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ISOLEMENT

Voilà bientôt cinq ans que, dans la nuit infâme. Tout est mort étranglé, le serment, le devoir, Le droit, tout ce qui fait notre honneur et notre àme, — Et la nature a l'air de ne pas le savoir.

De telles nuits devraient ne pas avoir d'aurore! Il semble alors que tout finit, et nous croyons Qu'au matin, comme un front qu'une douleur dévore. Le soleil va surgir chauve de ses rayons.

Nous nous imaginons, dans notre orgueil risible, Que l'homme est nécessaire à l'ordre universel Et qu'un tel cataclysme humain n'est pas possible Sans un écroulement de la terre et du ciel.

Mais la nature assiste avec indifférence Aux coups dont saigne et meurt la pauvre humanité; Que ce soit un brin d'herbe ou que ce soit la France Qu'on écrase, qu'importe à son éternité?

Qu'a-t-elle de commun avec ces éphémères? Nous avons beau crier aux cieux : Soyez témoins! Les Décembres ont beau s'ajouter aux Brumaires : Le printemps n'en a pas une rose de moins.

Viols de nations, droits broyés sous des trônes, Rien n'émeut ce stupide et fatal univers Dont notre premier père a mi les arbres jaunes Et dont nos derniers iils verront les arbres verts.

('/est bon de s'endormir! On a fait sa journée; Tout le labeur auquel la vie est condamnée, La fatigue du pain à gagner, le souci Du lendemain, l'effort qui n'a pas réussfj L'appétit de bonheur que rien ne rassasie, Les lièvres de l'amour et de la jalousie, Comme on sent tout cela s'enfoncer mollement Dans un délicieux anéantissement!

C'est un effacement complet de toul. Oh! comme C'est doux de cesser d'être !

Alors, d'où vient que l'homme.

Si content d'échapper à tout ce qui le mord

Et de ne plus sentir, a l'effroi de la mort?

Le sommeil, dont nous est si chère la visite.

Est une mort aussi, — mais dont on ressuscite!

On sait qu'on ne meurt pas vraiment. Mais on a beau

Vouloir en croire autant du sommeil du tombeau,

Ce n'est que l'espérance et non la certitude;

Et ceux mêmes pour qui l'existence est si rude

Et qui croyaient avoir la haine du soleil

Sont pris d'horreur devant un sommeil sans réveil.

Car, à quelques douleurs qu'elle soit asservie, La vie a cet attrait en soi qu'elle est la vie. On est pauvre, on est triste, on est seul, mais on est! C'est en garantissant aux hommes qu'on renaît Que les religions ont eu leur clientèle. L'épouvante de la destruction est telle Qu'en se couchant au lit dans la terre béant Plusieurs aimeraient mieux l'enfer que le néant.

Et ce lit dans la terre, il faudra qu'on s'y couche. Tu peux prier, tu peux menacer, rien ne touche L'implacable destin qui dans l'ombre l'attend. C'est, à son gré, demain, aujourd'hui, dans l'instant. Qu'il te prend. Retarder l'heure, lutte insensée;

LES HEURES NOIRES. l.ïl

Mais une liberté cependant t'est laissée : Celle de l'avancer autant que tu voudras. Il te plaît que la mort te couche dans ses draps? Le suicide test permis.

Crime, innocence, Vertu, tout doit périr. Qu'est-ce que la naissance? La condamnation à mort.

Nul n'est absous, Personne n'a sa grâce. Et tu vis là-dessous. Et, dans quelque milieu que le hasard te porte. Tes yeux seront fixés sur la funèbre porte Que tu ne peux fermer, mais que tu peux ouvrir. Libre de te tuer et forcé de mourir.

Et c'est l'achèvement de la torture humaine Qu'en proie à tant de maux que chaque jour amène, Saignant de tant de coups dont tout vient nous blesser. Notre pire tourment soit de les voir cesser!

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