LA CONVALESCENCE
prendre sa vie normale le plus tôt possible, redoutera l’hospitalisation prolongée, et cette éventualité inquiétante loi enlèvera toute confiance dans les maternités et les services d’accouchement publics. Ce serait ainsi 'donner une sorte de prime aux accoucheuses libres, non seulement à celles qui sont honnêtes et consciencieuses, mais encore à celles qui tiennent école d’avortement et d’abandon.
Los mèresà la fois clandestines et misérables, à qui les ressources feront défaut pour fréquenter les maisons d’accouchement payantes, n’auront plus ou ne croiront plus avoir les garanties de délivrance mystérieuse et rapide. Les funestes hantises auront de nouveau le champ libre et l’œuvre de préservation des futurs petits êtres en détresse risquera d’être entravée.
Il est donc extrêmement délicat de légiférer ou de réglementer d’une manière trop étroite en tout ce qui touche à la maternité.
Ces réserves faites, la pensée qui a dicté la proposition et le vote du Congrès féministe a notre approbation chaleureuse.
L’asile de convalescence est, commej’ai essayé de. le montrer ailleurs (1), un préservatif
(I) L Enfance malheureuse, librairie Charpentier.
des enfants en danger d’abandon ; il complète ce qu’a déjà commencé la Maternité. Bon gré, mal gré, surtout dans les prerhiers jours, la mère douloureuse donne le sein à son enfant, et la résolution farouche qu’elle avait prise de se séparer de lui, de l’abandonner, s’affaiblit peu à peu jusqu’à disparaître complètement.
L’allaitement maternel joint à d’autres vertus le privilège d’éveiller un sentiment rédempteur et de dissiper les arrière-pensées égoïstes ou criminelles; il provoque cette absorption de la mère que Michelet a éloquemment décrite.
Ce n’est pas. seulement un sauvetage moral qui s’opère ; la mère-nourrice infuse au nouveau-né chétif des éléments de vie et de santé.
Et, comme elle est trop souvent ignorante et que l’allaitement maternel lui-même obéit à des règles, que l’élevage de la première enfance comporte des précautions minutieuses, le séjour à l’hôpital ou à l’asile est pour la jeune mère une période d’apprentissage et d’initiation.
L’ignorance ne tue pas moins que la misère, et, puisque l’infanticide par imprudence n’est pas rare, la convalescence doit être mise à profit pour cette éducation maternelle trop négligée et si importante à laquelle peuvent coopérer à domicile ees gardes-malades volon-
LA CONVALESCBNCE 89
tail'es, ces sœurs de la maternitéj dont l'Association des dames mauloises a fourni le modèle excellent.
Avant la crèche, avant* le dispensaire elles consultations de nourrissons, le service d’accouchement et l’asile de convalescence comme l’assistance maternelle à domicile, sont des moyens de combattre l’ignorance et la routine meurtrières.
L’ALLAITEMENT MATERNEL
Au xviii® siècle, Jean-Jacques s’indignait à bon , droit contre les mères défaillantes qui, pour des convenances mondaines ou autres, se déchargeaient sur une nourrice mercenaire de ' leurs obligations maternelles.
Ces violations du devoir sont d’ailleurs l’apanage des civilisations occidentales. Les peuples primitifs n’ont pas connu et ne connaissent pas : encore un pareil oubli dès lois naturelles. En Afrique, en Asie, aucun enfant n’esf privé du sein maternel et les pays Scandinaves, en Europe, ont conservé ces mœurs robustes et sai- nés.
Les voyageurs et les naturalistes ont constaté ■ parmi les peuplades sauvages la survivance de l’allaitement prolongé. En Chine, au Japon, d’après le témoignage du D' Godet, le sevrage est inconnu, la mère allaite son enfant jusqu’au
L’AI.LAITEMENT MATERNEL
moment où il préfère une autre nourriture. Le petit cambodgien tette tant que la mère peut lui fournir du lait.
11 y aurait aujourdlhui, plus encore qu’au temps de l’auteur A'Emile, une campagne sociale à mener et à poursuivre sur tous les terrains. Dans ses Droits deVenfant,W^'" i. Leroy- Allais rappelle que dans l’échelle delà mortalité infantile, les enfants allaités par leur mère occupent le degré le plus bas.
Si les statistiques rigoureuses font défaut, les observations les plus sûres confirment cette constatation générale. Le D' Pierre Dudin a reçu d’un médecin de ses amis une statistique exceptionnellement favorable, recueillie dans un milieu où les meilleures conditions étaient réalisées, ^ur 143 enfants mis' au monde et suivis de près, 3 avaient succombé presque immédiatement après leur naissance, 2 étaient nés avant terme, l’autre avait des vices de conformation qui l’empêchaient de téter. Sur les 140 vivants, 2 ont été élevés artificiellement, 138 ont été nourris par leur mère, ou par une nourrice sur lieu; ce contingent de nourrissons .n’a compté qu’une seule victime.
« Ce que nous conseillons surtout, a écrit le professeur Pierre Budin dans son beau volume Le Noicrrisson, ce que nous encourageons
par-dessus tout, ce que nous nous efforçons d’obtenir par tous les moyens, c’est l’allaitement de l’enfant au sein, par sa mère. Malheureusement, quelques femmes n’ont qu’une sécrétion lactée insuffisante ou nulle ; nous les aidons alors de notre mieux, en ayant recours soit à l’allaitement mixte, soit à l’allaitement artificiel, quand il est absolument impossible de faire autrement. »
M. le D' Variot — un autre adepte du lait stérilisé, — ne tient pas un autre langage dans Le médecin des enfants : « Heureuses les mères s’écrie-t-il, qui peuvent allaiter leurs enfants! » — Et ailleurs: « L’allaitement artificiel ne sera accepté que comme un pis-aller; aucun lait ne vaut celui de la femme pour le nouveau-né ».
Un des élèves du professeur Pierre Budin, M. le D" Henri de Rothschild, dans une importante étude sur L'allaitement mixte et l'allaitement artificiel, a placé au frontispice de son ouvrage cetlo déclaration de principe :
« Lorsque l'allaitement au sein, toujours préférable, est insuffiscint ou impossible, on est obligé d’avoir recours à l’allaitement mixte ou à l’allaitement artificiel. » Dané son rapport sur l’alimentation des nourrissons présenté à la commission municipale des crèches par le D' Pierre Budin, au nom d’une sous-commis-
L’ALLAITEMENT MATERNEL
sion, dont il faisait partie avec les D“ Yariot et Madeleine Brès, la même affirmation doctrinale est reproduite avec force, avec autorité : « Le lait de femme, lait de la mère ou lait d’une nourrice, doit être préféré à tous les autres, il ne contient pas ou pour ainsi dire pas de microbes; il passe pur du sein de la femme dans le tube digestif de l’enfant. »
Tous les témoignages, partis des milieux les plus opposés, s’accordent à placer, au premier rang, pour des raisons plus utilitaires que sentimentales, l’allaitement maternel, car, si le physiologiste et le médecin mettent hors de pair le lait de femme, quelle que soit sa provenance, aucun d.’eüx n’hésite à donner la préférence à la mère sur la nourripe mercenaire.
Il n’est pas excessif d’espérer qu’à un moment donné, la mère riche ou aisée ne pourra déroger à la loi naturelle qu’avec l’autorisation du médecin. Cette réglementation éventuelle et idéale n’est pas près d’entrer dans les mœurs ; il y aura lieu tout au moins de la préparer et del’amorcer par l’obligation du certificat médical qui devrait être imposé à toutes les mères, quelles qu’elles soient, pour attester que leurs enfants en bas âge reçoivent les soins nécessaires et indispensables. En tout cas, pour les mères que les nécessités de l’existence mettent
dans l’impossibilité de nourrir elles-mêmes, les moyens d’intervention et d'assistance s’imposent.
Le séjour à l’hôpital et à l’asile, et, de quelque manière qu’elle s’exerce, la convalescence, légale, obligée, indemnisée, donne aux mères les plus pauvres et lesplus déshéritées, pendant les quatre premières semaines, le moyen de remplir leur devoir.
Cette période suffit-elle et pent-on prendre allègrement son parti d’un temps aussi court consacré à l’élevage au sein? Le secours d’allaitement ne doit-il pas dépasser le premier mois? Aucune hésitation n’est permise, la réponse "; n’est pas douteuse.
Sans aucun doute,.le secours d’argent est susceptible d’être détourné de sa destination légitime; il peut dévier de sa route et servir à d’autres fins. A-t-on le droit de suspecter toutes les mères secourues, parce que quelques-unes font un déloyal emploi des subsides qui leur sont alloués?
Dans l’espèce, lorsque le secours d'élevage est accordé à la mère qui allaite elle-même son enfant, c’est directement à la mère nourrice et indirectement au nourrisson qu’il est destiné. Certains cas d’exploitation de la fillè-mère peuvent se présenter’; ce n’est pas, tant s’en
L’ALLAITEMENT MATERNEL
tant, la règle. La maternité, subie ou recherchée, est presque toujours rédemptrice et salutaire ; elle balaie les mauvaises pensées et fait couler la tendresse avec le lait nourricier.
Il est rare, très rare que la mère secourue, assez courageuse ou assez tendre pour s’acquitter de toutes ses obligations, soit une mauvaise créature. En cas d’allaitement au sein, le plus grand service que la bénéficiaire de l’assistance puisse rendre à son noui-risson est de profiter le mieux possible du secours en nature ou en argent d’origine officielle ou privée.
Ce serait une erreur et une faute de jeter le discrédit sur cette forme de secours, sous le prétexte que certaines des femmes assistées ont dissipé la somme d’argent destinée au paiement du voyage et du premier mois de la nourrice de campagne.
Au, contraire, et dûment contrôlé, avec des garanties suffisantes, le secours d’allaitement maternel a la plus haute valeur; il mérite à tous égards d’avoir la priorité sur tous les autres moyens d’assistance.
Ni la Maternité, ni l’assistance maternelle à domicile, ni l’asile de convalescence^ ni l’indemnité de chômage et de repos, ne suffisent à résoudre pratiquement le problème si difficile
de l’élevage des enfants de mères indigentes J ou simplement nécessiteuses. '|
Seulement, le secours d’allaitement mater- j nel exige- un contrôle sévère et vigilant. Ap Paris et dans le département de la Seine, la|| mission de surveillance est confiée à des visi- a teuses qui ont le titre de dames déléguées des|;| Enfants-Assistés. ^
Dans les départements, le très dévoué ins- ^ pecteur des Enfants-Assistés remplit le môme]' office. Ces agents d’inspection sont dignes de ’ confiance; mais un autre élément doit interve-i ' nir, qui, généralement, fait défaut : l’élément ; médical.
Il est aujourd’hui impossible de surveiller utilement l’élevage d’un enfant sans l’emploi de la balance. L’œil le plus exercé ne vaut pas ce témoignage impersonnel et mathématique.
Cette pesée régulière des enfants secourus par les services départementaux, hospitaliers, mur nicipaux d’assistance ou par la bienfaisance privée n’existe pas. On n’est pas sorti administrativement des habitudes d’empirisme et de surveillance superficielle.
La condition formelle, indispensable, au bon fonctionnement des secours d’allaitement est l’emploi du pèse-bébés. Toute mère secourue devrait être munie soit d’un carnet sur lequel
L’ALLAITEMENT MATERNEL
seraient inscrites toutes les pesées du nourrisson, soit d’une feuille qui reproduirait, au moyen d’un graphique, les différents poids.
L’allaitement maternel, tel qu’il est actuellement pratiqué d’une inanière imparfaite et rudimentaire, vaiit mieux que l’alimentation artificielle la plus scientifique et la mieux surveillée, mais il laisse encore passer des accidents, il n’est pas complètement à l’abri des surprises et des mécomptes, parce que le nourrisson n’est pas soumis à l’œil du médecin, au témoignage de la balance, et que la mère la plus attentionnée manque d’expérience et de sagacité pour mener complètement à bonne fin la noble tâche qu’elle a entreprise et quelle poursuit de si grand cœur.
LA CONSULTATION DE NOURRISSONS
C’est pour faciliter l’allaîtement maternel et pour combattre la mortalité infantile que la première consultatiou de nourrissons a été créée à rhôpital de la Charité, en 1892, par le docteur Pierre Budin. Aucune initiative n’a été plus féconde et plus heureuse.
Ni les dispensaires d’entants malades, ni les crèches ne répondaient au môme objet.
M. Pierre Budin a voulu, avec un grand sens pratique, compléter cette œuvre d’initiation et d’éducation maternelle qui s’accomplit à la hâte dans les services hospitaliers.
A la sortie de l’hôpital ou de l’asile de convalescence, si avertie qu’elle soit, la femme du peuple, surtout celle qui élève son premier enfant, n’a pas grande expérience ; elle a besoin de conseils et de direction médicale, et cela djautant plus que l’examen superli-
LA CONSULTATION DE NOURRISSONS 99
ciel des nouveau-nés est parfois trompeur.
L’usage s’est introduit dans les hôpitaux et les maternités de soumettre les nourrissons à des pesées fréquentes, et peu à peu cette habitude scientifique a passé dans la clientèle de ville. Les accoucheurs se sont habitués à faire peser tous les matins les nouveau-nés ; cette précaution n’est pas moins nécessaire que cellè de la prise de température des nouvelles accouchées.
Une feuille spéciale représente par un graphique les variations de poids de l’enfant, de même qu’une autre feuille dénote la températm-e de la mère. Ce sont deux renseignements indispensables et dont le médecin moderne ne saurait se passer.
Il arrive parfois que la santé d’un petit enfant s’altère à l'insu des personnes qui veillent sur lui. « Que de fois, écrit M. Budin, n’avonsnous pas trouvé, le matin, en faisant notre visite à l’hôpital, des nouveau-nés qui nous semblaient ne point prospérer ! Les personnes qui les soignaient et qui les voyaient constamment atfirmaient n’avoir pas noté de changement tâcheux dans leur état. Nous les faisions mettre sur la balance et nous trouvions une diminution de poids de 3, 4 ou oûO grammes, La nécessité des pesées journalières s’impose
donc, surtout dans les services hospitaliers; on évite ainsi des surprises désagréables. »
A plus forte raison, celte méthode de surveillance scientifique a-t-elle sa raison d’être et son utilité lorsque la mère inexpérimentée est seule à donner ses soins à un nourrisson fragile.
Au bout de plusieurs semaines, et jusqu’au sevrage, la pesée hebdomadaire répond à une nécessité réelle.
Le témoignage de la balance est irrécusable, exception faite pour certains phénomènes d’augmentation brusque et considérable du poids de certains enfants dans les jours qui précèdent immédiatement la mort. L’ascension de la courbe de poids, sans avoir une valeur absolue, suivant les réserves de M. Pierre Budin, n’en est pas moins le signe le plus habituellement certain de l’état de santé.
Suivant l’avertissement de la courbe, le médecin exerce un contrôle vigilant sur les conditions de naissance et de développement d’un nourrisson. Si la courbe s’élève régulièment, si la pesée révèle un accroissement normal, la nourriture est irréprochable au point de vue de la qualité et de la quantité. Que si, au contraire, la courbe s’abaisse ou si elle ne s’élève pas d’une manière suffisante, un défaut
LA CONSULTATION DE NOURRISSONS lOt d’alimentation existe, et la ration de lait maternel est complétée' ou remplacée par le lait stérilisé. La vue de la courbe permet au médecin de substituer, en cas de besoin et en connaissance de cause, l’allaitement mixte ou l’allaitement artificiel à l’allaitement exclusif au sein maternel.
Dans la clientèle bourgeoise et aisée, les défaillances de la mère-nourrice ont pour conséquence l’introduction de la nourrice mercenaire.
La consultation de nourrissons est essentiellement destinée à favoriser et à diriger l’allaitement maternel, c’est une institution populaire de haute portée.
En cas de nécessité absolue et de force majeure intervient une alimentation de complément ou de.suppléance au moyen du lait stérilisé, et cette intervention est préventive d’accidents, réparatrice de santé ; elle contribue grandement à diminuer le taux de la mortalité . infantile.
L’inventeur des consultations de nourrissons, le professeur Pierre Budin, a pu déclarer à l’Académie de Médecine que, grâce à la méthode suivie par lui, grâce à la direction de l’alimentation, il n’avait eu l’occasion d’observer ni le rachitisme, ni la prétendue dyspepsie
102 DÉPOPULATION ET PUÉRICULTUKE du lait pur, ni le gros ventre flasque, ni le scorbut; afin d’établir une comparaison équitable il s’est référé aux statistiques de la ville de Paris rédigées avec tant de compétence par le docteur Jacques Bertillon.
