et I Etat ne trouve pas la sienne dans ce qui vaut moins que lui. L’histoire naturelle assigne à l’individu son rôle dans l’espèce, etla démographie, qui corrobore l’histoire naturelle, assigne à l’homme son rôle de simple maille dans le tissu social. C’est sur l’observation de ce rôle que se fondera la morale. Alors au lieu de la morale prétendue révélée des théologiens, au lieu de la morale affirmée des philosophes, s’édifiera la morale expérimen tale et vraiment scientifique.
Sur ce point capital, l’Eglise, la civilisation gréco-latine et, par suite, la civilisation française ont versé dans la même erreur; elles concluent également à la doctrine anti-sociale de l’insolidarité absolue. Toute action socialement bonne qui a pu s’accomplir sous ces régimes a eu lieu en dépitdu principe régnant, en contradiction avec le système admis; imposée seulement par les circonstances.
Sans doute la Grèce, Rome, la Révolution, ont produit d’admirables dévouements à la patrie. Mais c’est que la nécessité a neutralisé l’influence de la fausse théorie et que celle-ci n’a pas été constamment appliquée. Les cités antiques formées par la guerre ont eu forcément les vertus qu’elles devaient avoir sous peine de mort. Sous peine d’être conquis, c’est-à-dire ruiné, de voir sa maison brûlée, sa ville détruite, sa famille dispersée et d’être soi-même vendu comme esclave pour travailler jusqu’à la mort sous les coups de fouet, il fallait se défendre. La cité assiégée était comme le vaisseau assailli par la tempête, quand le péril de sombrer presse et que l’officier travaille aux pompes avec les matelots. En pareil cas, le sentiment de la solidarité est suffisamment éveillé par les circonstances. Le citoyen libre, le patricien surtout, ne doit rien qu’à lui-même, soit; mais la voix des choses
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parlait plus haut qu’aucune théorie. On mit en honneur le sacrifice de l’individu à la communauté parce qu’on le sentait indispensable, on fut dans le vrai parce qu’on ne pouvait faire autrement. L’histoire se charge ainsi parfois de rappeler les peuples à l’ observation des lois naturelles de la société en mettant sous leurs yeux avec une évidence particulière la menace du châtiment.
On se dévoua donc par sentiment de solidarité, on se dévoua ensuite par amour de la gloire, des honneurs, du pouvoir qui avaient récompensé les sauveurs de la patrie. Mais que le péril cesse pendant quelques générations, et la fausse conception reprend en silence et spontanément tout son empire. Le citoyen ne doit rien qu’à lui, et il déchire sa patrie par ambition; il ne doit rien qu’à lui, et pour être plus libre il renonce à être père; il ne doit rien qu’à lui, et il renonce à défendre son pays et ses concitoyens pour peu que le conquérant ait l’habileté de lui garantir la conservation de ses biens et de son repos personnel. Ainsi finit la cité conquise et dépeuplée.
Passons au catholicisme et à son influence sur la natalité. C’est une opinion assez répandue qu’elle lui est favorable. Nombre d’esprits très libéraux d’ailleurs complètement affranchis des préjugés religieux sont portés à le croire, et bientôt, quand la crise de la population excitera dans le public l’intérêt qu’elle comporte, on peut compter que l’Église, qui se fait si volontiers honneur des progrès même qu’elle a le plus ouvertement et le plus obstinément combattus, se donnera comme la préservatrice de la natalité et se prétendra à ce seul titre indispensable à la nation. Voyons ce qu’il en est.
