MÉMOIRES d'ÉTAT
en fin il fut emporté de l'enormité du fait, de l'appre- Ijension de son particulier, et des advis que madame de Montpensier et jNI. de Belin luy donnèrent, par lesquels ils luy mandèrent qu'allant à Paris, non seulement il puniroit les coulpables, mais aussi asseureroit du tout à sa dévotion ladite ville : comme il advint; car il fit prendre et cliastier ceux qu'il voulut, s'empara de la Bastille, où. le procureur Le Clerc, dit Bussy, qui a tant malheureusement faict parler de luy, commandoit; et punit tellement la grandeur et enormilé de ce forfait, que chacun advoiioit qu'il estoit loiié, honoré, craint et aymé des principaux citoyens et bourgeois; mais aussi ce ne fut sans estre détesté et maudit par ledit dom Diego d'ibarra , lequel estoit audit Moncornet quand ledit duc partit de Laon pour venir à Paris, qui le suivit neantmoins en telle diligence, sçachant sa resolution, qu'il le joignit entre Meaux et laditte ville, en laquelle il entra avec luy. J'y estois : une grande partie des habitans sortit au devant de luy, lesquels à leur contenance monstroient estre très-aises de sa venue , esperans qu'il feroit punir les autheurs de ce faict qui avoit remply la ville de crainte etdedeiiil. Mais ces factieux furent sieffrontez, qu'ils vindrent en corps à pied au devant de luy jusques à Sainct Anthoine des Champs, ayans les visages rianset asseurez comme meurtriers, lesquels, devant sa venue, a voient esté si impudens que de se présenter à mes dames de Nemours et de Mont-pensier, et à ceux du conseil dudit duc qui estoient en la ville, pour leur faire advoiier ce bel exploit , que ledit dom Diego excusoit tant qu'il pouvoit, pressant et importunant ledit duc et ceux qui l'assistoient d'en faire de mesme;
DE ViLT.EROr. [l590] ^^'^}
mais il n'y gaigna rien, car ledit duc en fit prendre quatre, lesquels furent pendus et estranglez dans la salle basse du Louvre. Cette exécution fut faicte sans forme ny ordre de justice; contre mon advis, car je desirois que la cour les jugeast, et que la punition en fust publique pour servir d'exemple aux autres. Mais d'autres jugèrent plus à propos d'en user autrement, à cause que le parlement estoit la partie offensée, qui estoit encore si effarouché que difficilement les condamneroit; que l'enormité du faict requeroit une prompte et extraordinaire punition, et que les prisonniers estoient recogneus autlieurs et convaincus d'icelui; joint que l'on ne vouloit à la vérité en tout tant authoriser le parlement, par ce que ledit duc ne se fioit pas trop d'iceluy, ny approfondir le faict jusquesau bout, pour n'estre pas contraint d'en chastier plus grand nombre ny manifester davantage la cause de son courroux. Ledit Bussy, encores qu'il fust plus coulpable que les autres, en fut quitte pour la Bastille qu'il remit entre les mains dudit duc, lequel pardonna aussi aux autres, lesquels l'ont depuis recogneu, comme sont coustumiers de faire ceux que l'on tire du gibet contre raison; car ils n'ont cessé de le persécuter secreltement et publiquement. Sauver aussi la vie à un malfaicteur, c'est l'oster à plusieurs gens de bien, et offencer Dieu et le public.
Après ceste exécution je me retiray à Pontoise, voyant que ledit duc retournoit en l'armée y attendre ledit duc de Parme pour aller secourir la ville de Roiien que Sa Majesté tenoit assiégée.
Prenant congé de luy, il me pria asseurer ceux que je verrois qu'il estoit plus affectionné et disposé à la
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paix : et certes je le croyois; car il me serahloit qu'il en avoit plus grande occasion que jamais, voyant que l'on Tavoit voulu desauthoriser à Paris, et que tous les factieux avoient les yeux tournez sur monsieur son nepveu.Toutesfois, comme il avoit lors l'esprit du tout bandé à secourir laditte ville de Rouen pour la conséquence d'icelle, il me dit qu'il ne vouloit rien faire qui peust servir d'excuse audit duc de Parme de le retarder, cognoissant n'y pouvoir parvenir sans luy, et que l'autre n'y procedoit desja que trop lentement; joinct qu'estant ledit duc de Guise demeuré en l'armée, il craignoit, offençant davantage lesdits Espagnols, qu'ils ne l'authorisassent à ses despens ; partant il ne me donna charge aucune de reclierclier ladite paix, seulement asseurer un chacun en termes généraux de sa ])onne volonté, comme j'ay dit.
