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CHAPITRE XXI

RESTAURATION DE LA SOLIDARITÉ

Moyen d’action : agir sur les idées pour changer les volontés. — Solidarité des citoyens entre eux. — Plus grande dans les petits États, moindre dans les grands. — Causes qui la fortifient. — La solidarité est le contenu positif du vocable idéaliste fraternité. — Solidarité physiologique. — Ses conséquences : homogénéité de la population, nécessité de relever les misérables.

— Elle limite le principe de la concurrence universelle. — Stabilité d’une civilisation, en raison du nombre des civilisés. — Nécessité de vouloir la solidarité. — Fondement des sympathies démocratiques. — Solidarité de l’homme et du sol natal. — Conséquence. — Le libre échange diminue le labourage et la population rurale. — Effet de la protection sur la répartition

• de la population. — Effet de la petite propriété sur la valeur de l’homme.

— Le libre échange nie la solidarité sociale et territoriale. — Les économistes et les socialistes sacrifient la patrie, les uns à l’individu, les autres à l’humanité. — Nécessité de la patrie. — Conclusion : agriculture intensive et viriculture intensive.

Il pourra paraître étrange au premier abord que, pour traiter un mal en apparence tout matériel comme le déficit de natalité, on ne propose que des changements d’idées. Rien de mieux justifié cependant. Le petit nombre des naissances ayant été reconnu un fait purement volontaire, le seul et unique moyen de métamorphoser les volontés individuelles d’hommes libres, consiste précisément à rectifier les maximes secrètes qui les déterminent. Il s’agit moins de changer des lois que des opinions et des mœurs; et pour les lois elles-mêmes, elles ne peuvent être votées dans un pays de suffrage universel que si les tendances dont elles sont

RESTAURATION DE LA SOLIDARITÉ, l’expression ont préalablement pénétré la majorité du corps électoral.

Après la nécessité de la subordination de l’individu à la race et à l’État, la doctrine qu’il est le plus utile de faire triompher est celle de la solidarité des citoyens entre eux.

Un caractère particulier à la France, c’est, ainsi qu’il a été dit, qu’elle est une démocratie centralisée. Comme elle est une démocratie, il est naturel que chacun y songe beaucoup à son développement personnel. Comme elle est centralisée, il est fatal que chacun s’en remette le plus souvent au pouvoir central des affaires de la patrie.

Dans une république fédérale, le citoyen pense continuellement à son petit pays, il en parle, il en discute, il se passionne pour l’intérêt public, dont il voit clairement et sans intermittence la connexion avec ses intérêts particuliers. S’il a de l’ambition, il voit près de lui ce qui peut la satisfaire. Puis c’est réellement tout autre chose d’être un membre du conseil souverain de Genève que d’être conseiller général pour Limoges ou pour Amiens. Le premier n’a rien audessus de sa tête, le second a toute une hiérarchie qui l’annule.

Plus la patrie est petite et plus la vie civique y est active; plus d’autre part les citoyens ont conscience de leur solidarité les uns avec les autres. Dans un grand pays la solidarité est moins vivement sentie. Il faut que la guerre, les impôts, de grandes actions accomplies ou de grandes calamités souffertes en commun fassent souvenir les particuliers qu’ils sont réellement parties d’un même organisme.

Les psychologues professent que c’est par la résistance des corps étrangers et par la douleur que s’éveille la conscience du moi individuel. Par les malheurs publics se forme et se fortifie le sentimentde l’individualité nationale. L’histoire a signalé l’influence de la guerre de Cent ans sur l’éveil du

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patriotisme français. La réaction contre les invasions françaises pendant les guerres de l’Empire a rendu à l’Allemagne la conscience de son unité, et, à la veille de la guerre de 1870, M. de Bismarck disait avec raison que, en cas de revers, la défaite même aurait un avantage pour la Prusse, celui d’amener l’Allemagne à se serrer plus étroitement autour d’elle.

Soustraite à cette influence des malheurs publics ou d’un danger constant, une démocratie de quarante millions d’hommes et centralisée ne peut que voir diminuer en elle le sentiment des devoirs militaires. « Les démocraties ne peuvent soutenir longtemps la haine de l’étranger », observe Sismondi, et la raison en est claire : la poussée divergente des tendances individualistes y dissout la patrie.