11 est incontestable que des populations très catholiques et en môme temps très arriérées ont conservé une natalité très élevée et que, d’autre part, le clergé recommande aux époux
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de se laisser aller à toute leur fécondité naturelle, sans essayer de la restreindre. Mais ses recommandations n’ont pas plus d’efficacité sur ce point que sur beaucoup d’autres où il est assez connu qu’elles n’en ont aucune. 11 n’y a pas à tenir compte de la multitude infinie des choses que l’Eglise commande et dont, au fond, elle se soucie très peu ; mais de ce qu’elle fait faire. Or, elle se préoccupe beaucoup plus de ce qui peut consolider sa domination que d’encourager la morale : elle prêche sans trêve les pratiques qui peuvent entretenir la crédulité et n’accorde qu’un intérêt très accessoire aux péchés capables d’entraver la natalité, pour lesquels elle possède d’ailleurs une réserve inépuisable d’indulgences. Dans les pays où la crédulité religieuse et la fécondité se sont conservées simultanément, elles ne sont pas un effet l’une de l’autre; ce sont deux effets parallèles d’une même cause : pauvreté, ignorance, état arriéré de la population, absence totale d’efforts vers le développement individuel.
Les paysans bas bretons qu’on considère comme très attachés à leurs croyances religieuses ont conservé une natalité très élevée ; mais elle l’est également chez les ouvriers pauvres des villes manufacturières, qui cependant sont fort émancipés de l’influence ecclésiastique.
Dans les départements les moins féconds de la basse Normandie, il y a beaucoup de cantons où cette influence ne paraît nullement inférieure à ce qu’elle est en Bretagne ; les prêtres y sont plus riches, beaucoup plus nombreux par rapport au chiffre des habitants et secondés par un personnel considérable de religieuses ; mais la richesse est plus grande, et de Là vient la différence en fait de natalité. Si dans un même département on pouvait prendre deux groupes égaux de mille ménages chacun, l’un parmi les bourgeois plus ou moins libre penseurs, l’autre parmi les bourgeois dévots, il n’est nullement certain que ce dernier présentât une natalité
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supérieure au premier.’ Si dans les départements du Gers, de Tarn-et-Garonne et de Lot-et-Garonne, que l’on peut considérer comme les trois plus inféconds de la France entière, on pouvait prendre un lot de mille élèves des lycées et un autre lot de mille élèves des jésuites ou des maristes et demander aux uns et aux autres combien ils ont de Irères et de sœurs, qui pourrait dire a priori de quel côté pencherait la balance ? Ce qui paraît très vraisemblable c’est que, à fortune égale, la fécondité est à peu près égale, quelles que soient les opinions philosophiques ou religieuses.
Mais il en va tout autrement si l’on compare deux classes entre elles. La femme du peuple, très occupée à son ménage, n’a pas de temps à donner aux pratiques religieuses ; d’abord elle en perd l’habitude, puis le goût et finalement elle en fait fort peu de cas. La dame riche et désœuvrée s’entraîne à loisir par les prières et les lectures pieuses et glisse parfois jusqu’au fanatisme. Cependant laquelle des deux a le plus d’enfants ? laquelle fait ses couches le plus bravement, allai te le mieux, accepte le plus vaillamment toutes les charges, souvent salissantes, de la maternité ? Il n’est personne qui ne trouve la réponse dans son observation personnelle.
Les filles-mères du canton d’Isigny (Calvados), que j’ai étudié spécialement pour les curieux phénomènes démographiques dont il est le théâtre, fournissent dans certaines communes jusqu’à 35 pour 100 des naissances de toute nature. Il n’est pas rare qu’elles aient, — en général à leur très grand regret, — trois ou quatre enfants naturels, et cette «fécondité intempestive», comme l’.eût appelée le D1’ Bertillon, n’est certainement point l’effet de leur piété. Cependant, dans le même canton, la classe riche ou simplement aisée, fini est parfois très croyante et pratiquante, beaucoup plus, en tout cas, que la classe pauvre, est remarquable par son extrême stérilité. On voit que la natalité tend à se propor-
NATALITÉ ET CIVILISATION
tionner non à 1 intensité du sentiment religieux, mais à l’humilité delà condition.