Or, monsieur, vous devez sçavoir que l'abbé de Chesy, ayant esté prins prisonnier par la garnison de ATeaux, retournant d'Alincourt en son abbaye qui est près de Chasteau-Thierry, encores qu'il eust un passeport dudit duc que je luy avois faict donner, estoit prétendu par ceux qui letenoient estre de bonne prise; et craignant qu'ils le traittassent mal, le fis envoyer à Moncornet, où, discourant avec luy des affaires publiques, je luy dis le regret que j'avois du peu de compte (|ue l'on faisoit de la paix de part et d'antre; que les grands (pii estoient auprès du Roy se dévoient eschaufTer plus qu'ils ne faisoient, et mesmes les princes du sang, les(|uels perdoient plus que nuls autres à reste guerre après le Roy; car encores qu'ils fussent catholi({ues, ils dévoient croire qu'advenant le decez de Sa Majesté, ils seroient aussi peu recogneus de la
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Ligue qu'elle, d'autant que les chefs de la Ligue avoient plus d'envie de faire leurs affaires que celles d'autruy, et que quand tels morceaux tomberoienl entre princes armez, ils suivroient plustost leur appétit que la raison j que si je voyois M. le cardinal de Bourbon, je luy en dirois franchement mon advis, et qu'un tel œuvre qui estoit plus difficile et important à la religion, et mesmes à leur maison, qu'oncques se fut présente', devoit estre entreprins par personne de grande authorité, si l'on vouloit qu'il reiissit; et si les autres s'y morfondoient, comme il estoit advenu à ceux qui s'en estoient meslez comme moy jusques alors, toutesfois que je m'y r'embarquerois encores très-volontiers, comme j'estimois que feroit de nostre coste' M. le président Janin et ledit sieur de Videvilie, si ledit sieur cardinal l'entreprenoit, parce que nous croyons qu'il le desiroit bien, et qu'il ne s'y embarqueroit qu'à bonnes enseignes, et que Sa INiajesté respecteroit son entremise plus que nul autre; dont je priois d'advertir ledit sieur cardinal au plustost, d'autant que je craignois que l'on print quelque resolution à la venue dudit duc de Parme qui nous rendist irréconciliables pour jamais. Ce que ledit sieur de Cliesy fist, quand il fut retourné en son abbaye, par un de ses gens, car il n'y peut aller à cause du danger des chemins ; par lequel ledit sieur cardinal le renvoyant m'escrivit sur ceste occasion de l'aller trouver à Louviers où il estoit lors, et receus la lettre quelques jours après estre arrivé à Pontoise, me mandant que Sa Majesté, à laquelle il avoit faict sçavoir i'advis que luy avoit donné ledit sieur de Chesy, trouvoit l>on qu'il me vist. Toutesfois je m'en excusay , dautant que
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ledit duc du Mayne, lequel estoit desja party de Paris pour retourner au camp, ne m'avoit permis de ce faire, ny donné pouvoir de conférer ny traitter de ladite paix à personne, comme je vous ay dit devant: de sorte que je craignois, y allant de moy mesme, le faire inutilement, et luy prejudicier à cause de la jalousie desdits Espagnols, et du siège de Roiien. Mais ledit seigneur cardinal m'envoya M. de Bellosane (') à ma prière, auquel je dis les propos que j'avois tenus audit abbé de Ghesy, les raisons qui m'avûient meu , l'asseurance que ledit duc m'avoit donnée de sa bonne volonté, les raisons d'icelle fondées principalement sur le mescontentement desdits Espagnols et sur la jalousie de son nepveu ; mais qu'il estoit nécessaire de sçavoir au vray si Sa Majesté vouloit estre catholique, devant qu'entrer en matière, par ce que je sçavoisque ledit duc ne traitteroit jamais avec elle, tant qu'elle persevereroit en la religion. Que j'avois désiré voir M. le cardinal pour estre esclaircy de ce poirict, croyant qu'il sceust mieux l'intention de Sa Majesté que personne, et sur ce l'implorer d'employer son crédit envers elle pour advancer un si bon œuvre; et si ceste difficulté ne pouvoit estre surmontée, adviser par quels autres moyens l'on pourroit faire cesser la guerre, d'autant qu'elle continuant, le royaume couroit fortune de changer de main, et la religion de se perdre : luy disant sur cela le dessein des Espagnols, les menées qu'ils faisoient en ce royaume, et Testât cju'jls faisoient d'y estre assistez de Sa Saincteté; dont
(') yV/. tic Bellosane : Jean Touchai cl, abbé de Bellosane. Il avoil clé préceplcur du cardinal de Bourbon. Ses conférences avec Villeroy l'iivciil lieu vers la fia do décembre i5(ji.
