Lettres à G. Sand, Nouv. revue
REMÈDE DANS LA SPHÈRE DU SAVOIR
geois. Le rêve est en partie accompli. Il lit les mêmes journaux et a les mêmes passions. Dans trois ans, tous les Français peuvent savoir lire. Croyez-vous que nous en serons plus avancés? Imaginez au contraire qu’il y ait dans chaque commune un bourgeois, un seul, ayant lu Bastiat (et beaucoup d’autres choses) et que ce bourgeois soit respecté, les choses changeront. »
Flaubert a dû à la virilité de son jugement de se trouver ici, sans le chercher, en communauté de tendance avec la plus pure démocratie. C’est bien dans les hautes régions de la spéculation, science ou philosophie, que se décide l’avenir des civilisations. D’une erreur ou d’une vérité généralement admise, d’une découverte arrivant à point, découlent des conséquences incalculables.
Cette manière de voir est partagée même par les meilleurs esprits du parti conservateur. Au lendemain de la guerre, M. Pasteur s’écriait : <r Si au moment du péril suprême la France n’a pas trouvé d’hommes supérieurs pour mettre en œuvre ses ressources et le courage de ses enfants, il faut l’attribuer à ce que la France s’est désintéressée depuis un demi-siècle des grands travaux de la pensée, particulièrement dans les sciences exactes. » Dès 1868 il écrivait déjà : « La plus grande œuvre à accomplir en ce moment, c’est d’assurer la supériorité scientifique de la France. » Cette parole, vraie il y a vingt ans, l’est encore aujourd’hui; ce qui a été fait depuis n’est rien, en présence de l’immense besogne qui reste à accomplir.
Les révolutions progressives tiennent par un lien solide, quoique invisible, aux progrès scientifiques. Si la Révolution put se produire et réussir, ce n’est pas seulement parce que la seconde moitié du xvmc siècle avait vu paraître les écrits de Montesquieu, Voltaire, Rousseau; c’est encore et surtout parce que, dans les divers domaines de la science, de grands
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NATALITÉ ET CIVILISATION
noms, de grandes decouvertes avaient donné au génie de l’homme l’audace de croire en lui-même, à la raison l’orgueil de se proclamer déesse. En ce sens et sans la moindre exagération on peut dire que Bullon, Daubenton, D’Alembert, Réaumur, Lavoisier, Jussieu, Monge, Laplace et tant d’autres sont les pères de la Révolution aussi bien que Mirabeau, Barnave, Camille Desmoulins, Sieyès et Danton, Robespierre et Carnot. Les premiers ont été les révélateurs du rationnel, les seconds furent les hérauts de son avènement.
Ce fut la gloire de la Convention de l’avoir compris, et ce sera le mérite de notre époque d’avoir retrouvé ses traces. L’assemblée la plus égalitaire qu’ait eue la France fut aussi celle qui fil le plus pour l’enseignement supérieur. Elle voulut faire de Paris un incomparable centre intellectuel. A nous d’en établir de semblables en province.
Pourquoi les départements sont-ils moins avancés que Paris? Parce que le génie de l’homme y croit moins en luimème, et sa confiance y est moindre parce qu’il y a moins de savants. Rien de subversif comme la science. Non seulement une vérité nouvelle détruit l’erreur particulière qui lui était opposée, mais elle ébranle indirectement une foule de vieux dogmes sans fondement, elle diminue la crédulité générale. Si Paris est la ville la plus révolutionnaire du monde, c’est qu’elle est la ville où se promulguent le plus de vérités nouvelles. A l’heure où Paris fit la Révolution française, il produisait à lui seul plus de vérités scientifiques que le milliard d’humains habitant en dehors de son enceinte. S’il parla au nom du genre humain, c’est qu’il avait conscience d’en être la cervelle.
Sans Paris, la Révolution eût été impossible. Les hommes n’osent parler et penser, ils ne peuvent agir que dans un grand centre où ils sont étroitement serrés, sentent leur force et jouissent de l’incognito. Paris envoya à la province
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les modèles des caîiiers pour les États généraux, et il fallait bien y envoyer tout, puisque tout y manquait, la science, l’activité politique, les idées générales et le courage de les exprimer.
Aux moisdejuilletet d’août 1789, ArthurYoung, parcourant la France, s’indigne de ne trouver de journaux nulle part. « Dans une ville comme Moulins, capitale d’une grande province, résidence d’un intendant, dans un moment comme celui-ci, lorsqu’une assemblée nationale fait une révolution, il n’v a pas un seul journal pour instruire le peuple si Lafayette, Mirabeau ou Louis XY1 est sur le trône! Une compagnie assez nombreuse dans un café pour occuper vingt tables, mais qui n’a pas assez de curiosité pour payer un papier-nouvelles... ! Un pareil peuple aurait-il pu jamais faire une révolution ou devenir libre? Jamais, pas dans cent mille ans. C’est le peuple éclairé de Paris, au milieu de milliers de journaux et de pamphlets, qui a tout fait. Je demandai pourquoi ils n’avaient pas de journaux. — Ils sont trop chers. — Mais on me fit payer vingt-quatre sous pour une tasse de café au lait et un petit morceau de beurre pas plus gros qu’une noisette U »
Ce que Young disait de notre manque de journaux, l’avenir le dira de notre manque de bibliothèques, de musées, de moyens de culture de toute espèce. Aujourd’hui comme alors le mauvais vouloir objecte le défaut d’argent. Telle ville qui se vante d’ôtreune Athènes ne possède point un dictionnaire de Dechambre et n’a point mille francs pour l’acheter, mais sa
S municipalité républicaine consacre quatre cent mille francs à embellir une église gothique, et les ressources de ses fabri* ques dépassent cent mille francs annuellement.
« Mais vous n’espérez pas sans doute qu’Angoulême ou Dijon puissent rivaliser avec les grandes capitales pour l’accumulation des ressources que les siècles y ont entassées. »