En 1898, 7.087 enfants d’un jour à un an, élevés à Paris, succombaient; la mortalité totale s’élevait à 12 p. 100.
Sur ce contingent funèbre, la part de la diarrhée infantile était de 3.200 (606 élevés au sein, 2.262 nourris au biberon, 333 dont le mode d’élevage était inconnu), soit de 45 p. 100.
I)e 1892 au mois de juin 1899, sur 435 nourrissons surveillés, soit 238 nourris exclusivement au sein, 195 allaités d’une façon mixte ou artificielle, 32 ont succombé, ce qui fait une mortalité générale de 7,3 pour cent.
Au cours de l’été si meurtrier de 1898 (du 7 août au 2 septembre), qui a fait tant de victimes de diarrhée infantile (833 enfants en quatre semaines à Paris), comme en 1899 et en 1900, la consultation de nourrissons a été indemne, elle n’a éprouvé aucune perte. Que cette immunité vienne d’une surveillance méthodique de l’allaitement ou de l’emploi du lait stérilisé, la conclusion est la même, impérieusement favorable à la vulgarisation des procédés rationnels et scientifiques d’élevage.
LA CONSULTAïIGN DE NOURRISSONS
Au Dispensaire de Belleville, que dirige avec un infatigable dévouement le D'' Yariot^ chaque semaine, le vendredi matin, près de cent nourrissons sont pesés, inspectés. Chacun d'eux a sa fiche et le docteur juge d’un coup d'œil leur variation de poids hebdomadaire.
D’après le tableau de Tarnier et Chanlreuil, les augmentations quotidiennes moyennes du poids d'un enfant pendant les douze premiers mois sont les suivantes ;
1"' mois, 30 gr. 6; 2% 31 grammes; 3% 27.gr. 4; 4“, 22 gr, 4; 5% 18 grammes; 6% 14 gr. 8; 7% 12 gr. 8; 8% 11 gr. 4; 9% 11 grammes; 10% 8 gr. 4; 11% 7 gr. 4; 12% 6 grammes. 11 va sans dire que ces moyennes n ont rien d’absolu.
La consultation de nourrissons est dans toute la force du terme, suivant l’expression du D'' Henri de Rothschild, une véritable école des mères. ' .
Même avec l’allaitement au sein, des acci-, (lents peuvent se produire : indispositions passagères, émotions violentes, alcoolisme de la mère ou de la nourrice, suralimentation, etc. Les observations les plus compétentes' attribuent la majeure partie des troubles digestils des enfants allaités aü sein à la sxiralimen-
talion. Le nombre et la durée des tétées doivent être l’objet d’une, réglementation stricte. Quand il s’agit de l’élevage, de la culture de l’enfant, menacé de toutes parts, l’empirisme est redoutable.
Toutes les fois que, pour une raison quelconque, le médecin juge indispensable de proportionner e^ac^emenda ration de lait maternel à la capacité stomacale de l’enfant, la balance seule donne le moyen sûl’ et certain de faire juste mesure. Dans ce cas, le nourrisson est pesé avant et après chaque tétée et la durée de-; la tétée est ainsi calculée mathématiquement.
Dans son service de la Clinique Tarnier, le professeur Budin emploie une feuille disposée de telle façon qu’on peut y inscrire les quantités de lait prises à chaque tétée pendant les vingt-quatre heures.
Il y a des données d’expérience qui permettent d’évaluer approximativement et a 'priori la périodicité de l’allaitement ; en tout cas, l’intuition des bonnes femmes et des commères ne suffit plus. Le rôle du médecin-hygiéniste, du consultant et du directeur médical, grandit à mesure que la notion de Vévitabilité de certaines maladies, du choléra et de la diarrhée infantiles, devient plus précise et plus encourageante.
LA CONSULTATION DE NOURRISSONS
La consultation de nourrissons, avec sa distribution annexe de lait stérilisé, est le plus merveilleux cours d’adultes qui puisse être institué. La leçon de choses y prend Taspect le plus saisissant, parce qu’elle a pour objet un petit être adoré, une créature de chair et de sang sur qui peut directement réagir la moindre faute de régime.
La mère s’accoutume à tenir le plus grand compte des indications de la balance ; elle examine et consulte la courbe de son enfant avec un intérêt passionné. Peu à peu’, pénètre en elle le nouvel enseignement, et le sentiment de sa responsabilité s’élargit en même temps que sa compréhension des règles de l’élevage scientifique.
Les consultations de nourrissons, de formes dissemblables, soit comme annexes à un service d’accouchement, soit comme dépendance d’un dispensaire (D” Variot et Dubrisay père), soit comme policlinique (D' Henri de Rothschild), soit comme Gouttes de lait, soit comme crèches, soit comme établissements publics spéciaux, rendent les plus grands services; elles sont encore trop peu nombreuses et ne tiennent pas la place à laquelle elles ont droit dans notre organisation sociale.
Leur forme importe peu, pourvu que la réa-
lité de la direction médicale existe, pourvu que les mères apprennent à faire leur devoir en conformité des lois delà nature et des règles de la science.
En 1878, le savant et regretté docteur Bergeron, secrétaire perpétuel de l’Académie de médecine, écrivait avec tristesse qu’il était humiliant pour notre temps et pour le pays qu’en dépit de l’hygiène publique et privée « la mortalité des nouveau-nés soit assez élevée pour qu’on ait pu dire, chiffres en mains, qu’un enfant qui naît a moins de chances de vivre une semaine qu’un homme de quatre-vingtdix ans, et moins de chances qu'un octogénaire de vivre un an ! » Le rapprochement est saisissant et la fragilité d’une existence de nouveau-né a été ainsi mise en relief par un témoin inforaié entre tous.
Les statistiques les plus récentes ne démentent que faiblement l’aphorisme célèbre du D' Bergeron, et pourtant, depuis cette épouue, un flot de lumière a jailli sui- les points les plus
obscurs du problème. La théorie pastorienne des maladies évitables a fait des progrès énormes. Le mal est connu dans ses causes premières et secondes; il peut, il doit être guéri, puisqu’il est scientifiquement et socialement guérissable.
Le fait saillant, brutal, qui se dégage des sta- ; tistiques, est celui-ci ; que, sur l’apport des naissances, sur la récolte puérile d’un an, plus d’un sixième est perdu avant la fin de la première année.
La cause générale, dominante, de ces hécatombes, a été signalée par un démographe clairvoyant entre tous, l’excellent D' Lagneau; elle tient à l’absence et à l’insuffisance des soins maternels, dont sont privés de trop nombreux enfants dans notre état social.
Abandon des enfants à l’Assistance publique, envoi en nourrice, sevrage prématuré des enfants de nouri’ices sur lieu, autant de conditions d’où résulte la privation de soins maternels.
D’après M. Lagneau, ces trois conditions contribuent, pour une large part, à accroître la mortalité normale. Au lieu de la mortalité moyenne de 16,27 sur 100 des enfants de 0 à 1 an en général, les enfants laissés dans leurs villages par les femmés venant se placer comme
nourrices sur lieu ont une mortalité variable de 20 à 77 p. 100, suivant le mode d’élevage, et surtout selon qu’ils ont été délaissés par leurs mères dès les premiers mois ou après le septième mois.
La mortalité des enfants en nourrice, évaluée par M. Lagneau en 1896, varie de 27 à S2 p. 100 selon leur état civil et suivant leur mode d’élevage.
Et ce qui prouve bien le caractère relatif, éluctable, de cette élévation du taux mortuaire, c’est que les enfants illégitimes sont .deux fois plus éprouvés que les enfants de familles régulières. Le délaissement et la misère ont une responsabilité directe et visible sur ces hécatombes.
Mais il' y a d’autres facteurs et d’autres responsabilités ; la mortalité infantile excessive a des.causes' différentes, puisque les enfants élevés à domicile, surtout ceux qui sont privés du sein maternel et élevés au biberon, meurent dans des proportions effrayantes.
En serrant de près les statistiques, ainsi que l’ont fait MM. Balestre et Gilefta de Saint- Joseph (de Nice), et avec eux M. Pierre Buclin, les causes premières apparaissent, se dégagent en pleine lumière.
A Paris et dans les villes de plus de 30:000 halo
ilO DÉPOPULATION ET PUÉRICULTURE
bilanis, pendant la période qui s’étend de 1892 1 à 1897, la mortalité moyenne des enfants de j 0 à 1 an, comparée à la mortalité totale, a été r de 166,2 p. 1.000. Sur mille décès, la part de : ; l’enfance est du sixième. ;
Les maladies du tube digestif et celles de l’appareil respiratoire occasionnent ensemble ï plus de la moitié de ces décès prématurés.
A elle seule, la diarrhée infantile, plus par- ; ticulièrement estivale, détermine 38S décès sur ; 1 , 000 . - Les affections pulmonaires, dues au refroidissement de température et aux impradences . commises en hiver, sévissent dans la proportion de 147 p. 1.000. ' .
Ces deux sources de mortalité infantile ont : au plus haut point le caractère évitable. ;
Il est donc possible, à peu de chose près et tout au moins théoriquement, de sauver im.
enfant sur deux parmi ceux qui succombent ■; avant l’expiration de la première année. Un l pareil gain, s’il était réalisé, serait appréciable ; au point de vue de l’arrêt de la dépopulation ; ou, si l’on préfère, du faible accroissement de | la population française. ]
La mortalité des enfants envoyés en nour- 1 rice, même si ce mode d’élevage antinaturel et > antisocial est conservé, est également réduc-
tible dans une large mesure, puisque la plus grande partie de ces nourrissons exilés du logis maternel sont nourris artificiellement et que le biberon, soit par sa malpropreté intrinsèque, soit par l’impureté du lait qu’il contient, est le plus malfaisant des instruments d’élevage.
Il n’est pas difficile, par un surcroît de prévoyance et d’assistajice sociale, d'abaisser le nombre des enfants abandonnés,'confiés à des nourrices mercenaires par l’Assistance publique.
Il est moins difficile encore de protéger les enfants de nourrices sur lieu et même ceux de nourrices rurales, dont la santé est si gravement compromise par la violation impudente des prescriptions de la loi.
Nous sommes ici sur le domaine de Vévitable et le tribut mortuaire prélevé sur la petite enfance est en grande partie, au moins pour moitié, le fruit d’erreurs, d’ignorances et de misères dont la source peut et doit être tarie.
Et la preuve que cette mortalité infantile a dès causes contingentes est fournie par les statistiques elles-mêmes et par leurs variations instructives.
A ne considérer que les recherches récentes de MM. Balestre et Giletta de Saint-Joseph, l’écart le plus disproportionné existe entre l’état
112 BliPOPULA.TlON ET PUÉRICULTURE
sanitaire infantile des villes et localités les pins, peuplées de France.
A Châlons-sur-Marne, la mortalité des enfants en bas âge (0 à 1 an) est de 200 p. 1.000; elle est, à Belfort, de 300; à Croix, de 400, et à Halluin de 500 p. F.OOO ! Pourquoi ces inégalités et ces bonds désordonnés? Il y a là pour le savant une instructive recherche à faire, et nous savons que le professeur Pierre Budin, si attentif et si pénétrant, a entrepris à cet égard, dans les départements du Nord et du Pas-de-Calais, une étude personnelle dont les résultats présenteront le plus vif intérêt.
11 est d’autant plus nécessaire de dresser, pour chaque ville, pour chaque localité, son casier sanitaire infantile, que, dans un certain nombre d’agglomérations urbaines, la dîme mortuaire s’abaisse heureusement; ainsi, à Alençon, à x4.ngoulême, à Mâcon, à Châtellerault, à Cahors, à Auch, au Kremlin-Bicêtre, à Plœmeur. C’est la petite ville de Nanterre, dans la banlieue parisienne, qui occupe le plus bas rang, c’est-à-dire la place la plus honorable dans cette échelle décroissante, avec une mortalité de 53 p. 1.000.
A quoi tiennent cette infériorité lamentable d’une part, et cette situation relativement privilégiée de l’autre ? L’investigation minutieuse
des hygiénistes, des médecins du pi’èmier âge, ne manquera pas de le révéler, et les pouvoirs publics connaîtront avec précision la conduite à tenir, l’etfort à faire sur tous les points du territoire.
Déjà les matériaux affluent. Dans un de ses rapports officiels, M. Vannacque constatait que le sud-est de la France semblait avoir le plus souffert d’une mortalité très grande qui exerce ses ravages sur la première enfance. Le D’’ Pamard avait personnellement constaté que dans l’arrondissement d’Avignon, de 1873 à 1877, 100 enfants, de zéro à cinq ans, comptaient 32 décès, et que cette mortalité était surtout estivale; il en concluait à la nécessité de créer des sanatoria de montagnes destinés à éloigner pendant l’été les jeunes enfants des villes et des centres industriels.
Récemment, M. le D' A. Zuber étudiait, sous l’inspiration du professeur liaushalter, les origines de la mortalité infantile à Nancy, et surtout de la gastro-entérite, qui, pendant la période estivale, est pour moitié dans les décès de zéro à deux ans. M. le D' Zuber a relevé que sur 100 enfants qui naissent, 22 meurent avant deux ans, alors qu'en 1892 le nombre des victimes s’élevait à 24.
D’après le D" A. Zuber, le développement de
114 DÉPOPULATION ET PUÉRICULTUPE celte gastro-entérite est dii aux fautes suivantes : 1“ Tétées non réglées ; 2“ erreurs dans le régime de la mère; 3° absence de soins de la mère; 4° alimentation mixte; 5“ sevrage prématuré, brutal, alimentation grossière, ceci pour l’allaitement maternel. L’alimentation artificielle est encore plus chargée d’erreurs et de fautes : tétées irrégulières et trop fréquentes ; mauvais lait, biberon à tube, alimentation prématurée, etc.
Au Congrès international d’hygiène de 1889, les savants rapporteurs, MM. Landouzy et H. Napias, avaient procédé à une consultation internationale dont la valeur et la portée ne leur avaient point paru satisfaisantes; les réponses au questionnaire leur avaient semblé trop générales. Toutefois, en dépit de statistiques dissemblables et d’explications trop vagues, les sagaces rapporteurs n’en avaient pas moins insisté d’abord sur la supériorité de l’allaitement maternel, en second lieu sur l’importance d’un biberon salubre et d’un lait non contaminé. Dès lors, la crainte du germe de la tuberculose était à Tordre du jour, et M. le D’’ Blache se prononçait en faveur de Téhullition du lait.
Un hygiéniste informé; M. le D” Rouvier (de Beyrouth), était seul, au Congrès de 1889, à
LA MORTALITÉ IXFAÎn^ILE ‘ 115
recommander la stérilisation du lait et la surveillance de l’industrie laitière comme les remèdes les plus effficaces pour la protection et la " survie des nourrissons élevés artificiellement.
C'était le premier avertissement tiré de l’expérience étrangère et des enseignements de Pasteur. Le mauvais lait n’était pas seulement accusé de transmission de la tuberculose, il était dénoncé comme un agent de propagation d’autres maladies infectieuses.
Une ère nouvelle allait s’ouvrir, grâce à Pasteur et à ses élèves, pour la plus délicate et la plus éprouvée portion de l’humanité, pour l’enfance décimée par les maladies évitables,
Les idées se précisent, les informations se succèdent; la lutte nécessaire, patriotique et humanitaire, contre la mortalité infantile est éclairée de toutes parts, et les essais fructueux de résistance et de bataille commandent comme un devoir sacré la croisade contre le plus terrible agent de dépopulation : la mortali té des nouveau-nés et des nourrissons pauvres, puisque, d’après des observations unanimes et universelles, ce sont eux les plus éprouvés, les plus sacrifiés dans ces navrantes et liiinulianles hécatombes de la petite enfance.
LES nourrisso;ns pauvres
Deux constatations émergent des monceaux de statistiques et des montagnes de documents. Æ La première, c’est que les enfants illégitimes meurent plus tôt et en plus grand nombre, j Si nous considérons l’une des statistiques 1 les plus sûres, celle du D" J. Bertillon pour la à ville de Paris, nous voyons, pour une année i prise au hasard, celle de 1897, que les enfants J légitimes fournissent un contingent mortuaire >1 de 4'.473 sur 44.144 naissances, tandis que les ; enfants illégitimes perdent 2.027 des leurs ; sur 17.000 naissances. D’un côté, mortalité du • dixième, de l’autre, de plus du huitième.
La seconde, c’est que les enfants des quartiers pauvres, et par voie de conséquence les nourrissons de familles ouvrières, sont les plus frappés,
La diarrhée et la gastro-entérite, au cours de
lÆS NOURRISSONS PAUVRES
la même année, ont fait dans le VHP arrondissement (quartiers des Champs-Élysées, de la Madeleine, de l’Europe et du Roule) 12 victimes de zéro à douze mois, 333 dans le XX' arrondissement, 245 dans le XIX', 252 dans le XP, etc.