Parfois le catholicisme semble exercer une influence directe sur la natalité, mais alors c’est une influence nuisible. Nous avons fait voir précédemment que tel est le cas en Belgique. Dans les provinces qui ont le plus de couvents, la fécondité des unions n’est pas moindre que dans les autres ; mais le nombre des mariages parmi la population laïque est d’autant moindre qu’il y a une proportion plus considérable de religieux.
J’ai observé un phénomène analogue à Perros-Guirec et dans le canton de Paimpol (Côtes-du-Nord) i. La nuptialité est généralement médiocre. Cependant dans les communes du littoral, parmi les pêcheurs d’Islande, relativement émancipés de l’influence ecclésiastique, elle s’est assez bien conservée, et la natalité n’a fléchi que peu. Au contraire, parmi les paysans aisés de l’intérieur, petits propriétaires jouissant de 1,000 à 1,500 fr. de rente et totalement subjugués par le clergé, le mariage est envisagé avec une sorte de terreur. On le retarde souvent jusqu’à trente-cinq ou quarante ans, ou même on y renonce complètement. À la vérité, les unions contractées même à cet âge sont presque toujours très fécondes; mais, comme elles sont en nombre insuffisant, on voit, à Plounez par exemple, où le fait est à son maximum, la nuptialité générale osciller depuis trente ans entre 5, 8 et 6, °2, et la natalité s’abaisser en conséquence à 25pour 1,000 habitants. Cette forme del’oliganthropie, bien que constatée seulement sur des points très restreints, est intéressante, parce qu’elle parait le résultat logique et naturel de l’enseignement catholique, de son aversion pour le mariage, de l’attitude peu attrayante qu’il suggère aux jeunes
1. Voir Bulletin de la Société d'anthropologie, 1889, p. 273.
DÉVELOPPEMENT I)E L’IDÉALISME INDIVIDUEL
filles et de l’appréhension invraisemblable des rapports sexuels qu’il parvient parfois à inspirer aux hommes. Dans les collectivités où la natalité diminue par suite de l’attraction excessive de la civilisation urbaine, la nuptialité reste d’ordinaire à peu près constante et la seule chose qui décroît est le nombre des enfants par mariage. Au contraire, dans les pays où la natalité diminue par suite d’un excès de catholicisme, ce résultat est dû à l’abaissement de la nuptialité, la fécondité des unions restant indemne.
Dans l’Espagne ultra-catholique de Charles-Quint et de Philippe II, on sait que l’oliganthropie fut à son comble.
Il s’y produisit une multitude incroyable de gentilshommes amis de la parade, occupés à paraître, brillants et fringants alors même qu’ils mouraient de faim, fuyant les œuvres serviles comme la dernière des hontes, vivant dans le célibat parce que les charges d’un ménage étaient incompatibles avec leur idéal de développement personnel. Comme ils avaient mis leur but en eux-mêmes, ils ne se mariaient point. A côté, des milliers de moines dévoraient le pays comme une nuée de sauterelles; eux aussi avaient mis leur but en euxmêmes et fait vœu de célibat. Le même principe produisit de simples soldats vivant pour la guerre et par la guerre, héroïques puisque l’héroïsme était en honneur, se battant admirablement par amour delà gloire, sentiment toutégoïste qui avait soutenu les gladiateurs et les mercenaires grecs, mais vivant dans le célibat parce que le sentiment qui les avait jetés dans la carrière militaire étaitprécisément le mépris du mariage, l’horreur des soucis du ménage et de la famille.
Moine, gentilhomme ou soldat, mais en tout cas célibataire, tel fut l’Espagnol. On peut parier sans crainte que la nuptialité fut très faible dans l’Espagne de Charles-Quint et que c’est ainsi que se produisit cette effroyable dépopulation qui nous est attestée par l’histoire.
