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EN FONDANT UN JOURNAL

Ne crois pas que je le délaisse,

Art divin ! Tu seras toujours

Ma vie et mes grandes amours;

Mais vois ceux qu'on tue ou qu'on blesse!

La ville compte en frémissant Les maisons que le canon crève :

Pendant trois jours il a sans trêve Grêlé du fer et pin du sang.

La pitié sanglote dans l'ombre.

Hélas ! et quels durs lendemains Promettent ces jours inhumains!

Oh ! comme l'horizon est sombre !

Les nuages sont fulgurants.

Ainsi qu'un fleuve au temps des crues, Voici que monte dans les rues L'énorme masse des souffrants.

Sous les balles dont on les crible Et sous les boulets impuissants On voit déborder en tous sens Une chose vague et terrible

Où tout se mêle, haine, amour, Pur dévouement, faim bestiale.

C'est la question sociale Qui dit : — Allons! c'est à mon tour!

Est-ce à celte heure d'âpre lutte Où l'inconnu semble en courroux Qu'indifférent au sort de tous On reste à jouer de la flûte?

Ah! s'abstenir c'est déserter.

Me voici, frères! Faisons vite Un journal! Le combat m'invite Et j'ai hâte de me jeter

A même l'ombre et la tempête.

Prêt à dire au péril : C'est bien!...

— Mais en quoi donc le citoyen Est-il gêné par le poète?

Le jour n'est plus, s'il fut jamais, De la poésie égoïste.

Quiconque a faim, quiconque est triste N'a qu'à crier vers les sommets,

La poésie en nos abîmes

Plonge, et l'on voit dans les taudis

Sur les blessés et les maudits

Se pencher des strophes sublimes,

Et l'on voit, dans ces rudes temps Où s'insurge la foule amère, Se mêler, comme chez Homère, Les déesses aux combattants!

Sans quitter la cime sacrée, Rien que par la splendeur du vers, Rien que par les cieux entr'ouverts, Le Beau combat, et le Beau crée.

Le chef-d'œuvre, aux astres pareil, Pour fertiliser n'a qu'à luire.

Et qu'est-ce que pourrait produire Le laboureur sans le soleil?

Pour conduire au but qu'il réclame Le peuple aux pharaons ravi, Moïse n'aurait pas suffi :

Il fallut la nuée en flamme.

Il fallut que, quand sous l'assaut Des périls, des terreurs, des doutes Les Juifs se couchaient sur les routes, •Quelque chose brillât là-haut.

Il fallut, quand la nuit livide Egarait leurs pas soucieux, Qu'éclatant sous les vastes cieux Une splendeur guidât leur guide.

il DEP1 [S.

C'est ainsi que le peuple hébreu Atteignit la Terre promise.

La politique, c'est Moïse; L'art, c'est la colonne de feu.

Juillet 1848.

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