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CHAPITRE XX

REMÈDE GÉNÉRAL A L’iDÉALISME INDIVIDUEL

Valeur spéculative du nouveau principe de population. — Il est indépendant de toute préférence politique. — Possibilité d’un remède. — Caractère transitoire du mal. — Limite d’action du remède. — En quoi l’idéalisme individuel est nécessaire. — Effet do la démocratie : augmenter l’importance de l’individu. — Viriculture intensive et viriculture extensive. — Deux conditions de guérison : voir le mal, vouloir le remède. — La solidarité doit remplacer la fidélité. — La solidarité peut être imposée par les lois. — Possibilité de la réforme sociale. — Subordination de l’individu à l’État. — L’État est un organisme qui vaut plus que la somme des unités composantes.

— État, fin du citoyen. — Savoir, fin de l’État. — Buts légitimes du citoyen : beauté, moralité, savoir. — Science, négation absolue de l’égoïsme. — Le but national est imposé par les circonstances. — A l’avenir, il sera choisi.

— Nécessité d’un but national. — Absence de but commun en France, source de division et de faiblesse. — Rôle d’une saine sociologie.

Ce qui est le pi us capable de donner confiance dans la valeur du nouveau principe de population, c’est qu’il est indépendant de toute préférence politique et pourrait au besoin être invoqué indifféremment par les partis les plus opposés.

Étant établi que le mal qui tarit en France les sources de la natalité tient à une situation transitoire où régnent à la fois les mœurs de la monarchie et les principes, les tendances de la démocratie, le remède indiqué au législateur se résume en deux mots : faire concorder. Le réactionnaire cherchera naturellement à établir l’accord en éliminant l’élément démocratique, le démocrate en supprimant ce qu’il nous reste de monarchique; mais tous deux peuvent,

en différant sur le remède, s’accorder sur le diagnostic.

Ainsi, par exemple, dans la sphère politique, la contradiction pourrait cesser de deux manières, si les lois, comme dans les pays monarchiques ou mieux encore dans les pays de castes, instituaient des catégories de privilégiés et des barrières entre ces catégories ; si enfin l’on « restaurait la hiérarchie », conformément aux vœux des légitimistes après les élections de 1871 , il y aurait harmonie entre l’opinion qui estime les conditions inégales et les lois qui reconnaîtraient les hommes inégaux. L’opinion continuerait de proclamer enviable la position des supérieurs; mais la constitution sociale établirait qu’elle est inaccessible, le désir de s’élever se trouverait désespéré et par cela seul réprimé, au moins dans la sphère du pouvoir politique.

La solution démocratique au contraire consisterait dans le changement de nos sentiments, l’abdication des préjugés aristocratiques et monarchiques : mettre en honneur la modération dans les goûts, la médiocrité et la simplicité, recourir hardiment aux lois somptuaires, proclamer l’équivalence des fonctions sociales, en un mot être tous peuple et se contenter de peu par vertu, comme le peuple s’en contente en monarchie par nécessité.

Dans les sphères de l’esthétique et du savoir, le législateur réactionnaire continuerait son œuvre en augmentant le luxe, le goût des jouissances, et favorisant la création d’une nouvelle aristocratie d’argent; il devrait se proposer de soumettre l’homme comme la femme au vieux dogmatisme catholique et proscrire soigneusement toute tendance contraire à l’enseignement ecclésiastique. Il n’est pas douteux qu’un tel régime, pour peu que la nation voulût s’y soumettre, ne supprimât chez la plupart des individus le désir comme la possibilité de s’élever et en même temps le défaut de natalité qui en résulte.

NATALITÉ ET CIVILISATION

Seulement, les fleuves ne remontent pas vers leur source et pareil remède est heureusement aussi impraticable qu’il serait funeste. Il s’agit de trouver un remède qui soit un progrès sur l’état présent; l’élude du mal suffit à l’indiquer.

Le pouvoir administratif est trop centralisé? Décentralisez-le.

La richesse, c’est-à-dire le pouvoir social par excellence, est trop centralisée? Activez le fonctionnement des facteurs d’égalité.

L’émigration vers la capitale entraîne tout ce qui ferait la vie delà province? Etablissez en province les mêmes choses qui attirent à Paris. Laissez-y les moyens de satisfaire l’ambition, mettez-y des moyens de culture intellectuelle, esthétique, qui ne laissent rien à envier. Ce sera l’affaire de quelques centaines de millions. Mince dépense pour un si grand objet.