DE VILLKUOV. [iÔQi] 347
ledit de Bellosane me dit qu'il advertiroit ledit sieur cardinal de mon alîection et droitte intention à la conservation de la religion et du royaume. H me donna asseurance en partant qu'il ne falloit point douter qu'il ne desirast employer tout son crédit envers Sa Majesté' pour advancer sa conversion, de laquelle elle luy avoit donné souvent bonne espérance; joint qu'il cognoissoit certainement n'y avoir autre moyen de conserver la religion et le royaume en leur entier que celuy-là. J'escrivis ces propos audit sieur Janin comme à celuy que je sçavois désirer et rechercher les moyens de renverser les desseins desdits Espagnols. Toutesfois je recogneus par sa response qu'il avoit si mauvaise opinion de la conversion du Koy, qu'il estimoit estre plus à propos de traicler avec ledit cai'dinal qu'avec Sa Majesté , si l'on le pouvoit séparer d'elle avec les catholiques qui l'assistoient, remonstrant que par ce moyen l'on n'auroit que faire desdits estrangers pour deffendre la religion; et partant qu'ils ne ruineroient l'Estat, comme ils avoient délibéré, croyant que ce chemin estoit plus court et plus seur que celuy de la conversion de Sa Majesté.
Toutesfois comme il" nous conduisoit à la paix , de mesme je ne pouvois espérer que ledit sieur cardinal ny lesdits catholiques quittassent Sa Majesté qu'ils ne fussent au moins esconduits et désespérez de sa conversion , et que ledit président me prioit seulement de sonder, sur ce l'intention dudit sieur cardinal, sans m'asseurer eue ledit duc fust bien résolu de traicter avec luy. Je m'advisay de proposer une trefve, durant laquelle l'on pourroit conférer avec lesdits catholiques du party de Sa Majesté des moyens d'asseurer la
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religion et l'Estat, et envoyer devers Sa Saincteté pour sçavoir son intention sur la conversion de Sa Majesté', espérant qu'en gaignant le temps l'on arresteroit le cours des mene'es desdits Espagnols, et qu'il n'esperoit autre remède à nos maux. Mais ledit sieur président Janin me manda par sa response que ceste voye estoit trop longue et incertaine, par ce que de part et d'autre l'on ne vouloit parler de trefve ; que le Sainct Siège estoit vacquant, et qu'il ne falloit espérer que le Pape qui seroit fust moins contraire à Sa Majesté que les precedens, ny que les Espagnols cessassent leurs pratiques, quoy que l'on fit, raesmes quand Sa Majesté' cliangeroit de religion; joinctqueledil duc ne pouvoit consenti]- qu'on traictast en son nom avec Sa Majesté tant qu'elle seroit de contraire religion, et qu'il n'en eust confeié avec ceux du i)arty, comme il avoit toiisjours déclaré. Au moyen dequoy il persistoit à dire qu'on traittast avec ledit sieur cardinal de Bourbon pour renverser les desseins desdits Espagnols, qui, aspirans maintenant ouvertement à la couronne, pressoient merveilleusement ledit duc de traicteravec eux , ne voulans secourir Roiien qu'il ne leur promist faire eslire leur Infante, comme ceux qui vouloient profiter de la nécessité publique, et partant traictoient ledit duc indignement ; toutesfois qu'il s'en estoit défendu jusques alors, mais il estoit à craindre qu'à la longue il ne se laissast emporter : de sorte qu'il estoit nécessaire de mettre promptement en jeu ledit sieur cardinal ou quelque autre prince catliolique de la maison, encoresque l'evesque de Plaisance Landriano, nonce du feu Pape, et les députez des Estats estans à Rheims, ayans eu le vent de ce conseil, fussent si in-
DE VILLEROT. [iSqi] ^49
