SOUVIENS-TOI
Souviens-toi du jardin, du lac et de la nuit Où, tombant à tes pieds sous le grand ciel qui luit, .le te dis mon amour. L'eau que la brise fronce, La colline et l'espace attendaient ta réponse, Et les astres émus se rapprochaient de nous. Et quand ton œil si fier soudain devint si doux, Et quand, Dieu! je sentis ta bouche sur ma lèvre, Souviens-toi de mon cri, souviens-toi de ma fièvre, Et que je te serrais les mains avec fureur, Et que je surgis, fou de joie et de terreur, Comme si je venais de voler une étoile!
Et toi, ton sein battait sous ta robe de toile, Et tu fermais un peu ton doux regard pensif; La lune tout à coup, émergeant d'un massif, Eclaira ton visage, et ta rougeur fut prompte, Et ce fut en nous comme un paradis de honte! Et l'heure précédente était le temps ancien; Et dans le monde entier il n'existait plus rien Ni personne que nous ; car, ô divin mystère ! Lorsque deux ne sont qu'un, ils sont toute la terre.
Si mon ardente envie est d'avoir ma revanche; Si — dès le lendemain du soir où, comme on voit Un passant se distraire à casser une branche, Un public a cassé ma pièce, à ce qu'il croit, -
J'ai repris la besogne et suis en train d'écrire Un autre drame; si j'ai soif de faire, un jour, Du public qui m'insulte un peuple qui m'admire, Ce n'est pas par orgueil, ce n'est que par amour.
Si j'ai l'acharnement de dompter la tempête; Si, vaincu cette fois, je me promets, étant Humble dans le succès et fier dans la défaite, Un avenir plus beau que n'est sombre l'instant;
Si, dans les visions qui me traversent l'âme, Je veux, croyant tenir l'avenir dans ma main, (Jue mon nom soit de ceux que la foule proclame Ktqui, grands aujourd'hui, seront plus grands demain
C'est afin que, joignant leurs voix à ma prière, Lorsque j'aurai contraint la haine à désarmer, Paris et la province et le monde et, derrière, Les générations — te disent de m'aimer!
Si mon ambition a celte immense audace De rêver que soudain la Gloire entre ses bras Me saisit et m'enlève et là-haut me fait place Parmi les demi-dieux, c'est, ne le sens-tu pas,
Ange qui d'une forme humaine ici te voiles? C'est pour toi que j'aspire au ciel où tu t'assieds. Et je ne veux avoir mon front dans les étoiles Que pour avoir ma bouche au niveau de tes pieds!