Vous avez une population qui dépouille le militarisme? Aguerrissez-la.

Vous avez une esthétique absurde et contradictoire à votre état social ? Adoptez-en une qui ait le sens commun. Frappez le luxe par un impôt largement progressif sur les objets de sa consommation ; vous trouverez là les ressources budgétaires qui, convenablement employées en province, y retiendront les habitants.

Vous souffrez du cléricalisme qui énerve l’autorité paternelle, divise la famille, propage le pédantisme de la frivolité? Coupez-lui les vivres. Au fond vous êtes presque tous libres penseurs et vous respectez la religion pour la forme. Mettez la forme en harmonie avec le fond.

Enfin puisque tous ces maux ont leur suprême expression dans l’idéalisme individuel, tournez contre lui tous vos efforts ; fortifiez la solidarité; faites en sorte que tout ce qui se fait au nom du peuple soit imposant, grand, riche et abon-

damment pourvu. Ce traitement général une fois appliqué, on pourra songer à des lois spéciales destinées cà entraver les progrès de l’oliganthropie.

La dépopulation tient, ainsi que nous l’avons établi, à un état transitoire de lajsociélé qui, donnant trop à l’individu et le surchargeant outre mesure, l’a conduit à se prendre luimême pour but de ses efforts, en sorte que le principe de solidarité ne se trouve plus en proportion normale. Le mal est donc essentiellement transitoire comme ses causes, et celles-ci, parvenues à un certain degré d’énergie, s’annulent par l’accomplissement même de leur effet. Ainsi l’attraction vers la vérité positive, qui détruit les religions, n’aura plus son action actuelle sur la natalité quand celles-ci seront éliminées; l’attraction vers les fonctions publiques perdra en grande partie sa mauvaise influence quand la plupart des possesseurs de grades universitaires seront, grâce à leur nombre croissant et à la décroissance du fonctionnarisme, obligés de refluer vers le commerce, l’industrie ou l’agriculture. Enfin, jusque dans le domaine de l’esthétique, le luxe étant réprimé, au profit de la viriculture physique et mentale, l’égalité devient possible, la variété est tolérée et l’attraction cesse.

Mais une évolution de cette nature embrasse nécessairement, bien que transitoire, une période d’une durée assez longue pour qu’un peuple puisse y périr. Toute époque de renouvellement est d’ailleurs une époque de crise et de faiblesse. Notresitualion estcomparableàcelle d’un chef de train dans un passage dangereux, tantôt il prendra le parti de reculer ou de ralentir sa marche, tantôt il préférera s’élancer à toute vapeur et diminuer la durée du péril. C’est cette dernière méthode qu’il faut choisir ; car il faut arriver au but, et mieux vaut précipiter sur la pente les tendances régnantes que de chercher à les contrarier.

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Il ne lauL donc pas craindre d’exaspérer l’idéalisme individuel lorsqu’il est nécessaire pour préparer un étal de civilisation plus harmonique. En effet, l’individualisme n’est pas excessif en ce sens que les citoyens sont trop lïers, trop indépendants ou trop au fait de leurs droits. Ils ne sont pas trop portés à penser par eux-mêmes, ils ne sont ni trop cultivés ni trop polis. Tant s’en faut; on doit souhaiter au contraire que ces qualités grandissent de jour en jour, car elles seules peuvent permettre l’acquisition de vertus sociales d’un ordre supérieur. Mais il y a trop d’individualisme en ce sens que l’individu oublie trop la famille et la race, la société et la patrie. Les devoirs de la solidarité ont cessé de lui être imposés par une autorité supérieure et il n’est encore ni assez éclairé sur ses vrais intérêts ni assez généreux pour se l’imposer de lui-même. L’équilibre n’est peut-être rompu que par l’accroissement d’une qualité, cependant, même quand cela serait, cette rupture d’équilibre ne peut être que désastreuse. Il est utile à l’oiseau d’avoir des ailes grandes et vigoureuses, cependant, si l’une des ailes grandissait seule, ce progrès rendrait le vol impossible.