Au point de vue du mode d’alimentation, sur les 6.500 petits nourrissons décédés au cours d’un exercice, 2.862 étaient élévés artificiellement et 2.688 allaités au sein: seulement cette répartition s’éclaire à la lumière des chiffres de la protection des enfants du premier âge. Sur 100 nourrissons décédés, 27,47 recevaient le sein, 71,92 buvaient au biberon, 0,61 étaient en sevrage ou en garde.
C’est au fond le même phénomène : l’allaitement artificiel est plus répandu parmi les travailleurs que dans les familles aisées, et les naissances illégitimes y sont plus fréquentes.
Les conditions d'existence, des adultes et d’élevage dés enfants sont déterminées par la situation sociale. Le logement insalubre et l’alimentation défectueuse sont en rapports étroits; la servitude industrielle de la mère influe sur le mode d’alimentation des nourrissons.
Un actuaire anglais, M. Charles Ansell, cité par le D' Ch. Drysdale, a calculé qu’entre
enfants de familles riches et de familles pauvres, la mortalité varie de 8 à 33 p. 100 dajis leur première anne'e.
En 1889, MM. Landouzy et Napias avaient ouvert une consultation internationale qui, sans aller peut-être au fond des choses, n’en faisait pas moins ressortir les causes essentielles : l’indigence ou la pauvreté des parents, l'illégitimité, les mauvaises conditions d’hygiène générale, l’alimentation défectueuse, c’est-à-dire^ en somme, l'ignorante et la misère.
Vienne à éclater luie épidémie saisonnière, en 1898 ou en 1900, et la sélection morbide ne" tarde pas à se faire. Les faubourgs des villes paient le plus lourd tribut, les milieux ouvriers sont les plus éprouvés.
Poui’quoi? Nous n’en sommes plus réduits, comme il y a quelques années, à des hypothèses GU à des soupçons sur la genèse véritable de ces infections du tube digestif. Une précision s’est faite, toute incertitude a disparu.
Il est avéré que le principal coupable est l’allaitement artificiel et que la principale responsabilité est cèlle du lait lui-même, du lait impur et insalubre. Le mal est connu, le remède découvert. Chaque localité peut faire
LES NOURRISSONS PAUVRES
son examen de conscience, et les nations qui, comme la Finlande, la Grèce, la Norvège et la Suède, ont réduit leur mortalité infantile, ne l’ont pas fait au hasard et sans un programme défini.
Programme en apparence complexe, mais en réalité d’une grande simplicité théorique.
Tout d’abord se justifie le surcroît de vigilence envers les filles-mères. La maternité irrégulière, pour des raisons multiples, aggrave les risques de morbidité et de iéthalité de la première enfance. Comment s’en étonner, si l’on envisage l’élat d’angoisse. par lequel a passé, jusqu’à sa délivrance, la jeune fille séduite, et aussi l’état de misère dans lequel se déroule la maternité douloureuse? 11 n’y a donc rien d’exorbitant à redoubler de sollicitude compatissante envers ces malheureuses, qui souffrent au plus'profond-de leur être, et dont la détresse physique et morale a le retentissement le plus lointain et le plus tragique.
L’assistance maternelle préventive et consécutive, avec ses modalités diverses, est strictement nécessaire pour préserver et sauver des milliers d’existences précaires.
Cette assistance maternelle doit être assez prolongée pour que, dans la plus large mesure possible, la mère travailleuse ail la faculté de
120 DÉPOPULATION ET PUÉRICULTURE p
nourrir elle-même son enfant. Secours d’allaite- ’| ment, crèches, dispensaires et consultations de ' ■ nourrissons, sont autant d’instruments de pué- ; riculture pratique.
Les observations de M. Pinard et de ses ' élèves ont établi de la manière la plus positive que le re'pos préalable des mères confère une . augmentation de poids, c’est-à-dire des chances plus grandes de survie et de santé aux enfants. Peu importe à coup sûr la forme de ce ; ; re;3os préalable, pourvu qu’il soit réel. t
Déjà un inspecteur des enfants assistés du • Khône avait relevé, parmi les enfants des mères reçues avant leur accouchement à la Sama-', ■ nVame, au refuge fondé par M. et Sabran,'. .
une plus faible mortalité.
Les asiles et les secours de convalescence ont la même action salutaire et conservatrice.
De 1861 à 1868, l’Association des femmes en couches de Mulhouse, créée pour faciliter la convalescence et l’allaitement matei'nel, pouvait revendiquer avec fierté un gain de 10 p. 100 d’enfants sauvés et préservés par rapport à la population ouvrière de la ville.
La Mutualité maternelle . de Paris, fondée • -i; sur le modèle alsacien, n’a compté, pendant la période du 10 avril 1892 au 31 décembre 1899, qu’une mortalité de 7 p. 100 pour les nourris-
LES NOURRISSONS PAUVRES 121
sons de ses participantes. 11 est vrai de dire, ainsi que le rappelait M. Félix au Congrès d’assistance publique et de bienfaisance privée de 1900, que 77 p. 100 de ces enfants sont nourris au sein.
Lors de la grave épidémie de diarrhée infantile de 1898, dans une seule semaine, du ü au 13 août, 350 enfants mouraient à Paris. Sur ce nombre, la proportion des victimes élevées au sein ne dépassait pas 60.
Et, si l’allaitement maternel fait défaut pour cause d'empêchement majeur, le bénéfice , de cette immunité relative s'étend aux enfants surveillés et élevés artificiellement au lait stérilisé.
Puisque les différents moyens d’intervention sociale ou privée ont cette vertu de rétablir l’équilibre entre les nourrissons pauvres et les nourrissons riches et de faire cesser l’infériorité navrante des premiers au point de vue vital, aucun sacrifice n’est trop élevé pour retenir les précieuses existences qui s’échappent.
La mutualité et l’assurance auront leur place dans une organisation sociale digne d’une humanité supérieure. H n’y a pas, pour atteindre un tel but, d’objection de principe. La collectivité, même en se plaçant au point do vue le plus étroit, le plus utilitaire et le plus mercan-
lile, consent une dépense productive en conslituant un budget d’assistance maternelle et de puériculture.
Les économistes libéraux acceptent sans protestation le principe d’une surveillance des enfants en bas âge placés en nourrice, en sevrage ou en garde; ils auraient mauvaise grâce à contester la légitimité d’une protection des enfants placés dans les plus mauvaises conditions d’élevage et notamment des nourrissons do filles-mères. ■
Mais surveillance et protection ne vont pas sans un devoir corrélatif. Une suffitpas d’adresser à de malheureuses mères de famille, accablées sous le poids de leurs charges domestiques, des admonestations éloquentes et de vertueux conseils ; le moindre subside, venu de n’importe où, sous le vocable que l’on voudra, ferait bien mieiix leur affaire et servirait plus utilement la cause de l’enfance.
L’auteur des Petits-Paris, M. Charles Mercier, a pris hardiment la question telle, qu’elle. doit être abordée ; il part de ce principe que la mère et l’enfant sont indispensables l’un à l’autre, et il en conclut que le législateur a pour devoir de résoudre le problème de la seule façon pratique qu’il comporte, c’est-àdire en mettant à l’abri de l’indigence, par des
LES NOURRISSONS PAUVRES
gratifications raisonnables, toute femme enceinte, à partir du sixième mois de sa grossesse jusqu’au sevrage de son enfant.
Cette conclusion logique se heurte malheureusement à toutes sortes de préjugés et d’objections économiques et sociales, et aussi à des difficultés d’ordre financier. Pour Paris seulement, d’après l’estimation de M. le D’' Mercier, la dépense ne serait pas moindre de 72 millions par an. Un effort aussi gigantesque n’est pas réalisable à bref délai dans l’état de nos njCEurs publiques.
C’est par degrés qu’un pareil résultat peut être poursuivi, en sériant les questions et en se libérant de toute intransigeance doctrinale. La généralisation des refqges-ouvroirs, la protection légale des mères ouvrières avec indemnités de chômage, une dotation plus importante du service de secours d’allaitement, tels sont les premiers remèdes à portée de la main.
11 est à la fois attristant et scandaleux qire, presque partout, le secours à domicile pour élevage d’enfants du premier âge soit insuffisant, et que, dans l’immense majorité des communes, il manque totalement. Le service départemental d’enfants secourus, médiocrement pourvu, ne s’étend que par tolérance aux enfants légitimes
et aucune disposition législative n’ouvre de recours aux familles.nombreuses. Une proposition, celle de M. Emile Rey, a pour objet de suppléer à cette grave lacune en instituant l’assistance aux familles chargées d’enfants.
Parmi ces parias ou ces victimes, les nourrissons âgés d’un jour à un an ou même deux ans sont au premier rang parce qu’ils sont le plus exposés et que leur existence est la plus menacée. Leur débilité même leur confère des ; droits-à une protection effective, et, de toutes les mesures dont ils peuvent bénéficier, la meilleure est celle qui ne les prive pas des soins maternels.
Telle est la politique à suivre pour combattre,et pour réduire la mortalité infantile. La meilleure hygiène est faite d’assistance, de mieux-être, d’avantages positifs ; une fois, l’extrême misère, la détresse meurtrière, atté-!; nuée, le reste vient par surcroît, et la tâche complémentaire est facile parce que le nécessaire a été fait.
LE LAIT INSALUBRE
C’est en été qu’éclatent les épidémies de gas- Iro-entérite dont la première enfance est affligée. Plus la température s’élève et plus le choléra infantile a des chances de se propager. Cette coïncidence a suggéré plus, d’une hypothèse : influence des germes de l’air, action de la chaleur sur certaines bactéries inoffensives du tube digestif, etc., etc.
La controverse scientifique n’est pas close; elle n’offre plus toutefois qu’un intérêt relatif, à mesure que les théories de Pasteur reçoivent chaque jour une plus vigoureuse confirmation.
La diarrhée infantile prend manifestement sa source dans la consommation d’un lait impur ou altéré, et si, pendant les grandes chaleurs, les accidents sont plus nombreux, c’est que justement l’élévation de température
a pour effet de provoquer une altération spon- ^ tanée du lait. ' •;
Il ne suffît pas de se porter garant de la ' pureté du lait pendant les grandes chaleurs, il faudrait aller plus loin et démontrer que ce -[■ breuvage ne subit pas de modifications graves.'
Or, l’expérience élémentaire et le sens com- . ; mun démontrent le contraire. Le lait tourne, •: il s’altère, il est modifié dans sa composition • intime, quelle que soit l’origine de ces altéra- . , : lions estivales. Le germe provient-il de la ' vache, de l’atmosphère, de la traite, du réci- ,j pient? Le résultat est le même: des germes Jj pathogènes sont introduits dans le tube digestif |du nourrisson et y occasionnent les ti’oubles les •plus graves. y
Trop souvent, le lait que boivent les enfants ^ du peuple dans les villes est indigne de porter ; ce nom. Des analyses officielles, effectuées < sous l’inspiration de la grande commission -L] municipale du lait, ont révélé que, dans la consommation journalière, prenaient place des .■ laits privés de la plus grande partie de leui*s ^ J éléments nutritifs. Des recherches analogues, entreprises dans un dispensaire d’enfants, ont ' < abouti à la même constatation.
Il est généralement admis que, pour avoir toute sa vertu, le lait de vache doit contenir .
LE LAIT INSALUBRE
normalement de 35 à 40 grammes de beurre.
Les échantillons de lait prélevés à la demande de la commission municipale ne renfermaient qu’exceptionnellement une proportion satisfaisante de matières grasses ; la plupart n’avaient même pas 30 grammes de beurre, et certaines analyses descendaient môme au-dessous de 20.
(( On est effrayé, écrivait le très savant rapporteur général de la commission, M. Pierre Budin, quand on pense aux résultats déplorables que peuvent fournir de semblables laits pour l’alimentation des enfants et pour celle des malades. Avec du lait ne contenant que 19,17,16 et 15 grammes de beurre, les enfants, pour absorber la même quantité de matières grasses que si le lait avait été pur, seraient obligés de boire deux fois et même trois fois plus de liquide, ce qui offre de graves inconvénients, ce qui leur fait courir de grands dangers. »
Un hygiéniste dont les travaux font autorité, .M. Jules Arnould, va plus loin que le D"' Budin dans l’appréciation de ce lait appauvri, écrémé, mouillé; il n’est pas éloigné de penser que le lait banal et indéfiniment manipulé, qu’on vend dans les rues des grandes villes, pourrait provoquer pour une bonne part la diarrhée des enfants et l’affection congénère que l’on désigne en France sous le nom d’athrepsie.
128 BÉPOPULATION ET PUÉRICULTURE
Le lait est coupable de plus d’un méfait; il est susceptible de transmettre les bacilles tuberculeux, charbonneux, aphteux; mais il a surtout pour défaut d’introduire dans l’organisme le germe de maladies infectieuses telles que le choléra infantile.
L’accusation n’est pas imaginaire, elle est étayée solidement, elle repose sur un faisceau de preuves convaincantes et concordantes.
Ce ne sont pas expériences de laboratoire, inductions scientifiques, mais faits réels et observations incontestables. Qu’on en juge plutôt par quelques exemples.
Dans le même milieu, dans la même ville, dans le même quartier, deux catégories d’enfants du même âge et dé même condition sont alimentées, l’une avec du lait ordinaire, l’autre avec du lait stérilisé, c’est-à-dire dépouillé de ses germes, rendu aseptique.
Si l’on compare le taux de mortalité de ces deux catégories, on aperçoit une différence saisissante.
A Paris, pendant le mois de juillet de 1898, l’entérite a été meurtrière dans la proportion do 1)3 p. 100; -43 p. 100 de ces victimes buvaient au biberon. En quatre semaines, ainsi que nous l’avons indiqué, SSO enfants succombèrent par gastro-entérite, dont 493 élevés au biberon.
LE LAIT INSALUBRE
Cette statistique funèbre est représentée par une courbe que l’ascension brusque de la mortalité a fait comparer par M. Budin et ses élèves à une sorte de tour Eiffel.
A la même époque, aucun des nourrissons de. la consultation du D" Budin, élevés au lait stérilisé, n’était atteint.
Et la môme immunité se retrouve dans les crèches, dispensaires, consultations où la même méthode d’élevage et d’allaitement mixte ou artificiel est pratiquée.
A Fécanip, l’observation est identique, non moins frappante et caractéristique. Tandis que la mortalité générale des enfants de la ville par èntérite était de 9,67 p. 100, les petits clients de la Goutte de lait, alimentés au lait stérilisé toutes les fois que la mère ne peut nourrir ellemême ou à elle seule, n’étaient enlevés que dans une proportion de l ,28.
Ces chiffres ne sont pas fantaisistes; ce sont ceux de MM. Variot, Dufour, Drapier, Henri de,Rothschild, Gauchas, Chavane, et de tant d’autres; ils défient tonte contestation, ils constituent l’expérimentation la plus décisive et la plus éloquente.
Un fait est acquis : c’est que le lait ordinaire, le lait vendu à hon marché, le lait du commerce, plus ou moins pur, plus ou moins salubre, peut
l::0 DÉPOPULATrON ET PUÉRICULTURE
être un engin de mort, un instrument de dépopulation.
Il est donc criminel de laisser' des enfants exposés à un véritable empoisonnement, sans : que toutes les précautions aient été prises pour les soustraire au danger.
Le lait peut être indifféremment, suivant qu’il est pur ou frelaté, salubre ou corrompu, une boisson de vie, un breuvage de mort. L’alternative vaut qu’on s’y arrête et que tout le monde fasse son profit de l’enseignement.
Non seulement la tuberculose, mais encore la diarrhée infantile, sont le cbâtiment du laissez-faire, de l’incurie et du mépris de l'hygiène.
Contre le péril de propagation du bacille de la tuberculose par la viande, la science vétérinaire est en éveil; l’hygiène des étables et l’état sanitaire des vaches exigent la surveillance ; la plus rigoureuse. Un remarquable rapport de M. Nocard a déterminé les conditions aux-quelles doivent satisfaire les vaches laitières pour donner te maximum de sécurité. Toutes les vaches doivent être soumises à l’épreuve de la tuberculine ; le lait de celles reconnues ■ saines pourrait seul être vendu cru ; celui des. autres ne serait livré à la consommation qu’après avoir été bouilli à la vacherie.
LE LAIT INSALUBRE
Toutes les vaches de l’étable devront être visitées par un vétérinaire au moins une fois par mois. Toute vache reconnue malade devra être séparée des autres, et son lait mis à part, jusqu’à ce que le vétérinaire, prévenu immédiatement, ait décidé si l’aninial peut rentrer dans le rang, si son lait doit être jeté à l’égout . ou s’il peut être consommé après avoir été bouilli.
