EN PRISON
Conciergerie.
Ce que je fais? Je pense à toi. Dans cette chambre Sans soleil même en juin et sinistre en novembre, Sous la voûte sans air des corridors malsains, Dans la cour où je marche avec des assassins Au bas de murs qu'aucun Latude n'escalade, Partout, je pense à toi. Si tu tombais malade, Que deviendrais-je? Oh! toi malade et moi captif! Je serais cloué là, misérable, inactif, Le front dans les deux mains de larmes inondées. Et si tu... Non!... Ah bien, si ce sont les idées Oui me viennent!
Et puis, je me ronge autrement.
Que fais-tu, toi? Tu sais quel était mon tourment lïien que si je voyais s'approcher de ta chaise Ces coureurs de salons, ces diseurs de fadaise Dont on est empesté. De quoi je suis jaloux? De tout! Tes moindres mots à d'autres sont des clous Qui m'entrent dans le cœur. Et songe à ce qu'ajoute La séparation au supplice du doute.
Combien viennent chez toi prendre des airs charmants Et grotesques! J'entends leurs sots bourdonnements : « Comme vous êtes belle! » Ah! je te voudrais laide! Et je t'accuse : on n'a que les galants qu'on aide Et c'est l'espoir qui fait la moitié du désir. Un mot les chasserait; mais c'est votre plaisir A toutes d'écouter les choses qui nous blessent Et de nous tourmenter! Les meilleures se laissent Presser la main, parler tout bas, presque toucher L'oreille... — Et je ne suis pas là pour t'arracher A ce contact obscène et qui m'est un outrage! Et je voudrais entrer subitement... 0 rage! Je suis prisonnier!
Libre! être libre!
Tu l'es, Toi. Tu peux à toute heure aller où tu te plais, Faire ce que tu veux. Libre de moi, peut-être!
Car, si soumis qu'il soit, un amant est un maître; 11 vous obsède, il est inquiet pour des riens, On craint de le fâcher, on se gêne. Et j'en viens Jusqu'à me demander, pardonne à ma souffrance, Si ma captivité n'est pas ta délivrance Et — c'est une torture à perdre la raison — Si tu n'es pas heureuse, au fond, de ma prison!
Non, n'est-ce pas? Je suis absurde. Toi si tendre! Bien plutôt, j'en suis sûr, tu te surprends à tendre De mon côté tes bras et tes lèvres, ainsi Que moi je fais du tien? Tu voudrais être ici, Prisonnière avec moi, longtemps. Que tu m'oublies, Toi? Qu'est-ce qui me met en tête ces folies? Que tu ne tiennes pas ce que ta chère voix. M'a juré quand je t'ai dit adieu? Je te vois Encore et tes beaux yeux en larmes se répandre. Lorsque l'amant est libre et qu'il peut se défendre, Lorsqu'il peut brusquement surgir et se venger, La trahison s'excuse un peu par le danger; Mais offenser celui dont on n'a rien à craindre, Celui qui ne peut pas dans son poing vous étreindre, Celui qu'on sait captif, verrouillé, garrotté, Hors d'état de bouger, c'est une lâcheté. Et ce serait toi, toi si gaiment intrépide,
Qui lâchement... — Oh! oui, pardon. J'étais stupide.
Et tu me punirais d'avoir fait mon devoir!
Car pourquoi suis-je ici? lu le sais, pour avoir
Été d'avis qu'il faut qu'un journal soit honnête,
Pour avoir dénoncé le crime qui s'apprête,
Pour avoir refusé toute complicité
Avec ceux qui mettront la main sur la cité,
Sur la loi, sur le droit, sur la fierté d'être homme,
Et qui feront d'un peuple une bête de somme;
Ils traînent la justice en laisse et, sans remord,
Sur un mouvement d'yeux qu'ils lui font, elle mord
Ou lèche; lorsqu'ils ont lâché sur moi leur chienne,
Tu n'ajouteras pas ta morsure à la sienne!
Tu resteras, avec ton sourire béni,
Du côté des vaincus. Et quand, mon temps fini,
Précipité chez toi, ma vie et mon cœur même !
J'entrerai fou d'absence et d'ardeur, car je t'aime.
Si c'est possible, encor plus que je ne t'aimais.
Je te retrouverai plus à moi que jamais.
Merci !
Si tu voulais être tout à l'ait bonne, Tu ferais ce que fait une veuve. Elle donne A celui que la tombe a durement saisi Un an d'austérité. Ne suis-je pas aussi
Séparé de la vie et scellé sous la pierre? Et moi, ce ne serait pas une année entière Que tu me donnerais, mais six mois seulement. Une veuve — tu l'es — voile son front charmant, Croit devoir à l'ami dont elle est séparée Une existence grave et de tous retirée, Ne permet pas un mot léger, môme innocent, Se demande comment voudrait la voir l'absent, Ferme sa porte à ceux qu'il avait pris en haine, Se dit: « Cette action lui ferait de la peine S'il était là, je dois m'en priver plus qu'avant. » Et qu'est un mort auprès d'un enterré vivant?
