CHAPITRE XXIII
Contradiction entre la démocratie et l’inégalité croissante. — Nécessité de la faire cesser en diminuant l’inégalité. — Impuissance de l’individualisme. — L’inégalité est un effet naturel de la concurrence, l’égalité un effet artificiel de la loi. — Nécessité des deux facteurs. — Œuvre qu’ils accomplissent. — Relativité de toute conclusion les concernant. — Tendance française au socialisme refoulée par la tendance anglaise à l’individualisme. — Caractère contingent de la répartition actuelle des richesses. — Le principe de libre concurrence se légitime par son utilité. — La preuve qu’il est excessif, c’est qu'il devient nuisible. — 11 aboutit à l’élimination des meilleurs. — Les passions égalitaires, elles aussi, sont naturelles et sont le point d’appui du législateur. — Leur disparition serait le vrai péril social. — Exemple de l’empire romain. — Le droit et le. capital, faits spéciaux à l’homme, font qu’il peut se soustraire à la concurrence vitale. — La question de répartition doit prendre le pas sur celle de production. — Effet sur la natalité.
Dans la sphère du pouvoir social, le désir de s’élever est violemment surexcité par la contradiction existant entre les aspirations égalitaires que fomente la démocratie et l’inégalité en fait qui est allée toujours croissant depuis un siècle.
La cause du mal étant connue avec netteté, le remède se trouve par cela seul abstraitement déterminé: il suffit de faire cesser la contradiction.
Mais par quel moyen? Sera-ce en refoulant les aspirations démocratiques? Non, d’abord parce qu’elles sont justes : elles sont la voie du développement légitime de l’individu en valeur et en vertu. Ensuite parce qu’elles ne se laisseraient
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pas comprimer. On ne doit donc pas le tenter, et, si on l’essayait, on ne pourrait réussir.
Il faut donc se rabattre sur l’autre terme, diminuer l’excès d’inégalité en fait en en demandant les moyens à l’un ou à l’autre des deux grands systèmes qui divisent actuellement la philosophie sociale, à l’individualisme ou au socialisme.
Mais l’individualisme et la concurrence sans frein cadrent avec l’aristocratie, puisqu’ils ne font qu’ajouter l’inégalité en fait à l’ inégalité qu’elle consacre en droit. Au contraire ils jurent avec la démocratie, puisque celle-ci établit en principe l’égalité et la fraternité des hommes.
Les lois économiques, comme en général celles de la zoologie et de l’histoire, sont éminemment aristocratiques. Il • semble qu’elles puissent se ramener à cette formule : donner toujours plus à qui possède davantage, et toujours moins aux plus déshérités.
Qu’il s’agisse d'une espèce animale plus mal organisée qu’une autre pour la concurrence vitale ou d’une catégorie de citoyens moins bien doués pour la concurrence commerciale, c’est une loi fatale résultant de la nature des choses que l’inférieur aille toujours s’enfonçant vers son néant jusqu’à ce qu’il y plonge et laisse la place à ses rivaux. Pour ceux-ci, à l’inverse, leur supériorité première, quelque faible qu’elle ait été d’abord, est une cause de supériorité croissante, et « l’effet, comme dirait Montesquieu, s’augmente par son effet même ». Il en est comme des intérêts composés, et c’est avec une rapidité comparable que le bonheur, la puissance et l’énergie, la valeur sous toutes ses formes, vont grandissant d’un côté, le malheur, la débilité et l’inertie, de l’autre.
A la guerre, la victoire est au parti le plus fort, et elle le fortifie encore ; la défaite est le lot du plus faible, et elle l’affaiblit encore plus.
