CHAPITRE XXII
REMÈDE DANS LA SPHÈRE POLITIQUE
Le suffrage universel est l’antidote de la centralisation. — 11 nie monarchie, capitale, inégalité de culture. — Contradiction apparente, — Explication.
— La démocratie n’a réalisé que ses effets négatifs. — Cause de l’accroissement du fonctionnarisme. — Raison historique. — Date récente où a pu commencer la décentralisation. — Mécanisme du pouvoir démocratique. — Marche idéale de l’idée vers sa réalisation. — Pourquoi elle n’a pas lieu en fait. — Inégalité de culture politique entraîne émanation. — Erreur de Herbert Spencer. — Comment le principe démocratique nie l’attraction centripète. — Tendance du mal vers sa guérison spontanée. — Moyen de l’activer.
— Répandre Paris sur la France. — Réveiller l’initiative individuelle. — Réduire le nombre des fonctionnaires, les traitements et les frais de représentation. — Recours à l’élection. — Moyen d’user utilement la hiérarchie actuelle.
Le progrès de l’émanation qui engendre la centralisation et de la centralisation qui reproduit. l’émanation sera-t-il donc éternel? S’il en était ainsi, l’ascension centripète des molécules sociales et la dépopulation allant toujours croissant, nous marcherions à la décadence par une pente fatale. Heureusement il n’en est rien.
La démocratie porte son remède en elle-même. Le principe du suffrage universel et de la souveraineté nationale est bien réellement l’antidote d’une centralisation excessive et du désir immodéré de s’élever dans la sphère politique et administrative qui en résulte; seulement il n’a point encore eu le temps de produire ses effets. Nous nous trouvons sous ce rapport, comme sous plusieurs autres, dans une phase Iran-
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sitoire et illogique où deux principes, l’un en voie de croissance, l’au tre en voie d’extinction s’unissent pour amener une même conséquence : nous lancer impétueusement vers les sommets en tous genres ou vers ce que nous regardons comme tel.
Bien que la transition doive être longue et que l’ unité de temps qui doit servir à mesurer ces lents mouvements de la société soit peut-être le siècle et non l’année, le phénomène cessera de lui-même, quand régnera sans mélange la démocratie véritable.
La centralisation a virtuellement commencé à rétrograder le jour où les assemblées politiques ont été librement élues par le suffrage universel. Alors le siège de la souveraineté a été déplacé; au lieu de résider dans le souverain, les ministres ou les fonctionnaires, détenteurs momentanés du pouvoir, il a été placé dans les dix millions d’hommes en possession de nommer les députés. Au lieu de résider dans une cour ou une capitale, c’est-à-dire sur un point privilégié du territoire, il a été placé dans la volonté des citoyens.
Comme l’émanation politique était logique avec la royauté du droit divin, le dogme de la souveraineté nationale est logique avec la décentralisation. De l’instant où l’ancien serf de la glèbe a revêtu la dignité de citoyen et témoigné sa résolution de conserver les droits qu’elle lui confère, toute notre organisation politique a été renversée sens dessus dessous; l’émanation, la centralisaion, la monarchie et l’aristocratie, la prépondérance d’une capitale ont été niées d’une manière radicale et absolue. Ce n’est plus d’en haut que sont censées venir toute lumière et toute puissance, c’est d’en bas; ce n’est plus d’un homme inspiré des dieux, sacré par les prêtres, fils du ciel ou cousin du soleil, c’est de tous les hommes, même les plus obscurs; ce n’est plus d’une grande cité, sanctuaire des arts, des lettres et des sciences,
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c est de partout, même des derniers hameaux cachés dans les bois et les marais.
Telle est la théorie dans sa crudité. Il est impossible. qu’il coexiste dans un meme État des citoyens vraiment souverains et un roi vraiment roi. Partout ou il semble y avoir partage, comme dans le cas de royauté constitutionnelle, il n’y a qu’une fiction masquant l’état réel des choses. 11 faut qu’une rivière coule dans un sens ou dans l’autre ; il faut de même que la souveraineté effective vienne d’en haut ou d’en bas, et il faut pareillement que la culture intellectuelle, esthétique et politique, ou bien découle delà capitale aux extrémités, ou bien, ce qui est encore sans exemple, réside également intense aux extrémités et au centre.
