A. M. LE DUC DE MAYENNE
Publié à Paris après la mort du Roy , sur la Jin de Van
Monsieur, chacun dit n'y avoir que trois moyens par lesquels l'on puisse remédier aux désordres du royaume.
L'un de composer avec le roy de Navarre.
L'autre de reiinir tous les catholiques, pour s'opposer ensemble à l'establissementduroy de Navarre, sous la recognoissance et obeyssance d'un prince du sang nommé et esleu régent du royaume, durant la prison de M. le cardinal de Bourbon, et déclarer son successeur après son deceds, du gré et consentement de nostre Saint Père le Pape et du roy d'Espagne.
Le troisiesme est de se jetter entre les bras du roy d'Espagne, et luy donner telle part et authorité en ce royaume qu'il aye occasion de ne rien espargner pour nous protéger et garentir,
Surquoy je vous diray qu'il me semble que vous de-
(■) Il est fail mention de cet avis aux pages i49 et i5i.
vez adviser sur toutes choses à rendre la resolution que vous prendrez la plus 'juste et utile au public que vous pourrez, afin qu'elle prospère.
Au moyen dequoy il faut que vous ayez devant les yeux, et pour fondement principal, de ne rien désirer, entreprendre ny poursuivre qui soit contraire à l'honneur de Dieu ny au bien public du royaume.
Ceux de vostre maison ont acquis le crédit et pouvoir en iceluy, et la réputation en la chrestienté dont vous jouyssez à présent, ayant constamment défendu la querelle de Dieu contre les hérétiques, et fait paroistre leur affection au soulagement du peuple.
Vous ne devez en façon quelconque vous départir du chemin qu'ils vous ont tracé, car c'est la plus belle roze de vostre chappeau, de laquelle s'il advenoit que vous fussiez privé par vostre faute, vostre nom deviendroit aussi contemptible qu'il a esté honoré jusques à présent : les vostres en ont .esté aussi jaloux et soigneux, que toutes les fois que nos roys ont traicté avec lesdits hérétiques et surchargé leurs suJjjects, ils ont plustost souffert qu'approuvé lesdits traictez et surcharges, et ont esté les premiers à monter à cheval, et les derniers à en descendre, quand il a esté question de faire la guerre ausdits hérétiques.
C'est pour cela que nous avons veu après la moit de messieurs vos frères ( que Dieu absolve ) tant de villes , de noblesse et d'autres personnes conspirer ensemble contre leur souverain naturel prince et seigneur, ayant creu qu'il avoit avancé leurs jours exprès, par ce qu'ils soustenoient les catholiques et poursuivoient le soulagement du peuple.
Et si en la prise et levée des armes, et depuis, nous 44. 0.5
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eussions tesnioigné par effects avoir plus de soin de l'un et de l'autre que nous n'avons eu, vostre party seroit à présent plus fort qu'il n'est ; mais il semble que Dieu ait permis une telle et signalée soublevation, autant pour nous chastier nous mesmes que pour faire sentir la rigueur de la justice aux autheurs de nos misères. Qu'ainsi ne soit depuis la mort du feu Roy , les choses nous ont moins succédé heureusement que nous espe- ]-ions, car nous nous promettions , et non sans raison, que la noblesse catholique qui l'avoit assisté se ralieroit avec nous pour nous ayder à deifendre nostre religion , et qu'elle ne s'assubjectiroit jamais à un prince hérétique ; que nous retirerions incontinent M. le cardinal de Bourbon, qui estoit entre les mains d'un catholique, et que les hérétiques seroient contraincts se retirer de la rivière de Loyre, où nous porterions la guerre.
Mais au contraire de cela nous voyons non seulement ladite noblesse plus affectionnée au service du loy de Navarre quasi qu'elle n'estoit au feu Roy, et celle qui nous assiste très- refroidie et degousLée de continuer à ce faire. Ledit sieur cardinal avoit esté livré entre les mains des hérétiques, dont il nous reste bien petite espérance de le retirer par la force; et le roy de Navarre plus puissant en ses provinces que devant.
Dequoy nous devons à bon droit d'autant plus nous accuser nous mesmes que les catholiques qui assistent ledit roy de Navarre ; car par nos deportemens nous les avons plustost effarouchez et desgoustez de nostre party que conviez d'y entrer : ils ont esté constituez prisonniers, rançonnez, pillez en leurs maisons et
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baffouez par tout, nonobstant vos commandements et déclarations; de sorte qu'ils ont recogneu n'y avoir avec nous aucune seureté pour eux : davantage, vos gens de guerre ont vescu si licencieusement et^ débordement qu'ils vous ont t'aict hayr (s'il m'est permis d'ainsi le dire) de Dieu et des hommes.
Qui croira que vous combattez pour la foy catholique et pour le soulagement du peuple, voyant à vostre suitte Dieu mal servy comme il est, son saint nom blasphémé, les églises pillées, mesmes celles que nos adversaires avoient conservées; les bénéfices conférez à personnes indignes, les biens des ecclésiastiques ravis, et toutes sortes d'impietez, sacrilèges, volleries, ravissemens et autres meschancetez commises sans justice, police, ordre ny reigle aucune? Estimez-vous que Dieu et le peuple vous favorisent, tant que ces desordres régneront? Il suffit bien aux personnes privées de vivre honnestement et sans faire tort à autruy; mais cela n'est assez aux princes qui gouvernent les affaires publicques : il faut qu'ils donnent ordre que personne ne face mai ny outrage à autruy, car il n'importe gueres à ceux qui souffrent quelque injure, qui que ce soit qui la leur face, et s'en prennent tousjours aux supérieurs.
Nostre union abonde en des-union depuis les pieds jusques à la teste, nos villes sont remplies de desobeyssances , de violences, de confusion et pauvreté; la charité et la justice, vertus très - agréables à Dieu, et les anciennes marques des catholiques , en sont bannies entièrement : l'avarice et l'envie , qui sont les nourrisses de la discorde, y dominent totalement; les magistrats et officiers v sont gourmandezet sans au-
thorité , et principalement ceux qui n'approuvent telles violences : ils ne jouissent de leurs gaiges ny de leurs rentes et biens, non plus que les l^ons bourgeois et marchands , qui sont outre cela privez du commerce, dequoy ils souloient nourrir leur famille 5 et les artisans aussi ont si peu de pratiques, qu'ils sont contraints de quitter leurs niestiers, et quelquefois devenir voUeurs pour vivre. Les gens d'église n'y sont pas plus à leurs aises ; car leurs biens des champs estans pillez et ravagez, autant ou plus que les autres, ils n'ont dequoy subvenir aux charges de leurs églises, ny à leui' nourriture, et neantmoins sont tous les jours compiins aux daces et courvées comme les autres habitans, ausquelles il faut qu'ils contiibuenl.