Novembre 1851.
L'ÉCOLIER
N'est-on pas toujours en prison?
Ouest donc pour le jeune garçon
Qu'un doux village Abrité de coteaux penchants A nourri du plein air des champs
Et de la plage,
Qu'est le collège, qui le prend
; le gardera g rai
Adieu, pelouse,
Petit et le gardera grand?
Bois, fleuve, épis d'or, raisins murs!
On étouffe entre quatre murs Dix mois sur douze.
Innocent, être incarcéré!
Oh! comme on a le cœur serré
A la rentrée!
Et, quand vient le printemps vermeil Et que la classe de soleil
Est pénétrée,
Oh ! tout pour avoir fini! pour
En être aux vacances!... — Un jour,
Mon cousin Pierre (On jouait à sauter un banc) Se cassa la jambe en tombant
Sur une pierre.
Il guérit mal. Le médecin
Dit qu'il fallait un air plus sain
Hue l'air des villes.
Aussitôt qu'on put l'embarquer, Il alla revoir, Villequier, Tes verts asiles.
Il souffrait beaucoup, pauvre ami; Le docteur n'était qu'à demi
Sur de sa vie Lorsque nous le vîmes partir...
Et je regardais ce martyr
Avec envie.
Les marins parlaient bas entre eux, Je me disais : — Est-il heureux!
Le soleil flambe, Les blés sont blonds, les bois sont frais. Ce n'est pas moi qui me serais
Cassé la jambe!
L'étude affranchit; les leçons Ouvrent l'œil à plus d'horizons
Qu'on n'en soupçonne; Quel évadé que le savant!...
Et c'est pour délivrer l'enfant
Qu'on l'emprisonne!
Les grands poètes sont peu fiers De contribuer par leurs vers
A ce système.
Virgile est ennuyé de voir Didon devenir un « devoir »,
Un pensum même,
Et les pauvres jeunes reclus Prendre des aspects encor plus
Mélancoliques Quand, amère dérision, On leur donne pour version
Les Bucoliques!
Le libérateur radieux
Par qui la victoire des dieux
Est souffletée, Escbyle, trouve singulier Qu'on ait osé faire un geôlier
De Prométhée!
LE PRISONNIER
LE GEOLIER
Je viens te délivrer. Fais ton paquet, et file, Tu peux dorénavant circuler dans la ville ; Seulement, n'en sors pas.
LE PRISONNIER
C'est une autre prison.
LE GEÔLIER
Toute une ville? Eh bien, je t'ouvre l'horizon. Sors de la ville ; à toi la France, où qu'il te plaise D'aller. Ah! maintenant, tu respires à l'aise?
LE PRISONNIER
J'étouffe.
LE GEÔLIER
C'est trop peu de la France? Eh bien, soil, L'Europe !
LE PRISONNIER
Mon cachot me semblait moins étroit.
LE GEOLIER
Alors, le monde! Viens. Cette fois, par exemple, Si tu ne trouves pas ton domaine assez ample Le monde entier! Voilà de quoi vagabonder Que cherches-tu?
LE PRISONNIER
Par où je pourrai m'évader
VENTE DE MELBLES
Sa femme, ses iîls, sa fille N'ont plus de patrie. On vend Ses meubles, autre famille.
Par un jour de coups de vent,
Par la pluie et la tempête, L'encan — le monde le sait — A \iolé la retraite Où, le soir, Hugo causait.
Les crieurs aux voix fêlées Ont dans l'angle des plafonds Effarouché des volées De mois charmants ou profonds.
Il avait rangé lui-même Tous ces beaux meubles anciens Jusqu'à s'en faire un poème Digne d'écouter les siens.
Vendus! Ces meubles-pensées Qui, voulant tout réunir, Parlaient des choses passées A ce père d'avenir!
Adieu, bois, étoffe, pierre, Du fond des siècles distants Venus chez lui pour le faire Escorter par tous les temps!
Adieu, lecture meilleure Au fauteuil habituel, L'horloge où se hâtait l'heure Aux yeux de cet immortel!
Le cher groupe s'éparpille.
Ainsi, partis sans retour, Ces témoins de la famille, Ces confidents de l'amour,
Le tapis où se roulèrent Les petits enfants nu-corps, Hélas! et sur qui coulèrent Les larmes quand ils sont morts!
Juin 18o2.