NATALITÉ ET CIVILISATION
Le catholicisme exerce donc parfois sur la natalité une influence directe mauvaise. Mais son inlluence indirecte est beaucoup plus considérable. Même en s’éteignant, même dans les collectivités d’où l’on serait tenté de le croire complètement éliminé, il laisse après lui comme un résidu malfaisant, la tendance fondamentale qu’il possède en commun avec l’hellénisme à méconnaître la solidarité de l’individu avec la race dans l’espace et dans les temps. Loin de pouvoir être proposé comme le contre-poison de la civilisation, il contient, lui aussi, le même principe toxique. Le principal conseil pratique qui résulte de ses enseignements est celui-ci : « Ne t’occupe que de toi seul, laisse la politique et pratique l’abstention, laisse aux autres la guerre etles œuvres serviles, le soin de produire les richesses ; et si tu tiens à conserver celles que tu possèdes au lieu de t’en défaire au profit de l’Église, du moins ne cherche pas à les augmenter, imite autant que possible les lis de la vallée et les oiseaux des champs, renonce aux femmes et au mariage, renonce aux enfants, pratique le célibat; replie-toi et rentre en toi-même pour t’entretenir de ton salut avec Dieu ; car le salut est affaire personnelle, et rien ne sert de gagner l’univers si l’on perd
son âme. »
Y a-t-il au point de vue social un livre plus mauvais et plus malfaisant que Y Imitation de Jésus-Christ ? Cette rêverie solitaire, cet interminable dialogue avec un fantôme, n’ont pas seulement l’inconvénient d’énerver l’homme, de le plonger dans une torpeur malsaine, de le gonfler d’orgueil, ils lui inspirent un mépris transcendant pour la vie active, les chaudes et joyeuses expansions de la nature, les affections bienfaisantes de la famille, le souci des intérêts publics, le rôle de père et de citoyen. C’est cependant la la quintcscence du catholicisme, le maximum du genre ; car si le mariage
et la vie active sont tolérés comme des
nécessités inévitables,
DÉVELOPPEMENT DE L’IDÉALISME INDIVIDUEL. Ü51
l'idéal reste toujours le moine ou la religieuse, l’individu isolé, en tout cas le célibataire désœuvré ; car le modèle suprême que tous les hommes sont appelés à imiter c’esl, il ne faut jamais l’oublier, un homme-dieu qui n’eut ni patrie, ni propriété, ni profession régulière, ni famille, ni femme, ni enfants, tandis que le modèle proposé aux femmes est une vierge. Cette vierge, il est vrai, est mère d’un enfant unique; mais, dans l’imagerie contemporaine, on le lui supprime de plus en plus. La vierge de la Renaissance, peinte habituellement d’après quelque courtisane en vogue, était une grande dame italienne ayant pour un instant son enfant sur les bras, ou mieux encore une belle jeune fille ayant au cou par hasard le fils d’une sœur aînée; les vierges de Lourdes, qui se fabriquent aujourd’hui par centaines de mille, non seulement n’ont pas d’enfant, mais ne sont pas même constituées pour en avoir. Perchées sur des jambes d’un grand tiers trop longues, n’ayant ni hanches, ni poitrine, elles n’auraient pas de lait à lui donner et leur bassin est si étroit qu’il ne saurait donner passage à la tête d’un enfant de race supérieure. Tout eu elles exclut de plus en plus l’idée de maternité. Du reste, il faut bien le dire, jamais la plus froide cruauté n’inventa plus sanglante raillerie à l’adresse de la famille bourgeoise et dévote minée par l’oliganthropie catholique que cette formule J. M. J., que le jésuitisme lui propose pour devise et qui ne comporte d’autre traduction que : fils unique, femme extatique, mari trompé.
Lors de la Renaissance, quand l’Europe occidentale dépouilla le christianisme indéterminé du moyen âge, les nations aujourd’hui catholiques en sortirent par une recrudescence de paganisme, un retour versla culture gréco-latine, dont l’esthétique et la morale avaient reposé sur l’idéal individuel; au contraire, les nations aujourd’hui protestantes subirent une recrudescence de l’hébraïsme. La France et
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l’Italie lurent catholiques parce qu’on s’y passionna pour les arts, les lettres, la beauté plastique, l’épicurisme raffiné ; on était dès lors, au moins dans l’élite intellectuelle, trop éclairé et trop sceptique pour croire qu’une religion quelconque méritât d’être discutée. L’Allemagne et l’Angleterre, plus naïves, plus sérieuses, ou plus lourdes, se firent protestantes parce que l’esprit s’y nourrit principalement de la Bible.
