A MADAME VICTOR HUGO
Qui de nous fléchirait quand on vous voit, sereine, Accepter notre sort, l'inconnu, le danger, La longue attente où notre espérance se traîne. Le froid regard que jette aux vaincus l'étranger?
Si, la patrie ôtée. on avait la famille! Mais l'exil rompt tout. Moi, ma mère est loin, hélas! Vous, vous avez vos fils, mais une seule fille; L'autre est restée en France et n'en sortira pas!
4i DEPUIS.
Elle est sous terre, avec mon frère. 0 nuit horrible Où, les ayant quittés la veille, gais et forts, Pleins de tout le bonheur en ce monde possible, Vous eûtes ce réveil effroyable : Ils sont morts!
Pour vous à tout jamais cette nuit est restée, Le soleil ne s'est plus levé, sans leur regard. Après onze ans, ainsi qu'une horloge arrêtée, Votre cœur marque encor l'heure de leur départ.
Vous aviez donc le droit de dire à tous : « — Qu'une autre Plaigne les maux auxquels vous êtes condamnés. J'ai payé ma rançon, plus chère que la vôtre ! » Mais vous ne savez pas compter quand vous donnez.
Vous avez plus d'amour que le sort n'a de haine ! Et, fidèle aux souffrants ainsi qu'aux trépassés, Vous êtes prisonnière avec ceux qu'on enchaîne, Vous êtes vagabonde avec les expulsés!
Prisonniers, nous avions votre chère visite
Tous les jours. Quel éclair de joie en notre ennui!
Quelle aide à persister, si parfois on hésite!
Comme on sent mieux Demain germer sous Aujourd'hui !
Comme nous voyions mieux, quand le corridor sombre Chaque soir s'étoilait de vos yeux fiers et doux. Dans la captivité courte d'un petit nombre L'émancipation éternelle de tous!
Elle entrait avec vous, cette grande espérance! La cellule, entendant de loin que vous veniez. Nous murmurait tout bas son vrai nom : Délivrance! Tous les libérateurs ont été prisonniers.
C'est aux expatriés qu'est à présent votre âme, Et vous avez, debout sur le roc écumant, Cette virilité charmante de la femme Où la fermeté sort de l'attendrissement.
Vous prenez votre part de la lutte sans trêve. Et c'est notre vaillance indomptable de voir Luire paisiblement sur notre morne grève Votre beau front qui fait sourire le devoir.
Votre haut piédestal sera fait de trois pierres : Villequier donnera le dur tombeau, Paris Le mur de la prison si pesant aux paupières. Et Jersey donnera le Rocher-des-Proscrits.
On s'incline devant la mère qui s'isole VA qui s'enferme avec un sépulcre jaloux ; Mais quand celle qui souffre est celle qui console, 11 faut joindre les mains et plier les genoux.
A PAUL METRICE
Nous ne nous étions pas quittés depuis vingt ans Que nous nous connaissons.
C'est dès noire printemps Et dès l'aube du jour, Paul, que nous commençâmes Cette forte amitié qui fait sœurs nos deux âmes. Je venais de Rouen à Paris achever Mes études — et voir de mes yeux le lever De ce grand art nouveau qui, roman, ode et drame, Incendiait le ciel tout entier de sa flamme.
C'est l'institution Favart que je choisis. Un personnage grave et noblement assis Se leva quand mon père et moi nous apparûmes. Il savait qui j'étais. C'est une des coutumes Des institutions de Paris d'envoyer Partout, comme les chiens rabattent le gibier, Des agents qui, les mains pleines de privilèges, Recrutent les meilleurs élèves des collèges. Je sortais de seconde avec quelque succès. On m'avait envoyé le Verdot que tu sais.
