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L'EMPEREUR

Caligula m'a dit : — « Qu'as-tu contre mon règne?» J'ai répondu: — « J'ai tout, j'ai le peuple qui saigne, J'ai les égorgements, j'ai le fer, j'ai le feu, J'ai le bien et le grand et la vertu, tes proies, J'ai l'immense sanglot de l'homme que tu broies. » Caligula m'a dit : — « Tu n'aimes donc pas Dieu?

LES HETRES NOIRES. 159

« Car tout ce que je fais, c'est ce qu'il fait. Qui l'aime M'aimera. Notre empire à tous deux est le même. Je fais souffrir? et lui! Je fais mourir? et lui! Qu'est-ce que cette terre? un cachot sans fenêtre Où l'on est enfermé pour le crime de naître, Sans qu'on sache pourquoi, sans qu'on sache par qui.

« Et dans ce noir cachot quels outils de torture! Faim, soif, infirmités, difformités, nature, Ouragan pour le mât, tonnerre pour la tour, Sépulcres d'êtres chers montant jusqu'à la voûte, Les brodequins du dogme et les pointes du doute, Et sous les grils ardents les charbons de l'amour.

« Et Dieu s'en prend surtout aux bons, et les souffrances Ont pour les plus grands cœurs d'horribles préférences. Et puis, quand il est las de vous faire souffrir, Quand il a bien brisé les hommes et les femmes, Tordu les os, coupé les poings, brûlé les âmes, Le supplice commence, et tous doivent mourir.

« Pas un n'est épargné. Hien que dans ce bas monde. Rien qu'en humains, Dieu fait un meurtre par seconde. Enfants roses, vieillards secoués par la tou\,

Jeunes gens qui tenaient à la main une épée,

Virgile qui n'a pas fini son épopée,

Le monstre et le héros, il vous condamne tous.

« Sa menace sur vous incessamment tournoie. 11 poignarde, empoisonne, écrase aux pavés, noie, Pend, brûle. Tout moyen de détruire lui plaît. L'univers est pour lui l'arbre qu'on échenille. Et la mère est présente au meurtre de la fille; Le râle sans ses cris ne serait pas complet.

« Et depuis bien longtemps le monde serait vide! Mais les hommes, étreints dans sa fureur livide, Ont cette complaisance et cette lâcheté De faire à leur geôlier des captifs qu'il opprime. Tout père est un complice et tout enfant un crime. Le grand assassinat, c'est la maternité!

« Lorsque je pense à Dieu, je me sens peu de chose. Lorsque je vois sa main, ma main me semble rose. Que suis-je près de lui, moi qui tue en passant? Ali ! je suis dégoûté de mes meurtres sans gloire Lorsque mon humble soif compte ce que doit boire Pendant l'éternité cet ivrogne de sang!

« Tout meurt, manants et rois, aigles comme reptiles.

Sais-tu? les assassins sont surtout inutiles.

Tes morts allaient mourir, pauvre Caligula!

J'ai fini par sentir mon insignifiance.

Le meurtre n'est au fond que de l'impatience.

Bien des fois Dieu m'a dit : — Merci, mais j'étais là. »

Je disais à Trajan :

— « Pour être un peu plus doux Que les autres, crois-tu m'avoir à tes genoux? Pour que ta loi me pèse et que ton nom m'outrage, Tu règnes, c'est assez. Comment? C'est un détail. Doux ou cruel, tout roi fait de l'homme un bétail. Que m'importe le pâturage?

« Tu nous gouvernes mieux que nous ne le ferions?

Tu nous sauves? Tes chiens et tes centurions

Nous retiennent au pré qui le mieux nous engraisse?

Je préfère être libre et n'avoir à lécher

Qu'un sol sans un brin d'herbe et tondre le rocher!

J'aurai faim avec allégresse!

« Je veux aller tout seul, m'aventurer, courir Les immenses périls, errer, tomber, périr! J'adore à travers tout la liberté sacrée. Je veux gagner ma vie et non te la devoir, El faire mon bonheur moi-même, pour l'avoir; Car l'homme n'a que ce qu'il crée !

« Je ne supporte pas qu'un autre, prêtre ou roi. Administre pour moi, pense pour moi, soit moi. Ne me délivre pas du mal, je le réclame. Tout ce que tu me fais de bien, je t'en maudis. Et je n'accepte pas ce lâche paradis

Où j'ai tout, excepté mon âme.

« Sois grand et juste autant qu'il te plaît, fusses-tu Toute l'intelligence ou toute la vertu, Va-t'en! va-t'en! va-t'en! il n'est pas de bon maître, Propose à ton cheval ta botte de bon foin, Ton avoine — et ta bride. Ah! le premier besoin, Ce n'est pas d'être heureux, c'est d'être! »

Trajan m'a répondu :

— « Quel César que Ion Dieu!

Comme, à côté de lui, je te gouverne peu ! C'est seulement ta chair qui m'obéit, forcée, Et qui paye à ma loi l'impôt extérieur; Mais je ne tiens de toi que l'être inférieur; Tu t'évades dans ta pensée.

