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CHAPITRE XXI Y

REMÈDE DANS LA SPHÈRE DU SAVOIR

Idée générale du remède. — Noblesse du principe de la libre pensée. — Action dégradante du principe contraire. — Point d’appui de la réforme, la passion du savoir. — Nécessité de la satisfaire d’une manière universelle. — Il n'y a pas d’exception à faire pour le peuple. — Organisation de la culture mutuelle des adultes. — Influence rétrograde de l’Église. — Difficulté de la tâche. — Nécessité de développer d’abord l’instruction supérieure. — But : le savoir à portée de tous. — Décentralisation intellectuelle. — Répandre l’esprit de Paris sur la France. — La Révolution et la science, leur rapport nécessaire. — Sacrifices à faire pour le progrès et la propagation des sciences. — Sacrifices faits par le moyen âge pour la propagation du savoir théologique. — La culture scientifique dans la commune rurale. — Ses conséquences : créer chez tous les citoyens un patrimoine d’idées communes; donner au développement intellectuel de l’individu le moyen de s’accomplir sur place ; supprimer l’émigration rurale ; augmenter la richesse, la fécondité de la race. — Mauvais effets de l’unité de centre intellectuel en France. — Heureux effets de la multiplicité des centres en Allemagne, dans la Grèce antique, l’Italie de la Renaissance, l’Europe actuelle. — Résumé et conclusion.

Puisque la dépopulation provient d’un excessif effort pour s’élever qui reconnaît pour l’une de ses causes la division de la nation et de la famille entre la libre pensée et le christianisme, le remède est tout indiqué : il faut rétablir l’unité intellectuelle en adoptant l’un ou l’autre de ces deux termes. Mais comme, d’un autre côté, ce n’est pas au christianisme qu’appartient l’avenir, il ne reste qu’un parti à prendre, c’est de favoriser la mue, d’accélérer par tous les moyens possibles une transformation inévitable. Il n’existe que ce

REMÈDE DANS LA SPHÈRE DU SAVOIR, moyen d’abréger la durée du péril qu’elle fait courir à la nation.

A notre époque, le christianisme peut bien servir encore à torpéfier les cerveaux; mais il est incapable de lournir un ressort d’action et d’élévation morale. C’est l’amour de la vérité qui constitue désormais pour les natures d’élite la grande source de toute distinction et de tout anoblissement du caractère. C’est lui qui aura fait la dignité de ce siècle. Aimer la vérité plus que son amour-propre, ne jamais biaiser ni mentir, accumuler les notions précises, ambitionner comme but suprême de son existence le bonheur d’ajouter une proposition nouvelle au trésor des connaissances humaines et vivre persuadé que par là on accroît véritablement la valeur de l’univers, voilà ce qui constitue, pour les individus comme pour les peuples, la grâce sanctifiante. Répandre partout cette conviction, voilà le point de départ et le point d’arrivée de toute réforme intellectuelle. C’est aussi le moyen de mesurer la valeur des peuples, qui ne sont grands et nécessaires sur le globe qu’à proportion de leur culte pour la science et la sincérité. Sans sincérité, point de science ni de propagation de ses résultats; sans sincérité, point d’art véritable et point de moralité politique.

Or, le clergé sait encore trouver des motifs de croire ; mais jamais des raisons. Ces motifs, il les puise dans la routine, la pression de l’exemple de tout un peuple sur l’individu isolé, dans la réclame à outrance et l’obsession continuelle, dans les convenances et l’amour-propre, l’intérêt céleste ou terrestre. Il agit sur l’imagination, trouble la sensibilité, pèse sur la volonté et finit souvent par plier l’homme, bien que toujours en dépit de sa raison.

Mais toute question de vérité et d’erreur est uniquement du ressort de l’intelligence. Celui-là seul est un cœur fier et juste qui adopte pour règle ce principe : l’homme doit à

NATALITÉ ET CIVILISATION

l’homme ce respect de ne chercher jamais à agir sur une intelligence que par des moyens empruntés à l’ordre intellectuel, évidence ou démonstration. L’Église qui tente toujours d’en imposer et de séduire, n’exerce jamais qu’une action qui participe de la violence, à défaut de la violence même, qu’elle a toujours préférée quand elle lui était possible.

Une perspective qui épouvante l’imagination, c’est de songer que la France n’aura peut-être pas assez de vigueur morale pour accomplir son évolution vers la vérité positive. Les religions qui tombent menacent les peuples de les entraîner dans leur ruine. On n’est pas assez épouvanté des terribles ferments de mort qu’exhale le cadavre de ces grands organismes quand ils entrent en décomposition. Le christianisme, devenu catholicisme, puis cléricalisme, est la machine à énervement la plus parfaite que l’appétit pervers du mal et des ténèbres ait jamais inventée. Corrompre le caractère et fausser l’esprit, voilà son seul moyen de se maintenir. Aux ignorants, au peuple des campagnes, aux enfants, aux femmes surtout, il fait respirer son chloroforme, et l’homme indépendant reste isolé et sans action au milieu de ces intelligences envahies par la torpeur. Puis survient le machiavélisme césarien, qui fait de l’hypocrisie un principe de gouvernement, qui est d’avis que les religions sont fausses et qu’il faut proclamer qu’elles sont vraies, qui érige la duperie réciproque en expédient universel ; système malhonnête et lâche réengendrant au profit de l’obscurantisme la corruption dont il procède.

11 faut combattre ces vices et ces erreurs par les qualités et les vérités contraires, la foi par la science, l’hypocrisie par la sincérité, l’imposture solennelle par l’impertinence démocratique; il faut briser l’organisation cléricale, s’appuyer pour la réforme sur les natures éclairées et viriles, replacer la famille sur sa base naturelle, rendre au mari et au père la di-

REMÈDE DANS LA SPHÈRE DU SAVOIR

rection intellectuelle et morale de sa femme et de ses enfants.

La réaction ne peut heureusement détruire l’attrait naturel qui entraîne les hommes vers la vérité. A chaque génération, il renaît spontanément. Il ne s’agit plus dès lors que de rechercher les moyens qui peuvent lui donner satisfaction.

En premier lieu, l’élimination du surnaturel et l’explication positive des problèmes de l’univers intéressant à la fois toutes les classes et tous les âges, sans distinction de sexe ni de fortune; tous ayant vocation égale à la vérité entière et sans réticence, il faut que tous puissent parvenir à la connaissance au moins sommaire des solutions scientifiques.

En second lieu, il faut que ce progrès intellectuel puisse s’accomplir sur place sans nécessiter l’émigration vers Paris ; il faut créer des centres de culture dans les grandes villes d’abord, puis dans les moyennes et enfin jusque dans les communes rurales.

Mais tout d’abord cette viriculture intensive, qui s’attache à perfectionner l’homme en tant qu’individu, abstraction faite de son rôle social, se heurte à une objection formidable prêtée par la zoologie à la sociologie naturaliste. « La raison principale de la persistance des types inférieurs, ditDarwin1, c’est qu’une organisation très élevée ne saurait être d’aucune utilité à des êtres destinés à vivre dans des conditions de vie très simples, et pourrait même leur être nuisible en ce que, d’une structure plus délicate, elle serait exposée à des désordres plus graves et plus fréquents. »

Nous voilà donc jetés de Charybde en Scylla. Façonnez l’homme uniquement pour sa fonction sociale, il diminue de valeur en tant qu’individu; assurez le libre épanouissement de toutes ses facultés, et alors il est mille fonctions nécessaires qu’il fuira et qui ne pourront être accomplies.

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