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BONTÉ HUMAINE

« C'esttoi, chasseur, c'esttoi, pêcheur, c'est toi, boucher. C'est toi, mangeur de tout, qui viens nous arracher Ces feuilles que demain la bise eût abattues, Et tu te crois très bon parce que tu nous tues! » Dit une autre limace.

Et, prêt à châtier.

Le poète, sentant son courroux moins entier, Laissa faire.

Et depuis, il pensa bien des heures Au sombre envers de nos actions les meilleures. Nous ne sauvons la fleur qu'en tuant l'animal. Quand ferons-nous du bien qui ne soit pas du mal?

Et pourquoi pas le duel? et pourquoi pas la guerre? Pourquoi pas l'échafaud?la douceur, pour quoi faire? Le meurtre n'est-il pas une nécessité?

Tu changerais les mœurs et la pénalité, A quoi bon? Abolis l'épée et destitue L'échafaud, l'homme alors vit, c'est-à-dire tue. Car vivre c'est manger. Loi terrible! animaux. Fruits dont le poids charmant fait plier les rameaux. Plantes du sol profond, quel tombeau que la bouche! L'homme est le noir pécheur et le chasseur farouche Et le dur laboureur qui déchire le champ. Tous les êtres, l'oiseau frappé du plomb méchant. Le beau poisson d'argent que l'hameçon accroche. L'agneau dont le regard a l'air d'un doux reproch»1. Le champignon au fond des bois silencieux.

Les fleuves, les forêts, et les monts, et les cieux Reculent effarés en voyant apparaître L'effroyable martyr qui doit tuer pour être. Oh! le poulet saigné qui hurle et qui se tord! Qu'a donc commis le cerf qu'on le condamne à mort? As-tu vu quelquefois l'assassinat d'un chêne Et la sève à grands flots ruisseler de sa veine? Tout est meurtre. Tu vas dans les plaines l'été, Gai, fier, pur : assassin! As-tu jamais compté Les fourmis qu'en passant ta botte aveugle écrase Et les petites fleurs qu'éventre ton extase? Oh! les couples, heureux de la chute du jour, Qui dans les verts sentiers osent parler d'amour! Assassins! Ils s'en vont d'un pied leste et superbe, Tibères de l'insecte et Nérons du brin d'herbe! Je songe avec horreur aux pas que j'ai commis. Ah! tous nos gestes sont des Saint-Barthélémy-!

Et les gestes de tout. Partout la loi sanglante.

L'oiseau mange le ver, le ver mange la plante,

Le loup se plaint de l'homme, et le mouton du loup.

Et le loup, le cheval échappé tout à coup,

Le tigre, le chacal, et toute la nature,

La grosse mer, le vent qui casse la mâture,

L'avalanche, le feu, le nuage tonnant,

S'emparent brusquement de l'homme frissonnant,

Comme un peuple opprimé broie un aristocrate.

La ciguë écrasée empoisonne Socrate

Et le fer torturé forge les clous du Christ.

La matière en fureur se jette sur l'esprit.

Le mal que tu leur fais, les choses te le rendent.

Les martyrs sont bourreaux. Les cruautés descendent

Et montent l'escalier de la création.

La sombre loi de tout, c'est la destruction,

C'est le flux et reflux du sang.

Si bien qu'en somme La nature n'a rien à reprocher à l'homme, Ni l'homme à la nature. Hommes, tigres, poisons. Une loi nous contraint à ce que nous faisons, C'est une volonté plus forte que les nôtres Qui veut que nous soyons bourreaux les uns des autres. Le tueur de l'oiseau, ce n'est pas le chasseur. Je pleure en te frappant, ô vipère ma sœur!

LES ETOILES

J'étais exaspéré contre elle et contre tout.

Ainsi qu'une chaudière où monte l'eau qui bout,

Je sentais mon cœur prêt à sauter. Ma mémoire

Etait comme un poison qu'on m'eût forcé de boire.