Si quelqu'un s'en lamente et blasme les autheurs de tels desordres, il est incontinent accusé d'heresie et de trahison : l'on l'appelle catholique simulé, fauteur d'heretique, ou politique. Il est jugé et condamné, et quelquefois exécuté sans estreouy; neantmoins qui hait la police humaine hait quand et quand la justice divine; car ce sont deux choses conjoinctes si ostioictement qu'elles ne peuvent subsister aucunement entre les hommes l'une sans l'autre. Un magistrat ne peut estre bon politicpie qu'il ne soit premiei'ement très-grand zélateur de la religion, car la religion est le fondementprincipal de toutes republiques; etla fin d'un bon politique est d'instituer les mœurs de ses concitoyens à une justice civille, et s'accorder les uns avec les autres, et entretenir et conserver une paix et tranquillité commune; faire (jue chacun soit gardé en ce (jui est sien, que les hommes communiquent ensemble sans fraude , et que l'insolence des meschans soit
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punie : lesquelles choses ne peuvent avoir lieu ny durée , si elles ne sont basties sur ce premier base de religion et pieté.
Et toutesfois nous recognoissons et confessons tous estre du tout impossible que les choses subsistent iong-temps en Testât ausquelles elles sont, car toutes personnes désespèrent de leur salut, et sont si inconimode'es qu'elles n'ont quasi plus dequoy vivre ; les gentils -hommes qui vous assistent sont privez de la jouyssance de leurs biens, et neantmoins subjects à des despences très -grandes, à cause de vostre sejoiu' aux villes : de sorte qu'il faut qu'ils vous abandonnent, ou que vous les secouriez d'argent; à quoy il est impossible de fournir, qui est ce qui en rend tant de ma.l contens comme il s'en voit; car celuy qui souffre en servant attribue ordinairement à faute de bonne volonté' ce qui procède d'impuissance, tant la nécessité est indiscrette. D'autre part, les villes sont grandement tourmentées par les ennemys qui sont respandus aux environs d'icelles, où ils ne permettent entrer aucuns vivres; de sorte qu'elles sont reduittes en telle nécessité qu'il est fort à craindre que les habitans changent la bien-veillance qu'ils vous ont portée jusques à présent, qui est le seul gage avec lequel vous les pouvez dire vostres, en un desespoir très -dommageable : et croyez que l'exemple d'une en attirera plusieurs autres à ce poinct. Vous sçavez que les peuples sont naturellement enclins à espérer plus qu'ils ne doivent, et à endurer moins qu'il n'est nécessaire.
Monsieur, les choses estans reduictes aux termes susdits, le mieux que vous puissiez faire pour le service de Dieu, la conservation du royaume, et pojir
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vostre particulier honneur et bien, est d'eslire un chemin par lequel vous puissiez bien-tost, par la rigueur des armes ou par la douceur, délivrer ces peuples des vexations qu'ils endurent, affin qu'ils ayeiit moyen de vivre, et en vivant glorifier Dieu et vous continuer leur bien-veillance.
Pour ce faire l'on vous a propose' les trois moyens prédits , pour lesquels je vous supplie prendre en bonne paît que je vous représente ce qu'il m'en seni- ])le avec la liberté et la mesme affection qu'il vous plaist me porter. Le service que je vous ay voiié et ma conscience m'obligent de ce faire.
Je commenceray par le premier, sçavoir est de composer avec le roy de Navarre, sur lequel je vous diray estre chose à laquelle il me semble que vous ne devez entendre aucunement tant qu'il demeurera séparé de l'Eglise comme il est, d'autant que vous offenseriez Dieu mortellement, et pareillement vostre honneur et tous les catholiques du royaume et de la chrestienté : de sorte que chacun attribuëroit à pure ambition vos actions passées, les présentes et futures, et seriez abandonné de Dieu et des hommes.
Et aussi que vous tomberiez en tel mespris, mesmes dudit roy de Navarre, qu'il ne feroit aucun compte de vous, parce qu'il ne recueilleroit de vostre amitié et reconciliation le fruict qu'il auroit attendu ; car les catholiques esliroient incontinent un autrechef que vous pour les defiendre contre le roy de Navarre, soubs l'obeyssance duquel vous n'auriez en ce faisant le crédit (le les ranger.
Mais si le roy de Navarre vouloit de cœur et d'affc'Clion , et con)me il convient, retourner au giron de
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l'Eglise, et nostre Sainct Père luy recevoir et le rendre digne de porter le sceptre fiançois , en ce cas, comme il n'y auroit plus à vuider que l'interest de M. le cardinal de Bourbon, auquel l'on pourroit pourvoir par quelque expédient , de son advis et consentement mesme, j'estime qu'il seroit plus utile au public et à vous mesme d'accorder avec luy que de suivre toute autre voye.
Car vous rempliriez ce royaume d'une paix universelle, et pourriez par mesme moyen estre cause de composer les différents qui troublent la chrestienté, parce que je pense que ledit roy de Navarre ne feroit difficulté de remettre et céder quelque partie de ses droicts pour parvenir à la jouissance paisible de ceste couronne.
Quelle plus grande gloire pourriez -vous acquérir que d'estre autheur d'un tel heur en ce royaume et en la chrestienté? L'un vous devroit sa salvation, et l'autre vous l'obligeriez à vous honorer éternellement ; car si nostre guerre dure, je tiens le premier pour destruict , et croy aussi que l'autre en pâtira grandement.
Pareillement je ne doute point que n'obtinssiez facilement dudit roy de Navarre, le recognoissnnt pour roy, tout ce qu'en pourriez honnestement désirer pour vostre particulière satisfaction. Tel advantage seroit à vous et aux vostres plus honorable, certain et paisible, que ne seroient à l'advanture tous les autres que les occasions qui se présentent vous pourroient promettre, car il ne seroit subject à reproches; et toutes grandeurs qui ne sont fondées et basties sur fondement légitime ne peuvent estre honoral)les ny duia-
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l>les. Si vous desirez que vos enfans héritent du fruict de vos travaux, et rendre vostre mémoire heureuse, cheminez en justice, et préférez par effect l'honneur de Dieu et le bien de vostre patrie à toute autre considération.
Pour negotier ce fait comme il appartient, il seroit nécessaire au préalable d'en advertir nostre sainct père le Pape, afin de l'entreprendre avec sa permission , d'autant qu'estant chef de l'Eglise, les portes d'icelle ne peuvent estre ouvertes audit roy de Navarre que par son authorité.
Il seroit raisonnable aussi d'en advertir le roy d'Espagne, pour l'obligation que la cause et vous luy avez de son assistance, et ne luy donner occasion de se plaindre de vous , n)' de traverser ce dessein , par lequel il seroit asseure' vostre intention estre de vuider la querelle du royaume de Navarre à son advantage et contentement, et quand et quand l'obliger à ne donner secours ny assistance à ceux qui troublent ses affaires aux Pays Bas, par les moyens et termes qui seront jugez les plus propres et convenables.