Il faut de toute nécessité contrebalancer cette mauvaise influence en fortifiant le sentiment de la solidarité. Plusieurs circonstances concourent à rendre le succès possible : la pression constante d’un ennemi supérieur en force, le service militaire obligatoire, la presse périodique partout répandue et jouant le rôle de la tribune dans les républiques grecques, enfin et par dessus tout la rapidité des communications qui rapproche jusqu’à quarante-huit heures de distance les points les plus éloignés de la France, la met dans la situation d’un État antique assez petit pour être traversé à cheval en deux jours.

Dans un de ces éclairs de génie anonyme qui tracent la route pour des siècles devant la marche de l’humanité, la Révolution française adopta la devise liberté, égalité, fraternité, dont les trois termes, également nécessaires, secomplètent si bien les uns les autres. Jusqu’à ce jour cependant la poursuite de la liberté ou de l’égalité, le soin de les défendre contre les retours agressifs de la réaction ont lait oublier la fraternité. Ce terme est resté incompris et a sem-

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blé longtemps de pur ornement. Grave erreur, puisque son importance égale au moins celle des deux autres. La fraternité n’est autre chose que la solidarité reconnue et voulue; c’est le vocable idéaliste dont la solidarité est le contenu positif.

Il ne dépend pas du caprice des hommes d’être ou de n être pas solidaires, ils le sont toujours, même à leur insu, même contre leur gré. La solidarité physiologique, économique, patriotique, morale et intellectuelle est une loi supérieure à la volonté humaine. Mais tandis que la solidarité acceptée est pour une nation la cause de toute vigueur et de toute santé, la solidarité méconnue est une cause continuellement agissante de dissolution sociale.

Parlons d’abord de la solidarité physiologique. On peut faire à ce sujet une remarque de la plus grande simplicité, mais dont les conséquences sont infinies. Tout homme a un père et une mère, deux grands-pères et deux grand’mères, quatre arrière-grands-pères et quatre arrière-grand’mères, soit huit ascendants du troisième degré. En supposant l’absence complète de mariages consanguins on obtient seize ascendants du quatrième degré, trente-deux du cinquième, soixante-quatre du sixième, mille vingt-quatre du dixième et un million deux cent huit mille cinq cent soixante-seize du vingtième. En remontant à vingt générations en arrière, soit, si l’on accorde à chaque génération une durée moyenne de vingt-cinq ans, à cinq siècles seulement, chaque individu se trouve ainsi plus de douze cent mille ascendants contem porains les uns des autres dont chacun lui a fourni un douze cent millième de son sang, et qui tous, grâce à l’hérédité, influentsursa constitution physique, intellectuelle etmorale.

On sait comment en remontant à dix générations et à deux cents ans en arrière, on trouve à Louis XV un ascendant dans la ligne maternelle qui était simple notaire à Bourges.

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Si l’on pouvait remonter à deux ou trois siècles plus haut et rechercher tous les ascendants de ce notaire, on trouverait très probablement dans le nombre des mendiants, peut-être des voleurs et très certainement une grande quantité de pauvres hères. « Je cuide, disait Rabelais, que plusieurs sont aujourd’hui empereurs, rois, princes et papes en la terre, lesquels sont descendus de quelques porteurs de rogatons et de coustrets. Comme au rebours, plusieurs sont gueux de l’hostière, souffreteux et misérables, lesquels sont descendus de sang et ligne de grands rois et empereurs. » Le mot est exact à la lettre; mais s’il est vrai même pour les rois qui ne s’épousent qu’entre eux et prennent en tout cas un soin jaloux de la noblesse de leurs alliances, combien le sera-t-il plus pour la masse de l’humanité !

