Sélection naturelle, p
NATALITÉ ET CIVILISATION
Supposez qu’il s’y trouve malgré tout plié par quelque nécessité, il souffrira d’autant plus qu’il sera plus délicat. Un artiste, un écrivain réduit au métier de manœuvre dans un puits à charbon ou dans quelque usine y sera aussi bien le plus mal habile que le plus malheureux des ouvriers. Cette considération frappe tous les yeux. C’est elle qui inspirait Voltaire, devenu grand propriétaire à Ferney, quand il soutenait la nécessité des illettrés dans une exploitation agricole. Le dilemme paraît en effet inexorable : instruisez les garçons de charrue, et ils ne voudront plus de la charrue; refusezleur systématiquement les moyens de culture personnelle, et vous n’ètes plus démocrate.
D’abord, pour ce qui est de l’instruction primaire, partiellement distribuée, elle éloigne vraiment de l’agriculture ceux qui la possèdent ; universellement répandue, elle cesse de constituer un privilège. Tous les concurrents étant également armés» elle reste un perfectionnement de l’individu; mais elle n’est plus un avantage dans les luttes de la vie. L’on peut dire pareille chose de Lout genre de culture, pour peu qu’elle soit répandue sur tous avec. égalité.
Quant aux souffrances qui résulteraient pour l’ouvrier de la disproportion entre sa culture personnelle et la grossièreté de ses travaux, elles ne seraient à craindre que si l’on commettait la faute de cultiver sa délicatesse physique au lieu d’accroître la vigueur de ses muscles. Car la délicatesse morale, la loyauté, la droiture et la probité parfaites, un savo.ir de quelque étendue et un bon jugement ne sauraient empêcher de bien équarrir une poutre. Ces qualités, qui dès aujourd’hui ne sont des causes de mésestime que si elles s’allient à un caractère pusillanime, n’en seraient jamais en présence de camarades doués de qualités semblables. Celui qui les possède n’est malheureux que par l’effet d’un préjugé qui fait envisager le travail manuel comme moins honorable
REMÈDE DANS LA SPHÈRE DU SAVOIR, que les professions qui n’exigent pas d’effort musculaire. Mais ce préjugé est ridicule, et il faut travailler à le déraciner.
Là est la solution de la difficulté. Il faut fournir à l’individu tous les moyens de croître en valeur et porter son émulation vers cet objet, puis réformer l’appréciation sur ce qui est grossier et méprisable, réhabiliter comme vraiment noble ce que l’Église flétrit dédaigneusement du nom d’œuvres serviles. La dépense de force physique en ellemême n’est nullement pénible ni malsaine, au conlraire. Les enfants, obéissant à la voix de la nature, la préfèrent toujours au travail intellectuel. C’est la tradition mystique et spiritualiste qui a fini par faire une honte des fonctions les plus naturelles à l’homme.
Le moyen de réagir est simple : faire que chaque jour tout enfant, quelque riche qu’il soit, donne quelques heures à ces prétendues œuvres serviles : ce sera de l’hygiène morale aussi bien que physique; et, d’autre part, prohiber absolument tout luxe chez l’enfant, surtout le luxe d’habillement, le débarrasser de ces précieux vêtements qu’il faut se garder de profaner et auxquels, dans la classe moyenne, on semble plus tenir qu’à sa personne.
Après l’instruction primaire et la réhabilitation de l’effort musculaire utile, une troisième tâche s’impose : organiser la culture mutuelle des adultes. Là tout est à faire. Le point le plus important a été le plus négligé. Nul moyen de perfectionnement intellectuel, moral ou esthétique dans les campagnes ; moyens à peu près nuis dans les petites villes et très incomplets dans les grandes. Le mouvement d’émanation qui, du sommet jusqu’en bas, fait descendre les idées, est très lent. Les journaux eux-mêmes, qui sont le seul moyen véritable de vulgarisation dans les sociétés modernes, ne sont qu’un écho paresseux pour tout ce qui n’est pas la politique courante. Ils ne trouvent qu’avec un effort surpre-
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nant, quand ils les cherchent, les formules claires et précises capables de rendre une idée nouvelle portative.
Il faudrait que le savoir positif, la philosophie générale des sciences, les lois de l’évolution, les solutions entrevues des questions politiques ou sociales, ces connaissances qui intéressent tout lecteur, devinssent dans toute commune française l’objet d’entretiens familiers et hebdomadaires. Cet enseignement, supérieur par la nature de son objet, élémentaire par sa clarté et son absence de démonstration, devrait être principalement intellectuel, moral et politique. En fait d’esthétique, on devrait d’abord se borner à l’esthétique pratique, gymnastique, tir, danses, exercices du corps, c’est-à-dire au développement de la beauté physique, de la force et de l’adresse; mais la musique et la poésie pourraient s’y joindre bientôt sans dépense considérable.
L’intervention de l’État, souveraine dans le domaine de l’instruction universitaire à tous les degrés, doit, lorsqu’il s’agit de l’instruction mutuelle des adultes, se borner, outre la création et l’entretien des collèges d’investigation dont il est question plus loin, à mettre impartialement à la portée de tous les moyens matériels de culture, salles de réunion, bibliothèques et collections. Pour ce qui est de la direction à choisir, il est bon qu’elle relève le plus possible de l’initiative individuelle, c’est-à-dire du peuple lui-même.
Mais dans cette vaste école mutuelle destinée à englober tous les adultes des deux sexes, le point important, c’est de former des moniteurs. « Le plus pressé, écrivait Flaubert au lendemain de la guerre1, est d’instruire les riches, qui, en somme, sont les plus forts. Éclairez le bourgeois d’abord : car il ne sait rien, absolument rien. Tout le rêve de la démocratie est d’élever le prolétaire au niveau de bêtise du bour-