La démocratie, qui veut que les citoyens soient souverains, exige encore que chacun d’eux ait une part égale de souveraineté en fait aussi bien qu’en droit. Dans sa notion est comprise celle de l’égalité de niveau entre tous les hommes, sans privilège pour aucun individu ni pour aucune agglomération. Si quelque privilège, au lieu de résulter de la loi, résultait de quelque concours de circonstances, ce serait alors au législateur démocrate à intervenir pour rétablir l’équilibre autant que la chose est possible sans entraver le développement régulier de la nation. Il est extrêmement utile d’insister sur cette vérité, précisément parce qu’elle commence à peine à se manifester dans le domaine des faits; elle n’existe encore que virtuellement, comme un idéal vers lequel se dirige la démocratie et qu’elle mettra sans doute de longues années à atteindre.
Il ne faut pas se lasser de redire que toutes les manifestations de notre vie sociale se déduisent, les unes de nos tendances démocratiques, les autres de notre long passé monar. chique. A cette dernière cause sont attribuables dans la sphère politique l’inégalité de niveau, la centralisation,
REMÈDE DANS LA SPHÈRE POLITIQUE, l’émanation qui subsistent encore ainsi que l’active attraction vers le sommet central qui en est la conséquence. Le principe démocratique, au contraire, aboutità diminuerla capillarité sociale en diminuant de plus en plus l’inégalité de niveau qui l’engendre.
Ceci posé, il peut paraître étrange que le principe démocratique n’ait pas gagné plus de terrain depuis un siècle que la souveraineté nationale a été proclamée. Si ce que nous avons dit plus haut est vrai, il eût pu sembler logique d’annoncer dès la Révolution que Paris, par exemple, perdrait, la monarchie une fois disparue, les avantages qui ont pris leur origine dans son rôle de capitale monarchique; les citoyens devenant souverains, il eût semblé naturel de prédire la diminution progressive du nombre et de l’importance des fonctionnaires, la ruine de la centralisation sous toutes ses formes.
Or, c’est tout le contraire qui s’est produit. Paris est aujourd’hui cinq fois plus grand qu’à la Révolution, et depuis le commencement du siècle son influence politique a de plus en plus relégué dans l’ombre les villes de province et les campagnes. En temps de paix, il fait l’opinion; en temps de trouble, les révolutions. Que le gouvernement vienne à s’effondrer comme en 1870, et les députés de la Seine se trouvent par le fait, sans que personne en soit surpris, dictateurs, dépositaires momentanés de la souveraineté nationale. La centralisation est contradictoire à l’esprit démocratique, et en réalité nous sommes plus administrés, gouvernés et réglementés que jamais; nous avons cinq ou six fois plus de fonctionnaires que l’ancien régime et un budget cinquante fois plus considérable. A la centralisation du pouvoir politique s’ajoute enfin, comme un corollaire indispensable, la centralisation du pouvoir social ; tout ce qui est riche converge à Paris. Ainsi, résultat bizarre, la proclamation du principe
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démocratique n’a eu d’autre effet que de livrer carrière à l’action des tendances monarchiques ou aristocratiques.
Ce phénomène mérite explication. Le génie de la Révolution n’a d’abord produit que des négations. 11 s’est affirmé en supprimant les privilèges du clergé et de la noblesse, en supprimant le pouvoir royal, en supprimant les maîtrises et les jurandes, en supprimant les obstacles qui entravaient le libre accès de tous les citoyens aux emplois publics, enfin en supprimant les titres de noblesse et, pour un temps du moins, en supprimant le culte catholique. C’est ce caractère exclusivement négatif qui semblait à de Maistre la preuve d’une origine infernale. Yingt-cinq années ne furent point trop pour protéger les négations démocratiques contre un retour agressif de l’organisation antérieure. Depuis lors, que voyons-nous? Trente-trois années de royauté constitutionnelle, de régime censitaire, c’est-à-dire de retour timide vers le principe aristocratique; puis, après la secousse de 1848, presque aussitôt la réaction despotique, l’Empire, et jusqu’en 1877 une série de gouvernements presque toujours réactionnaires. C’est ce qui explique que la démocratie, vieille de près d’un siècle, n’ait guère encore produit que ses conséquences négatives. C’est d’hier seulement que, maîtresse de ses destinées, elle est mise en demeure de réaliser ses conséquences positives, et elle n’entre dans cette voie nouvelle qu’avec une timidité, des hésitations tenant au défaut général de préparation intellectuelle.
