‹ Dépopulation et civilisationChapitre 76 sur 98 · XIII · texte numérisé non relu

XIII

NATALITÉ ET CIVILISATION

point de vue religieux qu’ils répugnaient tant à Louis XIV.

En résumé la mythologie des Juifs, juste aussi bonne que celle des Grecs et des Romains tant que l’on s’en tient au point de vue vérité, est préférable au point de vue social, parce qu’elle s’allie à un esprit de famille supérieur et à une conception plus exacte de la solidarité de la race. Si le protestantisme est socialement moins nuisible que le catholicisme, c’est qu’il participe davantage de l’hébraïsme et moins de l’hellénisme. Si enfin la natalité est plus faible chez nous, c’est que l’idéalisme individuel nous est transmis à la fois par l’hellénisme et par le catholicisme.

Faudrait-il donc embrasser le protestantisme, comme le conseille M. de Laveleye? Non; des changements de cette nature ne se font pas ainsi de propos délibéré, et pareille proposition, susceptible peut-être d’indigner les catholiques convaincus, ne comporte d’autre réponse qu’un sourire de la part des libres penseurs. Il n’est d’ailleurs nullement certain que les protestants français de classe bourgeoise, imprégnés comme ils le sont des idées et des sentiments du reste de la nation, aient une natalité plus considérable. Leur disparition de certains cantons où ils avaient jadis des communautés importantes et l’augmentation de leur nombre à Paris laisseraient supposer qu’ils sont animés d’une tendance plus vive vers l’émigration rurale et provinciale. Or, je l’ai maintes fois constaté, cette sensibilité à l’attraction centripète coïncide presque toujours avec une très faible natalité.

En Angleterre, en Allemagne et dans les Etats Scandinaves, on peut considérer l’esprit biblique et protestant; aidé d’un ensemble de causes très complexes et variables selon les pays, comme le principal facteur des natalités florissantes qui s y sont conservées jusqu’à ce jour. Mais il ne constitue nullement un préservatif d’une efficacité absolue pour 1 avenir.

La civilisation n’y est pas, en somme, autrement comprise

DÉVELOPPEMENT DE L’IDÉALISME INDIVIDUEL, que chez nous; elles contient les mêmes erreurs esthétiques et morales et finira par produire les mêmes effets. Le bienêtre pénétrera peu à peu chez les classes restées pauvres jusqu’ici, d’autant plus misérables, à richesse égale, que le climat est plus froid et plus humide; le prolétariat industriel et agricole, si nombreux et si fécond, y diminuera en nombre, soit par suite de réformes pacifiques, soitpar suite d’une révolution sociale. Déjà la démocratie y fait des progrès manifestes, l’aristocratie est graduellement remplacée parla ploutocratie, le droit de suffrage devient universel ou quasi universel ; enfin les villes prennent un accroissement énorme, dû, il est vrai, en très grande partie aux développements de l’industrie et du commerce, mais aussi à l’attrait des plaisirs, du luxe et de la culture mondaine. L’encombrement des professions libérales, l’ardeur pour les places du gouvernement, ne sont dès à présent guère moindres en Allemagne ou en Angleterre qu’en France. Un temps arrivera fatalement où la lutte pour le succès, le triomphe de l’ambition, rendu de plus en plus obligatoire par l’opinion publique, amèneront en nombre croissant l’individu à se dégager du fardeau de la famille, qui le rend moins léger pour l’assaut qu’il doit donner aux honneurs, auxemplois, aux sommets du perfectionnement esthétique et intellectuel. Alors les États protestants d’Europe s’engageront dans la voie où sontentrées dès à présent les parties les plus anciennement colonisées, les plus lettrées elles plus polies des États-Unis d’Amérique.

