LA FEMME DE MOLIÈRE
Molière combattait. La bataille était rude.
11 avait contre lui la coquette, la prude.
L'avare, le fâcheux, le cuistre, le jaloux,
Le faux savant, tous ceux qu'il démasque et dénude.
Les cagots, ces serpents, les gens de loi, ces loups.
Les nobles se fâchaient : — « N'est-ce pas une honte Qu'on nous fasse rimeurs grotesques dans Oronte? Don Juan ne peut plus railler un créancier? Est-ce que maintenant la noblesse doit compte De ce qu'il lui plaît d'être au lîls d'un tapissier?
LES HEURES NOIRES. i:s:{
« Drôle ! Ah ! s'il se pouvait qu'un jour je (/étouffasse ! El nous supporterons qu'un Molière nous fasse Escrocs avec Dorante ! » Ils lui montraient le poing, Et le plus furieux, lui sautant à la face, La lui frottait aux durs boutons de son pourpoint.
Les évêques étaient indignés : — « Anathème Sur le théâtre! 11 a l'amour charnel pour thème. Que tous les comédiens soient excommuniés! C'est peu pour celui-ci de corrompre, il blasphème. Il dit tout haut à ceux qui nous croyaient : Niez!
« Il se rit de l'enfer et le ridiculise. Que nul n'aille le voir et que nul ne le lise! En ce temps où déjà l'on pratique trop peu, Il fait de la prière à genoux dans l'église Une tartufferie; il déshonore Dieu! »
Et, lâchant après lui leur meute tout entière,
Ils le calomniaient d'histoires de portière,
En attendant qu'au jour qui mettrait l'art en deuil
Ils pussent rejeter son corps du cimetière
Et qu'on vît Bossuet cracher sur son cercueil!
Molière combattait. Sa plume révoltée
Élargissait la vie, aux castes arrêtée,
Et, sans conditions à la fraternité
Et réconciliant le chrétien et l'athée,
11 disait le plus grand des mots : Humanité.
Et le passé hurlait, noir de ses flétrissures.
Il vaincrait, c'est certain, mais combien de morsures! . . .
— Et lorsqu'il revenait saignant à sa maison,
La femme qu'il aimait, pour panser ses blessures,
En guise de calmant y versait du poison.
Il bafouait le noble : elle était plébéienne ;
Il démasquait le prêtre : elle était comédienne;
11 arrachait la femme aux grilles, au tuteur,
A l'homme : elle était femme. Et pour prix de sa peine,
Elle le trahissait, lui son libérateur,
Lui Molière, étoile de la gloire immortelle, Pour un beau de clinquant, de musc et de dentelle ! La femme est opprimée et dit mériter mieux. Soit; mais pourquoi sa lèvre alors préfère-t-elle Le talon des marquis à la bouche des dieux?
LES HEURES NOIRES. loo
Pourquoi le plus souvent la voit-on possédée D'un fat qui bientôt, comme une coupe vidée, La jette? Et quand celui dont elle emplit le cœur Est l'àpre combattant de quelque grande idée, Pourquoi, s'il est vaincu, s'offre- t-elle au vainqueur?
Tu crois en cette fille; elle est limpide et frêle;
Nulle ne te dira de voix plus naturelle
Et de plus franc regard quelle t'aime vraiment :
Frère, ne te fais pas guillotiner pour elle,
Le soir elle prendrait le bourreau pour amant.