Tout ce qu’il faut vouloir, c’est le rétablissement de l’harmonie. Bien que l’individualisme en excès puisse être mortel pour un peuple, comme l’a trop bien prouvé la triste fin des civilisations antiques, il faut le réprimer avec mesure. Il est naturel que l’individu, devenu citoyen et non plus matière sociale, tienne à soi-même et sente sa valeur. Tout dans la démocratie lui crie de penser ainsi. Tout ce qui lui dit : sois démocrate, lui dit par cela même : occupe-toi de valoir, occupe-toi de durer et même occupe-toi de jouir. C’est une des fins de la démocratie d’augmenter la durée de la vie moyenne, le bien-être et la valeur des citoyens. Par cela seul elle entraîne sans le savoir, mais fatalement, une limitation assez étroite de leur nombre. Une démocratie, même très active, libérale

et dirigeant bien ses efforts, ne comporte donc jamais qu’une natalité assez faible. Il ne fautpas demander un remède capable de produire une exubérante fécondité; mais seulement d’empêcber une oligantbropie périlleuse et surtout d’empêcher l’individu de gaspiller ses forces sans profit pour le progrès.

Il ne faut pas oublier qu’une nation de trente-huit millions d’hommes comme la France fait plus pour le progrès, donne un rendement en fait de découvertes scientifiques, d’œuvres d’art, d’activité politique et de puissance militaire, cent fois plus considérable que la Chine entière, dont la population est douze fois plus forte. Ce n’est pas trop s’avancer que de dire que sous ces divers rapports réunis, dans notre siècle et sur notre sol, la molécule sociale vaut plus de mille molécules sociales de la Chine. Cependant, même chez nous, elle est bien loin d’avoir atteint son maximum de productivité, d’énergie et de résistance. Ces qualités pourraient certainement devenir centuples. Il faut donc que le philosophe politique, préoccupé de la direction rationnelle à donner au développement de la nation, se souvienne que la viriculture intensive et la viriculture extensive sont le plus souvent en raison inverse l’une de l’autre, et qu’en favorisant la première, il conserve toujours pour la seconde une part au moins égale de sollicitude.

La démocratie libérale, avons-nous dit, n’engendre jamais qu’une assez faible natalité, parce qu’elle donne moins à l’extension de la race qu’au progrès de l’individu. Au contraire, la démocratie césarienne diminue à la fois le nombre des citoyens et la valeur de chacun d’eux ; elle use les forces de la société au profit du vice, de la paresse et des plaisirs, ■c’est-à-dire en pureperle. C’estcontre cette action doublement déprimante qu’il est surtout nécessaire de se tenir en garde.

Au reste, quel que soit le mal, la guérison est toujours

NATALITÉ ET CIVILISATION, possible à deux conditions : l’une, que l’on voie clairement sa nature, l’autre, que l’on veuille Sérieusement le guérir. Les enseignements de l’histoire ancienne et les habitudes d’analyse propres h l’esprit moderne nous garantissent que la première condition sera remplie. Quant à la seconde, il y a plus de difficulté; car ce qu’il s’agit de guérir par l’énergie de la volonté est précisément une maladie de la volonté; toutefois la chose est possible, surtout si une conscience claire du péril supplée à la faiblesse du vouloir.

La vérité la plus importante dont doive être persuadé un peuple qui aspire à la gloire de se gouverner librement, c’est la nécessité du sacrifice et du dévouement volontaire au bien public. La fidélité envers le prince, le chef de tribu, le seigneur féodal ou le roi est le principe qui, en faisant équilibre à l’égoïsme individuel, a permis la formation et le maintien des nations. De ce que ce lien s’est usé, il faut se garder de conclure que la force de cohésion qu’il engendrait ait cessé d’être nécessaire. Dans tout état social, et en démocratie plus encore qu’en monarchie, elle est indispensable sous peine de dissolution. Il faut que la nation sache s’astreindre aux devoirs de la solidarité.

Évidemment il serait insensé d’attendre de la spontanéité individuelle l’énorme somme de sacrifices nécessaires à l’entretien de la vie sociale. Compter uniquement sur des enrôlements volontaires pour entretenir des armées permanentes, ou sur des contributions volontaires pour fournir le montant du budget serait une illusion encore plus naïve que celle qui crut pouvoir payer avec des cotisations volontaires les trois derniers milliards de l’indemnité de guerre. Mais quand une nation sait reconnaître ses défectuosités, il se peut fort bien qu’elle ait encore assez d’énergie et de vertu pour se mettre par des lois dans l’obligation d’y remédier. La moralité d’une assemblée peut très bien être fort supérieure à celle de

remède général a l’idéalisme individuel.