Les économistes se sont abusés quand ils ont compté sur
la concurrence pour établir quelque égalité. Le médiocre salaire de certaines professions et l’énorme rétribution de certaines autres viennent, prétendait Adam Smith, « de la politique de l’Europe qui n’abandonne en aucun pays les relations sociales à la liberté et aussi de certaines conditions des professions elles-mêmes et de considérations tirées soit des faits, soit de l’opinion des hommes ». C’est là une grave erreur. Si la concurrence imparfaitement libre produit déjà l’inégalité, complètement libre elle la produirait encore davantage. Quand la chose ne serait pas assez évidente a priori , l’exemple de la France et de toute l’Europe depuis un siècle le prouverait suffisamment.
La lutte est le grand facteur d’inégalité parmi les hommes. Il travaille à la manière d’un agent naturel, comme l’eau coule suivant sa pente tant que l’intervention de l’homme ne vient point contrarier son cours. C’est grâce à cette action incessante et insensible qu’il arrive à accumuler avec le temps ses énormes résultats.
Au contraire, l’égalité n’est rien à son début qu’un désir humain, puis une conception idéale réalisée par la volonté du législateur. Étant toujours artificielle, elle se sent de son origine : il faut l’entretenir et la fortifier comme une digue toujours minée par un courant supérieur au niveau de la plaine.
La philosophie, qui ne raisonne que sur l’abstrait, considère toujours les hommes comme des unités semblables entre elles et la personnalité humaine comme également respectable en chacun d’eux. Le législateur s’inspire de la philosophie et raisonne comme elle. C’est ainsi que l’assassinat d’un enfant à peine né, d’un homme plein de génie et d’un idiot sera puni de la même peine, bien que ce crime n’ait point causé le même préjudice à la société. Le meurtre d’un infirme privé de sa sensibilité sera encore puni de la même
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peine, bien qu’il n’ait point causé à la victime une douleur égale.
La philosophie et la loi travaillent toujours ainsi à établir une égalité factice où la nature a mis une inégalité réelle. Quand les individualistes combattent les mesures législatives destinées à redresser les inégalités excessives, leur grand argument est d’ordinaire que l’égalité n’est point naturelle. Rien n’est plus vrai ; mais, cela établi, qu’ont-ils gagné ? La science non plus ne se trouve pas dans la nature, et ce n’est pas une raison de lui préférer l’ignorance. L’isthme de Suez et le mont Cenis sont au contraire très naturels, et il n’en faut pas moins admirer le génie de l’homme qui parvient à les percer.
Tels sont les deux tendances, les deux principes, les deux systèmes qui se disputent la direction de la société. Selon qu’on se range d’un côté ou de l’autre, on les juge d’une façon toute contraire. La concurrence industrielle et commerciale est mise en état de siège par les socialistes. Ils ne se lassent point d’étaler les maux quelle produit et ne parviennent point à en épuiser le détail. Dans le camp opposé, les économistes exposent sans relâche son mécanisme et l’admirent. Ils triomphent de montrer qu’elle a pour elle possession d’état et que leurs adversaires ne savent comment la remplacer.
Entre les partisans du principe social d’organisation et les partisans du principe d’individualisme économique, la lutte dure ainsi depuis près d’un siècle ; elle a commencé le jour où chaque parti a pris conscience de la tendance qui l’anime, elle devient de plus en plus vive à mesure que cette conscience est plus claire pour chacun d’eux; enfin on peut ajouter qu’elle sera éternelle.
Aussi longtemps qu’il aura des sociétés, des États et des patries, la guerre sera inévitable entre les deux systèmes opposés. Il faudra toujours qu’il y ait lutte et concurrence
parmi les hommes, sans quoi il n’y aurait pas d’activité ; il faudra toujours qu’il y ait organisation à un degré quelconque, sans quoi il n’y aurait pas de société. Si l’organisation prévalait exclusivement et que les moindres actions de l’individu fussent prévues et déterminées d’avance par des règlements minutieux, le ressort de l’initiative individuelle périrait à force d’inertie.
