DÉPART POUR L'EXIL
Puisque le faux: serment règne; puisque à présent Le peuple à qui le bat tend un dos complaisant :
Puisque, pour avoir pris en traître, Une nuit, en rampant, la Loi, qu'on vous donnait A garder, et Lavoir assassinée, on est
Léché par le juge et le prêtre;
Puisque, sans que Paris se lève et crie : Assez! Crachant sur les vaincus et frappant les blessés, Les archevêques sont infâmes
Jusqu'à faire bénir par Dieu les assassins Et chantent : Recevez, Seigneur, parmi vos saints Les tueurs d'enfants et de femmes!
Puisque la conscience est un jour qui décroît; Puisque le boulevard Montmartre est un endroit
Où, le dimanche, on se promène En famille, où devant les cafés on s'assied, Sans faire attention si l'on n'a pas au pied
Des^fragments de cervelle humaine;
Puisqu'on est si servile où l'on était si fier; Puisque la nation qui fut la France hier
N'est plus aujourd'hui que l'empire; Puisque tout y subit un immonde reflux; Puisqu'on n'y parle plus, puisqu'on n'y pense plus.
Puisque c'est ailleurs qu'on respire;
Puisque, voulant que tout ce qu'il voit soit à lui, Le malfaiteur qui trône expulse ceux pour qui
Vivre sans honneur n'est pas vivre ; Puisque les bons, les grands, les purs de lâchetés, Les virils, sont chassés de chez eux et jett'-s
À l'inconnu, — je veux les suivre!
Je ne m'exile pas. Car la France, c'est toi, Liberté! C'est l'honneur, c'est le droit, c'est la loi,
C'est le mépris de la souffrance, C'est l'idéal planant sur les réalités, C'est tout ce qu'avec vous, proscrits, vous emportez.
Je m'en vais pour rester en France.
Je quitterai maison, habitudes, plaisirs,
Mes tableaux, mes amis, mes travaux, mes désirs.
Le journal, qui veut qu'on nous lise, Le théâtre où mon nom peut-être eût résonné, Le passé, l'avenir, le bourg où je suis né,
La ville où l'on s'immortalise.
J'irai! Je suivrai ceux que le devoir conduit, Tranquille, acceptant tout, le vent, l'éclair, la nuit.
Les rochers insultés des trombes, Ne voulant pour splendeur que mon obscurité, Et ne me retournant jamais que du côté
De Villequier, où sont les tombes.
Je te quitterai, mère! Ah! c'est dur, le devoir! Le voilà l'exil vrai! Mais tu viendras nous voir? Comme je vivrai dans l'attente!
Comment vais-je pouvoir m'arracher de tes bras? Il le faut. Ton grand cœur m'approuve, et tu diras En sanglotant : Je suis contente !
Oui, c'est dur, le devoir! et pourtant, compagnons, C'est doux. Et n'est-ce pas, amis? nous qui saignons
Sous un destin aux rudes serres, Noyant nos ennemis triomphant* et fêtés. Nous ne donnerions pas pour toutes leurs fiertés
Une seule de nos misères!
Juillet is:;2.