I. P. Bourget, Nouvelle Revue, 15 mai
NATALITÉ ET CIVILISATION
subit toujours sous un rapport quelconque. A défaut de la séduction de la vérité, « delà manie de la certitude », l’un sera possédé de la manie de la poésie, des beaux-arts ou de l’élégance personnelle, l’autre de la manie du pouvoir ou de la fortune. Tel résistera à l’attrait par paresse, mais en souffrira secrètement. Tel y restera réellement étranger par grossièreté, mais sera victime delà séduction des jouissances, du luxe ou de la vanité. Du moment où la molécule sociale a mis sa fin en soi, il faut qu’elle monte bon gré, mal gré, il faut qu’elle coure à son idéal. Comme les saumons qui veulent remonter leur rivière et se tuent contre un barrage plutôt que de renoncer à passer, les individus entraînés en haul par une force inconsciente, masquée à leurs yeux par l’illusion du bonheur personnel, en subissent l’attraction jusqu’à la mort.
Ce serait une erreur de la croire propre aux classes supérieures ou moyennes. Sauf chez le prolétaire décidément vaincu, qui s’abandonne au désespoir et tourne le dos à la civilisation, elle s’exerce à tous les degrés de l’échelle sociale. On pourrait même avancer qu’elle est d’autant plus violente que le sujet est parti de plus bas.
Ceux dont la race est la plus menacée d’extinction ne sont pas les mineurs qui vivent dans les entrailles de la terre ou les ouvriers des industries insalubres, ce sont les privilégiés de la fortune qui passent leur vie au milieu du luxe et du confortable. Le superilu les amollit et les déprave, il finit par les stériliser par l’abus des plaisirs et la prédominance du système nerveux. Si deux ou trois générations restent saines et vigoureuses, il faudra que la quatrième succombe. On sait combien la natalité est toujours faible dans les villes et principalement dans la partie opulente de la population.
Toutefois, l’attraction idéaliste n’a peut-être pas là son maximum d’intensité. La classe moyenne ou inférieure sc
L’IDÉALISME INDIVIDUEL EN' FRANCE, précipite vers son développement ou ses jouissances avec plus de fureur. Le plébéien ami des émotions violentes ne croit jamais venir à bout de ses forces et se tue d’enthousiasme pour sa chimère. Le désir plébéien est de sa nature infini et brutal, c’est le désir du Romain de la décadence, trop fort et aboutissant à une débauche de titan. « L’étudiant bourgeois est souvent mou, remarquait Michelet, le plébéien met lebul plus haut. »
De celte puissante séduction idéaliste, le plus célèbre des romans de Flaubert offre un exemple précieux et pris précisément sur les frontières du peuple et de la bourgeoisie. Emma Bovary n’est allée au thécàlre qu’une fois, au bal qu’une fois. Raison de plus pour que son imagination en soit enfiévrée. Elle se fera un idéal de jouissances et d’élégances chimériques auquel elle sacrifiera, sans balancer un moment, son-honneur, sa vie, son mari, son enfant.
Un tel type évidemment n’exprime qu’un maximum et par conséquent une exception. Ce n’est aussi que l’exception qui se condamne au célibat; la grande masse passe outre. Quant à ceux dont le mariage est retardé ou moins fécond à cause d’attractions de cette nature, ce n’est plus une minorité, c’est la majorité de la nation.
Le fait important, celui qui faitla différenceentre la France et les pays voisins, c’est précisément que cette tâche qui écrase l’individu s’impose à tous et que l’influence en est aussi bien ressentie en bas qu’en haut par les natures les mieux douées.
Au point de vue politique, il y a généralité dans l’incertitude et le malaise. Il n’est presque personne qui n’ait commencé à réfléchir et presque personne qui ait des convictions inébranlables sur tous les points en discussion. Qui possède une sociologie parfaitement arrêtée et rationnelle? En morale, qui est absolument sûr de quelque principe? On afiirme que
NATALITÉ ET CIVILISATION, les discussions sur la pudeur la font perdre; les discussions sur la probité en fait de concurrence ou de Bourse ont un danger analogue.
En fait de savoir, même généralité dans l’incertitude. Depuis longtemps il y a des sceptiques jusqu’au fond des villages. Mais le nombre des positivistes ou des matérialistes conséquents qui rejettent tout surnaturel est encore très restreint, et il leur a souvent fallu de longues années pouramener leur pensée au terme de son évolution. D’autre part, les plus fanatiques partisans de l’ancien dogmatisme ont peur de la discussion, et la fuite est ici comme partout l’indice d’un manque de sécurité.
En fait d’esthétique, nous avons vu ailleursquelle estlaprofondeur et la généralité du malaise.
Un tel état mental est pour la France le plus fécond en progrès qu’aucun siècle ait jamais produit. Mais ses inconvénients sont plus que proportionnels à ses avantages; le prix de revient est par trop excessif.
La démocratie, en augmentant la valeur individuelle et l’ambition d’arriver aux sommets en tous genres, contribue par deux voies à diminuer la natalité. D’un côté, elle excite les passions rivales de l’amour de la paternité et, d’autre part, en augmentant la vie cérébrale, elle rend l’homme plus maître de lui-même et moins dominé par les impulsions naturelles.