Il faut beaucoup de temps pour qu’un principe nouveau ait la force de prévaloir contre des habitudes séculaires. Jusqu’à ces dix dernières années on a été accusé de folie criminelle chaque fois qu’on a réclamé pour les citoyens le pouvoir de lire et d’écrire ce qui leur plaît, de s’assembler, de parler, d’agir et de se mouvoir sans lisières. Longtemps encore on sera accusé de tout désorganiser chaque fois qu’on sera d’avis de reprendre une à une aux fonctionnaires
REMÈDE DANS LA SPHÈRE POLITIQUE, du gouvernement les fonctions que les citoyens peuvent exercer eux-mcmes. Heureusement le mouvement en ce sens est inévitable. Le spectacle auquel nous allons assister va être celui de la démocratie parvenue enfin à sa majorité, grandissant chaque jour en lumières et en assurance et se débarrassant graduellement de la tutelle administrative. Ce mouvement, disons-nous, est inévitable, car ce n’est autre chose que la croissance de l’esprit public; mais il sera probablement assez lent, surtout au début.
Les dispositions législatives ne pourraient même le hâter qu’avec quelque mesure : car en rendant aux citoyens le droit de s’administrer eux-mêmes, la loi ne peut leur en donner ni la capacité ni la hardiesse. Le manque d’initiative individuelle légitime et nécessite l’initiative du pouvoir central, et réciproquement, c’est l’habitude de voir tout faire par les diverses administrations qui enlève aux populations le goût de se gouverner elles-mêmes.
C’est seulement depuis dix ou quinze ans que le mouvement de décentralisation a pu se produire. Les communes onL été mises en possession du droit de nommer leurs maires et les attributions des conseils généraux ont été étendues. Mais, alors même, le pouvoir central s’est plutôt dépouillé lui-même qu’il n’a cédé à l’assaut de la majorité des intéressés, et la sujétion à l’égard des préfets a souvent été remplacée par un asservissement d’un nouveau genre. Si l’on excepte quelques grandes villes et les communes déjà nombreuses où les luttes des partis ont éveillé l'esprit public plus tôt qu’ailleurs, un maire quand il est en même temps conseiller général absorbe tout le pouvoir de son conseil municipal, et dans beaucoup de départements le conseiller qui est en même temps député ou ministre devient à lui seul tout le conseil général. Le pouvoir inférieur conserve donc, même aujourd’hui, une tendance manifeste à se résorber dans le
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pouvoir supérieur. Tant il est vrai que toutes nos libertés depuis le suffrage universel jusqu’à la moindre liberté locale ont plu d’en haut sur le peuple avant que la dixième partie des électeurs les eussent réclamées.
Gomme les oiseaux nourris en cage sont tout d’abord incapables, une fois échappés, de pourvoira leur nourriture et à leur sûreté, nous avons pris sous la tutelle administrative une incapacité à gérer nos propres affaires dont nous ne nous relevons que peu à peu.
Montesquieu soutient que la république demande plus de vertus qu’aucune autre forme de gouvernement, et il a raison, mais ce qui est encore plus vrai, ou du moins plus évident, c’est qu’elle demande un esprit public plus éveillé, la connaissance et le souci des intérêts communs.