Il seroit à propos pareillement d'en faire sçavoir autant à M. le cardinal de Bourbon, puisque nous l'avons recogneu pour roy, et que nous avons juré et déclaré le royaume luy appartenir, afin de n'estre arguez de légèreté ny d'infidélité.
Ces devoirs accomplis, il faudroit envoyer quelque personnage de qualité devers ledit roy de Navarre, pour luy faire entendre vostre délibération et s'esclaircir de la sienne; et voudrois ceste légation estre publiée et sceué d'un chacun.
i/,\i- il advieudroit que ledit roy de Navarre se re-^
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soudroit et obligeioit Je se reconcilier à i" Kg lise, aux charges et conditions qui luy seroient propose'es pour la seureté des catholiques et pour la paix publique, ou qu'il refuseroit de ce faire.
S'il en faisoit refus vous destourneriez par ce moyen plusieurs catholiques qui le suivent, ausquels il a promis de se faire catholique, et a imprimé en l'esprit qu'il ne tient qu'à vous qu'il ne l'aye desja faict, et mesmes que ne desirez aucunement la paix et conservation du royaume, mais que vous voulez l'occuper et démembrer, ou en investir ledit roy d'Espagne , dequoy ils seroient esclaircis par vostre proposition : de sorte qu'ils ne pourroient plus douter avec raison de son intention ny de la vostre : ce qui rendroit les opiniastres au party dudit roy de Navarre , après vostre ditte déclaration, sans excuse, convaincus tout à faict de crime de leze majesté' divine et humaine, et justifieroit grandement vostre dessein envers Dieu et les hommes, qui est ce qui vous peut autant honorer que profiter.
Mais si ledit roy de Navarre eslisoit l'autre voye, comme par raison il semble qu'il devroit faire, tant pour le salut de son ame que pour asseurer sa grandeur, il ne seroit plus question que de chercher les moyens d'en advancer l'exécution le plus promptement et diligemment que faire se pourroit, pour tant plustost délivrer ce pauvre royaume du danger où il est et des maux qu'il souffre.
Pour ce faae je serois d'advis qu'on commençast par une cessation d'armes pour six mois, tant pour donner relasche au pauvre peuple que pour pouvoir plus commodément et seurement convoquer les Es-
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tats du royaume, par l'advis et authorilé desquels ii me semble que toutes choses devroient estre conclues et exécutées pour plus grande seureté.
Al ceste fin il seroit expédient que lesdits Rlstats fussent assemblez en une ville, en laquelle ils feussent libres de dire et faire ce qu'ils jugeroient estre utile au public, et qu'ils fussent seulement assistez des officiers de la couronne.
Que ledit roy de Navarre, M. le cardinal de Bourbon et vous promissiez de suivre, observer et accomplir de bonne foy tout ce qui seroit résolu et arresté par laditte assemblée, qui ne seroit contraire ny préjudiciable à la religion catholique , ny aux loix du loyaume, ny seulement aux droits des princes nos voisins et amis, à tous lesquels je desirerois procurer pareil repos qu'à nous mesmes. Je desirerois sur toutes choses estre advisé et résolu en icelle des moyens, pour pouvoir asseurer les catholiques de l'observation de la foy et des promesses dudit roy de Navarre, jus ques à ce qu'il eust donné occasion par ses comportemens d'en prendre entière asseurance.
Comme seroit de luy fi\ire jurer, promettre et accorder de ne pourvoir aux offices de la couronne, aux gouvernemens, charges de lieutenans généraux des provinces , presidens des cours souveraines, advucats et procureurs généraux d'icelles, capitaineries de places et citadelles, et autres pareilles charges de consecjuence, sinon personnes ayans fait profession de la religion catholi(jue depuis certain temps qui seroit presciipt j de ne mettre aussi aucune garnison dans les villes de l'union et autres qui sont dans le loyaume, (|ui pourroient appoi ter jalousie aux calli()li([uos; de suivre le leglement
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qui seroit fait pour la nomination des benelices , la consei^vation des personnes et biens ecclésiastiques, de l'observation du concile de Trente , la reunion à l'Eglise catholique de ceux qui en sont séparez, la succession à la couronne après son deceds, et mesmes pour le faict de son mariage, avec protestation et déclaration solemnelle d'absolution, résolution et descharge entière du serment de fidélité en son endroit, en cas de contravention, revocation et refus de sa part des choses susdites, et autres qui y seroient arrestées et accordées : en laquelle obligation seroient priez d'intervenir nostre sainct père le Pape et autres princes que l'on jugeroit estre plus à propos, en la forme et manière qui seroit résolue.
Il faudroit aussi adviser à donner tel contentement à M. le cardinal de Bourbon que toutes choses s'effectuassent de son bon gré et consentement : ce que les catholiques qui l'ont lecognea pour roy sont obligez de procurer et obtenir pour luy, pour satisfaire à leur honneur et debvoir; et ne doute point que M. le cardinal, pour l'affection singulière qu'il porte à nostre religion et à l'Estat, ne cedast beaucoup au désir public, quand les choses seroient traictées avec le respect et la dignité qu'il convient : ce luy seroit aussi plus de gloire d'estre cause de la restauration de la religion et du salut du royaume que de consentir que la guerre fut continuée et poursuivie plus avant soubs son nom, avec tel hasard de l'un et de l'autre qu'est celuy qu'elles courent par la longueur d'icelle.
L'on traittcroit aussi de la délivrance de M. le duc de Guise , avec la dignité et Tadvantage que mérite la mémoire de feu monsieur son père, et pareillement
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de celle de M. le duc d'Elbœuf, la liberté desquels est desire'e d'un chacun.
J'ay parle' de composer et vuider tout à faict le différent qui est entre le roy d'Espagne et celuy de Navarre à cause dudit royaume de Navarre, et quand et quand obliger le roy de Navarre, soubs les conditions susdites, à ne donner aucun ayde, force ny assistance à la royne d'Angleterre ny aux Estats des Pays Bas qui font la guerre audit roy d'Espagne, afin de retrancher entièrement toutes les occasions qui pourroient à l'advenir rompre et altérer la paix entre les catholiques: à quoy il faudroit aussi pourvoir par l'entremise et à la requeste desdits Estats, pour procurer de tout iiostre possible à nos amis et voisins pareille paix qu'à nous mesmes ; et vous diray que si chacun vouloit tunbrasser ceste reconciliation de cœur et d'affection, elle pourroit estre cause d'establir une telle paix et concorde en la chrestienté , que le nom de Dieu en seroit grandement glorifié; car je croy que ledit roy d'Espagne seroit très-content de recouvrer ses pays d'Hollande etZelande, et autres villes qu'on luy délient, et laisser tous ses voisins en paix, et ses Estais paisibles au prince son fils : à quoy peut estre que la royne d'Angleterre ne contrediroit aussi de son costé, pour délivrer ses subjets de l'incommodité de la guerre qu'elle soustient contre le roy d'Espagne; et faudroit après conspirer tous ensemblement de faire la guerre i)u Turc, pour occuper les ambitieux et ceux qui ne peuvent demeurer en repos.
