A. DUMONT. XIII
natalité et civilisation.
d être envisagé comme unique et obligatoire pour tous les hommes, est nécessairement inaccessible à tous autres qu’à une minorité très restreinte de privilégiés. Tout le reste de l’espèce en est fatalement exclu, et cependant, par une contradiction plus criante que toutes les autres, tout dans notre constitution politique crie à chaque citoyen qu’il est appelé à la pleine jouissance de cet idéal. De là le tourment de la honte qui chasse l’homme de sa manière d’ètre et le fait aspirer à une culture irréalisable, le condamne, en dépit du bon sens, à imiter de près ou de loin un genre que son éducation, sa profession, sa pauvreté lui rendent inimitable. Le bon sens lui dit : aime le vrai, sois juste et bienfaisant, sois franc et délicat dans tes sentiments, ton langage et tes actes, avec cela tu seras un homme parfait et l’égal de qui que ce soit. La fausse esthétique, d’autant plus intolérante qu’elle est plus arbitraire, accable un tel homme de mépris: car elle exige en outre leluxe, la religion de la mode, des initiations longues et coûteuses, un prétentieux apprentissage d’usages, d’attitudes et de mines. Sur ce terrain l’inégalité est fatale. Aussi l’homme chassé de son genre par le mépris, attiré vers un autre par le désir d’être approuvé et honoré, sacrifie à ce changement les ressources qui eussent pu lui permettre de nourrir un certain nombre d’enfants. L’effort pour s’élever personnellement a mis en échec la volonté d’engendrer.
Mais quelque grand que soit le mal et quand même l’importance de cette cause de dépopulation serait aussi généralement admise qu’elle est ignorée ou méconnue, ne semble-t-il pas superflu de parler de remèdes en pareille matière? En fait d’art et de goût, d’usage et d’habillement, tout n’est-il pas subjectif?
11 est vrai. Si Pierre I0r put bien faire couper par le bourreau les barbes réfractaires à la civilisation occidentale, il e-û certain qüc pareille idée ne viendrait aujourd’hui à personne.
REMÈDE DANS LA SPHÈRE DE L’ESTHÉTIQUE
Cependant il faut de toute nécessité que la contradiction signaléearrive à prendre fin; il faut, sous peine dedécheance, que toutes les manifestations de notre état mental arrivent à former un organisme où toutes les parties concordent: et si l’on ne veut pas abandonner la démocratie et remonter le courant de l’histoire, entreprise heureusementaussi impraticable qu’elle serait funeste, il faudra bien que ce soit par la réforme esthétique que l’harmonie se rétablisse.
Il est malheureusement impossible d’intercaler dans un ouvrage sur la population l’exposé d’une esthétique rationnelle. Nous nous bornerons à énoncer les principes qui, généralement admis, feraient cadrer les aspirations de notre goût avec notre état politique et social.
Le premier effet de la réforme esthétique serait de faire passer aux hommes, et principalement aux artistes, peintres, sculpteurs, musiciens, poètes et littérateurs de tout genre, la direction esthétique de la nation. En une matière comme le goût et les modes, oû l’on ne peut raisonner ses préférences, l’homme qui n’en éprouve point de bien décidées abdique volontiers la direction, *et la femme s’en saisit d’autant plus avidement qu’elle a la faculté de se passionner pour les petites choses. La démocratie commence à peine à infiuer sur les branches supérieures de l’art. Quand elle aura réveillé l’homme, il saura reprendre, dans les divers domaines de l’activité mentale, l’initiative que sa virilité lui impartit. A lui revient le rôle de donner à la femme ses convictions et d’être son directeur de conscience, à lui aussi de lui indiquer le genre de beauté qu’elle doit poursuivre pour plaire et être aimée.
Abandonnée à son sens propre ou pervertie par l’idéalisme individuel, elle fait consister la beauté dans ce qui peut exciter l’amour, oubliant que l’amour n’est pas une fin, mais un moyen. Elle voudrait être une rose double, s’immobiliser
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dans une des phases de sa vie. Mais en réalité le programme en est plus complexe et plus élevé. Depuis l’enfance jusqu’au mariage, s’exercer à plaire pour attirer l’amour, voilà l’un de ses devoirs ; mais ensuite, le mariage, la gestation, l’allaitement, les soins nécessaires à l’entretien, la santé et l’éducation de plusieurs enfants la mèneront à l’âge mûr. El alors elle n’a pas de regrets à avoir : car elle a vécu conformément à la nature et à la raison, c’est-à-dire aussi près que possible des sources du bonheur. Ses enfants parvenus eux-mêmes à l’âge de l’amour, elle a encore à leur enseigner par son attitude et sa présence, l’empire sur soi, la loyauté et la délicatesse en tout. Puis, sans sortir de sa réserve, son rôle s’élargit, son influence s’étend sur plusieurs familles; elle distribue à chacun ses conseils, ses soins, ses secours dans les maladies, dans les moments difficiles de la vie. Au cours de cette évolution, sa beauté, d’abord toute physique, est devenue de plus en plus intérieure ; mais pour quiconque a des yeux capables de faire la différence de l’attrait esthétique et de l’attrait sexuel, elle ne s’est pas amoindrie; loin delà, elle est plus touchante, plus vénérable que jamais.
Qu’il s’agisse d’un sexe ou de l’autre, le sens esthétique est toujours en faute s’il les détourne de leur fonction naturelle et nécessaire. Il doit être simple et viril, s’attacher à développer la beauté de l’homme plutôt que celle de ses accessoires ; enfin, dans le développement de l’homme, il doit être libéral, c’est-à-dire abdiquer sa nature exclusive et laisser chaque individu poursuivre le genre de beauté que comporte sa race, son âge, ou sa profession.