Or, la culture juive mettait le but de l’individu sur la terre, dans safamille et dans sa postérité principalement, accessoirement dans la patrie; jamais dans un ciel chimérique ou dans les voluptés du développement solitaire. Les Juifs avaient pour idéal Abraham, le patriarche polygame, riche en troupeaux, en esclaves et qui devait avoir pour suprême bonheur de compter des descendants plus nombreux que les étoiles du ciel et les sables de la mer.
Ils ont été impuissants dans la science, les lettres, les arts et la philosophie; ils n’ont pas de poètes comparables aux tragiques grecs, pas d’historiens qui égalent Hérodote ou Thucydide; ils n’ont eu ni un Aristote ni un Euclide; ils n’ont produit ni grands politiques ni grands hommes de guerre ; ils ont été toujours vaincus et opprimés, cependant ils vivent, tandis que les Grecs et les Romains ont disparu.
C’est que, s’ils n’ont pas eu la cité, ils ont eu, point capital pour la prospérité démographique des peuples, une conception plus exacte du rôle de l’individu dans l’espèce. La solidarité du père et de sa postérité est si puissamment sentie, qu’elle leur fait trouver juste et naturelle la fable du péché originel puni parla mort de Lous les hommes. Maintes fois Jéhovah menace ses ennemis de les frapper dans leurs descendants jusqu’à la troisième ou jusqu’à la septième génération. La famille juive fut et est encore plus fortement constituée que la famille gréco-latine et surtout que la famille catholique, disloquée par l’intervention continuelle du prêtre.
DÉVELOPPEMENT DE L’IDÉALISME INDIVIDUEL
Le père y est plus maître et le prouve en ne craignant pas de traiter très inégalement ses enfants. « Chez eux la natalité est, aujourd’hui encore, certainement au-dessus de la moyenne de la natalité française; la mortalité est plus faible, l’âge moyen est notablement plus élevé »
L’ Hébreu n’aimait ni le théâtre ni les discussions de l’agora, volontiers il vivait à la campagne, non pas seul, mais en famille, comme l’Arabe, au milieu de sa smala. Avec l’esprit biblique, la bureaucratie, la centralisation, le césarisme sont tenus en échec; l’idéalisme individuel et l’oliganthropie consécutive sont impossibles.
Les pays protestants qui se laissent aller à l’anti-sémitisme sont bien injustes, car c’est l’esprit juif qui en les pénétrant fait encore leur force actuelle. C’est en grande partie sans doute à la conception hébraïque de la famille, entretenue par la lecture assidue de la Bible, que l’Angleterre et l’Allemagne doivent d’avoir mieux résisté que la France à la centralisation, à l’émigration rurale et provinciale, d 'avoir supprimé les couvents d’hommes et de femmes, proscrit le célibat des prêtres et conservé une natalité plus forte. C’est à la même source que les Boërs du Transvaal, bien qu’appartenant par leur origine à cette race française qu’on accuse volontiers de légèreté, ont puisé l’esprit d’indépendance qui leur a rendu savoureuse la vie nomade et leur a inspiré le courage de braver l’Angleterre. La même tendance se retrouve dans le gentleman farmer, le hobereau allemand, la noblesse française réformée qui construisit en Normandie tant de gentilhommières sous Henri IV et Louis XIII, à l’usage simultané de demeure seigneuriale et d’exploitation agricole. Ceux-ci étaient réfractaires à la civilisation urbaine, à la vie de cour, à la centralisation, et c’était à ce titre au moins aulanl qu’au
J. M. Dément, ltevue scientifique, octobre 1888,
A. DUMONT