L'homme grave causa de versions, de thèmes, De l'éducation dans ses divers systèmes, Puis de littérature. Et, mon père disant Que j'étais éperdu des auteurs d'à-présent Et de l'art affranchi de toute servitude, Et que je demandais que mon maître d'étude Sur mes livres aimés ne mît pas l'embargo, Et que mon rêve était de voir Victor Hugo, L'homme grave me fut indulgent et bon prince. — « C'est, dit-il à mon père, un reste de province. Ah ! l'on en est encor dans les départements A ce Victor Hugo ? Celui dont les romans Ont des bossus et des ogres à chaque page? Son théâtre un moment fit un peu de tapage Et quelques vers de lui furent même assez lus ;
Mais voilà bien deux ans qu'ici l'on n'en veut plus.
Cela vous passera vite, soyez tranquille,
Enfant ! » L'instruction publique de la ville
A qui les nations demandent leur destin
M apparut sous la forme auguste d'un crétin.
Nos professeurs avaient presque la même forme, Et la plupart parlaient de Marlon de Lorme Et des Feuilles d'Automne avec un doux mépris. Le proviseur Poirson, plus tard, donnait en prix Aux deux fils de Hugo des livres où leur père Etait honni.
Hé bien, le collège s'éclaire D'un rayon plus charmant que l'aube dans les bois Quand je pense que c'est à lui que je te dois.
L'aimant mystérieux qui veut qu'on s'appartienne
L'un à l'autre, aussitôt mit ma main dans la tienne.
Et depuis ce jour-là rien n'a pu l'en ôter.
Une des deux raisons qui me firent rester
A Paris quand, deux ans après, nous fûmes libres,
C'est que nos cœurs avaient mêlé toutes leurs fibivs.
Et nous vécûmes côte à côte, partageant
oO DEPUIS.
Nos plaisirs, nos ennuis et notre peu d'argent. Oh! nos dix-huit ans! Oh ! nos bonnes causeries Chez toi, chez moi, partout, sur tout, jamais taries ! Tout ce que nous faisions ou que nous projetions Y ruisselait, avec toutes les questions, Depuis celles qu'un jour efface jusqu'à celle Qui dure: d'où l'on vient? si l'àme est immortelle? Si le sombre inconnu qui dit au soleil: Sois! Est un être ou si c'est une loi. — Que de fois, Pour une objection brusquement apparue,
Nous nous sommes la nuit attardés dans la rue
Que de fois, confrontant nos systèmes bavards, Paul, nous avons cherché Dieu sur les boulevard- !
Mais ce dont nous causions plus que de tout le reste, C'était de l'art, ce vrai voleur du feu céleste ! L'art libre avait gagné les batailles qu'on sait, Mais — le crétin l'avait bien d'il — il subissait Cette réaction dont est toujours suivie La victoire, retour offensif de l'envie. On vit subitement ressortir de l'égout Un tas de Faux Smerdis. Les arbitres du goût, Dont on avait détruit les petites chapelles,
Se dressèrent montrant le poing. Tu te rappelles Que, le soir de Ru y Blas, un critique estimé, Un peu moins idiot que les autres, nommé Je ne sais plus comment, après le troisième acte, Au foyer, au milieu d'une foule compacte, Appréciait le drame et demandait, d'un ton Très convaincu, qu'on mît l'auteur à Charenton. Ah ! de quels coups de fouet nous cinglâmes ces pleutres. Et pas les enragés seulement, mais les neutres, Les jésuites de l'art avec leur distinguo. Le Théâtre-Français préférait à Hugo Monsieur Scribe et Monsieur Casimir Delavigne: Les bustes s'étonnaient; Corneille faisait signe A Molière, et tous deux disaient: « Cela chez nous! » Mais les claqueurs eux-mème étaient devenus mou-: Et l'on bâillait! Comment ranimer l'atonie?
— Vous n'auriez pas trouvé dans la rue un génie?
— Non. — Bah! faisons-en un! Et Paris, incliné. Pâlit de la grandeur de Vienne-en-Dauphiné. Ponsard en arrivait avec un demi-drame
Qu'on nomma tragédie et pour qui la réclame Essouffla ses clairons. Corneille eut un rival ! Ce fut tel que Bocage et Madame Dorval Trahirent. Des « esprits éminents » furent braves Jusqu'à frapper avec Lucrèce les Burgraves.