Inversement, que l’on suppose à un individu deux descendants féconds du premier degré, quatre du second, huit du troisième et ainsi de suite en doublant toujours, ce qui est supposer la population stationnaire, on constate qu’au bout de vingt générations, il aura laissé environ douze cent mille descendants dont chacun aura un douze cent millième de son sang. Chaque individu n’est qu’un point dans l’humanité. Mais ce point est placé à l’entrecroisement de deux lignes qui, en se prolongeant sans fin au-dessus de lui comme en dessous, finissent par embrasser l’immensité dans leur écartement. Logiquement, cette expansion de l’individu dans le passé et dans l’avenir n’a d’autres bornes que celles de l’espèce même. En fait elle se trouve limitée par une langue, une rivière, une montagne, une différence de religion, ou simplement par l’éloignement et la difficulté des communications. Cette limitation toutefois n’est pas si étroite qu’elle n’embrasse encore, d’une façon au moins possible, une très notable partie d’une nation. C’est laque réside le fondement de la solidarité physiologique,

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Quand les historiens du siècle dernier écrivaient des phrases comme : nous fûmes vainqueurs à Bouvines, nous primes Jérusalem ou Constantinople, ils n’étaient pas si ridicules en disant nous que le pensait Voltaire. Pour ne parler que des croisades, où tant de nobles de fraîche date se vantent d’avoir eu leurs ancêtres, on peut leur accorder libéralement qu’ils ne se trompent pas, à la seule condition d’ajouter que la même chose est vraie du premier venu ; car la chose malaisée à croire, ce serait qu’il y eût un seul Français n’ayant aucune partie du sang des cinq cent mille guerriers qui prirent parta ces expéditions. Les porteurs de titres, même authentiques, n’ont à cet égard aucun privilège sur le reste de la nation. Si quelque tête semble émerger, la racine plonge dans la masse homogène. En dépit de l’orgueil qui essaye de se tenir dans un isolement affecté, toutes les. familles sont formées des mêmes éléments; les différences d’aptitudes, quand il y en a, sont accidentelles, passagères et superficielles.

Aux plus fiers de leur for tune, de leur santé, de leur intelligence, de leur dignité ou de leur vertu, on peut toujours dire : vous avez très certainement parmi vos ascendants et vous aurez très certainement parmi vos descendants des sujets présentant l’antithèse absolue de vos bonnes qualités; ne dédaignez pas vos concitoyens misérables. Vous pouvez être certains d’ailleurs que ces êtres si grossiers, brutaux et serviles, ignorants, sales et ivrognes que vous méprisez tant aujourd’hui, seront les aïeux de vos propres descendants. Plus il y a de scrofuleux aujourd’hui en France, plus vos arrière-petitsfils courent risque d’avoir la scrofule, plus il y a de phtisiques, de fous, d’alcooliques, plus sont nombreuses pour votre postérité les chances d’anémie et de névrose. En vain, vous comptez sur votre vigilance, elle sera déjouée. Vous connaissez le père et la mère, les deux grands-pères et les deux

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grand’mères de celui qui doit entrer dans votre famille. Mais il devient plus difficile d’ètre renseigné sur les huit aïeux du troisième degré, sur les seize du quatrième, et pour les mille vingt-quatre du dixième, la chose devient tout à fait impossible.

A quelques générations de vous, votre descendance prend une telle extension que son intérêt se confond avec celui de la nation entière. Si vous avez quelque souci de votre postérité, une telle considération doit vous déterminer à subir ou plutôt à voter avec empressement les lois même les plus incommodes. Si, au contraire, vous et la majorité des Français n’avez pas plus de souci de votre famille que de votre patrie, si vous êtes tout aux préoccupations égoïstes et ne voyez rien en dehors de vous, alors, rien ne sert de le dissimuler, la race est aussi bien perdue qu’un malade indifférent sur son état et qui refuse les remèdes.

La sélection naturelle et tou tes les douleurs qu’elle engendre, les concurrences vitale, commerciale et industrielle ont fait les progrès de l’espèce humaine, d’abord sa victoire sur les espèces animales, ensuite la victoire de nos races civilisées sur les races inférieures. Aujourd’hui une puissance* nouvelle intervient qui oppose une digue à l’extension illimitée de ce principe. On a osé dire que le droit du vainqueur n’avait de limite que sa pitié pour le vaincu; ce blasphème contre l’humanité est heureusement un blasphème non moins énorme contre la saine raison. Quelle que soit la nature de la lutte, l’intérêt bien entendu du vainqueur lui commande de qe rien faire qui puisse diminuer la valeur du vaincu.

Qu’il s’agisse de liberté, de courage, de moralité, de force physique ou de richesse, de culture intellectuelle ou de culture esthétique, la seule condition qui rende durables tous les biens et toutes les vertus, c’est leur égale répartition. La

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stabilité d’une civilisation est en raison du nombre de ceux qui y participent.

