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Arthur Young, Voyages en France, t. II, p

NATALITÉ ET CIVILISATION

Pardon; du moins en ce qui concerne les sciences, il faut qu’il en soit ainsi. Quand les Normands bâtissaient Saint- Etienne de Caen, les Champenois la cathédrale de Reims, ils s’efforçaient de pourvoir le plus magnifiquement possible à la culture intellectuelle, telle qu’elle était alors comprise. Dans les bois, sur des collines désertes, loin des centres habités, de magnifiques abbayes s’élevaient, richement dotées, absorbant les fruits du" travail de milliers d’hommes. C’est le moins que notre siècle d’opulence sache faire pour le progrès et la propagation des sciences ce que le pauvre moyen âge fit pour imposer ses dogmes théologiques. Un collège d’investigation scientifique par département, avec un budget équivalant à celui des quinze ou vingt monastères qui pouvaient s’y trouver sous l’ancien régime, n’est point une revendication excessive.

Mais il ne faut pas que la décentralisation intellectuelle (et par suite politique et esthétique) s’arrête au chef-lieu de département, il faut qu’elle descende jusqu’à la simple commune. Car c’est là qu’elle produira son effet, qui doit être d’entraver, en les rendant sans objet, l’émigration rurale, si funeste à la natalité, et l’augmentation des agglomérations urbaines si fatale à la vitalité de la race.

L’invention des machines industrielles et agricoles doit avoir pour effet, non de donner un luxe insolent et corrupteur à une petite minorité de privilégiés, mais d’augmenter le loisir des travailleurs.

Ce loisir doit être employé à leur culture intellectuelle, morale, esthétique, à leur développement en propreté, probité, politesse, ces trois conditions suffisantes mais indispensables de la fraternité parmi les hommes, à leur progrès en beauté physique et délicatesse de sentiments, en connaissances générales positives. Il faut que ce progrès s’accomplisse non dans le but de faire de l’homme un meilleur instrument de pro-

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duction, mais simplement parce que l’individu ainsi cultivé vaut mieux, estun citoyen plus estimable et plus parfait.

Le repos du dimanche (ou du lundi peut-être préférable) devra être consacré à cette culture de l’individu telle que la comprend le xixc siècle. La limitation du nombre d’heures de travail doit permettre également chaque jour quelques instants de repos physique qui seront utilisés pour le développement cérébral.

Cette culture du pauvre, du paysan, de l’ouvrier rural aurait pour premier effet de forcer le bourgeois qui voudrait garder sa supériorité, de tendre vers une instruction plus précise et plus étendue; mais elle en aurait un second infiniment plus considérable : assurer l’unité intellectuelle de la nation, faire en sorte qu’il y ait pour tous les Français, indépendammentde leur degré de fortune, un seul et même patrimoine d’idées dont on puisse s’entretenir quand on se rencontre, de sentiments communs qu’on soit sûr de trouver chez tous et qui permettent à la sociabilité de se développer.

Aujourd’hui, de clérical à libre penseur il y a un abîme infranchissable, des différences énormes de doctrine et de méthode. D’un camp à l’autre on se méprise et l’on se bail, l’on ne veut et l’on ne peut plus communiquer. Il est urgent de porter remède à ces divisions. Gomme les vérités scientifiques sont démontrées et indiscutables, elles forment la base la plus légitime et la plus inébranlable sur laquelle on puisse fonder cette chose si nécessaire, d’un prix si inestimable dans une nation : l’éducation et l’instruction communes de tous les citoyens. Ce fonds d’idées et de sentiments, sorte d’héritage destiné à s’accroître de siècle en siècle sans pouvoir jamais diminuer ou dépérir, ferait pour la cohésion de la patrie plus que la communauté désintérêts, qui est loin d’exisler toujours. Chaque progrès accompli par l’emploi de la raison donnerait de nouvelles armes à la raison; chaque conquête de lascience