Les opérations de la traite ont également fait l'objet d’une réglementation minutieuse, due à M. le D'' Vallin, et le célèbre directeur de l’Institut Pasteur, M. Duclaux, a formulé les règles à suivre pour le transport à Paris du lait recueilli dans les départements.
Pour éviter autant que possible toutes les fraudes qui se font pendant le transport de la gare au domicile des débitants, la commission demande, par l’organe de son éminent rapporteur général, que les laits soient livrés en vases fermés et scellés. Ces vases, qui pourront être de capacités variées, devront être pleins.
Si le programme de la commission parisienne était suivi, à aucun moment la surveillance ne serait interrompue, les principaux dangers de souillure et de fraude seraient écartés, et le lait ainsi recueilli, ainsi transporté, offrirait les plus grandes présomptions de pureté.
A Paris et dans le département de la Seine, la surveillance des vacheries laisse peu à d( sirer. La production laitière des autres dépai tements ne présente pas des garanties égales, ^ l’insuffisance du contrôle sanitaire compromet" sans aucun doute la santé publique, puisque Paris consomme chaque jour plus de quatre cent mille litres de lait de provenance extra-J muros.
Pour ce lait apporté et transporté, qui passe en plusieurs mains, la surveillance hygiénique fût-elle irréprochable qu’un doute subsisteraiy sur la 'pureté de cette boisson. M. Nocard estime| qu’au cours des manipulations nombreuses que ce lait aura subies pendant la traite, la distribution, le transport et le débit, on n’aura pu éviter la pénétration d’au moins quelques germes dont la multiplication pourrait en rendre l’usage dangereux, alors même que le lait ne semblerait pas en avoir subi la plus légère altération.
La garantie qui s’impose, la seule qui mérite une confiance absolue, est celle de l’ébulli- fl lion du lait. « Ne buvez pas de lait sans l’avoir;^ fait bouillir », répète avec une conviction ? ardente le grand savant qu’est M. Nocard. 1
Les instructions sur la consommation du lait, rédigées par MM. Pierre Budin, Comby, Mi- 1
LE LAIT INSALUBRE
quel, Roux et Paul Strauss, ne sont pas moins formelles, et leur préambule est une affirmation de principe qu’on ne saurait trop vulgariser.
« Le lait, y est-il déclaré, aliment si précieux lorsqu’il est consommé au moment où il est tiré du pis de la vache saine, peut être dangereux s'il est fourni par une vache malade où si les microbes s’y ajoutent.
« Ces microbes' peuvent venir de la vache ' elle-même (vache atteinte de tuberculose,'fièvre aphteuse, etc.) ou être apportés de l’extérieur par les poussières adhérentes aux vases,' par l’eau qui sert à les laver, etc. En se développant dans le lait, ils l’altèrent; introduits dans le tube digestif, ils déterminent parfois l’apparition d’accidents très graves, tels que les diarrhées des nourrissons et le choléra infantile.
« Il est donc nécessaire de détruire ces microbes pour avoir un lait sûrement inoffensif. Le chauffage est actuellement le seul moyen pratique et efficace pour atteindre ce but. »
Ce n’est pas à dire que le lait frais, cru, sera impitoyablement banni, mais, si l’on veut mettre complètement à l’abri de tout accident les nourrissons en toute saison, et particulièrement en été, le chauffage est seul à offrir une sécurité à peu près absolue.
La chaleur détruit les germes, la chaleur
stérilise ; elle est microbicide et partant préservatrice. Cette condition ne suffit pas h transformer un lait mouillé, écrémé, en un lait nutritif et vivifiant, et la découverte delà stérilisation du lait n’enlève rien de leur caractère.impératif aux prescriptions de la police sanitaire. *
Les municipalités n’en ont donc pas moins le devoir de découvrir et de réprimer les falsifications, de prévenir la fraude et de favoriser par tous les moyens possibles- l’approvisionnement des villes et des villages en lait pur, ■ salubre et de bonne qualité. i,
Le lait infanticide fait courir les plus graves . dangers à la santé publique, à la prospérité nationale; il doit-être poursuivi sans trêve ni :< merci,- avec un zèle infatigable et toujours en • éveil.
Le temps n’est pas éloigné où la commission académique de l’hygiène de l’enfance condamnait le lait bouilli; c’était avant l’éclosion des doctrines pastoriennes. Et tous les médecins n’ont pas encore pris leur parti des nouvelles théories; il en est beaucoup qui redoutent de mocfitier par le chauffage la composition chimique ou biologique du lait, de le rendre moins digestible; plus d’une prévention subsiste dans les milieux les plus cultivés.
La lutte contre la tuberculose aurait dû pourtant forcer la conviction des plus récalcitrants, puisqu’il leur a fallu admettre, bon gré mal gré, que le bacille de Koch était détruit par l’ébullition. Cette première victoire a préparé les voies à d’autres triomphes de l’école de Pasteur.
On commença d’abord par faire bouillir le
13G DÉPOPULATION ET PUÉRICULTURE lait à l’air libre, ensuite par le chauffer à 75 ou 80 degrés (pasteurisation), pour abouHr enfin à un procédé plus perfectionné, le chaut- /; fage à 100 degrés et au-dessus en vase clos.
Parmi les pastoriens, M Duclaux, en France, jM. Soxhlet, en Allemagne, ont puissamment contribué à conduire les expériences à un résultat pour ainsi dire définitif.
Le lait altéré, soit par génération spontanée, soit par invasion de germes venus du dehors,
. donne l’hospitalité à des microbes pathogènes dont la seule énumération est terrifiante : à tout seigneur tout honneur, le fameux bacille de la tuberculose, les germes de la diarrhée , infantile, de la fièvre typhoïde, de la diphtérie, de la scarlatine.
Le D” Chavane a reproduit cette opinion autorisée de Lœffler : « Les bacilles diphtéritiques se développent bien dans le lait, dont le commerce doit faire l’objet d’une surveillance spéciale. On doit interdire la vente du lait provenant des fermes habitées par des diphtéritiques. »
Tous ces microbes de mauvaise nature ne courent pas les rues; quelques-unn n’ont pas de préférence marquée pour le lait comme véhicule; il en est d’autres dont la .pénétration dans l’organisme par ce moyen de transport
n’est pas moins certaine qu’exceptionnelle.
Pour la fièvre typhoïde, c’est l’eau de nettoyage ou de mouillage qui amène le bacille d’Eberth; le lait, ainsi contaminé, n’en est pas moins un propagateur d’infection.
Pour la tuberculose, la controverse n’est pas fermée. M. le D'H. Martin a examiné des laits vendus sous les portes cochères à Paris, et il a rendu tuberculeux avec ce lait et par inoculation des animaux pris en série. M. Roux a’ déclaré au Congrès de la tuberculose de 1888 que, s’il n’y avait pas lieu de regarder tout lait provenant de vaches tuberculeuses comme dangereux pour le public, il fallait « le regarder toujours comme suspect ». Telle est également l’opinion de M. Nocard, de M. Grancher, que le danger de la viande de provenance tuberculeuse est très restreint, que celui du lait existe, que celui du beurre et du fromage est à peu près nul.
Aussi, dans les mémorables conclusions du rapport de M. le professeur Grancher, magistral dans la forme comme au fond, l’Académie de médecine a renouvelé et confirmé son vote de 1890 tendant, entr’autres mesures de prophylaxie fondamentales, à faire bouillir le lait quelle que soit la provenance, avant de le boire.
Que ce soit donc pour fermer la porte à des
microbes peu fréquents par cette voie, ou bien pour barrer le passage aux germes de la diarrhée infantile, si nombreux et si. malfaisants, le chauffage du lait, dans les meilleures condi- lions possibles, s’impose au point de vue préventif, au point de vue de l’hygiène alimen- taire.
De tous les procédés de chauffage expéri- * mentés, la stérilisation proprement dite paraît seule en état de tuer tous les germes pathogènes. •]
Lorsque le lait est destiné à être conservé î pendant un certain temps, la stérilisation doit être absolue,, et, dans ce cas, provenir d’un | chauffage de 110 à 120 degrés pendant dix minutes au moins. C’est la stérilisation indus i trielle dont les procédés varient, mais dont l’opération essentielle consiste à placer les | bouteilles de lait dans une étuve à vapeur 1 sous prèssion et à les boucher aussi hermcti- I quement que possible. y
Un lait, ainsi préparé, dépouillé de tous ses | germes pathogènes, a pour ainsi dire un brevet | de longue vie; ü supportera les déplacements, . j l’exportation, le séjour en cave sans perdre | aucune de ses qualités nutritives, à la condi- v | lion que les différentes manœuvres de la sté- -.j risation en grand aient été méticuleusement :,i
exécutées, qu’aucune imprudence n’ait été commise.
Pour le lait destiné à la consommation courante, c’est-à-dire dans les vingt-quatre heures qui suivent la traite, la stérilisation se fait au bain-marie à 100 degrés, d’après la méthode Soxhlet. C’est ce qu’on nomme la stérilisation à domicile ou domestique, par opposition à la stérilisation industrielle ou en grand.
La première application du système Soxhlet en France est due au D'' Pierre Budin, qui a modifié l’appareil avec l’aide de M. Gentile et la collaboration de M. Chavane pour son service de la Charité. Cet appareil se compose d’un bain-marie en métal étamé avec un portebouteilles, de flacons gradués, d’obturateurs automatiques.
Yoici, d’après le magistral traité Le Nourrisson, du D' Budin, la description de l’opération domestique à laquelle peuvent se livrer avec la plus grande facilité les mères et les ménagères.
Le bain-marie, plus ou 'moins grand, contient, suivant ses dimensions, un support pour cinq, dix ou vingt-cinq bouteilles.
Les flacons, gradués par 25 grammes et très solides, ont une contenance variable d’après l’âge des enfants (de oO, 100, 150 ou 200 gram-
mes). Le goulot de chaque bouteille offre une .surface assez large et très régulièrement rodée à l’émeri. Dans ce cas, les obturateurs automatiques sont de petits disques de caoutchouc munis sur la face inférieure d’un appendice central en forme.de clou. Mais, pour vulgariser l’appareil et le rendre plus acceptable aux petites bourses, M. Budin a supprimé la bouteille à goulot rodé et a imaginé de petits capuchons en caoutchouc qui peuvent s’appliquer sur n’importe quel flacon.
On verse dans chaque bouteille la quantité de lait d’une tétée, sans que celte quantité dépasse le trait de division le plus élevé; on place ensuite un obturateur sur le goulot. Tous les flacons ainsi préparés sont mis dans le porte-bouteilles, puis dans la marmite qui contient de l’eau froide. Le niveau de l’eau doit affleurer à peu près celui du lait dans les flacons.
La marmite est ensuite recouverte et portée sur un ■ fourneau ; la température de l’eau s’élève progressivement jusqu’à l’ébullition qu’on doit maintenir pendant quarante-cinq minutes. Cela fait,, on enlève le couvercle, on sort le porte-flacon de l’eau bouillante et on laisse refroidir. Dès que la température s’abaisse, les obturateurs s’appliquent forte-
ment sur. les goulots des petites bouteilles, se dépriment à leur centre et se trouvent fixés par la pression atmosphérique.
Lorsqu’on veut donner à l’enfant le lait nécessaire pour une tétée, on plonge une bouteille dans l’eau chaude pour faire tiédir son contenu. Ce résultat obtenu, on soulève ün des bords de l’obturateur. Il se détache et l’air rentre dans le flacon en produisant un sifflement particulier. On goûte le^lait pour s’assurer qu’il a la température voulue et qu’il a sa saveur ordinaire, puis on applique directement le galactopbore ou une tétine sur le goulot de la bouteille. Celte dernière étant renversée, la tétine est introduite dans la , bouche de l’enfant.
Les appareils et les systèmes les plus ingénieux, les plus économiques, ont été successivement employés et vulgarisés. On n’a donc plus, ainsi que le proclame avec sa modestie habituelle M. Budin, que l’embarras du choix.
A défaut d’appareils spéciaux, on pourra se servir de petites bouteilles ordinaires. Avant de les employer, recommande M. Budin, on les lavera à grande eau, puis on les égouttera. Une fois qu’on y aura mis la quantité de lait suffisante, on les fermera, soit avec un tampon d’ouate, introduit dans le goulot, soit avec un
linge lié autour du col. Les flacons, placés dans un support spécial, un panier métallique parexemple, seront introduits dans la marmite, et ou laissera le lait quarante-cinq minutes dans l’eau bouillante.
Ce mode de chauËfage à 100 degrés a pour effet de tuer tous les germes malfaisants, puisque le bacille de la tuberculose ne résiste pas à une température de S8 degrés centigrades et celui de la diphtérie à une température de 70 degrés.
Le lait est yéritablement aseptisé, purifié, au point de vue des microorganismes de différents types qu’il charrie habituellement ou accidentellement.
Gomme il n’est plus nécessaire de couper le lait et que le nourrisson digère parfaitement — tout au moins dans l’immense majorité des cas, — le lait pur stérilisé, on n’est plus exposé, à surcharger l’estomac des enfants et à' les suralimenter.
Une grande et interminable querelle s’est engagée entre médecins sur l’emploi du lait de vache pur, fût-il stérilisé. M. Gœrtner (de Vienne) préconise le lait maternisé. MM. les docteurs Boissard et Marfan recommandent le lait coupé ou corrigé.
M. le D' Variot, dont la pratique est grande,
est au contraire d’accord avec MM. Budin, Comby, etc., pour considérer comme digestible le lait de vacbe stérilisé pur. « Dans les premières semaines de la vie^R-t-il écrit, si l’enfant ne s’accommode pas du lait pur, il peut être utile de le couper d’eau bouillie par tiers; mais il s’agit en général, dans ces cas, de nourrissons délicats ou nés avant terme. D’après mon expérience personnelle, je n’ai rencontré que très peu de nourrissons ne digérant pas bien le lait stérilisé pur, si les tétées sont bien graduées et espacées. >>
MM. Gomby, Lazard, Drapier, Ruffié, bien d’autres encore, estiment qu’il est préférable d’accoutumer les enfants au lait pur; toutefois, comme M. Budin lui-même, ils s’abstiennent d’opinions intransigeantes et acceptent, en cas de besoin, des violations de la règle générale.
Le lait pur stérilisé est donc^ dans la pratique courante de' ceux qui l’emploient, la boisson de tout repos, préservatrice de maladies, conse’rvatrice de santé; il ne dispense pas de surveillance, il ne vaut pas le lait de la mère, mais lorsque, pour des raisons physiologiques ou économiques, le sein macernel n’est pas disponible, ce précieux breuvage donne des résultats admiranles,.
Pendant l’été de 1898, tandis que la mor-
talité infantile était très élevée, à Paris comme ^ dans les départements, les enfants nourris au J lait stérilisé dans les dispensaires de J’Assis- J tance publique, dans les consultations de^ nourrissons, au Dispensaire deBelleville comme ■ à la Polyclinique de la rue de Picpus, dans les j crèches, ont échappé à l’épidémie. Les statis- 3 tiques de M.. Budin, de M. Chavane, de^'^ M. Variot, de M. Dufour, de M. Drapier (de .^ Rethel), de M. Henri de Rothschild, de M. Gauchas, de M. Belluze, etc., sont également concluantes et démonstratives. î
L’expérience est vraiment décisive. Qu’il y | ait eu parfois certains mécomptes, ces acci- | dents pouvaient tenir à des erreurs ou à des négligences de préparation, ou bien encore à ■ la mauvaise qualité du lait rendu aseptique, à ^ qui la chaleur ne peut pas restituer les éléments nutritifs dont il a été frauduleusement privé.
Le lait stérilisé n’est pas la panacée universelle, il n’est peut-être pas à l’abri de certaines surprises, mais il a l’avantage indéniable de supprimer presque complètement les risques d’infection du tube digestif et,il est à ce titre,' à défaut de l’allaitement maternel, un incomparable moyen d’élevage.
L’Académie de médecine elle-même, solli- -
citée de condamner une innovation aussi téméraire, non seulement s’y est refusée, mais au cohlraire félicitait le Conseil municipal de Paris d’exiger l’emploi du lait stérilisé dans les crèches et dispensaires.
Les anciennes instructions de l’Académie portaient que le lait devait être tiédi au bainmarie ; elles ont vieilli, ainsi que le déclarait avec franchise le l’apporteur M. Charpentier. La science a marché, la science a parlé et les anciennes préventions, les préjugés routiniers, n’ont plus aujourd’hui de raison d’être et d’excuse.
