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Dr Lebon, Civilisation (les Arabes

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lulle contre Louis XIV où le salut des particuliers se confondait avec celui de la patrie.

Enfin à l’époque de la Révolution française le réveil de l’art viril coïncide avec le réveil de la liberté. David remet en honneur le nu héroïque et noble, à la place des nudités de Bouclier, et l’on sait qu’une phase spéciale de son talent correspond au régime de la Terreur.

La raison de ces coïncidences est facile à trouver. Dans les grandes crises, l’homme élève son courage à la hauteur des circonstances. Il fait provision d’énergie et de sérieux, puis, la paix arrivée, sitôt qu’il a des loisirs, il cherche dans les lettres ou les arts un débouché pour l’excédent de vigueur que la patrie ne réclame plus, et il porte dans ces œuvres nouvelles le naturel qu’il a acquis dans la lutte.

Les hommes qui ont l’habitude des travaux brutaux, sont brutaux jusque dans leursjeux; il faut qu’ils boxent, chassent, lu! lent, nagent et montent à cheval. L’habitude des hasards de la guerre fait un plaisir des exercices violents et du duel. Pareillement, l’habitude de l’effort intellectuel fait mépriser les jeux d’esprit, les pointes de l’affectation, donne le besoin des études graves et qui concluent. A son tour, l’habitude d’une grande contention du caractère fortifie la vigueur morale, le précieux substratum de toutes les qualités mentales, l’étoffe dont sont faits également amour de la gloire, amour de la patrie et du bien public, culte des arts, droiture et curiosité scientifique.

En même temps, les éloges encore dépourvus d’emphase, mais inappréciables parleur sincérité et leur unanimité, que l’on décerne à ceux qui ont servi la patrie propagent l’amour de la gloire et déterminent ceux qui ne peuvent plus la trouver dans la guerre à la chercher dans l’expression esthétique de leurs aspirations. Après les crises nationales qui ont trempé les âmes, il se trouve toujours un nombre conside-

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rable de nobles caractères, tournés au dévouement, voués au bien, au beau et au vrai qui préfèrent se faire des convictions qu’une fortune. Pour qu’ils marchent dans leur voie, il suffit qu’on ne leur rende point impossible de le faire, qu’ils puissent vivre dans une condition médiocre et qu’ils ne soient point privés de la considération sur laquelle ils ont droit de compter.

Les grandes floraisons esthétiques naissent donc d’un excédent de vigueur morale déterminé par les préoccupations patriotiques, qui ne trouve plus d’emploi de ce côté et reste désormais disponible.

Pourvu que ces crises n’aillent point jusqu’à épuiser la nation qui les subit, plus elles sont fortes, plus elles la trempent.

Une politique faite de poltronnerie et d’imprévoyance, qui met le souverain bien dans la paix, tremble de faire baisser la rente et se réjouit des coups d’État qui la font monter, est encore plus dénuée d’intelligence que de moralité. Quand la république démocratique devrait fatalement avoir des résultats économiques inférieurs à ceux des gouvernements monarchiques ou aristocratiques, elle serait encore infiniment préférable par le continuel souci des affaires publiques qu’elle entretient chez les citoyens. Ce gouvernement, comme les autres, commet des fautes; mais elles sont bientôt signalées, et tous s’empressent à les réparer. Toujours entre la crainte et l’espérance, les hommes se sentent responsables etsolidaires. L’agitation même violente est préférable au repos pour entretenir la santé dans le corps social.

Sans cela, il arrive par un mouvement insensible, mais à peu près fatal, que les vertus patriotiques sont méprisées. La Hollande du xviii0 siècle, par exemple, produira des écrivains capables de présenter comme des Gribouilles ces héroïques marins du siècle précédent « qui se faisaient sauter pour

NATALITÉ ET CIVILISATION, éviter la mort et mettaient le feu à leurs vaisseaux pour que l’ennemi ne l’y mît pas y>. La France contemporaine aura des Français pour railler la sotte légende de 89 ou la sotte légende des volontaires, de 93 qui eurent le mauvais goût de vaincre contre les règles; elle aura des Capfigue pour préférer le règne de la Pompadour « aux émeutes de serfs »; elle aura des adorateurs de la corruption pour narguer la pauvreté du soldat, rendre cruelle celle de l’officier, ridiculiser comme des naïvetés archaïques la probité, le patriotisme, la vie simple, les familles nombreuses, tout ce qui n’est ni la force, ni l’argent, ni le plaisir et la corruption.