Chez les nations catholiques, comme l’Autriche-Hongrie,

I Italie et l’Espagne, l’absence del’influencehébraïque donne a la civilisation une composition tout à fait analogue à celle de la civilisation française. Si, jusqu’à ce jour, la natalité y est restée plus forte, c’est que le développement économique y est très inférieur à celui de la France, de F Angleterre et des Etats-Unis. Ils se trouvent préservés par la même raison

NATALITÉ ET CIVILISATION, que notre Bretagne, notre plateau central, ou nos départements alpins. L’immense majorité de la population est encore si pauvre que la question des subsistances est tout pour elle : tou te son activité est absorbée parle souci de se nourrir, loger et vêtir. La vie intellectuelle, politique, esthétique est peu développée; et la croissance en valeur personnelle lui étant interdite, l’individu croît en nombre.

Le même état social y empêche à la fois le développement de la civilisation et du principe toxique qu’elle contient. La pauvreté, préconisée comme un remède par Juvénal, possède en effet la vertu d’entraver la corruption d’une nation par l’effet de l’idéalisme individuel; seulement elle agit à la manière du froid de l’hiver, qui empêche en même temps la végétation des plantes vénéneuses et des plantes en bien plus grand nombre qui sont utiles ou agréables. La richesse, au contraire, agit comme une élévation de température, qui fait croître les unes et les autres ou, si l’on aime mieux, qui permet à tous les microbes de fermenter, les uns d’une façon utile pour nous, comme le ferment du pain, du vin et de la bière, les autres d’une façon nuisible. En pareil cas le chaud et le froid ne sont causes de rien, ils ne sont que des conditions indispensables. De même, la richesse et la pauvreté ne sont pas les causes des modifications qui surviennent dans la fécondité des nations, elles n’en sont que la condition. 11 y a presque toujours de la sorte en sociologie une question économique à la surface; mais tout autre chose au fond : une cause d’ordre intellectuel, politique ou esthétique.

La fortune est un moyen universel, « elle meta l’air la volonté », permet aux bonnes et aux mauvaises passions de se manifester au dehors ; elle oblige l’individu à donner luimême à son développement personnel la direction qu’il juge la meilleure, et il obéit naturellement aux préjugés mal formulés et indiscutés parce qu’ils sont en grande partie in-

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conscients, déposés en lui par la tradition religieuse ou morale, les arts, la littérature, les exemples de la vie mondaine.

Quand les divers États catholiques et chez nous la Bretagne jouiront d’une richesse plus grande; quand la majorité, quand la totalité de la population et les plus pauvres eux-mêmes auront le loisir de travailler à leur progrès personnel, quand la démocratie, comme c’est son objet et son devoir, les conviera à tourner leurs efforts de ce côté, alors la natalité diminuera de plus en plus. L’état actuel des départements français les plusattaqués deviendra celui de toute l’Europe occidentale, à moins que nous ne sachions discerner à temps la cause véritable de l’abaissement de la natalité et lui porter remède.

C’est à la France de résoudre ce grand problème puisque c’est chez elle qu’il se pose. Une supériorité de richesse et de civilisation est un énorme avantage; mais il ne va pas sans péril et sans soucis, ce n’est pas un simple motif de satisfaction vaniteuse. Il faut qu’à tout accroissement de pouvoir, de lorces disponibles et de loisirs, corresponde, chez l’homme individuel et collectif, un progrès corrélatif desavoir, deprudence et d’habileté dans l’art de se conduire, sans quoi la société doit périr. L’invention de la voile pour suppléer au travail des rames était belle en elle-même mais périlleuse, et elle ne cessa de l’être que quand on y joignit la connaissancedes vents et l’art de gouverner.

A l’augmentation énorme des richesses, il faut donc que réponde la science de leur répartition et de leur bon emploi. La science sociale, la démographie, la sociologie, la politique rationnelle, une morale scientifique doivent être élaborées avec activité et se substituer au plus totaux erreurs morales léguées par les philosophies et les religions. C’est la tâche pressante, urgente, qui s’impose à la France plus qu’à tout autre peuple et que nous devons accomplir sous peine de décadence et de ruine certaine.

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