Fortifier le corps par la gymnastique, la santé par l’observation des règles de l’hygiène, baser le développement intellectuel sur l’épanouissement des qualités physiques; être persuadé qu’un corps souple et vigoureux est toujours plus beau vêtu de toile qu’un corps mal venu couvert de soie et de bro-
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deries, voilà pour la beauté physique. Aux lettres et aux arts incombent naturellement la tache de faire fleurir les qualités mentales. Une littérature d’imagination saine et généreuse est l’instrument le plus propre à engendrer les sentiments nobles et délicats.
Si une grande conception de la dignité morale, de la noblesse des sentiments, de la fierté des formes et du beau langage a pénétré dans nos races depuis la Renaissance, il faut en savoir gré, non à la classe opulente, à qui l’on doit tout au plus le perfectionnement du tact et d’une certaine nature de délicatesse entre égaux, mais aux grands écrivains et aux grands artistes, sortis la plupart d’une condition très médiocre, ou même comme Pérugin, Périn del Vaga, Prudhon ou David d’Angers, de la plus extrême pauvreté. Une telle origine pour les hommes qui ont su exprimer les sentiments les plus gracieux ou les plus empreints de grandeur, atteste la valeur de nos races et leur perfectibilité. Les qualités qui sont nées dans les classes inférieures de la population peu- " vent y renaître encore, ou du moins le sens du beau, du grand et de l’exquis est toujours susceptible de s’y développer pour peu qu’on ne l’y étouffe pas. La plasticité de l’homme et surtout de la femme est beaucoup plus grande qu’on ne l’imagine. Les natures les plus vulgaires sont souvent capables de tout ressentir et en certains cas de tout exprimer. 11 ne s’agit pas de former, comme à Florence, des légions d’artistes inutiles, mais de mettre tout homme, à quelque classe qu’il appartienne, en état de recevoir l’influence du beau et de devenir beau lui-même par quelque côté de son être physique ou moral.
Pour que cela soit possible il suffit de deux choses, que l’on admette la pluralité d’idéal et que la démocratie libérale se maintienne. Il faut conseiller à chaque race, à chaque classe delà société, à chaque catégorie d’individus, d’arborer
résolument ses caractères, et aux artistes d’exprimer 'hardiment tous les types, à la seule condition de les avoir sincèrement trouvés ravissants ou aimables, imposants ou gracieux, séduisants enfin par quelque côté.
Nos races ne pouvant être ramenées à un seul type, le type brun par exemple ne pouvant être proposé comme modèle au type blond, la doctrine de la pluralité d’idéal s’impose comme condition de leur perfectionnement esthétique. Elle relève d’un injuste dédain de nombreux groupes de citoyens qui, pour obtenir que l’art consacre leurs sentiments et leurs particularités caractéristiques, n’ont plus cà sortir de leur manière d’être nécessaire, mais seulement à s’accentuer dans leur genre et à faire valoir ce qu’il a de meilleur. La réhabilitation de la pauvreté, du travail manuel, de la médiocrité coupe court à la cause la plus active peut-être de malaise social et de stérilité.
Mais il faut pour cela que la démocratie libérale se maintienne et progresse en vigueur. Son effet logique est de pousser vers les formes les plus hautes et les plus sévères de l’art, en faisant négliger comme puéril le soin minutieux du mobilier, du vêtement et de la parure. 11 faut expliquer les causes de cette influence.
On sait que les grandes floraisons artistiques ont suivi chez tous les peuples où elles se sont produites les périodes de grande préoccupation pour les affaires publiques. Nos auteurs du xviie et du xvme siècle avaient l’habitude de mettre en opposition « nos arts enchanteurs » avec les troubles de la guerre. L’histoire montre que rien n’est plus faux que cette vieille antithèse.
« En Grèce, dit L. Ménard, cette période suit immédiatement les guerres médiques, comme si l’éclat du siècle de Périclès était la récompense de Marathon et de Salamine. Au milieu de continuels déchirements, à une des époques les
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plus agitées de l’histoire, l’art couvre de chefs-d’œuvre les temples et les monuments publics de la Grèce. »
« La période brillante de la civilisation des Arabes, dit le docteur Lebon, commença aussitôt que leur conquête fut achevée. L’activité qu’ils avaient d’abord dépensée dans les combats, ils la tournèrent vers les arts, les lettres, les sciences et l’industrie. Leurs progrès dans les arts pacifiques furent aussi rapides qu’ils l’avaient été dans les arts guerriers1. » Môme chose en Italie. A Florence, la renaissance des beauxarts suit ou accompagne les grandes préoccupations pour l’intérêt public, manifestées par les luttes des parlis, par des guerres étrangères acharnées, celle contre Pise par exemple. Elle fait suite à une énorme dépense d’énergie.
Aux xie, xir et xme siècles, Pise elle-même est une république florissante; elle est à la fois commerçante, guerrière et conquérante comme Athènes. Mais elle perd sa puissance et sa liberté au xiv° siècle et tombe sous le joug des Florentins au commencement du xvc. Or, que voyons-nous? Aux xip, xnr et xiv° siècles, elle occupe une place plus importante que Florence dans les beaux-arts. C’est elle qui possède le génie créateur et initiateur. Son importance esthétique y est le résultat d’une démocratie vaillante; mais la chute de la démocratie y est suivie à un demi-siècle de distance par la chute irrémédiable des beaux-arts.
En France, il en est de même. L’élan définitif vers le grand art se prononce sous Richelieu, au lendemain des terribles guerres de religion, qui, bien différentes de ces guerres politiques qui n’intéressent que les gouvernements, avaient soulevé jusqu’aux couches les plus profondes de la nation.
En Hollande, l’art brille de tout son éclat après les guerres de l’Indépendance et dans le temps même de cette glorieuse