Et ce que haïssait mon accès insensé,

Ce n'était presque plus celle qui m'a blessé,

C'était la vie — et toi, quelque nom qui te nomme,

Etre ou loi qui te plais au supplice de l'homme.

Et nous ne pouvons pas te rendre coups pour coups!

Ah! quand ton dur talon est ainsi sur nos cous

Et nous fait écumer et rugir et nous tordre,

Si nous pouvions au moins le saisir et le mordre!

Je sortis du salon pour ne pas attrister Les amis avec qui j'étais, et pour jeter A la nature un cri de haine et de menace, Et pour lui recracher ma souffrance à la face, Et pour dire au mystère horrible : — Je ne puis T'atteindre dans ton ciel, mais, du fond de mon puits, Je te hais dans la nuit lâche dont tu te voiles, Et tu peux m'écraser de toutes tes étoiles !

Pendant que je marchais dans l'ombre du jardin, Le grand ciel étoile souriait de dédain, Et je vis flamboyer les yeux qui nous éclairent, Et, devant l'Océan, les soleils me parlèrent :

— Oui, la justice existe, et toi-même en es sur.

Et pour la voir tu n'as qu'à regarder l'azur.

As-tu des yeux? Vois l'ordre universel, les mondes

Nouer dans l'infini leurs innombrables rondes

Sans se froisser, tout luire et rien ne prendre feu.

L'équilibre du ciel, c'est l'équité de Dieu !

Crois la mer de lumière où ton œil sombre nage.

LES ETOILES. 183

La splendeur ne peut pas être un faux témoignage ! Crois à ce que le dit l'énorme firmament. Non, la clarté n'est pas le mensonge, et vraiment Nous serions curieux de voir le sac de piastres Dont on se servirait pour suborner les astres! —

Et, comme ma colère augmentait, les rayons Parlèrent d'une voix plus douce :

— Nous voyons !

Nous affirmons ! Crois-nous ! La lumière est la preuve ! L'àme est la meurtrière alors qu'elle est la veuve ! Si nous te disons vrai, songe à qui tu réponds, Et mesure tes mots. Et si nous te trompons, Si le mystère noir qui dans les cieux se cache Est aveugle ou méchant et de la même hache Frappe l'infâme, hier, et le juste, aujourd'hui, Donne-toi cet orgueil d'être meilleur que lui! Grandis-toi ! Fais le bien sous le mal qui t'accable ; S'il punit l'innocent, toi pardonne au coupable! S'il est cruel, sois tendre; et s'il est le vautour, Sois le cygne; et s'il est la haine, sois l'amour! Si les planètes d'or sont la fausse monnaie Du triste espoir humain, que ton cœur soit la vraie! Et si Dieu n'est pas, dis : — « Eh bien, je le ferai!

Si l'équité n'est pas, c'est moi qui la serai ! » Sois l'astre sérieux et l'étoile sincère. Sois le vrai jour! Puis, plains ce firmament faussaire, Et sois, pauvre jouet de ce ciel effronté, Miséricordieux envers l'immensité!

L'espace, cette nuit, était tout radieux. .Jamais l'immensité n'avait ouvert plus d'yeux; On eût dit que le paon de Dieu faisait la roue. Pareils aux longs cheveux que l'amoureux dénoue, Les rayons ruisselaient dans le grand flot dormant, Et l'Océan était un second firmament.

Une vague bonté traversait l'ombre entière, Et tout le ciel n'était qu'un baiser de lumière.

L'infini se penchait sur l'homme avec douceur;

Le mystère disait à la terre : Ma sœur!

Et je sentais, pauvre âme atteinte et courroucée,

La paix des univers entrer dans ma pensée.

Une barque glissait, et mon cœur désarmé

Était tout ramolli par la brise de mai

Qui semblait comme un sein enfler d'amour ses voiles.

On devrait regarder plus souvent les étoiles.

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