LES AUTRES SOUFFRANTS
Quand c'est de notre sort qu'il s'agit. Dieu nous doit
Des explications si nous souffrons d'un doigt
Et nous lui demandons raison d'une piqûre;
La grande énigme n'a pas le droit d'être obscure;
L'homme est persuadé que l'univers c'est lui ;
Si le moindre de nous avait le moindre ennui
Sans l'avoir mérité, la justice éternelle
Se suiciderait d'un soufflet de son aile!
no DEPUIS.
Mais que l'animal. souffre et demande pourquoi,
Nous rirons de bon cœur! Il serait beau, ma foi,
Que l'hyène sommât Dieu de lui faire connaître
Quel affreux crime elle a commis avant de naître
Pour être condamnée aux balles du chasseur,
Et le tigre serait un aimable farceur
S'il demandait pourquoi nous le mettons en cage!
Silence dans le bois et dans le marécage !
Le sort de l'animal ne le regarde pas.
De quoi se plaint le bœuf? il sert à nos repas!
N'est-il pas trop payé par cet honneur? Le centre
De la création, n'est-ce pas notre ventre?
Bénissez le boucher, moutons. Si Dieu devait
Des éclaircissements à la brebis qui vêt
De sa chaude toison l'homme et que l'homme tue,
Pourquoi pas à la plante? Insurge-toi, laitue!
Pourquoi pas au caillou? Rions.
En vérité, Le paon est ébloui de notre vanité.
Et l'àne est stupéfait de la bêtise humaine !
Non, vraiment, vous croyez que toute cette peine Dont gémit l'univers est faite uniquement Pour votre jouissance ou votre amusement !
Danse, ours ! — Moi, les souffrants d'en bas, je les respecte.
Oui, plus la créature est humble, infime, abjecte,
Plus elle a droit d'appel à l'immense équité.
Le ver ne veut ramper que s'il l'a mérité,
Le crapaud lève au ciel ses yeux mélancoliques,
Et le pou dit à Dieu : J'attends que tu t'expliques !