C’est par l’altruisme que se crée la vigueur morale, et c’est de vigueur morale que sont faites les nobles et sincères conceptions esthétiques. La démocratie en trempant lésâmes est la mère du grand art, de l’esthétique vraie et héroïque.

Du reste il fauttoujours, dans l’histoire, considérercomme l’époque de la vraie fécondité celle de la conception. Ce n’est pas celle où se sont produits les plus beaux ouvrages, encore moins celle où ils se sont produits en plus grand nombre; mais celle où s’est formé un idéal nouveau de la beauté physique ou morale de l’homme. Entre ces époques la distance peut être nulle quand les secrets techniques et l’habileté manuelle sont très répandus. Quand au contraire ils sont à retrouver, comme après la longue nuit du moyen âge, cette période intermédiaire peut atteindre une durée considérable.

L’histoire de la Renaissance en Italie en est le meilleur exemple. Sous l’influence des institutions républicaines, l’homme recouvre le sens de sa dignité et de sa valeur; la préoccupation du beau égarée sur les accessoires se reporte sur la personne même. Mais il faut près de cent ans pour que la nouvelle conception de la vie, qui semble formée dès la fin du xivc siècle, trouve, vers la fin duxv°, des moyens suffisants d’expression. Alors la peinture et la. sculpture sortent

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de la miniature et de l’orfèvrerie. Francia de Bologne, d’abord orfèvre, devient peintre ; dom Bartholomeo d’Arezzo, d’abord miniaturiste, devient peintre; André Verrochio à Florence, d’abord orfèvre devient peintre et sculpteur ; Lorenzo di Credi, son élève, avait quitté pour son atelier la boutique d’un orfèvre; le Tribolo avait commencé par la menuiserie et la sculpture sur bois. De toute part l’art démocratique, le grand art qui a pour but la beauté humaine, sort de l’art aristocratique qui a pour but la parure et l’ornement. Mais, inversement aussi, quand plus tard les républiques ont succombé sous le pouvoir despotique, quand régnent « la servitude et la honte », l’art qui était sorti du métier de luxe, redevient un métier de luxe. Il est impossible en effet de donner un autre nom que celui de métier à l’œuvre de ces peintres du xvip siècle s’épuisant en redites stériles, étalant à profusion une forme vide de poésie et de passion. L’habileté d’exécution et la science des procédés ne peuvent faire illusion. Ces œuvres sans pensée employées à la décoration des palais ne sont plus qu’un pur accessoire de l’architecture et n’ont pas droit à plus de considération que l’orfèvrerie.

Ainsi envisagée, l’histoire de la Renaissance se formule en deux mots. En démocratie et en liberté, l’Italie conçoit un idéal nouveau, dans les premières années du pouvoir absolu elle parvient à l’expression parfaite. Mais l’idéal ne se renouvelle pas, les artistes se répètent, et l’art sorti du luxe se résorbe dans le luxe.

Au surplus, durant toute la Renaissance le luxe avait été inouï. Mais ce qui caractérisa la décadence, ce fut que le luxe y étouffa l’art, et ce qui avait caractérisé la période d’éclosion, c’était que de fiers et males esprits, appartenant presque tous à l’élite de la classe ouvrière, avaient pris l’initiative du culte de la nature, de la représentation de l’homme et de ses sentiments, et que ce goût plus noble avait eu la

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force de balancer celui du luxe chez leurs contemporains trempés eux-mêmes par les luttes de la liberté.

11 est naturel à l’homme d’aimer la domination; mais il y a deux moyens bien différents de l’exercer. Les uns veulent en imposer par la richesse, les autres par la supériorité personnelle. La beauté, l’élégance personnelle, commandent moins le respect qu’elles ne le persuadent. C’est une muette demande déconsidération et d’égards, la seule qui soit noble entre égaux. Mais ce n’est pas ce langage que peut parler l’opulence molle et désœuvrée. Les caractères sans fierté préféreront toujours la servilité à la franchise d’hommes semblables en valeur, alors même qu’ils sont inférieurs en pouvoir social. Ce n’est pas non plus ce langage que peuvent comprendre les natures vulgaires. La préférence pour le luxe doit donc être la règle parmi les hommes, et c’est presque un prodige que, dans quelques milieux privilégiés, le souci du grand art ait pu l’emporter quelque temps.

C’est en effet trop demander à la vertu des individus que de vouloir que leur ambition et leur vanité s’abstiennent d’une façon universelle et spontanée d’un moyen d’action aussi efficace sur leurs semblables. L’usage est que, dans la vie, celui qui possède un avantage quelconque s’en serve tant qu’il n’en est point empêché par les lois.