Les médecins et les mères devraient avoir toujours présente à l’esprit cette affirmation du rapport sur l’alimentation des nourrissons présenté à la commission des crèches par M. le docteur Pierre Budin (en son nom et au nom des docteurs Variot et Madeleine Brès) : « Stérilisé, le lait peut pénétrer de la bouteille qui le contient aussi pur que s’il passait du sein de la femme dans la bouche du noui’risson. »
L’allaitement maternel n’est pas détrôné, il conserve son incontestable primauté; seulement, en cas d’impossibilité et d’empêchement physique ou moral, la mère pauvre ou demiaisée est désormais armée pour éviter la diarrhée infantile et pour assurer à son enfant les
bienfaits d’une alimentation artificielle exempte de dangers et d’aléas.
Au point de vue social, loi’sque toutes ses conséquences logiques en découleront, la stérilisation du lait permettra de supprimer radicalemént ce lamentable exode en nourrice qui concourt pour une si large part à l’élévation du taux mortuaire de la première enfance.
Cette découverte pastorienne, encore peu utilisée, est, avec la guérison du croup par la sérothérapie, l’événement le plus heureux qui • se soit produit depuis des siècles dans l’histoire de la puériculture.
LE LAIT A BON MARCHÉ
L’approvisionnement des villes en lait pur n’a pas une moindre importance que leur approvisionnement en eau potable. Avec raison, l’opinion se passionne depuis quelques années pour ce problème d’édilité; elle ne sera jamais trop exigeante. Et pourtant, à une époque récente, les apologistes de l’eau de fleuve, de l’eau souillée, n’étaient pas rares.
Nous sommes encore au même état d’indifférence vis-à-vis du lait. Le grand public n’est pas informé, les autorités ellesmêmes s’émeuvent lentement. Et pourtant chaque été ramène les mêmes préoccupations douloureuses. .11 n’est pas rare de rencontrer des médecins instruits dont l’esprit se refuse à admettre les conséquences d’application des théories et des découvertes de Pasteur.
En 18,96, le Conseil municipal de Paris avait
Û8 DÉPOPULATION ET PUÉRICULTURE entrepris une importante enquête; il avait fait appel au concours des savants et des spécia- .J listes les plus compétents qui tous y ont re- %
pondu avec un dévouement sans bornes. Les travaux de la Commission d’étude de l’alimen- ^ tation par le lait, ses procès-verbaux, les rapports de MM. Nocard, Vallin, Duclaux, Paul a Yincey, Quesneville, Rouchès, D’’ Bordas, les instructions sur la consommation du lait, le rapport général de M. Pierre Budin resteront comme la documentation la plus utile, la plus ' il brillante et la plus riche. Malheureusement -4 l’administration préfectorale et le Conseil mum- | cipal ri’ont pas su tirer de cette enquête m odèle tout le parti convenable.
Assurément, la question est d’une com- t
plexité redoutable, surtout pour les grandes -1
villes; elle est à vrai dire nationale. Ainsi, ; pour Paris, le lait consommé dans une année x
provient, dans une proportion de 10 p. 100 des .i
vacheries parisiennes, pour un quart des va- < cheries de banlieue (par colliers et message- 'i ries), et pour 6S p. 100 de la province d’où il est < expédié par voies ferrées. '
A Pai’is et dans le département de la Seine, ■ un service d’inspection des établissements J classés et de police vétérinaire très vigilant fonctionne à la Préfecture de Police ; la sur-
LE LAIT A BON MARCHÉ
veillance des étables, sans être complète, est réelle et sérieuse. Et néanmoins, même dans ces conditions réellement satisfaisantes, M. Noël Rouchès, secrétaire de la Chambre syndicale deslaiHers-nourrisseurs, proposait la création, à Paris, d’une école de laiterie et d’une vacherie modèle.
Dans le système imaginé par M. Rouchès, la vacherie modèle aurait servi uniquement à fournir du lait aux crèches, sans faire la moindre concurrence à l’industrie locale. L’établissement municipal auraitpermis d’enseigner la technologie laitière; la vacherie-école aurait été aussi, suivant les propres expressions du rapporteur, le bréviaire de la laiterie, des producteurs en général, qui y puiseraient un enseignement utile.
11 est possible qu’une telle École soit mieux à sa place dans une région agricole et laitière ; l'idée n’en est pas moins ingénieuse et elle dénote le vif désir des intéressés eux-mêmes d’emprunter à la science ses enseignements et sa direction.
C’est au ministère de l’Agriculture à généraliser pour toute la France les prescriptions du Conseil d’hygiène et de salubrité de la Seine et à imposer, surtout dans les contrées de production laitière, un contrôle sévère. La loi
150 DÉPOPDLATlOiN ET PUÉRICULTURE
elle-même est silencieuse au point de vue de l’examen préventif des animaux.
Il y a donc tout à faire dans cet ordre d’idées au point de vue de la réglementation et des mœurs.
A l’étranger, notamment à Stockholm, à Copenhague, à Carlsruhe, des sociétés se sont formées avec l’ohligation de remplir un certain nombre de conditions hygiéniques. Les municipalités ou les comités d’hygiène de ces villes ont traité avec ces Compagnies pour que le lait apporté et vendu soit produit et recueilli avec des précautions méticuleuses.
Les grandes administrations, telles que l'Assistance publique de Paris, peuvent suivre l’exemple de ces villes étrangères, en exigeant de leurs fournisseurs, par un cahier des charges minutieux, l’application des règles les plus strictes de l’hygiène vétérinaire. La commission du lait de 1896-1897 n’a pas manqué d’exprimer ce vœu.
Et combien de précautions à prendre, à l’étable, dans les dépôts, en cours de route et à domicile pour mettre le lait à l’abri des impuretés, des poussières, pour le garantir contre la fraude, pour empêcher l’écrémage et le mouillage, pour qu’il reste pur et salubre! La grande commission de l’Hôtel de-Yille a classé
LE LAIT A BON MARCHÉ 151
les laits en trois catégories d’après la quantité de beurre qu’ils renferment.
Le lait trh bon est celui qui donne à l’analyse plus de 40 grammes de beurre.
Le lait bon, celui qui en contient de 35 à 40 grammes.
Le lait médiocre, celui qui n’en renferme que de 30 à 35 grammes.
« Tout liquide qui contient moins de 30 gr.
de beurre, a écrit dans son rapport M. Pierre Bucliu, ne doit pas être considéré comme du lait au point de vue hygiénique ; il ne doit plus être vendu sous ce nom. Le tolérer, c'est tromper le public qui ignore ces questions, c’est . aussi négliger de protéger les classes les plus intéressantes de la population qui ne peuvent se défendre elles-mêmes, les enfants et les malades. »
Les intérêts, légitimes à la condition de n’être nuisibles à personne, opposent, non moins que la routine, une formidable résistance aux exigences de l’hygiène contemporaine. Il est du devoir de tous les administrateurs de propager les nouvelles doctrines, d’accoutumer les plus ignorants à ces notions de police sanitaire dont ils seront les premiers à recueillir le bénéfice. L’emploi officiel de la tuberculine, qui donne le moyen de découvrir
les bovidés atteints de la tuberculose, est au premier rang de la propagande qui s’impose.
En • quel état d’anarchie, vis-à-vis de la science moderne, se trouve encore à son aube le xx° siècle ! L’empirisme routinier est au fond de toutes nos habitudes et un laissezfaire homicide caractérise notre civilisation orgueilleuse. Aussi, pour ne pas se laisser aller à des revendications intransigeantes, et jusqu’au j’our où la surveillance hygiénique et sanitaire des étables et des fermes aura été partout organisée sur des bases solides, les j'uges les plus autorisés, comme le très savant professeur Nocard, s’en tiennent à formuler ce principe que la seule précaution qui puisse mettre le consommateur à l’abri de tout danger consiste à faire bouillir le lait avant de le consommer.
C’est qu’en même temps apparaît de jour en jour avec plus de force la nécessité de la lutte contre la tuberculose, cette terrible mangeuse d’hommes et d’enfants.
. Aussi, parmi-les conclusions de la commission extra-parlementaire de la tuberculose, figurent les prescriptions relatives à la viande et au lait. Le rapporteur général, M. Brouardel, exprime, comme M. Nocard, cette opinion que, si les mesures souhaitées sont appliquées
LE LAIT A BON MARCHÉ
lo3
par le Danemark, la Suisse et la Norvège, elles sont au plus haut point réalisables.
Alcoolisme, tuberculose, mortalité infantile, ces trois éléments se rejoignent et se confondent. M; de Lavarenne a montré l’influence de l’alcoolisme sur la tuberculose infantile.
M. le D' Raoul Brunon (de Rouen), qui s’est livré à une enquête approfondie sur l’a!coolisme masculin et féminin en Normandie, le fondateur de la Ligue rouennaise contre l’alcoolisme, a embrassé dans la même série d’efforts et de tentatives la lutte contre la tuberculose et la création d’une Goutte de lait. Entre ces différentes œuvres, la connexité est évidente, le.lien étroit.
On pourrait aussi, avec la même logique, comprendre parmi les moyens de réduction de la mortalité infantile, non seulement les progrès de l’bygiène générale, mais surtout l’amélioration des logements plus salubres et moins encombrés.
Il est impossible de ne pas rattacher à ce programme de prophylaxie de la première enfance la création de bureaux d’hygiène dans les villes, la répression des fraudes alimentaires, le fonctionnement régulier d’un service de statistiqUè et la bonne administration sanitaire des com¬
munes.
iü4 DÉPOPULATION ET PUÉRICULTURE
L’adduction d’eau potable et la vente de lait . pur doivent se compléter pour mettre entièrement une ville à l’abri des contagions, des accidents infectieux, en un mot des maladies évitables.
Et, de même que le logement salubre a pour condition première d’être à bon marché, de même la fourniture de lait pur doit être accessible aux petites bourses.
Pourquoi le lait frelaté, manipulé, mouillé, est-il vendu à bas prix sous les portes cochères? Hélas ! parce qu’il est à la portée des budgets modiques et qu’il répond à des besoins réels de consommation.
Le lait médiocre, peu nutritif, trop souvent nuisible, n’a de clientèle qu’en raison de son prix. 11 en résulte que, si le surcroît de précautions et de surveillance a pour effet de relever le prix de revient et de vente du lait, la réforme ne sera qu’à moitié efficace. La première partie de l’œuvre de préservation infantile aura été accomplie; la seconde ne l’est pas, si les mères pauvres ou demi-pauvres, c’est-à-dire la majorité des femmes du peuple, ne peuvent pas bénéficier des mesures prises et qu’elles ne puissent même plus faire leur provision habituelle.
La clientèle à fournir peut se diviser en
LE LAIT A BOX SIARCHÉ 13S
quatre catégories : la première riche, la seconde aisée, la troisième de ressources modestes, la quatrième pauvre. Evidemment, ces divisions n’ont rien d’absolu, et, au point de vue auquel nous nous plaçons, elles se ramènent à trois. Les clients riches et aisés, quelle que soit l’élasticité de leur budget, achèteront en cas de besoin du bon lait à n’importe quel prix.
La majeure partie de la population ne se trouve pas dans cette situation privilégiée. Les petits budgets l’emportent en nombre sur les gros et sur les moyens; ils représentent, suivant l’expression consacrée, le plus grand nombre, et toute amélioration sociale, qui n’a pas un rayonnement suffisant,, est forcément incomplète.
La question du lait pour les nourrissons et les malades se pose avec une acuité particulière, en raison de la difficulté d’achat dans des conditions convenables de la boisson nécessaire.
Les œuvres privées ont compris l’obligation de distinguer entre les différentes catégories de familles, et la grande commission parisienne a clairement formulé des règles d’application et de détail dont la méconnaissance perpétue le régime anarchique sous lequel est placée la première enfance.
Il ne convient pas seulement de procurer gratuitement, à titre de don, la ration lactée ' alix nourrissons nécessiteux, mais encore de faciliter l’approvisionnement en lait frais ou stérilisé de tous les ménages de travailleurs.
Pour que la prophylaxie des maladies du premier âge soit profonde et étendue, cette double condition doit se réaliser, et l’hygiène" réclame un effort de solidarité pour s’exercer avec la force et l’ampleur indispensables-.
LA GOUTTE DE LAIT
Une goutte de lait à l’enfant nouveau-né !
Ce vers d’Alfred de Musset a sans doute inspiré le D' Dufour lorsqu’il a donné, par analogie avec la Bouchée de pain, le nom pittoresque de Goutte de lait à sa consultation de nourrissons. Le parrain a eu la main heureuse; on ne peut pas rêver une meilleure appellation, plus tendre et plus suggestive, pour définir l’œuvre populaire et hygiénique de l’assistance par le conseil et par la nourriture aux enfants nouveau-nés, dignes de la sollicitude la plus inquiète de la vieille Mère patrie du poète des Nuits.
Les mots, on le sait, ont leur valeur, leur destin, et le titre choisi par le D" Dufour ne sera pas étranger à la réussite; il mérite d’être adopté, popularisé dans toute la France.
Ib8 DÉPOPULATION ET PUÉRICULTURE
La Goutte de lait de Fécamp, comme l’œuvre philanthropique du D'' Henri de Rothschild, n’est pas exclusivement une œuvre de bienfaisance ; elle a plus d’ambition et plus de rayonnement; elle étend ses bienfaits à des nourris- .sons de toute condition de fortune; elle est comme une première cantine dans laquelle se confondent, sans distinction de rang social, tous les enfants d’une même ville.
Au mois de juin 1894, le D’’ Dufour, enthousiasmé par l’exemple du D'’ Pierre Budin, résolut d’entreprendre à son tour, avec les mêmes armes, la lutte contre la mortalité infantile. Quatorze ans de recommandations et de propagande dans les quartiers pauvres, de la ville avaient été inutiles; les enfants mouraient à Fécamp dans la proportion de 14,87 sur cent, et l’entérite les décimait, alors que le taux de mortalité infantile était de 14,81 dans l’ensemble du département de la Seine-Inférieure, de 11,99 p. 100 dans le Nord, de 8,S0 p. 100 dans 251 villes de France. Tout en considérant que le principe objectif devait être la population ouvrière et nécessiteuse, il prit le parti d’admettre, moyennant paiement, tous les enfants du premier âge. h'œuvre est ouverte à tous les enfants répartis en trois catégories : 1° Section payante; 2° section demi-payante;
LA GOUTTE DE LAIT 159
3“ section non payante. Les enfants de ces trois sections reçoivent le même lait, préparé de la même manière, et distribué dans un matériel semblable. Chaque enfant a un service de paniers et de biberons double et immatriculé.
Suivant le modèle parisien, celui de la consultation de la Charité, du Dispensaire de la rue du Chemin-Vert et du Dispensaire de Belleville, la Goutte de lait de Fécamp est à la fois une consultation destinée à l’allaitement maternel et un centre de distribution de lait stérilisé pour aider à l’allaitement mixte et artificiel.
Quand il est bien avéré que la mère est dans l’impossibilité physique, morale ou sociale de nourrir son enfant, elle reçoit tous les jours, pendant un an (deux ans s’il le faut) au moins, un panier contenant autant de biberons que l’enfant prend de repas en vingt-quatre heures (9 en général). Ces biberons renferment du lait en quantité proportionnelle à l’âge de l’enfant.
La remise en est faite contre la somme de 0 fr. 10 dans la section dite gratuite, de 0 fr. 30 dans la demi-payante, de 0 fr. 50, 0 fr. 75 et parfois 1 franc dans la troisième catégorie.
M. le D" Dufour n’accorde pas la gratuité absolue, afin d’habituer les mères à un devoir et à un effort pour élever leur progéniture.
A noire avis, la restriction, plausible à Fécamp, ne pourrait se généraliser d’une manière absolue. Le secours d’allaitement, alloué avec trop de parcimonie, est une nécessité inéluctable dans un très grand nombre de circonstances ; l’assistance en nature, et notamment en lait pur et salubre, n’est pas moins indispensable. 11 y aurait péril à ériger en maxime rigide cette loi naturelle et sociale que toute mère doit contribuer à l’élevage de son nourrisson, tant que la responsabilité du complice n’aura pas été atteinte et que la mise en cause du père n’apportera pas à la mère la part de coopération et d’appui dont elle a le besoin le plus impérieux.
Après trois ans d’existence de la Goutte de lait^ le taux le plus élevé de mortalité infantile s’était déplacé, il avait passé des milieux pauvres aux milieux d’aisance et de richesse. Les demandes d’admission affluèrent dès lors et la cotisation des mères fortunées servit à réduire la redevance des mères pauvres. C’est une mutualité infantile d’un nouveau genre dont le succès va sans cesse croissant.
Il est bien certain que, si dans le fonctionnement de son œuvre, le D’’ Dufour n’avait pas la connaissance de son milieu, il n’aurait pas éliminé la gratuité complète.