Voila, monsieur, le bien etavantage ducjuel j'ay considéré que vous pourriez estre autheursuivantce premier fliemin ; mais il faudroit que vous vous y résolussiez
plustost, si VOUS désirez vous en servir : d'autant que le retardement rendra tous les jours les choses plus difliciles, à cause des desseins et préparatifs que font nos voisins, des nécessitez qui nous accablent, et des engagemens plus grands ausquels le roy de Navarre embarque journellement la noblesse catholique qui l'assiste.
Doncques je serois d'advis que vous tentassiez ce moyen par préférence à tous autres pour les raisons susdites, encores que je ne sois sans doute que ledict roy de Navarre y vueille entendre, considéré ses deportemens passez et actions présentes envers nostre sainct père le Pape et monsieur son légat, et aussi pour la grande confiance qu'il a ausdits hérétiques, avec lesquels il s'est grandement oblige, et les moyens dont il use envers les catholiques qui l'accompagnent, ausquels il distiibuë tous les jours les biens de l'Eglise , et de ceux qui portent les armes contre luy, en la jouyssance et possession desquels il promet les maintenii-, par la crainte et aprehension qu'il leur donne d'une domination estrangere, qu'il espère vaincre ses adversaires et s'establir avec sa religion , en despit de tous ceux qui s'y opposent, desquels il dit recognoistre la foiblesse procedente de la division des chefs, de l'ambition des princes estrangers qui les assistent, des desordres qui régnent parmy eux, qui désespèrent tout le monde ; du manquement de zèle et affection à l'advancement de noslre cause , de la légèreté et inconstance des peuples qui se lassent d'endurer, et finalement du desespoir auquel chacun est de pouvoir sortir de ceste guerre, la poursuivant par le mesme chemin que nous l'avons commencée et continuée jusques à présent.
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Mais, monsieur, luy ayant mis ce marche' en la main, le refusant, comme il seroit seul coulpable envers Dieu et les hommes des maux de la guerre, que vous seriez contraint de continuer pour defFendre l'honneur de Dieu à cause de son obstination , je sui certain que cela fortifieroit grandement vostre party dedans et dehors le royaume, et pourriez après, librement et en saine conscience, avoir recours au deuxiesme moyen qui a esté proposé, comme je serois d'advis que feissiez, et pour ce faire que missiez peine de gaigner les catholiques qui suivent le roy de Navarre, et les obliger à s'opposer avec vous à l'establissement d'iceluy : et, pour y parvenir plus facilement, il faudroit véritablement donner contentement aux princes du sang catholiques, et spécialement à M. le cardinal de Vendosme et comte de Soissons, en leur accordant le rang et lieu que leur maison et condition mérite, après toutesfois s'estre faicls absoudre sulfisamment par Sa Saincteté de la faute qu'ils ont faicte d'avoir recogneu et servy ledit roy de Navarre comme ils ont faict.
Car, retirant et contentant lesdits princes, vous justifierez aussi grandement vos desseins et intentions, attirerez à vous les catholiques qui en sont séparez, confirmerez et asseurerez grandement ceux qui vous assistent; et peut-estre que messieurs les ducs de Nevers et Longueville s'y rengeroient, et pareillement le grand prieur de France et les ducs de Montmorency et de Rets, et les autres officiers de la couronne qui sont catholiques, comme désespérez de la conversion du roy de Navarre, tous lesquels princes et seigneurs vous recognoisti oient antheur d'un tel bien.
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Plusieurs pensent que n'auriez grande difficulté à gaigner les princes du sang, d'autant qu'on dit qu'ils sont assez mal ediffiez du roy de Navarre, lequel faict peu de compte d'eux, comme ceux desquels il n'est sans jalousie, faisant démonstration de vouloir préférer à eux le fils du prince de Conde', né depuis sa mort advenue comme chacun sçait, auquel on dict qu'il a donné le gouvernement de Guyenne en qualité de premier prince du sang ; mais l'honneur et advantage qu'ils tireroient de vostre amitié, et l'obligation qu'ils ont de deffendre l'honneur de Dieu et nostre religion , les y attirerait encores plustost que toutes autres choses , et mesmes s'ils voyoient que le Pape et le roy Catholique feussent joincts avec eux et vous en ce dessein.
A quoy il faudroit tendre pour se fortiffier de l'authorité , du nom et des moyens de l'un, et de la force et puissance de l'autre, pour rendre les effects d'icelui tels que les gens de bien désirent.
Car, encore que lesdits princes du sang, accompagnez desdits catholiques, feussent ralliez avec vous, neantmoins vous ne seriez encores assez fort et puissant pour subjuguer ledit roy de Navarre, estant appuyé de la reine d'Angleterre et des princes et cantons protestans , comme il seroit, sans l'estre aussi de Sa Saincteté et dudit roy Catholique, ausquels il seroit nécessaire à ceste fin de donner contentement.
A quoy personne ne contrediroit quand l'on cognoistroit par les effects vostre but estre de conserver la couronne à qui elle appartient, en défendant et conservant nostre religion ; car l'on n'entreroit en double du changement de l' Estât ny du démembrement d'ice-
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lui , qui sont deux choses que redoublent le plus les François, et lesquelles font chopper plusieurs personnes avec ledit roy de Navarre, cuydant n'y avoir moyen quelconque d'éviter l'un et l'autre que par son establissement , d'autant qu'ils pensent que vueilliez partager l'Estat avec vos amis, ou en investir ledit roy Catholique, tant pour ce que vous avez jusques à présent rejette toutes voies et ouvertures d'accord et reconciliation avec ledit roy de Navarre, jaçoit qu'il ait faict sentir assez qu'il se fera catholique, comme pour avoir attendu à faire déclarer et proclamer roy M. le cardinal de Bourbon , qu'il ayt esté tout à fait entre les mains et au pouvoir dudit roy de Navarre, et n'avez devant ny après aucunement recherché l'amitié des autres princes du sang. En quoy les confirment encores davantage que toute autre chose les propres articles et escripts publiés en ceste ville en faveur dudit roy d'Espagne, les prati([ues que font ses ministres , et leurs procédures en toutes choses.
Monsieur, vostre dessein estant juste seroit loiié et approuvé d'un chacun dedans et dehors le royaume; il n'y auroit prince ny potentat calholi(jue qui n'y entrast après Sa Saincteté et ledit roy d'Espagne : de soite que ledit roy de Navarre demeureroit seul avec les hérétiques facile à dompter.
