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CHAPITRE XIX

L’IDÉALISME INDIVIDUEL EN FRANCE

L’idéalisme individuel et la déclaration des Droits de l’homme. — Critique de l'individualisme absolu ; nécessité d’un principe contraire. — Conséquences de l’individualisme dans le domaine intellectuel, politique, social, esthétique. — Tâche écrasante imposée à l’individu. — Généralité de l’attraction idéaliste. — Elle est ressentie à tous les degrés de l’échelle sociale. — Variations d’intensité et de but. — Incertitude et malaise dans toutes les sphères de l’activité mentale. — Inconvénients pour la natalité. — Progrès des passions rivales du désir de la paternité. — Progrès de l’analyse et de la con- - science. — Funestes à la natalité et au patriotisme. — Pourquoi le peuple conserve plus longtemps l’un et l’autre. — Tendance à l’isolement dans l’école, dans la société. — Répugnance pour la guerre. — Terme ultime de l’individualisme. — Désespoir. — Lypémanie. — Stérilité involontaire. — Résumé.

La tendance de l’individu à se prendre pour but unique de ses efforts put se donner libre carrière chez les nations antiques lorsque le relâchement du lien social par la victoire y sembla rendre la solidarité superflue. En France, le débordement des tendances individualistes, qui d’ailleurs est beaucoup moins universel, tire son origine de circonstances plus intimes. C’est, comme nous l’avons vu, la suite naturelle de l’évolution intellectuelle, politique, esthétique qui, en détruisant les vieux dogmes, les vieilles institutions et les vieilles mœurs, a pour ainsi dire mis au concours l’édification d’organismes nouveaux et plus rationnels. Or, aucune découverte ne peut se faire que par la libre recherche et par l’initiative individuelle. De là la nécessité pour l’individu

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de se proclamer souverain et libre, maître absolu de sa pensée, volonté autonome et inconditionnée, seul arbitre du vrai et du faux, du juste et de l’injuste, du beau et du laid, seul juge enfin des moyens propres à vulgariser sa manière de voir. L’œuvre du xvme siècle a consisté à élaborer cette conception, l’œuvre du xixeà la faire triompher dans les faits. L’individu devenant tout, l’importance de l’État se trouve virtuellement annulée.

A la séance de la Convention du 21 avril 1793, présidée par Marat, Robespierre lut la déclaration des Droits de l’homme. Le premier article était ainsi conçu : « Le but de toute association politique est le maintien des droits naturels et imprescriptibles de l’homme et le développemeut de toutes ses facultés. » C’était, comme Rousseau, comme Aristote, donner le particulier pour but au général, faire du tout un simple moyen pour le perfectionnement des parties constituantes. Le point de départ était dans la doctrine radicalement fausse du contrat social, imaginant que l’individu peut vivre à l’état de complet isolement et qu’il y a réellement vécu à un moment donné de son passé.

Le point de vue rationnel est évidemment que l’individu et la société sont contemporains et pour ainsi dire coéternels, également et réciproquement indispensables à l’existence l’un de l’autre. L’individu compose la société; mais la société donne à l’individu la vie, la sécurité et la propriété, la science, la vertu et le caractère, tout ce qu’il est et tout ce qu il vaut. Que sait-il qu’il n’ait appris? Que possède-t-il qu il naitreçu? Il n’en est autrement qu’en apparence. De ce qu un homme peut vivre quelque temps seul, perdu dans sa chambre au milieu d’une grande ville ou dans une butte au milieu d’une forêt giboyeuse, on conclut sans réfléchir qu’il pourrait toujours en être ainsi, que l’individu pourrait subsister isolé comme les galets d’une grève, à qui il est indif-

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férent d’être ou non avec leurs semblables. A la vérité, le minéral subit cet isolement sans perte de valeur; mais à mesure qu’on s’élève dans le règne animal, le besoin de société est de plus en plus impérieux, la valeur de l’individu est de plus en plus subordonnée à celle du milieu où il plonge, du polypier dont il fait partie, et cette solidarité est plus considérable pour l’homme que pour tout autre être.

Mais cesidées n’avaient point cours lors de la Révolution, et c’était un bien que l’on se préoccupât surtout de lâcher la bride à l’individualisme pour une tâche qui ne pouvait s’accomplir que par la liberté. La démocratie allait résulter de la prédominance de l’individualisme, comme la prédominance de l’individualisme allait résulter de la nature de la besogne que le cours de l’histoire apportait à l’humanité actuelle. Si les théories donnaient beaucoup à l’individu, c’est que les circonstances allaient mettre sur ses épaules un fardeau accablant.

Jadis l’individu trouvait en naissant une foi, c’est-à-dire un ensemble de solutions telles quelles aux questions qu’il pouvait se poser sur sa destinée, sur le mécanisme du monde, sur ses devoirs et ses droits, enfin sur sa place dans l’ensemble des choses. Le régime politique était aussi indiscuté que la foi religieuse. Les goûts en fait d’art, de littérature ou d’élégance personnelle étaient dictés par l’usage ou transmis par une tradition qui ne laissait s’accomplir que de lentes modifications. Tout cela constituait un patrimoine intellectuel et moral que chacun recevait en héritage aussi naturellement que le nom et le sang paternels.

Depuis que l’abolition de l’autorité dans tous les domaines de l’activité mentale a produit ses conséquences, la société semble dire aux hommes et elle leur dira de plus en plus: Cherchez vous-mêmes la vérité, fiez-vous à vous seuls, la certitude que vous désirez, il faut que ce soit votre propre in-

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telligence, voire propre travail qui vous la procure. On ne peut vouloir, on ne peut penser non plus qu’engendrer par procureur.

Jadis l’individu trouvait en naissant une situation étroitement limitée dont il ne pouvait guère sortir, le champ de l’ambition était restreint, le programme de la vie était d’autant plus strictement déterminé par avance que l’on étaitplus pauvre. Aujourd’hui la société nous dit et nous dira de plus en plus: Voilà ton corps et ton esprit suffisamment développés, tu esdonc en possesion du nécessaire, travaillepour entretenir ce nécessaire, travaille pour l’augmenter; pour te créer des loisirs, de l’aisance, de la sécurité, travaille encore et ne t’attends qu’à toi seul. Si tu es imprévoyant, malhabile ou dissipateur, tu es libre; mais ne t’en prends qu’à toi seul. Si tu péris, c’est ta faute; si tu prospères, n’en sais gré qu’à toi. Ta liberté augmente; mais en meme temps tes périls, car ces deux choses sont toujours en raison l’une de l’autre; tu ne dois rien et l’on ne te doit rien.

Ainsi chaque homme a à se faire un code de convictions politiques, sociales, philosophiques, esthétiques; outre cela, il a à faire fortune. Quoi d’étonnant s’il ne lui reste ni ressources ni loisirs pour se faire une famille et produire des descendants? Surmené à ce point par l’horrible tâche, haletant et brisé, quoi d’étonnant s’il manque de sérénité? « Il ne connaît plus l’amour, l’effusion heureuse et comblée, le mol abandon de l’espérance; il ne connaît plus la loi stricte, la sérénité des obéissances morales et religieuses h »

L attraction capillaire n’est pas une de ces forces auxquelles il suffit de vouloir se soustraire pour y réussir. Sans doute, pour l’éprouver à la fois sous toutes ses formes il n’y a que des natures exceptionnellement douées. Mais tout homme la

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