LA. GOUTTE DE LAIT
Chaque semaine les mères viennent à la fois chercher leurs paniers de lait et présenter leur enfant à la consultation. La salle d’attente et de déshabillage est commune à tous les nourrissons, quels qu’ils soient. Aucune distinction n’est faite; il n'y a plus là, suivant l’expression touchante du D" Dufour, que des frères de lait.
Nous avouons que cette communauté tout à fait égalitaire dérive de l’idée la plus juste et peut être fructueuse à plus d’un titre. Rien n’est plus utile que d’ouvrir à la jeune mère riche ou aisée un aperçu de la misère ambiante. Il ne faut pas qu’elle s’imagine, comme trop de femmes du monde, qu’une existence d’enfant du peuple vaut moins que celle d’un petit bourgeois. A son insu, dans cette fréquentation qu’elle n’aura pas recherchée, pénètre en son esprit frivole le sentiment de la soutfrance d’autrui; la pitié éveille la solidarité.
Pourquoi ne se créerait-il pas, entre ces frères de lait de situation si inégale, un lien profitable au plus déshérité? La famille riche prendrait à cœur de s’intéressser à un de ces nourrissons débiles, chétifs, que la mère élève à force d’énergie et de ténacité vaillante, en dépit de tous les obstacles, malgré la misère, le chômage, la maladie, sous les coups redoublés de la mauvaise fortune et du destin, et un.patronage vo-
lontaire veillerait dorénavant sur le difficile élevage de l’enfant du peuple, du nourrisson pauvre.
La consultation de nourrissons, le jour où elle sera devenue une institution publique, sera propice à l’accomplissement de ce devoir d’adoption et de tutelle sans lequel la bienfaisance administrative est trop souvent impuissante.
Le profit est double : physique et moral. Et, par ce temps de dépopulation, l’espoir d’un gain de celte importance n’est pas négligeable. Non seulement les risques de mortalité sont amoindris, mais encore la vitalité des plus fragiles se trouve augmentée. Avec quelle fierté M. Dufour, comme M. Budin, se vante de ne rencontrer parmi ses petits clients qui lui sont amenés dès leur naissance ni rachitisme, ni gros ventre flasque, ni tuberculose, ni eczéma.
« La cause de cet état heureux où se trouvent nos enfants, écrit M. Dufour, vient d’un seul fait émanant d’un principe que nous considérons comme primordial, absolu : c’est qu’à de très rares exeptions près, nous ne leur donnons jamais comme ration maxima que 1200 grammes de lait par jour, même dans la seconde année. »
En 1899-1900, sur 180 enfants, la mortalité par entérite est tombée à 1,11 p. 100 ; en 1898,
LA GOUTTE DE LAIT
pendant le trimestre si funèbre d’été, elle avait été de 2,8 p. 100.
La comparaison avec d’autres villes, avec les catégories d’enfants de la même ville étrangers à la Goutte de lait, est tout à fait topique et décisive.
La consultation n’est pas moins efficace comme Ecole des mères. Lé déshabillage en commun des bébés provoque l’émulation, pousse à la propreté ; l’examen de la courbe de poids les accoutume à suivre d’un regard plus éveillé les divers phénomènes qui peuvent se produire dans l’évolution vitale d'un enfant. Les mères les plus ignorantes finissent par apprendre et par retenir des notions élémentaires d’hygiène, des rudiments de physiologie, et elles font tardivement, il est vrai, mais sûrement leur éducation d’éleveuses.
Quand on réfléchit à la délicatesse d’un pareil art, que le D'' Guéniot représentait comme le plus diflicile de tous, on ne saurait trop applaudir aux tentatives de propagande et d’enseignement qui se produisent avec trop de lenteur en France et à l’étranger.
Et, si cette œuvre est du ressort et de la compétence de l’initiative privée, les administrations publiques ne sont pas néanmoins déchargées de toute obligation ; elles ont leur
rôle à jouer et leur responsabilité à dégager. Aussi bien l’exemple initial émane-t-il d’un service hospitalier, d’un accoucheur des hôpitaux de Paris qui, agissant spontanément et de ses deniers, n’en représentait pas moins, dans une certaine mesure, l’action publique.
Dans son rapport du 17 décembre 1892, le rapporteur du service des enfants assistés de la Seine invitait l’administration à entrer dans la voie ouverte par MM. Budin et Chavane; Un premier essai de distribution de lait stérilisé à des mères secourues par le département eut lieu à l’hôpital de la Charité. Dans sa séance du 2 mai 1893, après avoir entendu les explications lumineuses du D''Budin, la commission de surveillance des secours préventifs décidait qu’un service de consultation et de lait stérilisé serait installé dans une des maisons de secours de l’Assistance publique ; mais, en raison des lenteurs administratives, justement proverbiales, la suggestion du 17 décembre 1892, la résolution de principe du 2 mai 1893 ne reçurent une suite effective qu’au mois de juin
Le dispensaire de la rue du Chemin-Vert, confié au D*’ Chavane, a été le premier établissement public intervenant pour conseiller les mères-nourrices et pour subvenir, par un
LA GOUTTE DE LAIT
approvisionnement gratuit de lait stérilisé, aux besoins de l’allaitement mixte et artificiel.
Le lait distribué rue du Chemin-Vert, comme dans les autres dispensaires publics, est préparé par la méthode Soxhlet modifiée par M. Budin, telle que nous l’avons décrite.
Au dispensaire de Belleville, fondé et dirigé avec un dévouement infatigable par M. le D'' Variot, les mères nécessiteuses reçoivent depuis 1893 du lait stérilisé au prix de 30 centimes le litre. Ce lait est fourni à prix réduit au dispensaire par une société industrielle, et le dispensaire fait bénéficier de cette réduction son intéressante clientèle. tJn biberon gradué est fourni gratuitement ; on recommande aux mères d’égoutter soigneusement chaque bouteille avant de prélever les prises pour l’enfant. On indique la quantité de tait qui doit être donnée suivant l’âge et le poids de l’enfant, l’espacement et le nombre des tétées.
Comme dans les consultations de nourrissons, tous les enfants sont examinés et pesés une fois par semaine, et leurs variations de poids sont notées sur des fiches spéciales à chaque enfant. Toutefois, la discipline, ou plutôt l’obéissance, y est moins forte que dans les 'consultations externes des hôpitaux ou les dispensaires d’enfants secourus, parce que les
mères suivent EÎvec plus de facilité une direction médicale que l'administration d’assislance peut à la rigueur imposer. Le D" Yariot et son assistant, M. le D" Lazard, n’en ont pas moins obtenu dos résultats pleinement satisfaisants. M. Emile Mauchamp nous apprend que, dans une période déterminée, pendant un an, pas un seul des enfants suivis régulièrement n’est mort dans la clientèle du dispensaire. Les enfants décédés (dans la proportion de 2,81 p. 100) étaient amenés,- pour la plupart, très malades déjà à -la consultation, et les parents manquaient, sinon de dévouement, du moins de confiance dans les conseils reçus.
Chaque matin le pharmacien remet la-bouteille de lait stérilisé industriellement aux femmes inscrites ; il reprend les bouteilles vides en même temps qu’il délivre les bouteilles pleines. Les dépenses pour frais généraux sont pour ainsi dire nulles et les dispensaires privés, comme les crèches elles-mêmes, peuvent ainsi devenir à peu de frais des centres de distribution de lait stérilisé. M. Yariot préconise avec raison cette solution pratique.
Peu importe la- méthode suivie pour la préparation du lait. Si les administrateurs voient un avantage ou une facilité dans l’achat du lait stérilisé industriellement, c’est à eux de pren-
LA GOUTTE DE LAIT
dre toutes garanties pour que cette préparation en grand ne laisse rien à désirer. Que si, au contraire, leur opinion est favorable au système de la stérilisation dite à domicile, par le procédé Soxhlet-Gentile-Budin ou par tout autre analogue, leur préférence doit être scrupuleusement respectée. C’est, en somme, affaire d’installation et de budget, c’est-à-dire de voies et moyens. Et dans l’espèce, comme en toute chose, le fond emporte la forme, les querelles de procédure et d’application n’ont qu’une portée secondaii’e.
Les Gouttes de laiC les dispensaires d’enfants secourus, les consultations de nourrissons et tous autres établissements de môme nature peuvent et doivent servir à plusieurs fins, tant à la distribution de lait stérilisé qu’à cette surveillance médicale des nourrissons du premier âge, de tout rang et de toute condition, à laquelle il faudra bien recourir un jour prochain, si l’on ne veut pas perdre, faute de soins intelligents, faute de soins appropriés, tant de chères et frêles existences.
Des enfants naissent avant terme, ils n’ont point le poids normal et ils sont dans un état de débilité extrême. Ces prématurés sont à M proprement parler des victimes héréditaires, soit qu’une tare congénitale leur ait été transmise, soit qu’ils aient souffert indirectement ''û dos privations et des misères maternelles. 1
Ce qui manque le plus à ces pauvres petits ^ débiles, c’est la chaleur; ils ne peuvent se déve- ,1 lopper qu’à la condition de ne pas se refroidir. '1 On est obligé, pour les rattacher à la vie, de J procéder comme l’avait imaginé l’humoriste J Sterne, « d’achever l’ouvrage de la nature et 1 de travailler à la formation de l’enfant avec le ^ même artifice que celui, dont on se sert pour •' faire éclore les poulets en Égypte. » Après de nombreux tâtonnements, la couveuse, inventée sur le modèle des appareils qui servent à ob-
tenir artificiellement l’éclosion des œuts de poules, fut employée par Tarnier. Cet instrument perfectionné, en fer et en verre, en bois et en verre, en faïence, en métal, est entré dans la pratique hospitalière; il rend les plus grands services.
Une exposition commerciale de différents types de couveuses à l’Exposition de 1900 a vulgarisé cet appareil; l’exhibition publique de nouveau-nés débiles était assurément pénible. Un sentiment de compassion et de tendresse infinie pour ces tristes échantillons d’humanité ne s’en dégageait pas moins de ces visites douloureuses; le succès du spectacle n’était pas dû uniquement à la curiosité banale. Et, puisque l’ignorance est si lente à disparaître, il n’est pas oiseux de la combattre par tous les moyens possibles, même par les plus contestables.
Tous les services d’accouchement et de crèches hospitalières sont pourvus de couveuses, et un pavillon spécial d'enfants débiles fonctionne à la Maternité. Aucune direction médicale n’est plus délicate, plus hérissée de difficultés ; le péril est de toutes les minutes et le succès incertain. Le devoir do sauvetage d’êtres en péril n’en est. pas moins pressant, pas moins impérieux. L’accoucheur ou le mé-
decinne parvînt-il qu’à sauver un sur cent de ces enfants atteints de débilité congénitale qu’il ne doit pas renoncer à son rôle de sauveteur.
M. Alfred Fouillée objectait avec raison aux doctrinaires de l’école malthusienne et darvinienne qu’il n’est pas indifférent à la société de conserver, fût-ce au prix des plus grands sacrifices, un Descartes ou un Spinoza. Cette raison d’utilité sociale n’est point la seule : une irrésistible poussée d’humanité, d’altruisme élémentaire, conduit l’homme le plus fort et le plus robuste à se précipiter au secours de la créature la plus faible et la plus chétive. Un abandon d’êtres vivants serait un véritable acte de cruauté, et les médecins, les administrations qui se vouent au traitement et à la conservation des enfants débiles, ont droit aux plus vifs éloges, quel que soit le résultat de leurs efforts miséricordieux.
Combien ardue en effet l’œuvi’e de sauvetage! Une étude remarquable du professeur Budin, qui s’est penché avec tout son coeur sur ces berceaux pittoresques, a montré les obstacles accumulés, les périls superposés et sans cesse renaissants que l’éleveur rencontre dans sa tentative malaisée.
Un abaissement de température peut être
LES ENTANTS DÉBILES 171
fatal; des accès de cyanose éclatent inopinément. Le tube digestif de ces poupons fragiles est d’une extraordinaire susceptibilité : l’insuffisance de nourriture provoque l’inanition; le moindre excès d’alimentation amène des diarrhées. On se trouve constamment entre deux écueils; il a fallu la patience d’investigation, la sûreté d’observation de M. Budin pour dégager une règle de conduite. Suivant que le petit sujet pèse moins de 1.800 grammes, de 1.800 à 2.200, de 2.200 à 2.S00 grammes, la ration de lait varie, augmentant progressivement dans des proportions fixées à l’avance. Parfois môme on est obligé de pratiquer le gavage, l'alimentation par la sonde; des indications moyennes permettent, autant que possible, d’échapper aux risques de cyanose et de diarrhée. C’est une lutte de tous les instants, obscure, sans éclat, et la victoire, chèrement acquise, est la juste récompense d’une vigilance ininterrompue.
Mais cette récompense existe, d’autant plus précieuse qu’èlle est plus difficile à obtenir. Les statistiques de M. Budin à la Maternité et surtout celles qu’il a obtenues à la Clinique Tarnier sont des plus probantes à cet égard.
Sur cent enfants débiles élevés au pavillon de la Maternité, quarante sont sortis bien portants.
na DÉPOPULATION ET PUÉRICULTURE
Sur cent enfants de même nature nés à la clinique Tarnier et élevés dans les mômes conditions, 89,5 p. 100 sont sortis bien por tants.
Ce ne sont pas là des résultats négligeables, des efforts stériles. Il reste sans doute à savoir si ce sauvetage est précaire ou durable; à cet égard, les recherches entréprises ne sont pas complètes, parce qu’elles se heurtent à l’absence de renseignements. Si des mécomptes ultérieurs ont été observés après la sortie de l’hôpital, cela tient surtout au mode d’élevage de ces tôt-venus mis au régime du biberon au lieu d’être allaités par leur mère.
D’ailleurs, même nés à terme, lorsqu’ils sont privés du sein maternel ou mercenaire, les nourrissons traversent une crise périlleuse et les améliorés d’un service de débiles, une fois rendus à leur famille et soumis à une alimentation défectueuse, ne peuvent pas courir de moindres risques.
Le D" Budin a fait justice d’assertions pessimistes, qui tendent à représenter les anciens débiles comme incapables de se développer intellectuellement, comme rivés pour toujours à la fatalité héréditaire ou accidentelle qui a failli déterminer leur avortement total; il a cité des exemples tout à fait topiques et il
s’élève avec beaucoup de force contre des reproches immérités.
Il va de soi — tout le monde est d’accord — que tous les moyens sociaux doivent être mis en œuvre pour prévenir et empêcher l’accouchement prématuré, accidentel et évitable. Les deux chefs d’école, M. Pinard et M. Budin, sont en parfaite communion d’idées et de sentiments pour tout ce qui touche à la prophylaxie préventive, à la protection des mères, à la puériculture intra-utérine.
Mais, si évitables qu’ils puissent être et tant qu’ils surgiront, les accidents de débilité, de faiblesse congénitale ne sont point de ceux devant lesquels l’accoucheur doive s’incliner avec une résignation impuissante.
La lutte est possible," donc elle est nécessaire, puisqu’elle a pour objet la conservation d’existences humaines, dont le mauvais début peut être corrigé et qu’il est relativement facile de préserver de la mort.
La couveuse est un des outils indispensables de cette préservation méritoire; l’allaitement au sein est l’instrument non moins nécessaire de ce sauvetage.
Il est désirable que, pour les enfants nés à l’hépital ou même en ville dans cet état de faiblesse qui met leurs jours en péril, des ser-
vices d’enfants débiles soient aménagés avec . tout le soin désirable. En certains cas, l’hospitalisation est l’unique moyen de salut, toutes les fois que la mère ne peut pas ou ne sait pas procéder elle-même, tout au moins dans la période initiale, à cet élevage exceptionnel. Il y a des logis encombrés qui se prêteraient mal à un pareil sauvetage. Le service hospitalier offre, au contraire, des ressources qui font complètement défaut dans les ménages misérables
M. le D' Legier a procédé à une enquête intéressante sur le sort des enfants dont les mères ont interrompu, malgré l’avis du médecin, l’élevage hospitalier. 11 a constaté que les: ; débiles meurent moitié moins à l’hospice qu’au • dehors.
De plus, il a observé que, parmi les débiles élevés plus ou moins hâtivement, ceux qui , fréquentent la consultation de nourrissons ■ échappent complètement à la mort, tandis que les autres sont frappés dans des proportions d'autant plus fortes que leur poids est plus faible.
Il y a donc une considération à retenir et une exigence à imposer en cas de sortie prématurée de ces nourrissons débiles qui doivent, à défaut d'hospitalisation prolongée, être
soumis à une sui’veillance médicale des plus sévères.