C’est une proposition générale qui reste vraie, quel que soit l’élément de la civilisation que l’on envisage.

Montesquieu remarquait que les mariages sont d’autant moins troublés par l’adultère qu’il y a plus de mariés, « parce qu’il y a plus de vols quand il y a plus de voleurs. »

La propriété, on le dit tous les jours, est d’autant plus solide qu’il y a plus de propriétaires.

Notre politesse est d’autant plus grande que nous avons l’avantage de vivre avec une société plus polie.

Notre goût pour les arts et pour le travail intellectuel est d’autant plus vif que nous habitons une ville plus savante et plus artiste, etc.

Une famille saine et belle, grande, vigoureuse, isolée au milieu d’une population malingre et rachitique, s’allie avec elle et ses bonnes qualités se perdent. Un homme libre vivant au milieu d’esclaves prend les vices de la servitude; c’està-dire qu’il a moins de dignité et plus de licence. Il sera tour à tour insolent ou lâche, et en tout cas abject et sensuel. L’homme entouré d’ignorants et de paresseux reculera devant le travail nécessaire à la culture de son esprit; celui qui vit au milieu d’êtres grossiers perdra sa délicatesse, sa sensibilité poétique. Nous n’avons, quoi que nous fassions, une qualité à un haut degré que si ceux qui nous entourent la possèdent eux-mêmes. Pour être plus moraux, il faut être entourés d’hommes moraux. Pour rester toujours dignes et maîtres de nous, il faut que nous ayons en face des hommes capables de se tenir debout et de nous résister quand nous avons tort.

11 s’ensuit que travailler au relèvement des faibles, à l’amélioration des moins bons, c’est indirectement, mais très, réellement travailler pour nous-mêmes et pour notre posté-

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iile. Désormais il ne faut plus parler de l’élimination des faibles par les forts. 11 faut que chaque citoyen se tienne continuellement en disposition de vouloir, avec une largeur systématique, les mesures législatives qui l’obligeront aux devoirs de la solidarité.

Grâce à la suractivité des facteurs d’inégalité laissés sans contrepoids, la civilisation française,' avons-nous dit, est aujourd’hui, sous toutes ses faces, pareille à une armée en marche qui s’allonge de plus en plus. La doctrine de la solidarité aura pour effet de disposer toutes les volontés à prescrire impérieusement l’avancement des traînards. S’il pouvait y avoir hésitation, le danger d’une rupture d’équilibre entre des groupes d’hommes si différents devrait suffire à la faire cesser.

Le second devoir qui s’impose à la nation, c’est de protéger contre toute cause de dépérissement et de corruption la santé et la vigueur morale des classes laborieuses. La raison en est simple, elles sont la source principale de la population. La sève du sauvageon montant par capillarité dans les branches de la greffe, nourrit les fruits dont celle-ci ne fait que déterminer la forme et la saveur. De même, c’est le sang des paysans, si lourds et arriérés, qui, infusé dans les veines des couches sociales plus cultivées, leur communiquera la vigueur nécessaire pour faire avancer la civilisation. C’est du peuple seul que viennent toute délicatesse et toute force. La culture mondaine affine l’homme ; ce qui est vraiment exquis est spontané comme ce qui est vraiment puissant. Michelet l’a très bien vu, l’esprit s’aiguise, se polit et se pare dans les hautes classes, mais c’est dans le peuple que naît le génie. <c Si vous étudiez sérieusement dans sa vie et dans ses œuvres ce mystère de la nature qu’on appelle l’homme de génie, vous trouverez généralement que c’est celui qui, tout en acquérant les dons du critique, a gardé les

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dons du simple. Ces deux hommes opposés ailleurs sont conciliés en lui. »

Le dévouement à la patrie qui mesure la valeur du citoyen et qui place les classes populaires au-dessus de toutes les autres, n’est autre chose que l’acceptation enthousiaste de deux solidarités, la solidarité des hommes entre eux et la solidarité des hommes avec le sol natal. Car la première nesuffit pas. La volonté de vivre ensemble, d’avoir mêmes lois et même honneur est évidemment nécessaire pour former la patrie. Nul n’est Français s’il ne veut l’être; est et demeure Français en dépit des traités quiconque veut l’être. Les contrats signés sous l’empire de la violence ne tiennent pas contre la raison, ils sont toujours nuis par rapport à toute volonté qui se refuse à les ratifier.