Les peuples linissent toujours par se servir à leur profit des droits dont ils disposent, et alors ils s’en montrent jaloux et savent les retenir. Mais cela n’a pas lieu tout d’abord. Aussi chaque période ne comporte-t-elle qu’une certaine extension du self government, et ce qui règle la dose c’est le progrès de l’éducation politique. Tant qu’il y aura émanation, il y aura centralisation proportionnelle ; et il sera nécessaire qu’il y ait émanation tant que le niveau sera aussi prodigieusement inégal entre les citoyens, tant qu’une fraction énorme du collège électoral n’aura pas d’opinion sur la plupart des questions. A mesure que croîtront ses lumières et la conscience de ses forces, l’électeur provincial ou rural réagira contre le pouvoir. Lui aussi voudra de sa volonté propre, aussi avancé en fait d’opinions et aussi confiant en lui-même que ses éducateurs.
C’est la réalisation de cet équilibre qui seule peut assurer l’application intégrale de la véritable théorie de la souveraineté nationale, dont la proclamation du suffrage universel n’est que le préliminaire.
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Pour que tous les citoyens soient vraiment actifs et souverains, c’est-à-dire pour qu’ils soient des hommes parvenus à leur maximum de dignité sociale, il laut qu’ils ne se bornent pas à épouser à l’aveugle les passions d’autrui en adoptant sans les contrôler des idées qu’ils ne comprennent point. Que ces idées leur soient imposées par un prince héréditaire, par un tribun de génie au parla partie la plus avancée de la nation, qu’ils obéissent à la force ou à l’entrainement, qu’ils vivent en république ou en monarchie, au fond il n’y a toujours, malgré ces différences considérables, que dictature et despotisme s’exerçant d’en haut sur des sujets, des volontés passives, des intelligences qui ne raisonnent point.
Il semble que, dans une république composée uniquement de citoyens dignes de ce nom, c’est-à-dire au contraire d’intelligences et de volontés parfaitement autonomes, la marche d’une idée vers sa réalisation devrait être celle-ci :
\° L’idée d’une réforme, d’un progrès vers la justice ou la vérité ne peut naître simultanément dans tous les hommes d’une nation, si homogène soit-elle. Bien que le premier rosier qui fleurit au printemps ne puisse se vanter d’avoir appris aux autres à fleurir, il y a toujours un rosier qui fleurit le premier. L’idée sera donc soit la production personnelle d’un homme de génie, soit la production anonyme d’un groupe, d’une fraction plus précoce de la nation.
2° L’idée aussitôt née sera formulée et développée par le livre, vulgarisée par la presse périodique et par la tribune jusqu’à ce qu’elle soit arrivée à la connaissance de la foule des citoyens. Comme nous la supposons vraie, elle triomphera dans toute discussion et deviendra conviction nationale.
3° C’est à ce moment, et à ce moment seulement, qu’elle doit subir sa transformation d’idée en volition, passer de la sphère de l’intelligence dans celle de la force. C’est dans la
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conscience de chacun des citoyens qu’elle doit commencer à être voulue. Elle devient ainsi volonté nationale.
4° La volonté nationale une fois formée, il ne s’agit plus que du travail en quelque sorte matériel d’élire des députés qui la formuleront en forme de loi et un pouvoir exécutif qui assurera sa réalisation dans le monde des faits.
Tel est le fonctionnement idéal d’un gouvernement démocratique dans un État parvenu à un tel degré de progrès que l’émanation d’en haut y serait supprimée par l’égalité du niveau intellectuel. Changez-y quelque chose, et vous n’aurez plus qu’une démocratie imparfaite, dans laquelle un nombre plus ou moins grand de sujets ne seront que sujets, au lieu d’être en même temps souverains et de participer à la direction politique du pays.
Le défaut général de l’homme convaincu d’avoir trouvé une théorie plus vraie, une idée susceptible défaire régner plus de justice et de bonheur parmi ses semblables, c’est d’en vouloir la réalisation immédiate avant que ses concitoyens aient acquis la même conviction que lui. Si quelque hasard fait tomber pour un instant le pouvoir entre les mains d’un tel homme, il se croira en droit d’en user sans rien écouter que sa conscience individuelle, et il légiférera en conséquence.