« Maître de ta chair? Dieu sourit et me reprend. Détruire est le petit pouvoir, créer le grand. Je peux te mutiler, mais non te faire naître : Te tuer, non te faire un cil. 0 pauvre loi! Je ne suis empereur que de très peu de toi : Ton Dieu, lui, l'est de tout ton être.

« Empereur de ton corps. Il vous fait laids ou beaux, Hommes ou femmes, sourds, bossus, muets, pieds-bots, Aveugles ou voyant la lumière bénie, Robustes s'il lui plaît, poitrinaires s'il veut, Blaacs ou noirs. — Empereur de ton esprit : il peut Te faire crétin ou génie.

« Empereur de ton cœur. Ah! qu'est-ce que Sylla? Ton Dieu prend une femme et te dit : Aime-la ! Il la prendra sans foi, fausse, infâme, n'importe.

Froide comme la mort, facile à tous les bras. Hors aux tiens, insolente et vile, et tu seras Le chien qui gémit à sa porte.

« Empereur de ton âme. Il te met dans le sang Le vice ou la vertu, l'appétit rugissant, La douceur, la fureur d'elle-même enivrée, Et, que l'ombre te noie ou que l'astre t'ait lui, C'est lui qui fait ton œuvre, et ton crime est à lui, Et ton mérite est sa livrée!

« Tu seras, à son choix, humble, aisément conduit, Docile aux dogmes noirs qui parlent dans la nuit, A genoux, misérable avec reconnaissance, Ou bien debout, voulant une explication, Hautain, farouche, hostile, et l'insurrection Est encor de l'obéissance.

« Qu'est-il? Question sombre et que nul ne résout. Devinez. Un césar, c'est un homme après tout; C'est quelqu'un comme toi, c'est encore toi-même. Ma grandeur n'est qu'un masque, et par endroits se fend. Je deviens ton égal si je perds un enfant. Ton inférieur lorsque j'aime!

« Mais être commandés par ce sombre étranger Avec qui nul de vous n'a rien à partager, Qui ne sera jamais ni malade ni triste, Dont les mains n'ont jamais soulevé notre poids, Et qui, s'il se montrait seulement une fois, Prouverait au moins qu'il existe!

« Il fait ce qui lui plaît, ne dit pas ses raisons, A pour lui les hivers, les fièvres, les poisons, Les tempêtes, te jette au monde, t'en balaie, Te fait jaloux, condamne à mort l'enfant qui naît Et la vierge qui prie, et nul ne le connaît. Tu ne vois de lui que ta plaie.

« Et tu n'as même pas le bonheur de l'exil! Fuis du Tibre à l'ïndus ou de la Seine au Nil, Ta vie est en ses mains à tout jamais tombée. Car son royaume, c'est toute l'immensité. — Et tu jappes après ma pauvre autorité

Qu'on fait cesser d'une enjambée!

« Tu ne peux même pas espérer de mourir!

Chez nous, tu meurs, ta tombe attend, tu peut l'ouvrir

Et t' évader, la fosse est la grande frontière.

On y rejette enfin la chaîne qu'on traîna. Avec lui, pas de mort et pas de fuite. On a L'éternité pour guichetière.

« Donc, tu veux renverser, à ce que je comprend, Le petit empereur et conserver le grand, Fais-le, si tu le peux, et si ça te soulage. Renverse-moi, — mais vois les constellations Regarder en riant tes révolutions

Contre l'adjoint de ton village. »

Claude m'a dit :

- « Xier César, c'est nier Dieu.

Si tu crois que quelqu'un règne dans le ciel bleu, Si tu crois à celui qu'on nomme Providence,

Au créateur subit de la terre et des cieux Auquel il n'a fallu qu'un mouvement des yeux Pour mettre les astres en danse,

« Si tu crois qu'il peut tout, qu'il a tout, qu'il est tout, Que l'âpre question que ton esprit résout, Le bien que tu bâtis, le mal que tu retranches, Ton livre, ta vertu rayonnant dans la nuit, Sont à toi juste autant que l'étoile est le fruit De l'arbre qui l'a dans ses branches,

« S'il est la cause et si vous n'êtes que l'effet, Si tout ce que tu fais c'est lui seul qui le fait, Si, t'épuisant en vain en courses vagabondes, Tu vas aveuglément au but qu'il t'a marqué, Si tu n'as qu'à brouter le champ où t'a parqué Ce berger du troupeau des mondes,

«Si tu crois à ce Dieu, — tu dois croire à nos droits. L'ordre est un, ou n'est pas. Crois à nous si tu crois Au Trajan infini dont tout est le royaume. Ton désir d'être libre est un manque de foi. La preuve de César, c'est Dieu. La même loi Gouverne l'ensemble et l'atome.

« Le mode despotique est le mode divin. Ton Dieu répond pour nous à ton cri vide et vain, Sa puissance te va? nous l'avons imitée. Le César éternel contient le Dieu mortel. Choisis. Laisse le trône ou renverse l'autel. Démocrate veut dire athée. »

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