Seulement, l’hospitalisation prolongée, malgré scs mérites, sépare l’enfant de sa mère; elle aboutit parfois à un abandon ; elle n’est ainsi qu’un pis aller.
Il faut, au pavillon d’enfants débiles comme à la pouponnière, la nourrice au sein accompagnée de son propre enfant ; cette précaution, admise par le médecin dans l’intérêt du petit débile, sauvegarde heureusement la santé de l’enfant de nourrice.
Mais, en ville, pour favoriser l’allaitement maternel, les administrations hospitalières et urbaines peuvent établir l’assistance scientifique à domicile des petits débiles dont l’hospitalisation n’est pas indispensable. Une mère riche, après s’être servie avec succès d’une couveuse, en a fait don à la clinique Tarnier, qui la prête à des mères de famille pauvres du dehors.
L’administration de l’Assistance publique de Paris, après avoir accepté l’offre gracieuse d’un fabricant de couveuses d’enfants, recherche en ce moment les moyens d’assurer par elle-même un prêt direct et gratuit de couveuse à domicile.
Un petit service de couveuses externes est le complément naturel de l’assistance maternelle
à domicile, soit que le petit débile ait d’abord passé par l’hôpital, soit qu’il soit mis d’emblée dans un de ces appareils sans avoir besoin d’hospitalisation.
En toute circonstance, le secours d’allaitement est le préservatif le plus sûr contre l’élevage exclusif et prématuré au biberon; au cas d’enfants débiles, il constitue un incomparable moyen de sauvetage, une mesure primordiale de prévoyance èt d’humanité.
Ces êtres chétifs n’ont de chances de survie qu’à la condition de trouver le réconfort et l’aliment libérateur dans le sein féminin; ils ne sont mis au lait stérilisé que dans l’impossibilité d’être allaités pour cause de maladies transmissibles.
Pour que la mère nécessiteuse puisse entièrement se consacrer à son devoir ingrat, difficile, elle a besoin de la plus haute prime d’allaitement, du secours porté à son taux le plus élevé.
L’enfant débile est à proprement parler un malade, il ne peut être sauvé que si le secours médical et pharmaceutique le plus ample lui est attribué, il relève de la loi de 1893 sur l’assistance médicale gratuite. Cette loi de solidarité est faite pour ne laisser aucun malade nécessiteux sans les soins appropriés à son état ;
LES ENFANTS DÉBILES m
elle ne comporte pas d’exception et ne distingue pas entre les âges. Le lait maternel est à la fois un aliment et un médicament pour des athreptiques et des prématurés, il leur est dû au même titre que le sulfate de quinine à un adulte miné par les fièvres intermittentes. C’est au bureau d’assistance médicale à prendre sous son patronage et sous sa responsabilité financière tous les enfants déhiles de familles nécessiteuses, de familles ouvrières.
Il n’y a pas de petite victoire^ et tous les gains réalisés sur la mortalité infantile, même ceux qui paraissent le plus aléatoires, ont d’autant plus de valeur et de prix qu’ils sont plus incertains. Le sauvetage, possible et facile dans une certaine mesure, dés plus faibles parmi les nouveau-nés chétifs, est une entreprise dont les puériculteurs pnblics et prives ont la charge et l’honneur.
POUPONNAIS ET POUPONNIÈRES
Contre l’industrie nourricière, immorale et malfaisante, de belles campagnes ont été menées. Un auteur dramatique applaudi,' M. Brieux, va joindre ses efforts à ceux de tant de médecins et de moralistes pour dénoncer une fois de plus la cruelle anomalie des rem-^ plaçantes de la maternité.
Au temps où les Brochard et les Monot avaient dévoilé le mal de mortalité infantile dans son effroyable laideur, les esprits se donnèrent carrière pour rechereber les moyens multiples et variés d’enrayer cette terrible dépopulation par les faiseuses d’anges et le ' décès prématuré des petits Paris. Plusieurs projets surgirent pour réduire au minimum les inconvénients et les périls de l’allaitement artificiel. Les D'® Coudereau, Chalvet, Bertrand, Fauvel, proposèrent ou soutinrent des projets
POUPOXNATS ET POUPONNIÈRES 179
destinés à l’expérimentation en grand Je l’allaitement artificiel, par la création^de fermesnourrices et d’institutions laitières. Le Conseil municipal de Paris; sur le rapport de M. le D'' Henri Tliulié, invita même l’Assistance publique à mettre en expérience l’allaitemënt artificiel, en s’entourant, pour faire celte expérience, de toutes les données scientifiques actuelles.
L’Académie de médecine, d’accord avec une commission médicale consultée par l’Assistance publique, fut d’avis qu’il serait dangereux de donner suite à l’idée émise par le Conseil municipal au sujet d’un établissement, à Paris ou ailleurs, d’expériences en grand pour l’allaitement artificiel des enfants en bas âge. Le projet municipal, chaleureusement appuyé par M, Jules Guérin, par M. Colin (d’Alfort), fut même traité d’immoral ; le D’' Henri Thulié protesta de sa meilleure plume contre un reproche aussi immérité.
Un malentendu s’était en effet élevé. Les conseillers municipaux de Paris n’avaient pas le moins du monde l’intention de substituer, de leur plein gré, l’allaitement artificiel à l’allaitement maternel ; ils se proposaient de remplacer les nourrices sèches, les gardeuses suspectes, les nourrices de rebut résultant de l’em-
ploi des billets jaunes, par un établissement d’élevage scientifique. L’idée méconnue dans son principe n’était pas mûre ; elle n’en eut pas moins pour conséquence la création de la nourricerie de l’hospice des Enfants-Assistés destinée au traitement des nourrissons athreptiques et atteints de maladie transmissible. Des. chèvres et des ânesses furent attachées à cet utile établissement, dont le lait stérilisé a plus tard modifié la physionomie.
Le D'' Bertrand avait imaginé des internats du premier âge qu’il appelait institiitions-lailières, le D’’ Chalvet et M. Colas proposaient la fondation de fermes-nourrices aux portes des grandes villes, le D' Coudereau avait conçu le plan de pavillons doubles pour dix enfants.
L’erreur du D" Coudereau était de réclamer l'élevage en commun des enfants assistés, en méconnaissance absolue des règles fondamentales du service qui repose sur le placement familial en vue d’une véritable adoption morale.
C’est peut-être en souvenir de ces propositions que la Pouponnière de Rueil, aujourd’hui do Porchefontaine, a surgi. L’idée ne laissait pas d’être audacieuse, téméraire même ; jjmc» (jeorges Charpentier et Eugène Manuel, avec une ardeur d’apôtres, ont surmonté tous
POUPONNATS ET POüPONXIÈRES 181
les obstacles et fondé l’internat du premier âge, la crèche interne, la nourricerie modèle. Il fallait des femmes du monde pour se vouer à une pareille tentative; le criticisme scientifique aurait été moins confiant.
La Pouponnière a été fondée pour épargner aux mères demi-aisées, commerçantes, employées, fonctionnaires, le lamentable envoi en nourrice d’enfants qu’il leur est impossible de conserver avec elles. Au lieu d’être expatrié à grande distance, le baby parisien trouve, aux portes de Paris, une. nourrice au sein constamment surveillée, authentique et sincère. Premier avantage et premier bienfait.
Les établissements de ce genre font place aux enfants de la nourrice, et celle-ci est choisie de préférence parmi les filles-mères les plus intéressantes,. La mère-nourrice est ellemême préservée de l’obligation impérieuse qu’elle subit habituellement, pour des raisons non moins banales que brutales, de se séparer de son enfant ; elle peut s’acquitter de ses devoirs tout en gagnant sa vie; elle est loyalement nourrice nécessaire et remplaçante, sans faire payer à l’enfant né de sa chair et issu de son sang le prix de son engagement.
Il va de soi que l’idéal serait d’universaliserl’allaitement maternel pour les enfants de
182 DEPOPULATION ET PUEIUCULTUUE "i
toute condition sociale ; nous n’en sommes pas , là malheureusement. De plus en plus, la femme est soumise aux nécessités du travail f
intensif et extérieur, elle est prise dans l’en- ^
grenage de la concurrence vitale avec une par- J ticipation croissante au labeur professionnel. J
Un recensement des professions, en cours .{ d'exécution pour la France entière, montre à j; quel point le travail féminin se développe dans des proportions formidables. A Paris et dans la Seine, les chefs de maison, d’industrie ou de commerce sont des hommes dans 92.799 cas et des femmes dans 61.816. Les simples soldats, employés efouvriers,comprennent 607.539 hommes et 370.016 femmes; l’armée entière du travail, chefs et soldats, comprend 845.817 hommes, 620.502 femmes.
Les agglomérations urbaines et industrielles subissent des servitudes croissantes de travail extérieur, et des milliers de mères se voient : dans la nécessité de transgresser les lois de la nature, de se dérober au plus doux des devoirs.
Ce n’est point leur faute si la nature de leur emploi leur interdit l’intimité du foyer, les | prive de tous les plaisirs domestiques et les ; refoule dans un nouveau prolétariat que n’ont point connu les civilisations antérieures. Il n’est pas jusqu’à la bourgeoisie dont les filles
P'OÜPOXNATS ET POUPOiNxNlÈRES
ne soient assujetties à cette obligation profes- ' sionnelle à laquelle les condamne le défaut de dot.
C’est ainsi qu’à cdté des ouvrières et des serves de l’atelier, d’autres travailleuses de condition et de salaires plus relevés ne sont pas moins entravées que leurs compagnes plébéiennes dans l’accomplissement de leur destinée domestique et maternelle. Les unes et' les autres, occupées du matin jusqu’au soir, privées d’intérieur, ne rentrant chez elles que pour la nuit, sont contraintes de renoncer non seulement à l’allaitement, mais encore à l’élevage direct de leurs enfants.
Quelle que soit la multiplicité des crèches externes, de nombreuses circonstances s’opposent à la conservation du petit nourrisson. Bon gré mal.gré, coûte que coûte, surtout s’il est malingre et chétif, la mère-employée, la mère-’ institutrice, préfère le placer sous une garde plus continue, dans des conditions plus favorables d’alimentation et de surveillance; elles n’ont d’autre perspective et d’autre ressource, pour cette suppléance essentielle, que la nourrice mercenaire de campagne ; c’est dire qu’elles sont exposées à tous les aléas de l’envoi on nourrice.
La Pouponnière de Porchefonlaine et le
J84 BÉPOPULATION ET PUERICULTURE Pouponnât de Crépy-en-Yalois visent celte clientèle demi aisée, qui, pour n’être pas ré duite à la mendicité, n’en est pas moins aux prises avec de réelles difficultés. 11 n’est point possible aux mères de cette catégorie de s’adonner à leur fonction maternelle, il ne leur est pas permis d’accepter la charge d’un élevage à domicile, puisqu’elles n’ont presque pas de logis et qu’un métier les absorbe et les asservit ; elles tiennent le milieu entre les mères de tout loisir et les mères de complète détresse. Les unes ne demandent rien à personne, les autres ont besoin d'une aide étrangère. Ces mères demi aisées, malgré leur fierté, nè peuvent pourtant pas supporter des dépenses trop lourdes, elles comptent avec leur budget, elles ne disposent pas de crédits illimités. Pour qu’une maison d’élevage leur soit accessible, les prix ne doivent pas dépasser un certain taux, sans quoi le placement pur et simple en nourrice leur serait imposé comme moins onéreux.
La Pouponnière a résolu cette difficulté de n’être pas inabordable aux petites bourses tout en réunissant les conditions désirables de confort et presque deluxe hygiénique ; à vrai dire, une organisation do ce genre doit atteindre la perfection, si l'on veut réduire jusqu’à les sup-
POUPONNAIS ET POUPONNIÈRES 183
primer les risques de maladie et de contagion, si grands dans n’importe quelle agglomération infantile. L’expérience n’a pas démenti l’espoir des novateurs; la preuve est faite qu'e, sans surcroît de risques, il est possible de réunir et d’élever en commun des, nourrissons du premier âge.
Sans aller jusqu’à la conception du D" Jacques Bertillon, qui voudrait pratiquer la puériculture à bon marché et en grand par l’isolement, la désinfection, l’économie de la maind’œuvre, et tout en considérant que le placement individuel des enfants est le meilleur mode d’isolement, nous croyons que l’avenir est aux pouponnières et aux pouponnats, c’està-dire aux établissements d’élevage en commun conçus sur le type de Porcliefontaine.
M. le D"' Raimondi s’est fait le défenseur convaincu des Maternelles^ des maisons d’élevage situées aux portes des villes.
Ce ne sont évidemment que des pis-aller, des expédients même, puisque l’idéal reste de faciliter, par tous les moyens possibles, l’élevage direct par la mère-nourrice, par la mère-gardienne. Mais, comme il faut compter avec les faits,les solutions rationnelles, comme celle qui repose sur l’allaitement par une nourrice mercenaire accompagnée de son propre enfant, est
des moins mauvaises et .des plus séduisantes, soit à domicile, soit même, en cas de nécessité absolue, dans une crèche interne de tout repos et d’absolue confiance.
Le but à atteindre, l’idéal à poursuivre est de propager, de faciliter l’allaitement maternel. Aucune des adjurations de J.-J. Rousseau n’a perdu aujourd’hui de son opportunité; les femmes du monde dérogent sans motif aux lois naturelles, sacrifiant ainsi, de parti pris pour ainsi dire, avec une inconsciente tranquillité, l’enfant delà nourrice.
Au contraire, les femmes du peuple qui renoncent à nourrir elles-mêmes ne le font pas sans une nécessité impérative.
Deux hypothèses 'peuvent se présenter pour elles : ou bien elles ont la faculté de conserver leur enfant à domicile, sous la garde de parents, ou bien elles sont obligées de les confier à une surveillance étrangère pendant la plus grande partie de la journée.
La crèche, publique ou privée, est un moyen
excellent d’éviter l’exil en nourrice et de rendre possible l’allaitement par la mère. Dans ce cas, deux ou trois fois par jour, l’ouvrière donne le ‘ sein à son enfant. Dans l’intervalle des tétées, l’enfant surveillé et recueilli dans un externat' du premier âge est nourri au lait stérilisé.
D’autres circonstances mettent la maman la plus fidèle à ses devoirs hors d’état de remplir sa fonction nourricière ; ce sont des empêchements d’ordre médical que nous n’avons pas à passer en revue, parce qu’elles ne sont pas de notre compétence.
Mais il advient souvent que l’incapacité nourricière n’est que partielle et que, si le lait maternel, pour un motif ou pour tin autre, n’est ni assez abondant, ni assez nutritif, il n’en offre pas moins une ressource utile.
Dans ce cas intervient ce que les médecins dénomment l’allaitement mixte. C’est habituellement le témoignage de la balance qui détermine ce mode d’alimentation.
Une ration de lait complète la fourniture parcimonieuse du sein maternel. La stérilisation est venue apporter une sécurité qui jusqu’alors avait totalement fait défaut. Les médecins avaient scrupule à ne pas se contenter d’un allaitement exclusif au sein, tant que . les craintes du biberon meurtrier subsistaient.
I/ALLAITEMENT MIXTE
Avec la chaleur, le danger d’infection bactéridienne. éludé, ce mode d'élevage devient pratique et sûr.
En certaines occurrences, la sécrétion lactée n’est qu’interrompue. En procédant avec prudence, il n’est pas malaisé de la réveiller, et le lait stérilisé est la nourriture d’attente et de transition.
Pour une telle direction, le 'médecin a seul compétence et autorité. Nous ne pouvons qu’indiquer d’une manière approximative l’hypothèse à prévoir, uniquement pour mieux marquer l’importance des nouvelles méthodes d’élevage qui ont pour objet principal et premier l’accomplissement du devoir de nature.
L’allaitement mixte, ordonné par le médecin soit à titre transitoire, soit pour un long terme, est d’une application heureuse dans les services hospitaliers et dans les crèches internes.
Il y a dans les hôpitaux des enfants à la crèche, nourrissons [de passage ou bien petits malades, qui sont traités comme dans les familles aisées, c’est-à-dire allaités par une nourrice sédentaire. Une administration publique a-t-elle le droit de séparer l’un de l'autre la nourrice et son propre enfant? Peut-elle donner le mauvais exemple en vouant à toutes les incertitudes d'un élevage au biberon mal-
propre le frère ennemi du nourrisson préféré?. Nullement, et l’alimenlation mixte est la solution grâce à laquelle des intérêts contradictoires sont conciliés.