NATALITÉ ET CIVILISATION, ferai l reculer d autant la foi aux entités métaphysiques et aux agents surnaturels, croyances arbitraires qui par cela même sont des causes sans cesse renaissantes de divisions et de haines. La science partout répandue, mettant fin à la mission des prêtres, qui disloquent les familles, les communes et les Etats, reléguant le merveilleux à sa vraie place, c’est-à-dire dans les théâtres de féeries, donnera à l’homme la paix sociale et la paix intérieure; elle satisfera libéralement son appétit de vérité, lui permettra d’acquérir la plénitude de son développement intellectuel sans quitter le sol natal. Sur sa terre, au milieu de ses champs et dans ses jardins, occupé de travaux sains et lucratifsqui luidonnent la richesse sans le surmener, dans sa maison où ni l’air ni l’espace ne lui manquent, où 4 simplicité entretient plus d’aisance qu’à la ville, il pourra procréer une famille plus nombreuse et plus robuste. Plus instruit dans les sciences qui ont rapport à sa profession, il doublera ou triplera très aisément le produit de la terre, et nous verrons cesser cette honte nationale : un rendement de quinze hectolitres de blé à l’hectare en France, contre vingt-huit en Angleterre. N’étant plus obligé de s’épuiser pour la satisfaction de . besoins artificiels, il sera plus docile à la voix de la nature qui lui conseille d’embellir sa demeure d’existences nouvelles.

Ainsi rien de plus démocratique au fond que ces travaux scientifiques, patrimoine apparent d’un si petit nombre d’hommes, absorbés dans leurs études épineuses, inconnus du public. Jls font l’avenir, ilsfont la patrie, qu’on le veuille seulement et ils peuvent contribuer puissammentà refaire la race.

Sans entrer dans le détail de l’organisation à fonder, on conçoit la possibilité de créer à Paris des séminaires scientifiques assez nombreux pour en tirer des colonies que l’on établirait dans chaque département en les munissant de tout l’outillage du travail intellectuel contemporain au grand

REMÈDE DANS LA SPHÈRE DU SAVOIR, complet, collections, moyens d’expérimentation et d observation, bibliothèque comprenant tout ce qui se publie dansle monde civilisé. Chaque collège d’investigation départemental comprendrait à son tour un séminaire nombreux et suffisamment rétribué de missionnaires chargés de parcourir les arrondissements, les cantons puis les simples communes, d’y faire des conférences, d’y instituer des zélateurs, d’y fonder des collections et d’organiser la circulation des livres. On trouverait ce personnel scientifique aussi aisément que l’on se procure des prêtres, il suffirait de le payer. En un mot, cette réforme capitale est des plus faciles; car tandis que, pour presque toutes les réformes sociales, on ne sait absolument par quel côté les aborder, celle-ci se réduit en somme aune question de millions.

On les prodigue aujourd’hui pour maint objet dont l’intérêt est presque nul en comparaison. 11 est universellement admis que l’État doit mettre la justice à la portée des justiciables, les percepteurs à la portée des contribuables, l’instruction primaireà la portée des enfants, les prétendus secours de la religion à la portée des femmes et même à la portée des hommes qui n’en veulent point. Ces choses se trouvent dans toutes les communes, dans tous les chefs-lieux de canton. Mais s’il s’agit des instruments indispensables du travail intellectuel, vous pouvez aller à deux cent soixante lieues de chez vous, chercher les ouvrages dont vous avez un besoin pressant. C’est le cas, par exemple, si vous habitez Nice. Mais fussiez-vous moins éloigné, vous finissez toujours par être placé dans l’alternative d’un arrêt de développement plus ou moins rapproché ou de l’émigration vers Paris.

Dans quelques grandes villes, il est vrai, la culture mentale peut quelquefois, sur certains points, être h peu près complète; mais dans les villes plus petites elle est plus défectueuse; dans les campagnes, elle devient tout à fait rudimentaire.

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Il n’y a point de cause cependant dans l’organisme humain pour qu’une cervelle ne pense point aussi bien à Carcassonne ou Châteaulin qu’aux environs du Panthéon; mais il y a de cela plusieurs causes dans l’organisme social, et il faut faire en sorte qu’elles disparaissent.

Si la production intellectuelle ou artistique de la province est à peu près nulle, s’il ne s’y produit aucune idée nouvelle, aucune initiative féconde en matière politique, c’est d’abord qu’on n’y est pas entraîné au travail par l’exemple et les traditions du milieu. Ensuite, quand on aune tendance personnelle, on n’a pas assez de confiance en soi pour la formuler et la publier. Il y a cent choses qu’on n’ose écrire et dire qu’à Paris. Enfin, s’il se trouve quelque esprit qui ait assez d’indépendance et de ténacité pour couver avec passion la même idée pendant plusieurs années, de bonne heure les matériaux les plus indispensables lui feront défaut. Cet homme eût été un créateur, un obstacle matériel le rend stérile.