Ponsard fut un moment de lui-même ébloui, ?se s'apercevant pas que cet amour pour lui N'était que de la haine. Un jour, n'étant pas bête, Il le vit, et le dit tout haut, étant honnête. Mais alors il était l'ennemi. Sans arrêt Nous cognâmes. L'envie à son aide accourait. Des gens dont le public vénérait les perruques Glorifiaient l'art « sobre et continent ». — Eunuques! Leur criai-je en colère, et, dans l'ardeur du feu, Les dévots n'étant bien frappés que dans leur dieu, Je maltraitai Racine, et j'eus tort, à vrai dire, Mais c'est que nous étions enragés de Shakspeare Qu'ils insultaient; car nous, dès notre premier jour, Nos haines n'ont jamais été que de l'amour.
Quand la liberté fut dans l'art, nous la voulûmes Aussi dans la cité. Nous offrîmes nos plumes A ce grand Février qui brûla l'échafaml. Nul progrès ne dira que tu lui fis défaut ! L'effort prodigieux, frère, c'est de conclure. Combien étaient partis jetant leur chevelure Au vent, soufflant la flamme et dépassant demain, Qu'on voyait s'arrêter à moitié du chemin!
Dans combien l'homme était différent de l'artiste! L'un était libéral en art, absolutiste En politique, et très sincèrement voulait A la fois le mot libre et le peuple valet; L'autre, en revanche, était démocrate et « classique ». Un œil en avant, l'autre en arrière. Au physique, Ça se voit tous les jours ; ça s'appelle loucher. Mais toi, comme le trait que lance un bon archer, Tout ton regard alla doit au but; « romantique » En art, tu ne fus pas « classique » en politique ; Tu n'es pas plus de ceux dont les yeux mal ouverts ]\e virent à briser que les chaînes du vers Et qui furent humains pour le dictionnaire Que de ceux dont la main révolutionnaire Attisa la fureur du peuple et de ses mauv Et s'effraya devant une émeute de mots! Tu compris que le drame et la démocratie Étaient la même chose, — et je t'en remercie; Car, dans ces contresens d'esprit mal partagé, On n'a que des moitiés d'amis; avec toi, j'ai Un ami tout entier!
Donc, l'âme à l'âme unie, Nous donnâmes l'assaut à toute tyrannie, Qu'elle eût nom royauté, dogme, ignorance ou faim :
Nous voulûmes qu'après tant de gênes, enfin Lâché, le peuple allât et vint; nous demandâmes L'air pour plus de poumons et le jour pour plus d'àmes ; Nous voulûmes pour tous un plus large horizon : Et le résultat fut qu'on nous mit en prison. Chacun fait ce qu'il peut; ô peuple, à défaut d'autre Liberté, nous t'avons au moins donné la nôtre.
Nous connûmes les murs noirs, humides, barbus, Et qui semblent suer tous les pleurs qu'ils ont bus. Etre content de soi vaut mieux que tout le reste; J'ai fait mon temps gaiment, c'est toi que j'en atteste Frère, j'hésiterais avant de condamner Mon ennemi mortel à la prison! Tourner Dans une cage ainsi qu'un loup! Et si l'on aime? Et si, toutes les nuits, on se réveille blême En disant : Que fait-elle? O juges, savez-vous Ce que cela peut être, un prisonnier jaloux !
Nous avions des voleurs pour faire notre chambre. Le jour, nous respirions le brouillard de novembre Dans une cour commune avec les assassins; Le soir, on nous rentrait dans les couloirs malsains
Jusqu'à dix heures; puis on verrouillait la porte Des cellules : prison dans la prison! qu'importe? C'était lourd, mais à deux, frère, on supporte tout. Tous ces gouvernements chrétiens ragent beaucoup; Les prisons se plaignaient d'être trop encombrées; Les cellules manquant, on était par chambrées, Avec qui l'on pouvait, ménages hasardeux. Xous eûmes par bonheur une chambre à nous deux.