Les Indiens du Paraguay, façonnés et assouplis par la discipline des jésuites, se levant, mangeant, travaillant et se couchant au son de la cloche, ne faisant rien que par ordre, en étaient arrivés, dit-on, à un tel degré d’apathie que tout leur était devenu indifférent, y compris la mort, qu’ils voyaient, venir sans crainte et sans regrets. L’abus de la réglementation, l’intervention continuelle d’une autorité à la fois morale et civile qui ne laissait aucun refuge à l’indépendance du jugement ou des actions, l’habitude de l’obéissance passive, routinière et aveugle, leur avaient rendu inutiles la volonté et l’intelligence; et comme, dans le monde moral plus rapidement encore que dans le monde organique, les facultés s’atrophient quand on ne les exerce point, ces qualités avaient été anéanties. Partout le même régime produirait fatalement les mêmes effets, quel que fût d’ailleurs la théorie sociale au nom de laquelle il serait appliqué. Les solitaires de Port- Royal, condamnant tout motif d’action pris en dehors de la religion et de la morale, avaient exclu les concours et les prix de leur méthode d’enseignement comme constituant un appel à l’amour-propre individuel; Pascal remarque tristement que depuis lors leurs élèves ne faisaient plus rien. Il faut de l’émulation pour faire travailler les enfants, il faut de la concurrence pour faire travailler les hommes.
Par contre, si la liberté de la lutte était absolue et sans restriction, s’il ne lui était imposé ni frein ni règle du fait de l’autorité publique, celle-ci par cela seul disparaîtrait. L’in-
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dividu restant seul juge du but qu’il doit poursuivre et des moyens qu’il doit employer pour l’atteindre, sans distinction de ceux qui sont moraux et de ceux qui ne le sont pas, de ceux qui sont légaux et de ceux qui ne le sont pas, la liberté serait absolue sans doute ; mais dès lors le sceptre serait à la violence seule, la société s’étant dissoute dans l’anarchie.
Chacun des deux principes est donc aussi indispensable que l’autre, et il ne peut y avoir société, État, nation que là où tous deux sont présents. Partout ils coexistent dans l’histoire, bien qu’en proportion infiniment variable, et par leur lutte constante, par leur triomphe alternatif, ils font la vie de l’humanité. Indra et Yritri sont de même dans le ciel des brahmes en un combat perpétuel dont le résultat est de donner à la terre la pluie et la lumière ; mais les deux adversaires acharnés se sourient sans haine, parfaitement conscients que c’est la bataille qui est le fait utile et non le triomphe définitif de l’un d’eux. Entre économistes et socialistes, entre les partisans du slruggle for life et ceux de l’organisation du travail, on est moins philosophe. Chacun des deux partis nie absolument son adversaire, sans se rendre compte que lui ' aussi est indispensable. En réalité, le triomphe trop complet de l’un est, par les maux qu’il entraîne, l’indication donnée au véritable politique de se rejeter vers l’autre.
On peut dire, suivant une formule déjà employée et qui se représentera encore, que ce sont deux facteurs radicalement opposés, par l’action alternative desquels se fait le progrès. Ici, le but du progrès, c’est l’éducation de l’homme civilisé. Sous leur double influence, le terrain de la lutte s’est peu à peu déplacé. Son intensité ne s’est pas amoindrie avec les siècles; un tel résultat ne pouvant être amené que par des mesures législatives qui peuvent toujours être changées ou par l’amoindrissement de l’activité spontanée dans notre espèce, dans le premier cas n’a rien de désirable a priori, et,
remède dans la sphère économique.
dans le second, serait une déchéance profondément regrettable et que rien n’autorise à supposer. Mais si la lutte de l’homme contre l’homme peut être considérée comme ayant maintenu depuis les origines son intensité, les buts qu’elle a poursuivis ont varié. La lutte, d’abord purement zoologique, est devenue commerciale et industrielle, et il semble qu’elle cherche maintenant, au prix de longs tâtonnements, un terrain nouveau et plus noble, celui des qualités intellectuelles et morales, sans doute, sur lequel elle puisse se porter. A chaque étape elle a fait atteindre à l’homme deux choses : d’abord des biens matériels auparavant inconnus, ensuite un ensemble de qualités correspondantes, c’est-à-dire propres à les acquérir.