Tjcsdits princes du sang vous seroient si ol)ligez de leur avancement et grandeur, (ju'ils le recognoistroient envers vous et les vostres selon vostre désir : à quoy vous pourriez encores les aslraindre davantage par quchjUL' alliance que l'on j)Ourroit faire avec vostre maison. Davantage, ils auroient tousjours tel besoin de vous et de vos amis qu'ils despendroient plustost de
VOUS que vous ne dépendriez d'eux; car, ayans le roy de Navarre et ses partisans pour ennemis conjurez, ils n'y pourroient résister sans vDstre ayde et celle de vos amis, lesquels je m'asseure que vous sçauriez très bien raesnager et augmenter.
Et pour ce faire, je dis que ceste resolution vous seroit favorable; car, en préférant le salut et bien du royaume à toutes considérations particulières, vous seriez pour cela plus aymé et honoré d'un chacun que si vous faisiez autrement, estant certain que l'opinion de la vertu et équité est la vraye fontaine d'honneur et d'amitié.
Davantage, les princes estrangers, recognoissant que vous pourriez, suivant ce chemin, vous mieux passer d'eux que si vous entrepreniez quelque autre voie, priseroient davantage vostre amitié; car les hommes, et principalement les grands, font ordinairement moins de compte de ceux qui ne se peuveut passer d'eux que des autres.
Au moyen de quoy, monsieur, je vous conseille de suivre ceste seconde voie, si vous ne pouvez tenir la première, laquelle, pour mon regard, j'estime plus utile au public, plus courte et asseurée que l'autre. Car que sçavons-nous si mesdits sieurs le cardinal de Vendosme et comte de Soissons voudroient abandonner ledit roy de Navarre et se joindre à vous, pour la jalousie et defiîance ordinaire et ancienne que leur maison a tousjours eue de la vostre? Qui nous asseurera, quand ils s'y resoudroient, qu'ils soient suivis des catholiques qui assistent ledit roy de Navarre , sans* lesquels peut-estre leur venue et assistance tronbleroit et diviseroit bien autant nostre par ty, et par- 44. 26
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tant l'aflToibliroit plus qu'elle ne le fortifieroit, parce qu'il seroit très -difficile de faire gouster à messieurs les ducs de Savoye et de Lorraine l'advantage que lesdits princes pretendroient, et qu'il seroit raisonnable leur donner? car chacun pense bien autant à soy et à ses affaires qu'au public. Et neantmoins j'estime que l'amitié desdits ducs nous est nécessaire , continuans à faire la guerre audit roy de Navarre, lequel, se voyant assailly de ceste façon , désespéré de voslre amitié, ne faudroit à les rechercher, et mettre toutes pierres en œuvre pour nous mal- faire. Et croy qu'il aymera tousjours mieux permettre le partage de l'Estat que sa ruine et nostre prospérité.
Davantage, il est très certain que pour vaincre le roy de Navarre tout à faict, et mesmes pour luy résister, nous aurions quasi autant de besoin que devant des deniers et des forces du Pape et du roy d'Espagne, spécialement jusques à ce que nous eussions nettoyé quelques provinces du royaume, des moyens et revenu desquelles nous peussions estre secourus; car la guerre ne se peut faire sans argent, dont vous estes très-mal fourny. Qui sçait encores à quelles conditions Sa Saincteté et le roy d'Espagne voudroient continuer leur assistance? Serions -nous si mal advisez de croire que l'un et l'autre, et principalement le dernier, voulussent employer leurs moyens, reculer et incommoder leurs affaires, qui ne sont pas petites, seulement pour faire les nostres et conserver ce royaume en son entier? Par raison d'Estat,ledict roy d'Espagne devroit plustost nous ayder à nourrir la guerre en ce royaume qu'à l'achever et finir; et à démembrer la couronne qu'à la conserver en son entier, s'il perdoit l'espe-
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rance de se la mettre sur la teste. Ses ministres disent que le duché de Bourgongne luy appartient , celuy de Bretaigneaux infantes ses filles, et pareillement les comtez de Bloys, de Cpucy et d'Auvergne. Pour le moins ledit Roy voudroit estre asseuré , pour son argent , qu'il luy seroit faictdroict desdites prétentions, et qu'il seroit receu paisible possesseur desdites provinces, qui sont les plus nobles et importantes du royaume, et dont la distraction l'afibibliroit grandement. Nous devons croire aussi que Sa Majesté Catholique favorisera et assistera tousjours plustost M. le duc de Savoye en ses desseins, pour estre son gendre, que nos princes, si d'advanture il n'en vouloit eslire quelqu'un, et luy donner sa fille aisnée en mariage, et pour dot les susdites prétentions, avec les moyens de le rendre roy paisible de ce royaume ; auquel cas certainement l'on pourroit espérer tout bon et heureux succez de ce dessein, tant pour le service de Dieu et le bien de la chrestienté, que pour le salut particulier de ce royaume. Mais il seroit question de disposer Sa Majesté Catholique à ce point : à quoy faire je recognpis y avoir plusieurs difTicultez et longueurs durant la décision , desquelles il seroit fort à craindre l'empirement de nos affaires, à cause des préparatifs qui se font de toutes parts pour nous engloutir.
D'avantage , il faut considérer que ledit roy d'Espagne préférera tousjours la grandeur de sa maison à toutes autres. Il n'a qu'un seul fils, assez délicat et de foible complexion, qui est jeune; si Dieu l'en privoit, sa fille aisnée. heriteroit de tous ses Estats, et par conséquent celuy qui l'auroit espousée. C'est la raison pour laquelle il ne l'a encores mariée, et semble qu'il
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l'ait dédiée à un prince de son nom et sang. Toutesfois je ne veux m'opposer à ceux qui désirent qu'on traicte ce moyen envers ledit roy d'Espagne pour obtenir de luy, s'il est possible, ce mariage; car je recognois que ce seroit un souverain remède à nos affaires, ne pouvant traicter avec ledit roy de Navarre; mais je désire grandement, si c'est chose que l'on' vueille faire, qu'on n'y perde une seule heure de temps pour les raisons susdittes, et que nous ne nous repaissions d'espérance qui nous bande les yeux- et nous conduise à nostre ruine et perdition entière, au lieu de nostre salvation. Car cependant, et en attendant que nous en soyons esclaircis, nous serons contraincts, pour nous deffendre contre ledit roy de Navarre, de faire enti'er en nostre royaume les forces estrangeres qu'on nous offre, lesquelles y estans nous assujectiront facilement à la volonté de ceux de qui elles dépendront, qui est ce à quoy il semble que tendent ceux qui ne se donnent pas grand'peine du changement et dissipation de l'Estat.