Heureusement, une fois la raison publique suffisamment éclairée sur la vraie fin de l’art et sur les effets désastreux du luxe, la pression de la volonté générale pourra entrer en jeu pour fortifier les défaillances des volontés particulières. Ici comme partout, le secours des lois est indispensable à la répression des caprices nuisibles de l’individu; il ne faut pas craindre d’y avoir recours.

Les lois somptuaires, il est vrai, ont mauvais renom et de plus passent pour inapplicables. Il faut croire qu’elles le sont en effet dans les pays monarchiques où l’aristocratie de nom

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et d’argent, les électeurs censitaires, détiennent, soit en droit, soit en fait, le pouvoir législatif. Mais dans un pays de suffrage universel, où les électeurs sont arrivés à la notion claire de ce qui peut les servir, elles ont pour elles le grand nombre de ceux qu’elles n’atteindraient point et dontau contraire elles flatteraient les intérêts. Plus d’un exemple a déjà prouvé que l’opposition même très habile et très énergique des classes riches n’était pas de force à lutter contre l’assaut de la tendance démocratique. D'ailleurs, un impôt largement progressif ou frappant certaines catégories d’objets de luxe à proportion de leur inutilité, atteindrait mieux le but que des lois somptuaires proprement dites. 11 semble donc que si l'on se borné à une question de force, la possibilité du succès ne soit pas douteuse.

La vraie question n’est pas de savoir comment on pourra réprimer le luxe, mais s’il faut vouloir le réprimer. Si la réponse est affirmative, on peut être sûr que les moyens ne manqueront pas. Le génie fiscal a résolu des problèmes aussi ardus que ceux qui lui seraient posés.

D’ailleurs, il ne s’agit pas, en faisant le procès du luxe, de savoir si on l’aime ou si on le hait. Quand bien même le premier sentiment serait à peu près universel, comme il est possible, la seule chose qu’il faudrait encore se demander serait s’il est utile ou nuisible à la race, à la famille, à l’individu. S’il est nuisible, il faut avoir la sagesse de le réprimer.

11 y a bien aussi telles sensations que la nature a voulu rendre aussi chères que possible à tout le règne animal et dont la prudence commande néanmoins de ne pas abuser sans mesure, sous peine de perdre graduellement dignité et santé. Le point n’est pas de savoir si elles plaisent, mais s’il est meilleur de garder certain empire sur soi-même. Jusqu’ici, toutes les civilisations parvenues au grand luxe ont été sans

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lorce contre la fascination de ses faciles plaisirs, et elles sont mortes plutôt que de s’imposer à elles-mêmes des restrictions. La nôtre finira-t-elle ainsi? Rira-t-elle des avertissements ou, tout en voyant qu’ils sont fondés, préférera-t-elle la mort au remède? Voilà la question.

Quant à « la perversité inhumaine du luxe », elle a été si souvent reconnue depuis Montesquieu jusqu’à Laveleye, par les écrivains qui ont traité de philosophie sociale, qu’autant vaut renvoyer à leurs jugements.

Un auteur1 qu’on ne peut traiter de plébéien envieux, écrivait au siècle dernier :

« Ce luxe dominant de décoration qui assujettitles hommes à des dépenses de vêtement et d’ameublement disproportionnées à leurs facultés n’empêche-t-il pas le propriétaire de réparer ou d’améliorer ses biens, le marchand de faire valoir son argent par le commerce, l’artisan de se fournir suffisamment des matières premières nécessaires pour les. ouvrages qu’il fabrique, le père de famille de former désétablissements convenables pour ses enfants, le débiteur d’économiser pour payer ses créanciers? Ainsi les dépenses de décoration qui entraînent d’autres dépenses d’ostentation et qui sont devenues des dépenses de besoin plutôt que des dépenses de luxe ne forment-elles pas une espèce de luxe désordonné et destructif? Ce luxe dominant ne porte-t-il pas les citoyens à épargner sur la propagation, ou à éviter le mariage pour soutenir des dépenses forcées ; n’induit-il pas les femmes à chercher des ressources dans le dérèglement ; n’inspire-t-il pas aux hommes vains toutes les intrigues et tous les expédients irréguliers pour subvenir aux dépenses du faste; ne répand-il pas du mépris sur les états médiocres; n’écarte-t-il pas du travail, ne provoque-t-il pas au plaisir; ne corrompt-il pas

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