Le soin le plus élémentaire pour qui veut aborder un sujet quelconque est d’en faire la bibliographie. Faites celle du sujet le plus simple, il n’y a nulle imprudence à parier que nulle part en province vous ne trouverez tous les livres dont vous avez besoin. Vous en trouverez certainement quelquesuns ; mais il est plus certain encore que vous ne les trouverez pas tous. Et le même tocsin revient sans cesse obséder vos oreilles : allez à Paris.

Même chose en fait d’art. La province produit des peintres; mais ils vont peindre à Paris. Elle achète bien quelques tableaux; mais elle va les choisir à Paris. L’habitude est si bien prise qu’elle en paraît normale, on s’étonnera qu’elle puisse être critiquée.

C’est cependant contre cette centralisation intellectuelle, produite par la monarchie et conséquente seulement avec les institutions monarchiques, qu’il faut s’empresser de réagir

REMÈDE DANS LA SPHÈRE DU SAVOIR, vigoureusement. L’amour du vrai doit être favorisé; mais le moyen de lui donner une impulsion plus forte, une satisfaction plus complète tout en évitanten grande partie les inconvénients qui résultent pour la natalité de la viriculture intensive, c’est de faire en sorte que le changement d’état mental ne vienne pas s’aggraver d’un changement de résidence. Il faut, et c’est la vérité capitale de ce chapitre, que le progrès intellectuel s’accomplisse sur place ou, si cela ne se peut, aussi près que possible du lieu d’origine.

Des milliards ont été dépensés en chemins de fer pour faciliter aux hommes le moyen de quitter le sol natal. Quand comprendra-t-on enfin la nécessité de dépenser une somme égale pour leur permettre d’y rester ou d’y revenir?

La suppression du budget des cultes et le produit de l’impôt sur le luxe feraient face aux dépenses, soit comme annuités soit comme intérêt du capital déboursé. .11 est naturel que les ressources employées à propager une forme du savoir aujourd’hui dépassée et condamnée soient consacrées désormais à répandre le culte de la science, à satisfaire l’appétit de vérité positive. Il est naturel encore que la portion de richesse gaspillée par les particuliers à fourvoyer l’humanité dans l’hérésie esthétique du luxe trouvent un emploi plus digne à favoriser l’esthétique véritable.

La multiplicité des centres d’activité mentale ne peut que profiter au progrès de cette activité. Aujourd’hui le combustible ne manque pas en France, il faut seulement utiliser la combustion de notre race d’une façon plus productive. Trop d’huile monte dans une même lampe. Plus le foyer est ardent, plus l’ascension est rapide; mais une grande quantité est perdue, qui ne donne aucune lumière. Multipliez les becs; avec la même quantité d’huile vous obtiendrez plusieurs foyers et beaucoup plus de clarté. Si la capillarité sociale n’en est pas beaucoup moins stérilisante, elle le sera

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beaucoup moins à proportion du résultat utile obtenu.

Le système des foyers multiples vautà l’Allemagne une production scientifique égale à celle delà France et ne coûte qu’une dépense de combustible infiniment moindre. Il est vrai qu’ils ont eu l’intelligence de dépenser douze millions pour la seule faculté de Strasbourg, ce que la France n’eût jamais songé à faire si l’Alsace lui fût restée.

En Grèce pareillement chacun des petits centres de culture fut sans doute moins important que s’il eût été seul; mais le total fut bien supérieur et le progrès de la civilisation en fut plus assuré. L’émulation et l’originalité des différents génies en furent accrues.

L’Italie de la Renaissance présente le même spectacle. Florence, Rome, Venise, Milan, Gênes, Rologne, Ferrare et enfin Naples y brillent simultanément. « Ce fut, dit Sismondi, par cette émijlation constante entre tant de petits États, ce fut par ces foyers de lumière distribués dans toutes les provinces, que la culture spirituelle de l’Italie fit en peu de temps des progrès si rapides. Si toute la péninsule avait été réunie en une seule monarchie, cette émulation aurait cessé à l’instant. Avec une seule capitale, les Italiens n’auraient formé qu’une seule école. »

« Dans le royaume de Naples, qui comprend un tiers de 1’ I talie, la capitale seule participa au mouvement de la Renaissance, pendant que des provinces entières, comme la Pouille et la Calabre, restaient en pleine barbarie. Au contraire, dans le nord et dans le centre de l’Italie, il y a eu presque autant d’écoles qu’il yavait de villes indépendantes, et on peut remarquer que les écoles de Pise ou de Sienne cessèrent d’exister quand ces villes eurent perdu leur liberté1. »

Si malheureusement quelqu’une des grandes puissances européennes fût parvenue à réaliser le rêve si souvent caressé

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