Cependant est-ce là toute la patrie? Non, la patrie n’est pas une simple volonté, une simple abstraction. Le sol natal qui devient notre chair, notre sang, nos nerfs et nos pensées, qui détermine par avance quelles qualités seront les nôtres, et quelles épithètes nous caractériseront, notre terre avec ses rochers et ses fleuves, ses végétaux, ses animaux, son ciel et son climat, voilà la grande nourrice, éternellement féconde et austère dont les sourires consolent tant de douleurs et que l’exilé n’emporte point à la semelle de ses souliers. La terre et l’homme forment un tout, réagissant continuellement l’un sur l’autre et se façonnant mutuellement, corps et esprit, d’une même personnalité. Sa beauté embellit celui qui l’habite, et quand l’homme commet l’imprudence de l’enlaidir, sa laideur et sa vulgarité se reflètent en lui. Rien de plus positif et de plus matériel que cette unité du sol et des races qui l’habitent. Cette seconde solidarité est, comme la première, un fait d’observation. L’homme fait partie de la faune d’un pays et la faune varie avec le sol qui la nourrit. Le bœuf du Cotentin diffère du bœuf andalous, comme le bas

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normand diffère du paysan de Grenade, et comme les herbages de Carentan ou de Pont-l’Evêque diffèrent de la Yega.

On peut dire en un certain sens que celui qui achète son blé à l’étranger en devient moins Français, car son lien avec le sol est en partie rompu. Sous ce rapport, l’ouvrier de l’industrie, sevré de la nature française, déraciné de la terre et enfermé dans l’air vicié de ses usines et de ses cités ouvrières, est moins heureux que le paysan. Il a moins de patrie et tend à se rapprocher de la condition de l’esclave antique. Il est moral, il est utile au point de vue social que, si l’année est mauvaise, ce ne soit pas seulement l’agriculteur qui en pâtisse, mais la nation toute entière ; que si, au contraire, la récolte est bonne, toute la nation s’en réjouisse.

Vers la fin de la république romaine, l’importation et la distribution gratuite des blés de la Sicile, de la Sardaigne et de l’Afrique tuèrent l’agriculture en Italie. En s’ajoutant à la concurrence du travail servile, elles dépeuplèrent les campagnes et les changèrent en vastes pâturages.

En France, l’importation à bas prix des blés étrangers et la concurrence de l’agriculture extensive qui règne aujourd’hui dans les deux Amériques agissent dans le même sens. Elle diminue l’étendue des champs cultivés, augmente celle des herbages et rend nécessaire l’émigration vers les villes. Le prix de la récolte diminuant continuellement, il arrive fatalement un moment où il n’est que l’équivalent des frais de culture. Alors le propriétaire couche en herbe son labour; aù lieu d’être producteur de céréales, il devient producteur de beurre ou de fromage, ce qui diminue la main-d’œuvre ; ou bien il devient producteur de viande, ce qui la supprime presque entièrement. L’ouvrier qui vivait de la charrue ou de la moisson peut désormais aller se faire cantonnier sur la route ou balayeur à la ville voisine. La campagne pleine de bestiaux n’a plus besoin de lui. Il n’y a plus de travail, plus de

RESTAURATION DE LA SOLIDARITÉ, pain , plus d’air pour lui aux champs ; expulsé par unepuissance invisible, mais inexorable, il peut aller grossir la population industrielle. Ses fils compteront sur 100 conscrits 52,8 réformés comme à Bolbec, ou 55,2 comme à Lillebonne. La détérioration de la terre accompagne la détérioration de la race dès que leur solidarité est méconnue.