Je ferois moins de doubte de la volonté du Pape h nous assister en ceste occasion, que de celle du roy Catholique; car Sa Saincteté s'est desja laissée entendre qu'il falloit choisir un prince du sang catholique pour héritier du royaume après le dcceds de M. le cardinal de Bourbon, laquelle elle disoit tenir comme pour mort en ce monde , afin de donner occasion à tous les catholiques de se reunir à son obeyssance contre lesdits hérétiques , et conserver le royaume à la maison de Bourbon, à laquelle il appartient. Mais j'estime que Sa Saincteté ne pourroit ni ne voudroit fournir seule aux despens et frais nécessaires pour
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faire la guerre, telle qu'il convient audit roy de Navarre, sans quoy il nous seroit impossible d'en soitir, eslans si desnuez d'argent que nous sommes : dequoy l'on se pourra esclaircir à l'arrivée de son légat. Mais il est certain que l'assistance de Sa Sainctetë apporte roit beaucoup moins d'ombrage aux François et à tous les autres princes de la chrestiente' que ne feroit celle du roy d'Espagne, laquelle sera tousjours si suspecte aux François , que la seule jalousie que ledit roy de Navarre leur en donnera sera doresnavant la chaisne avec laquelle, ne se faisant catholique, il retiendra à son service les catholiques qui sont avec luy, et les mènera gayement à la mort pour s'establir avec sa religion.
C'est pourquoy je ne pourrois approuver en façon quelconque l'opinion de ceux qui voudroient que nous nous jettassions tout à faict entre les bras dudit roy d'Espagne, que luy donnassions des marques et tiltres d'une souveraine puissance en ce royaume, et que luy engageassions nos villes et nostre foy, qui est le troisiesme moyen de remédier à nos maux, qui vous a esté proposé ; car ce seroit ouvertement enfi aindre nos loix, et par trop ofFencer nostre honneur et devoir.
Ce seroit nous précipiter entre les mains d'un prince caduc, qui n'a qu'un fils très-delicat et jeune, sous la puissance d'une nation très-contraire à la nostre en mœurs et façon de vivre, de laquelle, depuis certaines années, nous avons esté nourris en telle jalousie que nous en avons quasi oublié l'ancienne haine que nous soûlions porter aux Anglois.
Ce seroit aussi mettre nostre sainct père le Pape et le Sainct Siège avec le sacrécollege des cardinaux, et tous
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les autres princes et potentats de la clirestienté, en telle jalousie, pour la crainte qu'ils ont desja de la grandeur et puissance espagnolle, que nous les aurions en ce dessein plustost pour contraires que favorables : ce qui nous prejudicieroit grandement.
Davantage, il ne faut pas croire que les thresors et moyens du roy d'Espagne soient infinis : c'est véritablement un puissant et très-grand prince, mais il est aussi chargé de très -grandes et excessives despenses pour la conservation de ses Estais, qui sont séparez les uns des autres. Il a la guerre aux Pays Bas, qu'il a sousteniië à très-grands frais depuis vingt ans, laquelle durera encore long -temps, ayant affaire à la roy ne d'Angleterre, qui est en très -grande prospérité, et l'incommode grandement sur la mer.
Et s'il advenoit que le Turc luy recommençast la guerre, comme il ne faut pas douter qu'il n'en fut recherché et sollicité par ledit roy de Navarre, qui n'oubliroitrien pour se deffendre et mal faire à ses adversaires, Sadite Majesté Catholique seroit contraincte d'y employer ses meilleures forces et moyens ; car il préférera tousjours le salut et la delfence de ses Estats à toute autre chose : quoy advenant il luy seroit trèsdifficile de nous continuer l'ayde et secours qu'il nous aui'oit promis.
Davantage, nous aurions formellement contraires à ceste resolution les Estats du royaume, et mesmement toute la noblesse et les officiers, qui font la plus forte parlie d'iceluy, tant ils ont leur honneur et devoir en recommandation, et apprehonderoient une domination eslrangcre. Les ecclésiastiques n'en feroient peutestre pas moins, voyans et sentans les impietez et
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maux que la longueur de la guerre apporte : à quoy ils se resoudroient bien plus ouvertement si Sa Saincteté n'approuvoit ce dessein; et croy qu'ils seroient suivis en cela des principaux bourgeois et habitans des villes du royaume, et peut-estre du corps mesme entier d'icelles, pour se délivrer des maux et nécessitez de la guerre, et éviter la domination estrangere. De manière que vous seriez abandonné quasi de toute la France, et contrainct de poursuivre ceste guerre avec des estrangers , desquels vous vous trouveriez peut-estre bien empesché.
Davantage, comment pourriez-vous engager vostre foy et personne au service dudit roy d'Espagne, luy promettre nos villes, et luy donner authorilé et puissance en ce royaume , sans la permission de M. le cardinal de Bourbon, puis (|ue vous l'avez reconneu pour roy et souverain seigneur, ou du moins sans l'advis et consentement des trois Estais du royaume, et légitimement assemblez? Car, estant François comme vous estes, et officier de la couronne, vostre honneur et devoir vous obligent aussi de conserver et garder les loix du royaume. Vous pourriez encores moins avec raison disposer des droits des villes et de la souveraineté d'icelles, en qualité de lieutenant gênerai de l'Fstat royal et couronne de France, d'autant que ceste charge ne vous a esté commise que par provision, en attendant l'assemblée générale des Estats, pour conserver et maintenir ce royaume en son entier, avec la religion catholique: dequoy, si vous vous dispensiez, tenez tout asseuré qu'en seriez blasmé : ce qui vous seroit reproché éternellement, et que peu de personnes vousy assisteroient et serviroient, spécialement si elles
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cognoissoient pouvoir sans ce faire estre maintenus en leur religion.
Je croy aussi que ceux qui procureroient un tel advantage audit roy d'Espagne feroient peu pour sa réputation et pour le bien de ses affaires, et mesmes pour son mescontentement : car c'est un prince très-curieux et jaloux de son honneur, qui n'a jamais rien entrepris contre ses voisins sans raison et considération , et qui a demonstré vouloir plustost entretenir la paix de la chrestienté que de la troubler. Ce seroit aussi l'embarquer à une guerre très -périlleuse, incertaine et difîicille, pleine de peinçs, d'ennuys et de soucy, et dont les mauvais succeds luy pourroient à l'adventure engendrer en ses propres Estats , et mesme après son deceds, des affaires très^fascheuses et dommageables; car, ayant les François et le royaume sur ses bras, il se tireroit, pour luy et les siens, à jamais l'inimitié d'une nation très -belliqueuse, qui voudroit s'en ressentir lorsque l'occasion s'en presenteroit : chose qui luy seroit d'autant plus facile à faire, si elle se trouvoit commandée et régie par un prince généreux et guerrier, particulièrement offencé de luy, et qui auroit pour amys et adherans l'Angleterre et les princes et cantons protestans , avec ceux qui auroient désir de s'accroistre aux despens dudit roy d'Espagne et de ses Estats, ou diminuer son authorité et puissance en la chrestienté , laquelle on sçait desja estre par ti'op enviée et insupportable à plusieurs.