Dans sa phase purement zoologique, la concurrence vitale a trempé l’homme pour la guerre, lui a donné la force physique, le courage, l’adresse à inventer les armes et à les manier, peut-être même pourrait-on dire une grande beauté, si l’on en jugeait par les hommes de Gro-Magnon ; elle a éveillé enfin l’esprit de dévouement et de sacrifice envers ses frères d’armes, la fidélité au chef reconnu et, par là, a constitué le premier lien social qui, en produisant, par la conquête, des Etats de plus en plus étendus, a mis fin aux guerres individuelles.
Dans sa phase commerciale et industrielle, la lutte pour la vie a plié l’homme au travail assidu, à l’économie, à la prévoyance et à l’empire sur soi, qualités qui se sont moins superposées aux précédentes qu’elles ne les ont remplacées : car si l’homme, grâce à la plasticité de sa nature, acquiert ou développe en lui toute qualité par l’exercice, il perd aussi celles dont il ne fait plus usage. Les vertus guerrières sont donc en décroissance continue dans celte seconde phase et, avec elles, l’esprit de solidarité patriotique engendré par la première.
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Peut-être un jour, dans une phase ultérieure, l’homme acquerrera-t-il, par l’application de son activité à des buts nouveaux, des qualités plus hautes qui existent dès aujourd’hui à l’état individuel et n’attendent pour se généraliser qu’un milieu social plus favorable. On parviendra peut-être à faire envisager le travail comme un bien, indépendamment de ses résultats objectifs, parce qu’il est la seule source de santé et de vigueur. Dans un tel état de l’opinion, il pourrait devenir obligatoire comme l’instruction et le service militaire. Alors la sanction légale pourrait, du consentement de l’immense majorité des citoyens, remplacer la sanction de la misère, et l’on aurait trouvé la seule solution que semble comporter le problème du paupérisme.
Quoi qu’il en soit, la sociologie ne peut que garder une impartialité philosophique entre la thèse et l’antithèse, puisqu’elle n’oublie jamais qu’elles ne sont queles moments subordonnés et également nécessaires d’une même idée, les oscillations alternatives d’un même processus. Toute enquête sur les résultats de l’un ou de l’autre principe ne saurait donc jamais donner lieu qu’à des conclusions purement relatives à un pays, à une époque, à des circonstances particulières.
Pour ce qui est de la France, le système individualiste de libre concurrence a constamment gagné du terrain depuis la Révolution jusqu’aujourd’hui. Et cependant la France est le pays du monde où la tendance socialiste a montré le plus de vigueur. Les travaux de Fourrier, de Saint-Simon et d’Enfantin, d’Auguste Comte, de Louis Blanc et de tant d’autres ont prouvé combien était senti le besoin d’une organisation sociale juste, scientifique et rationnelle. -On peut dire que, depuis un siècle, l’effort pour sortir de l’état de lutte anarchique a été constant en dépit de l’insuccès persistant.
Bien que la France ait produit un grand nombre d’écono-
mistes de premier ordre, comme l’Angleterre, de son côté, a produit quelques socialistes, c’est surtout cette dernière nation qui par son génie personnifie le mieux l’individualisme. La philosophie anglaise, qui a prononcé que l’homme est un loup pour l’homme, qui n’a jamais connu d’autre morale que celle de l’intérêt, avait les antécédents necessaires pour faire la théorie implacable du struggle for life. Avec ses Mallhus, ses Ricardo et ses Darwin, elle lui a donné une ampleur qui embrasse le monde humain et animal, en même temps qu’une solidité qui a entraîné l’assentiment universel. On peut dire que le point de vue sociologique anglais domine de nos jours en F rance et dans l’Europe entière. Son alliance avec l’esprit conservateur, son aptitude à légitimer tous les emplois et tous les abus de la force, sa nature, qui en fait le partisan constant du succès et de la fortune, lui ont concilié les sympathies de la finance, de la bourgeoisie, des gouvernements monarchiques. Enfin, chez nous, l’économie politique vient de conquérir sa place dans l’enseignement. En attendant qu’elle soit une science, elle est du moins une orthodoxie.