Et puis, nous travaillions; moi, rien que la journée,
Toi, le jour et la nuit. Douce face inclinée
Sur la page profonde où ton rêve s'écrit,
Tu veillais, allumant ta lampe et ton esprit,
Ardent, pâle, éperdu, car l'encre a son ivresse!
Et moi, je te faisais un tort de ma paresse :
Tu m'avais réveillé, tu faisais trop de bruit,
Je n'avais jamais pu fermer l'œil de la nuit.
Ce que tu réveillais, c'était la race humaine,
Toujours si prompte, hélas! à dormir sous la chaîne.
N'ayant plus le journal, le drame te restait.
Toi qui ne fus jamais la bouche qui se lait,
Tu continuas donc ton œuvre, fier, tranquille,
Invincible, pareil à ce frère d'Eschyle
Qui, les deux poings coupés, se servit de ses dénis.
Tu pris la passion et tu mordis dedans!
Car de tous les tyrans le pire encor c'est elle.
Poète, tu lui fis lâcher l'àme immortelle;
Tu domptas l'amour même! Et, douloureux vainqueur,
Ton Cellini sourit en s'arrachant le cœur.
Ton théâtre, pour moi plus sacré que les temples,
Prêche le dévouement par d'illustres exemples;
Jamais l'homme chez toi ne se courbe humblement
Sous le souffle inconnu qui vient du firmament;
La jalousie a beau l'envahir, il résiste,
S'immole, et se survit, héroïquement triste,
Et, plus grand que le sort qui s'acharne sur lui,
Fait avec son malheur du bonheur pour autrui.
Prisonnier, tu prouvais la liberté. Sois calme,
Poète! l'avenir te prépare une palme.
Je travaillais moi-même à quelque drame. Ainsi
Xous vécûmes, mêlés de joie et de souci.
Mais c'est quand je sortis que commença ma peine. Car ta prison était plus longue que la mienne; Je n'avais que six mois à faire; douces lois! Toi neuf; et le journal interdit, et, je crois, Six ou sept mille francs d'amende, faible somme. Neuf mois ; juste le temps qu'il faut pour faire un homme. Et ta prison a fait un homme ! Après neuf mois, Elle accoucha de toi, plus entier qu'autrefois,
Fort parmi les penseurs, bon parmi les apôtres, Immense ambitieux du bien-être des autres, Songeant au tien après, désormais éprouvé, Sur de toi, possesseur de ton âme, achevé, Vraiment homme.
Mon temps fini, je vins rejoindre Hugo dans son exil. Ce ne fut pas le moindre De mes déchirements de m'arracher de toi. Tu restas dans la nuit de ta prison; et moi, Je suis dans le pays du gin et de la boxe; J'ai pour voisins la brume et le vent d'équinoxe Donnant des coups de poing sur nos toits dégarnis Et l'Océan lançant à l'assaut des granits L'escadron furieux de ses vertes cavales. Nous ne nous voyons plus qu'à de longs intervalles ; Rien qu'un moment; le temps à peine de t'asseoir, Et puis de repartir. Quand la foule, le soir, Accourt à ta pensée excellente, et t'acclame Fière de se sentir plus grande de ton drame, Je n'en suis pas! Sais-tu le vrai nom de l'exil? C'est séparation ! Le reste est puéril ; L'œil froid de l'étranger sur les vaincus, la porte
MX DEPUIS.
Du théâtre fermée au drame qu'on emporte.
Le journal interdit, l'avenir arrêté,
Le pain malaisément gagné, la pauvreté,
Les grands amis d'hier qui n'osent pas écrire,
L'oubli, sinon l'affront, tout cela fait sourire,
Et ce n'est pas à toi que j'apprendrai combien
On méprise le mal qu'on souffre pour le bien.