Monsieur, je ne vous representeray les hazards et dosadvantages que courreriez , et ausquels vous pourriez estre subject en vostre particulier, vous donnant tout à faict audit roy d'Espagne, combattant avec ses
forces, et devenant son pensionnaire et subject; car je croy que vous les avez sagement considérez, comme chose qui concerne particulièrement vostre personne et la fortune de messieurs vos enfans , lesquels ne sont à mespriser, ny l'expérience que vous en avez desja faicte, que je ne cotteray ny^ specifieray poinct, pour n'offenser personne. Seulement je vous supplie de me permettre de vous dire que, s'il faut que vous continuiez à rendre obeyssance et subjection a quelqu'un , vous acquererez tousjours plus de gloire, de grandeur et de biens, pour vous et les vostres, en vous assubjectissant aux loix du royaume, et au commandement d'un prince françois, qu'en faisant autrement, pourveu que vous cognoissiez pouvoir en ce faisant conserver nostre religion, laquelle je seray tousjours d'advis, comme j'ay desja dict, que vous préfériez à tout autre considération.
Mais l'on dict que si vous ne contentez du tout ledit roy d'Espagne, il se servira d'autres que de vous, et que vous demeurerez en ce faisant sans appuy, entre deux forces qui.vous maistriseront avec honte et dommage.
Monsieur, ceux qui mettent en avant tels propos ont, ce me semble, bien petite cognoissance de Testât auquel se trouve le royaume , de la force et puissance d'iceluy, et quand et quand des moyens que vous et les vostres aurez tousjours de bien et mal faire à vos amis et adversaires.
Si les ministres dudit roy d'Espagne vouloient prendre ce chemin, il faudroit qu'ils se servissent de François ou estrangers.
Ils publient qu'ils traitteroient avec messieurs les cardinaux de Vendosme et comte de Soissons, qui se-
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roient accompagnez de messieurs les ducs de Nevers, de Longueville et de Montmorency, lesquels ils veulent que nous croyons qu'ils attireront facilement à leur dessein , avec la noblesse et plusieurs villes de ce royaume.
Peut-estre que ce seroit chose à laquelle il y auroit quelque apparence d'adjouster foy et avoir esgard, si vous alliez à l'estourdy recognoistre ledit roy de Navarre pourroy, et vous joindre à luy sans la permission du Pape, et'sans le consentement de M. le cardinal de Bourbon j devant qu'il se fust reconcilie' à l'Eglise, et avoir pourveu à la seureté des catholiques du royaume, d'autant que lesdits sieurs princes et villes catholiques, indigne'es de ce, pourroient se résoudre de se rallier avec ledit roy d'Espagne pour deffendre nostre religion , laquelle ils verroient que vous auriez abandonnée; mais c'est une faute que vous n'avez garde de /aire, et en laquelle personne ne vous conseillera jamais de tomber. Davantage, je fais grand doubte que lesdits princes, noblesse et villes feussent si disposées à contenter ledit roy d'Espagne, comme ses. ministres se promettent, ny à s'attacher à luy, pour les mesmes raisons (jui vous en auroielit em[)esché, sçachant aussi que la coustume d'Espagne est de faire de leurs filles deux gendres, c'est à dire de donner espérance du mariage d'icelles à plusieurs, pour s'en ayder, sans les leur délivrer : mais que (|uand lesdits princes s'embarqueroient, chacun sçait qu'ils n'auroicnt pas grande suitte en ce royaume sans vous et les vostres; car l'on attribueroit ce qu'ils feroient avec lesdits Espagnols à pure ambition, attendu les deportemens passez des un>^ et des auties.
Mais au deffault desdits princes du sang et des autres susdits, on adjouste que le loy d'Espagne se serviroit de messieurs les ducs de Savoye et de Lorraine, avec lesquels , et sa puissance , il s'empareroit du royaume, ou le demembreroit. Véritablement je crois que lesdits princes ne feroient pas grande conscience ny difficulté de se joindre au désir dudit roy d'Espagne en ce dessein, pour l'espérance qu'ils auroient de s'en prevalloir et s'agrandir; et de faict, il semble desja qu'ils n'y soient que trop disposez et préparez, et mesmes que ce soit leur resolution, qui est la i aison entre toutes les autres qui esmeut et incite plus les vrais François et vos bons serviteurs à vous conseiller, monsieur , d'entendre à composer nos divisions', et d'adviser à vous mieux asseurer des moyens avec lesquels vous pourrez préserver ce royaume du péril qui le tallonne que vous n'avez encores faict. Mais je tiens pour certain que s'ils entreprenoient de ce faire sans "vous et vos amis , qu'ils maudiroient l'heure de l'avoir commencç, mesmement si vous vous accordiez avec ledit roy de Navarre en la forme qui a esté dite ; car le nombre desdits François qui les assisteroient seroit bien raccourcy, et n'y auroit faute de moyens de leur tailler de la besongne en leur propre pays, avec ceux ausquels leur dessein plein d'ambition seroit désagréable et à contre- cœur. Et si la France a résisté autresfois à toutes les puissances et forces de toute la chrestienté ensemble, comme elle a faict, sans qu'elles ayent rien gaigné sur icelle, à présent qu'elle regorge de g^nsde guerre, qu'elle seroit assistée de ses voisins, qu'il n'y a bon François qui ne voulust avoir achepté chèrement une gueire estrangere, pour se de-
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livrer de l'intestine, je vous laisse à penser si nous aurions le moyen de nous deffendre desdits princes joincts audit roy d'Espagne.
Monsieur, certainement je ne croiray jamais que le l'oy d'Espagne entreprenne un si haut dessein avec lesdits ducs seulement, quoy que dient ceux qui mettent telles propositions en jeu, lesquels parlent et jugent des affaires du royaume comme personnes qui sont informés de Testât d'iceluy par gens qui les flattent, et qui veulent pescher en eau trouble et s'enrichir par leur moyen , lesquels seroient peut-estre les premieis à les vendre et trahir en la poursuitte de leur entreprise. Je veux croire aussi que les desseins dudit roy d'Espagne seront tousjeurs plus considérez et modérez que ne sont les parolles de telles gens, lesquels je cuide qu'ils jettent au vent, autant et plus pour vous picquer et esmouvoir à faire ce qu'ils désirent, en vous donnant martel desdits princes , que pour envie qu'ils ayent de vous quitter- et s'addresser à ceux desquels l'advancement et grandeur leur seroit h bon droict plus suspecte que la vostre.