Aucun siècle n’a tant fait pour étendre le champ de la conscience humaine. La poésie, le roman, ont réduit au verbe un monde de sentiments dont personne jusque-là ne se rendait compte ou du moins ne savait donner la formule. L’analysea fait des progrès énormes parmi les classes éclairées de la société, et l’instruction partout répandue, les journaux et les livres versant les idées à flots ont propagé du haut en bas cette habitude intellectuelle, comme ils propageront toujours
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toutes les modes. Or, le progrès de la vie consciente tend à détruire toutes les propensions spontanées de l’individu vers la solidarité et aies lui faire envisager comme une duperie. Les ruses de l’inconscient perdent leur puissance sur un peuple d’analyseurs, ou plutôt l’inconscient lui-même devient conscient. Du moment où l’amour n’est plus un dieu aveugle, du moment où la fécondité n’est plus chose nocturne ou crépusculaire, mais un effet complètement conscient d’une volonté libre et réfléchie, il est inévitable qu’elle diminue.
Il ne faut pas chercher ailleurs pourquoi le bas peuple est toujours la dernière partie d’une nation à perdre ses qualités prolifiques et militaires. Ce sont ceux qui ne saurontcomment nourrir leurs enfants qui, par tout pays, en procréeront toujours le plus. Ce sont ceux qui n’ont ni biens ni honneurs dans la patrie et qui n’attendent aucune récompense de leurs services qui sont toujours les plus disposés à verser leur sang pour elle. La cause en est que, dans le peuple, l’instinct généreux, la chaleur spontanée sont entiers. Ce n’est pas chez lui que trouve place « l’amour mystique, libertin et analyseur ». Michelet remarquait que, dans la société comme dans les montagnes, plus l’on s’élève plus la température s’abaisse : au sommet, partout où régnent la fortune et la culture raffinée, tout est froid et glacé. Le peuple estplus fécond et plus dévoué à proportion qu’il est moins conscient. Au contraire, pour l’individu qui a mis son but en soi, quoi de plus fou que la guerre ou la paternité? L’une et l’autre lui apparaîtront toujours comme uniquement utiles à la race et, comme telles, il les luira. Il en sera ainsi du moins tant que leur rationalisme ne sera pas rétabli par une philosophie plus haute et plus morale, placée au point de vue de la communauté ou de l’universel.
Un fait social qui mesure assez bien l’individualisme, c’est la tendance à l’isolement. En Russie, il paraît que les enfants
de toutes les classes de la société fréquentent indistinctement les mêmes écoles primaires et que ce mélange des classes est regardé comme très avantageux. On estime même que les inconvénients, s’il y en avait, seraient plutôt pour l’enfant pauvre, le riche pouvanttoutau plusapprendre quelques mots grossiers qu’il s’interdira plus tard de lui-même, tandis que le premier peut prendre à ce contact des désirs impossibles à satisfaire qui le tourmenteront toute sa vie.
Chez nous, nation démocratique, rien n’égale le soin jaloux apporté parles parents, par les mères surtout, à séparer leurs enfants de ceux d’une condition inférieure. Les uns et les autres pourraient au moins faire leur école primaire ensemble; mais les écoles primaires des lycées ou des pensions ecclésiastiques seront, malgré leurs prix, toujours préférées aux autres par les familles aisées ou riches. Deux enfants nés dans la même ville, le même jour et porte à porte, pourront vivre jusqu’à l’àgc d’homme, se voyant tous les jours, non seulement sans camaraderie, mais sans avoir jamais échangé une parole ou un sourire. Seul, le service obligatoire pourra les rapprocher un instant. Encore la différence établie par la fortune et fortifiée par l’éducation les tiendra-t-elle éloignés jusque dans la caserne, et sitôt sortis ils ne se reconnaîtront plus. La séparation des classes par le plus ou moins de richesse est donc absolue du berceau jusqu’à la tombe; un froid de glace, une négation radicale de toute solidarité, voilà la règle que l’individualisme triomphant fait prévaloir. Le riche veut bien laisser tomber son aumône dans la main du pauvre, mais la toucher jamais.
Une civilisation où l’individualisme est en excès montrera toujours une extrême répugnance pour la guerre, non seulement parce qu’on se désintéresse plus qu’il ne faut du bien public, mais aussi à cause du suffrage universel. Nos populations ne sont peut-être pas moins courageuses qu’au-
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I refois à la guerre; mais aujourd’hui elles savent qu’elles peuvent la rendre moins probable en déclarant qu’elles n’en veulent point, au lieu que jadis le pouvoir n’avait garde de les consulter. Si l’on consultait pareillement les Allemands ou tout autre peuple un à un, au scrutin secret, il est possible qu’eux aussi, ou du moins les simples soldats, répondissent comme les nôtres qu’ils préfèrent un travail lucratif et la sécurité cèdes luttes sans profit pour eux. Le suffrage universel en pareil cas ne fait que manifester cet excès d’individualisme qui subordonne l’honneur, la gandeur ou même la sécurité de la patrie au bien-être des particuliers. « Quoi de plus fou au fond que de se faire tuer pour un autre? »
Ainsi la prédominance de l’individualisme a affranchi l’homme des charges de la famille; elle l’a isolé au milieu de la commune, où, sans contact cordial avec ses concitoyens, il n’est plus protégé que par le mécanisme social; elle le porte à se soustraire aux charges de la guerre, aux obligations envers la patrie, ou à les lui faire envisager comme un fardeau injuste. Le voilà libre de liens, préparé pour toutes les ambitions ou pour toutes les jouissances à son choix, sans autre limite que celle de ses forces. Mais ses forces sont bornées, les concurrents sont nombreux et peut-être mieux armés, et il est malheureux, incurablement triste, en dépit des excitants et des narcotiques.