Il n’y a cependant là qu’un pur despotisme. Cette loi, qui n’aura pénétré ni dans l’esprit ni dans la volonté delà nation, n’aura qu’une existence précaire, elle sera sujette aux réactions; et lors même qu’elle serait maintenue, elle humilierait les hommes; car ce qui les élève, ce n’est pas de subir la vérité, mais de la voir et de la comprendre ; ce n’est pasdefaire malgré eux ce qui est juste, mais de levouloirspontanément. Aussi le despotisme, même très éclairé, très bienveillant, réalise-t-il beaucoup moins de progrès en réalité qu’en apparence. Il peut assurer l’ordre et les progrès matériels; il ne peut presque rien pour le développement des hommes, parce
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que l’homme nulle part ne progresse que par ses propres efforts. Comme intelligence et comme vertu, les Antonins valaient certainement mieux que leurs contemporains; cependant ils ne firent que masquer le mouvement général vers la décadence sans parvenir à l’enrayer.
Le despotisme d’une aristocratie sacerdotale ou guerrière, d’une assemblée, d’une élite sociale quelconque, est toujours dans une certaine mesure sujet au même reproche que le despotisme d’un homme. Toujours il méconnaît ce principe, que c’est par l’intelligence des citoyens qu’une vérité doitêtre reconnue comme telle, que c’est par leur volonté que la justice doit être voulue.
Cependant il est douteux qu’un seul instant dans l’histoire la vraie théorie de la réalisation des idées par la volon té libre des citoyens ait reçu son application. Seules peut-être les petites cités grecques en approchèrent en de courts instants, grâce aux discussions de l’agora, à l’oisiveté habituelle des citoyens assurée parle travail servile, à l’unité de culture politique, intellectuelle et esthétique. Partout ailleurs des différences considérables de niveau ont amené l’hégémonie en fait ou en droit d’une classe dirigeante, et partout a dû régner l’émanation.
Cette théorie d’après laquelle l’émanation est due à la supériorité du centre sur les extrémités et des gouvernants sur les gouvernés, se heurte à cette maxime souvent répétée et professée par de très bons esprits, d’après laquelle les peuples auraient toujours le gouvernement qu’ils méritent. Examinons donc ce qui en est.
D’après Herbert Spencer, « croire qu’une législation et une administration véritablement bonnes peuvent aller de pair avec une humanité qui ne l’est pas, c’est une erreur chronique... Etudiez les discours électoraux, vous verrez qu’on gagne des voix en flattant des préjugés absurdes et en cares-
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sant des espérances irréalisables; mais qu’on en perd en avouant franchement les vérités sévères et en dissipant les illusions chimériques. Cette lecture vous ôtera l’idée qu’un peuple qui n’est pas vraiment raisonnable puisse se donner un gouvernement qui le soit. Observez comment les choses se passent, vous verrez que l’alambic électoral, quand on y verse l’immense ferment des passions et des idées politiques ne distille pas seulement delà sagesse, mais aussi de la folie; quelquefois c’est la folie qui domine... On ne peut attendre même du gouvernement représentatif une capacité et une rectitude supérieures i\ celles de la société dont il est sorti1. »
La pensée du philosophe anglais manque ici de netteté. Ce n’est pas le gouvernement représentatif lui-même qui est le miroir de la nation; mais c’est lui surtout ou même c’est lui seul qui tend à établir cette ressemblance entre les gouvernants et les gouvernés. Elle est d’autant plus grande chez un peuple que ses institutions serapprochentdavantagedela formedémocratique. Mais même en France ou en Angleterre, cette ressemblance est très éloignée d’être parfaite. Si l’on disait : tant valent les mandataires et tant valent les mandants, on n’exprimerait nullement l’état de choses qui règne en ces deux pays. En réalité, un collège électoral choisit toujours son député de beaucoup supérieurà la moyenne en culture intellectuelle, en connaissances politiques et même en éducation et en fortune. Qu’il ne le prenne pas nécessairement parmi les cinq ou six hommes les plus éminents de la circonscription, cela peut se faire etmêmecauser à ceux-ci quelque ressentiment; mais on ne peut méconnaître que, du niveau moyen du suffrage universel au niveau moyen d’une Chambre quelconque, la distance nesoit énorme. Ainsi, même avec lesuffrage universel, le pouvoir central à notre époque est, sous tous les rapports, fort