chacun, des députés qui la composent. Ainsi cent hommes, dont aucun ne veut du mariage pour lui-même, pourront fort bien néanmoins convenir que le mariage est une institution utile, avantageuse même au point de vue individuel, et il est très possible qu’il se trouve, dans une pareille assemblée, une majorité pour adopter les mesures susceptibles de l’encourager. De même pour la guerre. Dans une réunion de cent poltrons, il ne sera pas impossible de rencontrer une majorité décidant que dix d’entre eux se dévoueront pour éviter une mort certaine aux quatre-vingt dix autres. A plus forte raison en sera-t-il ainsi, si sur les cent votants il y en a soixante qui soient courageux ou qui ne courent point le risque d’être désignés par le sort.

Il faut observer que les hommes pris en masse parlent et légifèrent selon leurs maximes, bien qu’ils aiment à agir d’après leurs penchants. C’est ce qui fait que l’on s’est trompé quand on a dit que pour réformer les mœurs il fallait en avoir. Sans doute, c’est une excellente condition; l’homme vertueux pourra agir et parler avec plus de force. Dans une nation ou la majorité serait d’une moralité stoïque, les mesures préservatrices de la morale naîtraient d’elles-mêmes. Heureusement il n’est pas indispensable qu’il en soit ainsi. Entre les hommes qui observent strictement le devoir et ceux qui affectent de le mépriser, il y a la foule molle et indécise, qui a d’assez bons principes et de médiocres habitudes. Un peuple ainsi composé peut très bien, sous le coup de quelque catastrophe qui frappe son imagination ou sous le fouet de quelque parole exceptionnellement éloquente, voter des mesures destinées à comprimer ses propres penchants. Il peut n’y avoir qu’une petite minorité ayant des goûls militaires, et cependant il s’y trouvera une majorité pour augmenter la durée du service ou resserrer la discipline. Presque tous les hommes feront profession d’aimer dans les mœurs

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une certaine liberté voisine du relâchement; une fois réunis, ils n’en feront pas moins des lois contre les publications pornographiques ou contre l’adultère. Les hommes sont encore susceptibles d’honorer et d’encourager les vertus très longtemps après qu’ils ont cessé de les pratiquer. Il n’y a là nulle hypocrisie, car ils sont très sincères en voulant le bien, ils sont seulement trop amollis pour le faire sans contrainte.

Une nation dans cet état d’esprit serait donc très capable de se réformer elle-même par des lois. Bien que débilitée par l’idéalisme individuel, elle pourrait sentir la nécessité de renforcer le principe de solidarité et prendre des mesures à cet effet. C’était la volonté qui nous paraissait le point le plus malade et c’est elle maintenant qui nous rassure. On peut être certain qu’elle fera son office, pourvu que l’intelligence soit suffisamment convaincue.

A ce point de vue, la première et la plus importante notion qu’il faille rectifier est celle des rapports de l’individu à l’État.

Déjà plusieurs fois il nous a fallu indiquer ce qu’ils doivent être pour faire comprendre la nature du mal qui a ruiné les civilisations antiques et qui menace la nôtre. Il faut y revenir ici comme à un point tout à fait capital.

L’individu, avons-nous dit, se prend lui-même pour un but et se considérerait volontiers comme la cause finale de l’État et de la race. En réalité il doit être subordonné à l’État, comme l’État lui-même doit être subordonné au but que la raison lui assigne dans chaque circonstance.

Tout ce qui existe a commencé par être amorphe, depuis le système solaire jusqu’à la société; l’œuvre d’organisation s’est accomplie par le groupement des parties autour de leur pôle d’attraction respectif. Il n’en sera pas autrement de la nébuleuse sociale que de la nébuleuse cosmique. La molécule chimique avec le temps a formé le monde ; la cellule a

formé le végétal et l’animal ; l’homme, molécule sociale, avec le temps et au prix de tâtonnements auxquels nous assistons, finira par produire, après mille essais temporaires qui se dissoudront à cause de leur imperfection, la société définitive comprenant l’humanité tout entière. En attendant, tous ces groupements provisoires qui portent le nom d’Etats, animés chacun de la tendance à dominer et englober toute l’espèce, sont, par rapport aux individus qu’ils renferment, ce que serait l’humanité, si, dès à présent, elle formait un État universel.