L’idéaliste, même ainsi isolé, ne peut suffire à la tâche qui lui reste. Cette tâche est de se rendre heureux, et il est accablé, dégoûté de sa propre faiblesse, il se méprise. La Restauration avec ses poètes, Musset entre autres, a inauguré l’ère du désespoir. Le mal a commencé, comme il fallait s’y attendre, par les natures les plus distinguées ; mais ensuite il s’est répandu sans mesure. Chacun s’est chargé d’un fardeau trop lourd, a voulu trop sentir et trop faire, de trop lias il a voulu monter trop haut, et il a trouvé dans la consta-
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tation de son insuffisance la cause la plus cruelle de découragement; car si la fatuité est mauvaise, le dégoût de soi-même est une véritable et incurable maladie.
Aussi qu’arrive-t-il ? Les Français passaient, il y a un siècle, pour le plus gai de tous les peuples; aujourd’hui, la forme de beaucoup la plus fréquente de la folie est la mélancolie. « En 1872, dit le docteur Fo ville, lorsque nous avons fait la répartition de tous les malades de la maison de Charenton, d’après le genre de leur folie, les lypémaniaques, toutes variétés comprises, représentaient 31 p. 100 de la population masculine, 40 p. 100 de la population féminine et plus de 35 p. 100 de la population totale de l’établissement. Aucune autre espèce n’atteignait des chiffres aussi élevés.
« La statistique portant sur les malades entrants donne des résultats identiques. D’après celle de Charenton pendant la période décennale de 1856 à 1866, la proportion des lypémaniaques admis aurait été de 36 p. 100 des admissions... Dans les asiles de la Seine-Inférieure, la proportion a été depuis quelques années dans le service des hommes de 32 et dans le service des femmes de 40 à 42 p. 100, soit en moyenne de 37 p. 100. »
Le même auteur signale comme la cause la plus ordinaire de cette maladie l’ambition déçue, et il ajoute qu’elle est fréquente « surtout aux époques de la vie les plus remplies et les plus sujettes aux émotions vives, c’est-à-dire entre trente et cinquante ans », l’âge en un mot où l’individu est à l’apogée de son développement possible. C’est précisément à l’heure où ses forces physiques et mentales ont atteint leur maximum qu’il sent le plus amèrement leur disproportion avec la tâche ambitionnée. La lypémanie avec ou sans tendance au suicide, voilà donc l’un des termes ultimes où peut conduire chez nous la suprême exagération de l’idéalisme individuel. Ce n’est pas un résultat très différent de la satiété des honneurs
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et de l’existence où il venait aboutir chez les vieux Romains.
a Les célibataires, on le sait, sont beaucoup plus exposés au suicide que les époux et les époux sans enfants, que les pères de famille. Quand la famille est très forte, quand les traditions domestiques sont tellement puissantes qu’elles résistent à ces luttes intestines qui ailleurs dissolvent le mariage, en un mot, quand les divorces et les séparations de corps sont rares, les suicides sont rares aussi, et là où les premiers sont fréquents il en est ainsi des seconds1. »
La lypémanie et le suicide n’atteignentjamais qu’une fraction très minime d’une population et sont intéressants à signaler surtout comme point d’aboutissement d’une tendance. Mais ils ont des effets qui tout en étant moins profonds sont beaucoup plus répandus, tels par exemple l’énervement. « Il en sera de cette affection, qui n’est qu’un degré, un début souvent, de la grande névropathie, comme de cette névropathie elle-même, à laquelle on a prédit que son cercle s’élargirait d’une façon effrayante en raison du mouvement ascensionnel imprimé à l’humanité et de l’accroissement des besoins insatiables qui sollicitent progressivement et incessamment les intelligences. Les exigences toujours croissantes de la vie sociale, si elles ne sont pas corrigées ou neutralisées par les progrès et l’application d’une bonne hygiène, surexciteront de plus en plus les passions et multiplieront à Linlîni les manifestations de cette endémie névrosique, l’énervement2. »
Buflfon avait signalé dès l’autre siècle « la vie timide et contentieuse » que mènent la plupart des hommes dans leur âge mûr comme le plus grand obstacle à la longévité. On pourrait la considérera juste titre comme non moins préjudiciable à la fécondité de la race. L’individu, en ramenant tout à soi,