Le pavillon des Enfants débiles de la Maternité est destiné aux enfants nés avant terme et atteints de faiblesse congénitale. Un certain nombre de nourrices sont attachées à poste fixe à l’établissement et elles conservent leur pro- . pre nourrisson, dans l’intérêt même des avortons élevés dans des couveuses. Ces pauvres petits êtres, s’ils étaient seuls à solliciter le sein de la nourrice, risqueraient d’échouer, tellement leur faiblesse est grande, et la source du précieux breuvage risquerait de se tarir par insuffisance fonctionnelle.
M. Budin, à l’époque où il dirigeait avec une vigilance passionnée ce pavillon si souvent visité par la mort, avait jugé que 14 nourrices pouvaient suffire à 40 débiles et à leurs 14 enfants. Ces fonctionnaires ne sont pas inferieures à leur tâche, elles y parviennent par un système ingénieux d’allaitement mixte.
Tout d’abord, le petit de la nourrice reçoit exclusivement la nourriture de choix; à mesure qu’il prend des forces et qu’il acquiert plus de vitalité, il est mis au lait stérilisé, à uneration sans cesse croissante, de 100 grammes
L'ALLAITEMENT MIXTE 191
en 100 j^rammes. Et plus la part de l’allaitement artificiel augmente, plus diminue la fourniture du sein maternel, de plus en plus disponible et nourricier pour les petits débiles.
. Cette alternance a quelque chose de charmant ; deux frères ennemis sont ainsi réconciliés et, par un juste retour des lois de la solidarité, l'enfant de nourrice^ cette victime de l’industrie nourricière, est pour ainsi dire le protecteur du malheureux débile, pauvre ou riche, sur qui s’appesantissent les infirmités naturelles ou héréditaires.
La Pouponnière de Porchefontaine, dirigée par des femmes de cœur et d’intelligence, MM™" Georges Charpentier et Eugène Manuel, réalise le même desideratum. La nourrice amène avec elle son baby, elle lui donne une partie de son lait tout en allaitant un des minuscules pensionnaires de l’établissement, et elle peut encore donner des soins à deux petits sevrés. C’est grâce au régime mixte que cette mère nourrice fait face à son double devoir, sans préjudice pour aucun de ses nourrissons, avec la satisfaction de remplir ses obligations maternelles tout en gagnant sa vie. U Pour les services qu’elle rendra, a dit M““ Marg. Charpentier dans la Revue philanthropique, on lui donne 30 francs par mois, ce
qui lui constitue une petite épargne qui, une . fois sortie tle l’établissement, l’aidera à vivre en attendant qu’elle ait trouvé un emploi. Elle conservera avec elle cet enfant qui aura grandi sous ses yeux, et on peut être assuré que l’idée / de l’abandonner ne lui viendra plus ; il sera son but et elle se relèvera vis-à-vis d’elle-mènie en travaillant pour lui ! »
La même pratique a été suivie au pouponnât de Crécy-en-Valois par le D’' Millet,
La belle et bonne œuvre que celle de réconcilier une nouvelle accouchée avec l’existence, de lui venir en aide sous cette forme d’assistance par le travail que constitue le place- ; ment comme nourrice, sans lui imposer, par une atroce compensation, l’éloignement aventureux, presque toujours périlleux de son propre enfant!
Est-ce qu’un tel exemple n’est point suggestif pour les mères comblées des dons de la fortune, qui, ne voulant ou ne pouvant pas nourrir elles-mêmes, recourent aux olficeSii salariés d’une suppléante à leur propre domicile? Non seulement la présence d’un poupon étranger ne serait pas défavorable au baby couvert de dentelles et de rubans, mais encore elle accroîtrait ses chances de bonne nourriture et de croissance régulière.
L’ALLAITEMENT MIXTE
Cette expérimentation d’élevage cumulé et alterné par l’allaitement mixte est grosse de conséquences, à la fois pour les nourrices mercenaires qui se placent et pour celles qui exerçent à la campagne ; elle aide à résoudre un problème jusqu’alors insoluble, elle met un terme à une antinomie criminelle.
De même que, placée en service bourgeois, une nourrice mercenaire pourrait et devrait conserver avec elle son propre enfant, de même la nourrice rurale et professionnelle serait en mesure de subvenir à un double, à un triple élevage mixte. Cette proposition hardie et novatrice a été faite en ces termes par M. Pierre Budin, bien qualifié pour tirer des résultats qu’il a observés ou provoqués des conclusions étendues ; « Il me semble, a-t-il écrit dans le Nourrisson, qu’une femme, après avoir allaité son propre enfant pendant un certain temps, deux, trois ou quatre mois, pourrait, si le médecin inspecteur l’y autorisait, lui donner un peu de lait stérilisé dont elle augmenterait progressivement la dose. A ce moment, elle donnerait le sein à un autre enfant, à un nouveau-né. Les deux enfants, bien surveillés, attentivement pesés, se développeraient régulièrement.
(< Peut-être même que, après trois ou quatre
mois, la nourrice pourrait encore faire la môme • chose pour un troisième enfant ; elle mettrait son nourrisson à l'allaitement mixte et donnerait encore le sein à un nouveau-né.
« Une excellente nourrice, bien dirigée et bien surveillée par un médecin, réussirait ainsi à permettre à plusieurs enfants d’atteindre un âge où ils supportent plus facilement l’allaitement mixte et l’allaitement artificiel. Puisqu’il y a moins de bonnes nourrices que de mères, on remplacerait ainsi les mères qui n’ont pas de lait ou qui ne peuvent donner le sein. »
Jadis, le D'' Fauvel a émis cette opinion que le lait de femme est insuffisant en France pour nourrir tous les enfants nouveau-nés. Cette insuffisance de ressources est-elle réelle au point de vue physiologique ou plutôt pathologique? peut-être. En tout cas, elle résulte des conditions sociales, des servitudes du travail, de ce qu’on pourrait appeler l’extériorisation croissante de la femme contemporaine.
Même si la loi décrétait l’allaiteme.nt maternel obligatoire, ainsi que, le proposait le D'' Alexandre Mayer, le déficit n’en éclaterait pas moins pour les diverses raisons dont le médecin serait juge. La réforme morale se heurterait encore à des empêchements d’otdre médical qui sont de véritables cas de force majeure.
L’ALLAITEMENT MIXTE
C’est pourquoi, dans un état social qui tend de plus en plus à jeter la femme en dehors de chez elle, à restreindre son rôle domestique, on doit se résigner à l’emploi de moyens empiriques ou artificiels réduits à leur minimum de risques.
L'allaitement mixte, scientifiquement conduit, est le meilleur adjuvant des crèches externes et peut-être aussi des crèches internes elles-mêmes à petit effectif;, il est très facilement praticable dans les familles qui se paient le luxe d’une nouri'ice sur lieu.
L’emploi de la nourrice mercenaire est,, à coup sûr, un phénomène révoltant, digne des plus éloquents anathèmes. Rien n’est plus triste que le spectacle de ces bravos villageoises, impatientes de grossesse pour se placer à la ville et gagner de l’argent. Ce louage de services, immoral au plus haut point, serait du coup réhabilité si la famille bourgeoise s’habituait à faire une petite place, dans la nursery protectrice, à l’enfant de la nourrice.
Ce sont idées à répandre, mode à propager, et, si tous les accoucheurs, pour ne parler que de cette élite médicale, mettaient un peu de leur cœur et de leur autorité à plaider cette juste cause, les préjugés égoïstes ne leur
opposeraient pas une trop longue résistance.’
Les apôtres, du féminisme, ardentes et dévouées entre toutes, auraient, de leur côté, ■ une noble campagne à mener — campagne ' d’hygiène publique et de haute moralité. -v Il ne faut pas se lasser, à coup sûr, de faire ■ appel au devoir maternel des femmes du . :i monde ; mais, une fois cet appel repoussé, le | rachat de toute dérogation aux lois de la nature ' devrait être l’abri accordé pour tout le temps de l’allaitement au petit frère de lait impitoyablement sacrifié.
Tel est le correctif à apporter à l’industrie monstrueuse de la nourrice sur lieu, et, si les employeurs des nourrices salariées étaient ■. responsables, aux termes du Code civil, de la ... santé du nourrisson rural, leur intérêt le plus ' évident serait d'accord avec les prescriptions ' de l’humanité. ■ • ;
La responsabilité morale devrait suffire aux gens de cœur, à tous ceux qui se disent ou se croient charitables, à plus forte raison aux .fl;! âmes fières et généreuses. - ^
De toutes les adoptions passagères que la A pitié pour l’enfance misérable devrait provoquer,.aucune n’aurait plus de raison d’être et de légitimité que celle de l’enfant de la nourrice g par ses maîtres. De quelle importance n’est '2
L’ALLAITEMENT MIXTE
pas la suppléance maternelle! Les anciens, malgré leur répugnance pour celte délégation de pouvoir, appelaient la nourrice serve une seconde mère.
Le.moins qu’on fasse pour cet auxiliaire de -choix est de sauver son propre enfant. Le sauvetage n'exige pas de grands sacrifices, il ne coûte rien- en somme, puisque, sans effort et au contraire avec avantage, la nourrice de métier est apte à cumuler., à nourrir l’un et l’autre simultanément.
Ainsi pourrait être appliqué l’article de la loi Roussel interdisant à toute nourrice de se placer avant que son nourrisson n’ait sept mois révolus. La clause protectrice est cyniquement violée au mépris de la loi et de l’humanité. Pour là faire passer pratiquement dans les mœurs et dans l’application quotidienne, une tolérance, qui aurait pour effet de recueillir auprès de sa mère le petit paysan, serait des plus plausibles et des plus légitimes.
Mieux vaudrait ce régime de faveur que l’appui décevant d’un texte outrageusement méconnu, systématiquement violé. C’est la réalité qui importe, et si les employeurs riches bénéficient légalement et sans remords d’un lait de deux ou trois mois, ils n’auront que faiblement acquitté leur dette envers la bonne
198 dépopulation ET PUÉRICULTUIIE
nourrice en ne la séparant pas de son petit, en réunissant dans leur intérêt commun la nourrice, le nourrisson et son frère de lait citadin ou rural. L’allaitement mixte aura accompli ce tour de force et fait cette bonne action.
Que ce soit pour l’allaitement mixte ou pour l’allaitement artificiel, la bouteille de lait stérilisé joue un rôle essentiel, et il ne servirait de rien de prodiguer les conseils et les exhortations ■ si les pouvoirs publics et l’initiative privée se désintéressaient de la suite à donner à ces instructions d’hygiène et de prophylaxie. On a beaucoup raillé ce médecin opulent qui, s’adressant à des étudiants pauvres, les enga-. geait à suivre son exemple et à n’entrer à l’hôpital qu'après avoir mangé une aile de poulet et bu un verre de vin de Zucco. C’est parfois une dérision de' recommander les viandes saignantes et le bordeaux à des malheureux qui n’ont même pas un morceau de pain dans leur garde-manger.
Il y aurait une véritable cruauté — et une sorte d’hypocrisie — à prêcher la consom-
nialion du bon lait, du lait pur, du lait stérilisé, à des familles inscrites au bureau de bienfaisance ou même discrètement nécessi- • | teuses. Toute une catégorie de la population ^ urbaine ou rurale est dansmn état d’extrême j misère. Une autre fraction, également impor- j tante, se trouve dans la gêne; un rien suffit à ' changer cet embarras chronique en détresse'* aiguë.
Comment lutter contre l’empoisonnement pai’ le lait médiocre et pauvre, contre les boissons suspectes, si les consommateurs nécessWi teux sont livrés à eux-mêmes? Cela n’est pas possible et Va è c de la protection sanitaire est • de joindre l’acte aux conseils.
Les mères délaissées, les veuves, et aussi les ménages en déficit budgétaire permanent, ont besoin d’un secours intégral. Déjà, par le bureau de bienfaisance, par des œuvres privées, par l’assistance départementale, des ■ sommes en argent sont distribuées. Une partie de ces sommes est destinée à l’acquisition du lait pour le nourrisson protégé et secouru. Au lieu de laisser cet argent servir à l’achat d’un breuvage douteux et dangereux, il est évidemment préférable que les bienfaiteurs publics ou privés se chargent eux-mêmes de la fourniture d’un lait offrant toutes garanties.
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Le secours d’allaitement ou d’élevage direct par la mère est un des plus efficaces et des plus moralisateurs qui soient, et beaucoup en médisent qui ne le connaissent pas. Il est de mode, dans certains milieux, de répudier et de proscrire en bloc toutes les allocations en argent, parce que, dans certains cas, les secours alloués sont détournés de leur destination véritable. La même critique pourrait atteindre tous les secours, quels qu’ils soient; aucune distribution d’argent n’est, à coup sûr, exempte d’abus. 11 y a de faux pauvres; ira-t-on du coup supprimer radicalement l’assistance à domicile, parce que les bureaux de, bienfaisance se laissent parfois ou souvent duper et que certains assistés dépensent leur argent au cabaret?
La situation est la même, moins défavorable peut-être, pour les mères secourues. Le sentiment maternel, lorsqu’il a été éveillé, est la plus précieuse des garanties; il est exceptionnellement en défaut.
, Évidemment, pour beaucoup des mères délaissées, isolées, secourues avec d’autant plus d’intérêt qu’elles sont plus exposées à abandonner leurs enfants, le combat pour la vio est de toutes les heures et la tâche est rude. Ce n’est qu’à bout de forces, et pour ainsi dire
contraintes, qu’elles s’avouent vaincues et' cèdent au découragement.
Il ne s’agit pas de les priver ei^ totalité de la somme d’argent qui leur est allouée pour qu’elles puissent conserver leur bébé, car, même si elles l’élèvent au biberon, une part du léger subside leur revient de plein {Iroit, ne fût-ce que pour les menues dépenses auxquelles donne nécessairement lieu la présence d’un enfant en bas âge.
Mais, sans suppression brutale, sans la moindre diminution de crédit, tant s’en faut, les secours préventifs d’abandon, d’origine départementale, et les secours municipaux d’allaitement — les uns plus spécialement à destination des filles-mères, les autres consacrés aux ménages réguliers — seraient distribués de deux manières : une partie en argent, une partie en nature.
Le Conseil général de la Seine, qui a charge de ces secours dits préventifs d’abandon et qui secourt annuellement plus de quatre mille mères, est entré timidement dans ces vues; il a créé plusieurs dispensaires sur le modèle de l’établissement type de la rue du Chemin-Vert.
Un petit nombre des mères secourues par le budget départemental, à Paris et dans quelques communes de la banlieue, sont invitées à
LES DISPENSAIRES D’ENFANTS SECOURUS 203 fréquenter la consultation de nourrissons. Au début, elles étaient clioisi.es au hasard par le bureau d’assistance départementale compétent; ce sont pour la plupart des filles-mères ou des veuves, c’est-à-dire des mères qui éprouvent les plus grandes difficultés dans l’accomplissement de leur devoir.
Après examen et pesée, les enfants apportés pour la première fois à une de ces consultations sont répartis dans une de ces trois catégories ; 1“ ceux qui ne doivent recevoir que le sein; 2“ ceux qui, outre le sein, reçoivent une certaine quantité de lait stérilisé inversement proportionnelle à celte qu’ils peuvent prendre dans le sein insuffisant de leur mère ; 3“ en troisième lieu, ceux qui sont nourris artificiellement et ne boivent que du lait stérilisé.
La consultation a lieu une fois par semaine.
Chacune des mères apporte son enfant et présente sa fiche de contrôle. L’enfant est déshabillé entièrement et pesé, puis examiné par le médecin. L’examen porte non seulement sur sa santé, mais sur la propreté de son corps et de ses effets. Le déshabillage dans la salle Commune à lui seul détermine une poussée d’amour-propre et de respect humain très favorables à l’hygiène élémentaire. De plus, dans les dispensaires d’enfants secourus, le
médecin consultant dispose d’une influencQ plus grande que dans les consultations de nourrissons hospitalières. M. le docteur Chavane a observé que, rue du Chemin-Yert, il avait plus d’action sur les mères qu’au.x consultations de la Charilé et de la Maternité', et ce, par la menace de la suspension ou de la diminution du secours d’allaitement.
Quelle n’est pas en effet l’autorité du médecin consultant, s’il apparaît comme un bienfaiteur pouvant, en cas de désobéissance, suspendre ou diminuer les secours en argent et eu nature! Et quelle école des mères pour les administrations d’assistance municipale ou départementale!
Jusqu’à ce jour, la surveillance médicale de ces enfants secourus à domicile a totalement manqué, à Paris comme dans les départements.
Chaque mois, les mères parisiennes inscrites aux secours d’allaitement — lorsque ceux-ci sont payés par le budget départemental — reçoivent la visite d’une dame déléguée. Cette' inspection, très consciencieuse en général, a principalement pour objet de constater si les causes de misère ou de délaissement subsistent, si le secours doit être maintenu ou supprimé, et subsidiairement si l’enfànt est convenablement soigné.