Dans le corps humain, il serait absurde de donner pour but à l’organisme la vie et la santé des cellules et cependant le plein épanouissement des cellules est indispensable à la santé et au bonheur de l’organisme. Ainsi doit-il en être dans le corps social. Il faut que l’espèce, et, en attendant le groupement final, l’État, attende son bien du plein épanouissement de l’individu, et que, par contre, l’individu ne se considère jamais que comme une force subordonnée à un organisme supérieur en valeur et en dignité. Concilier l’antithèse de la personnalité individuelle et de l’espèce représentée par l’État, là est toute la morale de toute la sociologie.

Les théoriciens de l’individualisme à outrance se figurent toujours l’État comme un agrégat d’individus pareils ou à peu près, n’ayant entre eux qu’un lien tout à fait contingent. Rien de plus faux. L’État est bien réellement une combinaison organique douée de propriétés nouvelles et communiquant aux molécules sociales qu’elle enferme en elle-même des propriétés toutes nouvelles. Au point de vue des matériaux, il n’y a rien dans un cerveau qui ne se ramène à quelque corps simple de la chimie, il possède néanmoins des propriétés que n’avait aucun de ces corps, si bien qu’en somme le cerveau humain vaut infiniment plus que le poids équivalent d’azote, de carbone, d’oxygène, d’hydrogène, de

NATALITÉ ET CIVILISATION, phosphore et des autres corps simples qui le composent.

Une armée de quatre cent mille individus vaut mieux pour son objet que les quatre cent mille individus qui la composent, si, au lieu de former une armée, ils n’étaient qu’une simple agglomération. Une machine û battre vaut mieux que l’amas de pièces de bois et de fer dont elle est composée, et celles-ci perdraient presque toute leur valeur en perdant leur valeur relative.

De même l’État français vaut mieux que la somme des trente-huit millions d’individus qui le composent, lui aussi est une machine complexe et vivante. Seule son organisation donne à l’individu valeur de citoyen et le rend apte à un rendement intellectuel et moral dont il serait incapable s’il était isolé.

L’État seul permet la culture, culture du citoyen, qui n’est pas son but, qui, au contraire, malgré toute son importance, n’est qu’un heureux effet de l’Etat. En assurant la sécurité, la liberté, en procurant des moyens de développement pour les citoyens, l’État se prépare des éléments meilleurs dont il se crée une complexion plus puissante et plus active. Il produit la science par l’accumulation des expériences du passé et des moyens de travail. Il produit la justice, l’art, et, à peu près sans exception, tous les biens artificiels. C’est toujours, bien entendu par le moyen d’un individu, comme le cerveau qui produit une idée ne la produit jamais que par la vibration de quelqu’une de ses cellules, mais on ne peut pas dire que cette cellule a produit l’idée, car elle ne l’eût pas produite si elle n’eût fait partie d’une cervelle et d’un homme. De même tel savant eût été dans l’impossibilité de découvrir les lois de l’oxygénation du sang en tant que simple individu. Mais il a pu faire sa découverte parce qu’il se trouvait citoyen d’un grand État qui a pu lui donner une instruction complète, une chaire, des appareils, et qui a dû commencer par

se rendre lui-même assez intelligent pour comprendre la nécessité de lui procurer toutes ces choses. La civilisation, en comprenant dans ce terme la science, l’art, la vie morale et politique, la richesse économique et toutes les bonnes prédispositions acquises par l’homme, est une énorme force accumulée dont l’État est l’accumulateur. Lui seul fait les civilisés.

Ainsi le citoyen doit être subordonné à l’État et non l’État au citoyen, parce qu’aucun être ne peut avoir sa fin que dans ce qui vaut mieux que lui.

Mais l’État lui-même, quelle sera donc sa fin? Ce qui vaut mieux que lui sans doute. — En ce cas nous pouvons conclure tout d’abord que sa fin ne doit pas être de se sacrifier pour d’autres nations, surtout plus égoïstes et moins bonnes. « La France est le Christ des nations », s’écriait le Père Enfantin. « C’est la nation martyre », répondait Michelet. Mais en réalité tout ce dévouement est une duperie. Les nationalités voisines profiteront toujours du bien qu’on leur fera et n’oublieront pas une minute qu’elles sont des rivales. Cette ingratitude est dans la nature des choses. Tout État vise naturellement à la domination universelle et se trouve en antagonisme invincible contre ce qui l’empêche d’y parvenir.