Il ne faut pas douter que l’attraction des villes ne fût suffisante pour faire décroître la population rurale. Mais l’importation des blés étrangers, qui seule lui permet de vivre à la ville, serait de son côté suffisante pour en forcer une grande partie à quitter la campagne. L’Amérique joue donc à notre égard, bien que dans une mesure restreinte, le rôle des provinces frumentaires à l’égard de l’Italie antique. A Rome, comme chez nous, on envisageait avant tout l’intérêt du consommateur et il se trouva qu’on réussit uniquement à énerver la race, user les ressorts de l’État et faire des déserts qui ne se sont point repeuplés. Quand Yalma pcirens cesse d’être la mère des moissons, elle ne peut plus être la mère des guerriers.

Dans un pays où, par hypothèse, l’importation des denrées agricoles serait interdite absolument, le chiffre de la population urbaine serait déterminé par l’excédent de ce que la population rurale produit sur ce qu’elle consomme. Quand cet excédent diminuerait, les villes affamées diminueraient également, et réciproquement, plus les denrées seraient abondantes, plus la population urbaino s’accroîtrait. Si la population rurale ne produisait une année que le strict nécessaire pour sa propre subsistance, la population urbaine (abstraction faite du rôle des capitaux accumulés antérieurement) refluerait vers les campagnes ou mourrait de faim, de sorte qu’elle serai tanéantie. Si, inversement, lessubsistances étaient gratuites et en quantité illimitée, il ne resterait personne dans les campagnes, puisqu’on n’y pourrait rien gagner,

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et tous les habitants se tourneraient vers l’industrie.

Chaque fois que, dans un pays, mille personnes de population urbaine demandent à l’étranger leur provision de blé, de viande, de beurre ou de matières premières pour l’industrie, elles expulsent des campagnes, en les y rendant inutiles, et par conséquent non rémunérés, tous les ouvriers précédemment occupés à produire ces diverses denrées.

La population urbaine gagne au libre-échange de payer un peu moins cher un certain nombre d’articles de première nécessité. L’ouvrier rural qui a abandonné l’agriculture pour une autre industrie n’en est peut-être pas plus pauvre. De la sorte aucun individu ne songera à se plaindre.

Mais les questions d’argent et de consommation ne sont pas tout. Contrairement aux individus, l’État aura éprouvé un préjudice énorme, la diminution de la population agricole, la plus forte et la plus saine, au profit de la population urbaine, et le fond, national par excellence, un capital sacré, le sol de la patrie sera moins cultivé et moins productif qu’il ne l’eût été.

Une saine conception de la démocratie doit faire considérer la terre et le citoyen comme destinés à croître simultanément en valeur par le progrès corrélatif de l’agriculture intensive et de la viriculture intensive. La terre et l’homme, solidaires l’un l’autre, se perfectionnent l’un par l’autre. La terre améliore l’homme comme l’homme améliore la terre.

' La petite propriété cultivée par son propriétaire a cet immense avantage de faire donner à la terre et à l’homme tout ce qu’ils peuvent. Dans l’humus de l’une et dans les muscles de l’autre, la vigueur productrice va s’emmagasinant et acquiert une intensité inouïe.

- L’homme a une plasticité qui dépasse de beaucoup ce que l’on croit généralement. On peut faire de lui à peu près tout ce que l’on veut. Le tout est de le mettre au milieu des in-

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fluences propres à stimuler sa volonté. Or rien ne stimule le sentiment de la valeur personnelle comme la propriété territoriale. Gomme on l’aime autant quand elle est petite que quand elle est grande, c’est un énorme avantage pour une nation de compter un grand nombre de propriétaires, dût chacun d eux ne posséder que fort peu. Les autres genres de richesses ne donnent que le bien-être; celle-ci procure en outre une satisfaction d’amour-propre et une influence moralisante.

Le paysan ne s’y trompe pas. « Dans cette terre sale infime, obscure, il voit distinctement reluire l’or de la liberté! La libel le, pour qui connaît les vices obligés de l'esclavage c est la vertu possible. Une famille qui, de mercenaire devieni proprietaire, se respecte, s’élève dans son estime et la voilà c langee ; elle recolle de sa terre une moisson de vertus. La sobuete du pere, l’economie de la mère, le travail courageux du fils, la chasteté de la fille, tous ces fruits de la liberté, sont-ce là, je vous prie, des biens matériels, sont-ce des trésors qu on peut payer trop cher1? »

De tels avantages compensent amplement les quelques inconvénients dont on a pris prétexte pour déplorer le fractionnement de la propriété en France. Toute question pécu-

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