Quoy qu'il 3^ ayt, quiconque entreprendra d'assubjectir les François à un prince estranger, y feussiezvous résolu, monsieur, il faut qu'il fasse estât qu'il sera très- mal accompagné et suivy d'eux, et partant qu'il faudra qu'il fasse la guerre avec des estrangers seuls, chose que je vous conseille d'éviter tant qu'il vous sera possible, comme la plus vitupcrable et périlleuse de toutes celles que vous pourriez entreprendre.
Mais je vous supplie très-humblement, et vous conjure par vostre propie bien et honneur, par le salut
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de vostre patrie, et le zèle que vous portez au service de Dieu , de vous résoudre bien-tost en ces affaires.
Car le royaume ne peut long-temps subsister sou])s le faix qu'il porte , ny en la confusion en laquelle il est. Vous ne possédez les villes qui se sont unies avec vous que de leur gré et bonne volonté. Les nécessitez et pauvretez que les habitans d'icelles souffrent les incommodent et pressent de telle sorte que vous devez craindre grandement qu'ils changent d'advis, d'autant qu'ils s'estoient promis d'estre deschargez d'oppression par vostre moyen : dequoy ils se trouvent très-esloignez -, car vous sçavez qu'il n'y a villes ny provinces qui ne vous demandent secours, et qui n'en ayent trèsgrand besoin. Ne croyez pas qu'elles puissent longuement demeurer en cette sorte, spécialement si ledit roy de Navarre leur peut persuader qu'il se fera catholique, ou qu'il les maintiendra en leur religion. Pareillement la noblesse qui vous suit n'en peut plus, et vous n'avez de quoy la Secourir et gratifier. Les champs s'en vont estre déserts et sans culture, à cause des volleries que font les gens de guerre. Le traffic est empesché du tout par terre et par mer, sans lequel ce royaume ne se peut entretenir; et seront nos greniers bien-rtost desgarnis de sel par les violences et desobeyssances qui sont ordinaires : et comme c'est un aliment nécessaire pour la vie de l'homme, je prevoy que ce deffault engendrera infinies putréfactions qui troubleront grandement toutes sortes de personnes. En somme, il n'y a celuy qui ne désire Ja fin de ces misères : de sorte que si bien-tost vous ne nous faictes voir que vous avez moyen de nous en délivrer, faictes estât, monsieur, que chacun cherchera à ce faire de
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soy-mesme, et que la première ville qui en monslrera le chemin sera suivie de plusieurs autres.
Et comment nous ferez -vous cognoistre que vous nous puissiez procurer un tel bien par la continuation de la guerre, puisque vous ne tirez ny pouvez plus espérer un seul sol de tous les revenus du royaume, dont souloient jouir nos roys, lesquels sont ravis par nos adversaires, consommés par vos soldats, ou rendus infertilles par la pauvreté' et destruction du peuple? C'est aussi se mettre au hazard de révolter les villes que de leur parler d'emprunts et contributions , et mesme de recevoir des gens de guerre en icelles pour les defl'endre et conserver ; et toutesfois, comme sans argent et payement vous ne pouvez continuer la guerre, il est impossible aussi que vous délivriez lesdites villes des vexations que leurs voisins leur font, sans forces : de sorte que c'est comme réduire les choses à l'impossible que de vous desnier l'un et refuser l'autre, et neantmoins vouloir que vous continuiez la guerre.
A quoy c'est abus de penser, et espérer que la puissance seule du roy d'Espagne soit bastante de remédier. Je vous prédis que l'entrée en ce royaumç des armées desquelles ses ministres promettent de vous secourir scandalisera et offensera- plus grand nombre qu'elle n'en consolera ny contentera, et verrez que les portes des villes leur seront fermées, et qu'elles auront peine de vivre en la campagne.
Et si d'un costé nous sommes assistez desdittes armées, lesquelles s'efforceront de faire les affaires de leur Roy plustost que les nostres, n'estimez -vous pas que ledit roy de Navarre n'en appelle aussi à son secours , cjui destruiront aussi do leur cosié ce que les
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autres auront espargné , et empeschei ont vos desseins?
Monsieur, tant s'en faut que nous devions espérer de sortir de nos misères par le moyen desdites foices, que nous en devons plustost attendre nostre entière et totale ruine, advenant laquelle, et la guerre durant, je dis que la religion et l'Eglise catholique en ce royaume auront plus grand péril qu'elles ne feroient par la pacification d'icelle avec ledit roy de Navarre, aux conditions susdites.
Car si Dieu permet qu'il prospère par la guerre et qu'il s'establisse avec les armes, il changera comme il voudra la religion en ce royaume , et peut-estre qu'il passera plus avant au dommage de la chrestienté : à quoy le seul accident du trespas du roy d'Espagne luy donnera ville gaignée, ou la perte d'une seule bataille , et mesme celle de vostre personne, que Dieu vueille bien garder.
Ce qui peut-estre ne succederoit si advantageusement pour nous , quand pareil accident leur arriveroit, d'autant que le party de ceux de la religion est plus accoustuméà souffrir, et à mieux garder les places qu'ils occupent, comm#nous n'avons que trop expérimenté. •
D'avantage, par nostre prospérité nous verrions naistre tant de partis et factions entre nous raesmes, à cause des divisions qui nous accompagnent , qui procèdent des diverses fins ausquelles • tendent nos chefs, que nous ne ferions nostre profit de nostre prospérité, comme ils feroient de la leur, d'autant qu'ils sont tous d'accord à un mesme but.
Et la seule continuation de la guerre rendroit les
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ecclésiastiques si pauvres, la nolilesse si volontaire et peu soigneuse de la religion, les villes si troublées et les champs si déserts, qu'il seroit impossible que la religion catbolique n'en dimjnuast et patist grandement, et partant n'encourust plus grand hazard qu'elle ne feroit par le moyen de la susdilte paix, avec laquelle vous pourriez r'allier et unir tous les catholiques ensemble à conserver et deffendre. laditle religion en force et authorité, nonobstant les desseins et ruses desdits hérétiques, ausquels s*opposéroient lesdits ecclésiastiques par leur vigilance, bonnes mœurs et prières, la no])lesse par sa reiinion. et bonne intelligence, obtenue par vostre moyen , assiste'e de vostre authorité et prudence, et de tous ceux de vostre maison ; et les villes par leur jalousie et défiance ordinaire, fortifiées du devoir qu'y feroient les officiers , et particulièrement de l'authorité de Sa Saincteté et de la correspondance que les catholiques entretiendroient pour ce seul effect avec les princes catholiques.
Au moyen dequoy je concluds qu'il seroit plus expédient et utile de traicter avec ledit roy de Navarre aux conditions susdittes, pourveu que le Pape et le Sainct Siège s'y accordent, quii? de suivre toute autre voye , puisque par un tel moyen vous délivreriez du tout le royaume de la guerre avec moins de hazaixl et péril pour la religion catholique, laquelle je prie Dieu vous faire la grâce de défendre et conserver à son honneur et gloire, et au salut du royaume.