Mais l’État trouve néanmoins sa fin dans ce qui vaut mieux que lui, dans ce qui serait encore sa fin quand même il serait parvenu à englober l’humanité entière, je veux dire dans le culte de la vérité. Tel est le seul et véritable but de l’effort universel, tel que le révèle un simple regard jeté sur ce qui se passe autour de nous. La capillarité sociale a pompé la vie dans toute la nation ; molécule à molécule, toute la substance a suivi et monté docilement vers le sommet. Là est le foyer de combustion; et qu’en résulte-t-il? Deux choses : un formidable amas de détritus et d’ossements dans

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les cimetières de Paris, quelque peu de science dans les bibliothèques et dans les cervelles d’un petit nombre d’hommes. Maigre résultat, semble-t-il, pour une si terrible consommation d’existences, pour tant de travail, deluttes et de douleurs. Tel est bien cependant l’unique but ou, du moins, l’unique résultat final de l’évolution universelle : l’ètre parvenant à prendre une conscience de plus en plus complète de lui-même dans la cervelle d’un homme. Ce but, l’homme y va inconsciemment, quoique au milieu de mille échecs, entraîné par l’illusion du bonheur individuel. En devenant conscient, il doit vouloir le vœu de la nature et mettre sa raison subjective en harmonie avec elle.

Par rapport à ce grand but, l’individu, l’État, la race, l’humanité elle-même ne sont que des moyens ; mais ce sont des moyens indispensables. Il faut que la race se perpétue; il faut que l’État soit fort, par conséquent que les citoyens soient féconds et qu’ils soient justes entre eux, il faut que l’individu atteigne la plénitude de son développement pour que les organismes qui sont formés de lui acquièrent toute leur valeur. Une nation peut et doit avoir trois buts légitimes : le progrès en beauté, qui ne concerne que l’individu isolé; le progrès en moralité qui a pour sphère la patrie et la race et demande souvent le sacrifice de l’individu à ses semblables; enfin le progrès en savoir qui a pour sphère Y univers entier et qui est la négation par excellence de l’égoïsme individuel. Rien comme la science n’arrache l’homme tà la préoccupation de sa personne pour, le livrer tout entier au souci de ce qui est absolu et universel. Les savants sont les vrais sauveurs qui sacrifient leur personnalité et l’immolent pour le salut du monde. Même en descendant au simple point de vue pratique, la découverte du chloroforme, de la vaccine ou du quadrilatère de Watt, vaut, pour épargner de la douleur ou créer des produits utiles, le

travail de millions de serviteurs. Mais en réalité, elle vaut infiniment plus, parce que c’est un progrès de la vérité.

11 faut qu’à toute époque de son histoire, une nation s’emploie d’une façon consciente ou non à poursuivre soit l’un des buts indiqués ci-dessus, soit un des buts accessoires qui sont moyen par rapport à ceux-ci, tels que la richesse, la liberté, l’égalité, l’indépendance et la sécurité des frontières ou la conquête des pays voisins. Jusqu’à ce jour, ce sont les circonstances seules qui se sont chargées d’imposer aux peuples les buts à poursuivre. Désormais les peuples qui forment l’élite de l’humanité civilisée ont vu croître suffisamment leur conscience et leurs forces disponibles pour jouir d’une certaine liberté dans leur choix. L’humanité se trouve visiblement sur le seuil d’une période nouvelle où elle va devoir donner à sa marche une direction voulue consciente et motivée.

Une nation qui profiterait de la situation pour ne rien choisir et laisser régner indéfiniment le caprice individuel, serait, par cela seul, en voie de dissolution. Les hommes, au lieu démarcher côte à côte dans le même sens avec l’émulation pour les entraîner, s’en iraient à la débandade, tournoyant sur place et, se trouvant bientôt front contre front, ils finiraient par se déchirer mutuellement.

Que l’homme soit en paix ou en guerre, il faut qu’il lutte toujours, si ce n’est contre l’ennemi, ce sera contre son voisin; ce sera au besoin contre lui-même et, dans le malaise de l’oisiveté, il travaillera à détruire par le vice l’excédent des forces dont il ne trouve pas l’emploi rationnel. A la sociologie française doit revenir l’honneur de marquer le but véritable aux efforts des nations modernes et de leur répéter ensuite le vers du poète :

Demain, le but français étant le bat humain,

Vous y courrez.

A. DUMONT

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