Cependant les économistes n’ignorent nullement que les lois de la production des richesses ont seules jusqu’ici une valeur objective. Quant à celles de la répartition, il en est tout différemment. Aujourd’hui à la vérité le plus laborieux, le plus rusé ou le plus âpre au gain emporte le succès; mais un tel état de choses n’a rien de nécessaire, et tout autre mode de répartition pourrait être institué parla volonté nationale, qui seule, en fait, permet et maintient le système actuel.
La répartition des richesses par le jeu de la libre concurrence se légitime uniquement par ses bienfaits, par les avantages matériels et moraux qu’elle peut présenter. Cette considération est très importante : car il s’ensuit que le jour où la somme des biens serait inférieure à celle des maux, le
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principe devrait être réprimé. De l’instant où il commence à être positivement nuisible, il commence à être illégitime, et nulle superstition théorique ne doit le soustraire aux corrections du législateur.
Nous avons établi directement que l’élan vers la fortune engendre de toute nécessité, dans l’état de libre concurrence, une lutte aussi acharnée entre les hommes que celle qu’ils soutiennent contre la nature. Mais si la lutte contre l’homme était entravée par un obstacle légal, les forces qui eussent été dépensées de ce côté seraient tournées contre les obstacles matériels et s’emploieraient à un surcroît de production.
La répression d’une concurrence excessive est donc toujours permise et sera le plus souvent avantageuse. On doit s’attendre à une réaction de l’opinion publique en ce sens. La liberté de la concurrence a donné tout ce qu’elle pouvait donner et, par son excès même, elle se condamne. Si les luttes zoologiques en effet n’ont pour objet que de s’entredévorer, il semble bien que les luttes économiques doivent être moins une guerre à mort qu’un tournoi où la puissance publique intervient pour poser des règles, réprimer l’abus de la victoire et relever les navrés. Or, le principe de libre concurrence ne contient en soi rien qui autorise une telle limitation. Tout au contraire il conclut à l’élimination des vaincus et s’en applaudit : de cette façon les moins bien doués disparaissent, et la race s’améliore par cette épuration.
Quand une théorie sociale en vient là, on peut sans crainte la considérer comme ayant atteint le point extrême de son oscillation; il ne peut y avoir que revirement. C’est du sein même de l’Angleterre que l’économiste Stuart Mill se récrie et proclame que cette mêlée épouvantable où l’on piétine sur les vaincus n’est rien moins que son idéal. « Les entraves à la liberté imposées par le communisme seraient la liberté même en comparaison de la condition actuelle de la
plupart des êtres appartenant à la race humaine. » Il ajoute qu’à son sens, les systèmes socialistes n’ont rien d’impraticable, prouvant par son exemple que si les études économiques commencent par l'aire maudire tout principe d’organisation, elles y ramènent parfois quand on les prolonge.
Pour le peuple, pour la nation presque entière, un tel circuit à travers les théories est chose impossible. Mais le spectacle des maux qu’engendre la concurrence produira le même résultat.
Parmi la somme épouvantable de douleurs morales, de désespoirs et de soucis, de sacrifices au succès, d’aspirations légitimes sans cesse refoulées, de besoins de cœur non satisfaits qui, en France du moins, ont amené la vie à ne plus désirer sa persistance, une partie de la race à ne plus vouloir se reproduire, la concurrence est responsable d’une grosse fraction. Il faut se garder de calomnier son siècle, si grand par tant de côtés; mais parmi les plaintes les plus amères que les précédents aient inspirées, combien en est-il qui ne pourraient s’appliquer au nôtre? Il y a plus de bien ; y a-t-il moins de mal ?
Triste société, en somme, que celle où l’on doit se dire : « Quelque honnête, probe et généreux, quelque instruit et intelligent que tu sois, il y aura toujours des fripons, des lâches, des ignorants et des sots qui seront plus estimés, plus heureux et mieux acueillis. La fierté et la bonté te seront des vertus nuisibles, le désintéressement te rendra ridicule; et tu verras tout autour de toi qu’on s’élève par la bassesse, qu’on se fait respecter par la méchanceté. L’homme que tu verras le plus ménagé, c’est celui qui sera le plus craint
! comme le plus dangereux, et le plus dangereux sera toujours celui que nulle morale n’arrête. »
Depuis qu’on a répété partout que la vie est une mêlée et que les maximes antimorales de concurrence sans fin ni
A. DUMONT. XIH. — 28
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trêve, d’écrasement nécessaire des faibles nous ont été présentées comme des lois, on a, comme il fallait s’y attendre, vu disparaître le scrupule sur les moyens et la modération dans la victoire. Jusqu’ici les préjugés moraux contribuaient à balancer les passions égoïstes et agressives; aujourd’hui ces passions ne trouvent de contrepoids qu’en dehors de l’homme, dans les passions semblables de l’adversaire. Et lorsque celui-ci est le plus faible, j’entends le moins rusé, le moins défiant, le moins méchant ou le moins intelligent?... Alors malheur au vaincu! Les individualistes à outrance s’en lavent les mains. Ils donnent à entendre que c’est un grand bien que de pareils maladroits soient éliminés de la société, du commerce et de l’industrie, et que ce serait un bien plus grand encore si, au lieu d’aller encombrer les hôpitaux, ils pouvaient être directement éliminés de la surface de la terre.
Si encore on devait par là créer véritablement une race mieux trempée, plus droite et plus saine que la nôtre, la perspective de l’avenir ferait paraître plus légers les maux présents à ceux du moins qui, du point de vue purement spéculatif, les contemplent sans en souffrir personnellement. Mais non; ce prétendu progrès de la race par la destruction des faibles est un sophisme féroce, sa cruauté ne l’empêche point d’être faux.
Le plus souvent ce sont les qualités les plus exquises qui sont un titre certain à la défaite. La probité, la droiture, la | douceur et la bonne foi, laissées seules aux prises avec les , défauts contraires, bien loin de les éliminer, seront leurs j victimes. Ce sont les hommes les meilleurs, les plus dévoués i à leurs semblables, à l’art ou à la science qui seront exclus j par un pareil système. Un voyageur raconte qu’en Chine, quand on vous vend un jambon qui a été creusé et rempli de terre, le volé n’a point de recours, il n’est que ridicule. En France nous n’en sommes pas encore là; mais les
doctrines de concurrence sans restriction légale nous poussent sur cette pente. Le principe, plus exigeant que ses partisans, demande que le consommateur reste individuellement aux prises avec le génie de la falsification. A vrai dire, il légitime toutes les fraudes comme toutes les violences et, poussé à outrance, ne conclut à rien moins qu’à la suppression du code pénal.
C’est qu’on ne fait pas à ce principe sa part : il ne s’arrête qu après avoir tout, envahi. Longtemps avant qu’il fût question de lutte pour l’existence, Machiavel avait tiré toutes les conséquences du principe en ce qui concerne ia politique internationale. Il est incontestable que la force prime le droitmais ce qui est encore plus vrai, c’est que la ruse à son tour prime la force. Pour réduire un prince rival, le canon est excellent; mais le poignard de l’assassin vaut mieux, puisqu il est plus sur et coûte moins cher; à son tour, et pour la meme raison, le poison d’un cuisinier prévaut sur le poignard. Dans l’echelle des moyens, on descend ainsi fatalement vers les plus bas et les plus lâches comme étant les plus efficaces. L économiste n’a fait que transporter ce principe du domaine de la concurrence entre Étals dans celui de h concurrence entre particuliers. L’intelligence industrielle et commerciale, toute recommandable qu’elle soit, n’est iPune loi ce et rien de plus; si elle prime le droit et le ruine nous
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