sensezque de le blasmer.Toutesfois il estimoit qu'estant conclud et effectué chacun l'appi ouveroit par amour ou par force, tant il seroit trouvé et jugé utile, pourveu que ce prince catholique fust aussi suivy des catholicjues et des villes princi pâlies qui reconnoissoient Sa Majesté; partant me prioit d'entreprendre et poursuivre vivement ce traiclé, sans m'arrester à Sa Majesté, si promptement elle ne quittoit sa religion, à la requeste de ceux qui la seivoient, et ne s'attendre plus d'estre convié dudit duc, car il en estoit plus esloigné que jamais; mais si Sa Majesté vouloit prendre ceste resolution, ledit duc donneroit sa foy à tel prince catholique qui seroit choisi auprès de Sa Majesté, tel que pourroit estre M. le duc de Nevers, de la recognoistre avec tous ceux du party qui le voudroient suivre incontinent api es sa conversion, et pourvoyant aussi aux seuretez de la religion et de sa maison à conditions raisonnables. Ceste response m'empescha grandement, voyant d'un costé en quels termes estoieut les Espagnols avec ledit duc, et de l'autre que l'on demandoit une parolle d'asseurance du Roy de sa conversion, comme je faisois grande difficulté qu'il voulust donner, et que l'on me prioit et pressoit sur cela de rechercher M. le cardinal de Bourbon, et traicter avec luy, estant incertain comme j'estois de son pouvoir, non moins que de son vouloir : joinct que je sçavois que ledit duc s' estoit tousjours monstre fort peu affectionné à ce party. De sorte que je faisois conscience de m'y embarquer et d'y plonger ledit sieur cardinal, attribuant ce conseil et mandement audit président Janin plustost qu'à la volonté dudit duc. Au moyen dequoy je me contentay de faire sçavoir
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audit sieur cardinal ce que l'on desiroitde Sa Majesté sur sa conversion, et à son refus l'envie qu'on avoit de traicter avec luy ; mais ce ne fut sans luy en mander mon opinion, afin qu'il prist garde à luy et n'eust occasion de se plaindre de moy à l'advenir, comme por.vra tousjourstesmoigne" ledit abbé de Bellosane, lequel, combien qu'il clierchast tous moyens d'advancer la grandeur de son maistre, faisoit pareil jugement que moy de ceste ouverture.
Madame de Longueville fut lors mise en liberté avec madame sa belle fille et mesdamoiselles ses filles, par le moyen dudit duc du Mayne, lequel fut en cela traversé de plusieurs j de sorte que ladite dame, qui s'attendoit d'en estre quitte (0 pour vingt-cinq ou trente mille escus , à quoy du commencement elle avoit eslé taxée sous prétexte d'ayder à payer la rançon de M. d'ElbeuI" détenu prisonnier à Loches par M. d'Espernon , fut contraincte s'obliger encorcs pour pareille somme, moyennant certaine promesse que luy fit ledit duc, sans lequel elle n'eust encores esté quitte à si Jjon marché. Elle avoit esté arrestée en la ville d'Amiens, après la mort de M. de Guise, avec sa fille et M. le comte de Sainct Pol son second fils , lecjuel depuis s'estoit sauvé, comme elle mesme avoit eu envie de taire par deux fois, et avoit esté traittée très-indignement durant sa prison, de laquelle elle n'eust esté encores délivrée sans l'évasion de M. de Guise, car on disoit qu'elle estoit retenue pour luy. Ceste priii-
{') Qui s'atteniloU tl'en estre quitte. Le vicomte de Tavanues tloit alors prisonnier de Henri iv. Il prétend dans ses Mémoires qu'il fui ccliancc coiUrc madame de I.on^ueville. [Ployez îioùcc sur le vicomte de Tayannes, tome xmu, première sériel
DE VILLEROY. [l59lj sSl
cesse n'avoit jamais faicl mal ne despîaisir à personne, estoit innocente de tout ce qui estoit advenu à Blois, et n'estoit venue en Picardie que pour accompagner M. de Longaeville son fils qui en estoit gouverneur, sans penser à autre chose qu'à faire plaisir à ceux du pays; neantmoins elle n'avoit peu esviter le malheur commun, qui luy avoit esté d'autant plus grief qu'elle sçavoit ne l'avoir mérité, et que monsieur son fils faisoit la guerre au pays pour Sa ^Majesté. Mais j'ay souvent admiré la constance avec laquelle maditte dame la duchesse, sa belle fille et mes damoiselles ses filles avoient supporté leur captivité; certes, si je ne l'eusse veu, je ne l'eusse peu croire : et puis dire que rien ne les avoit tant travaillées durant icelle que l'ennuy de madame leur mère, et que toute autre sorte de péril et d'afflictions n'avoient seulement peu esbranler leur courage, ny leur faire changer de constance et de langage.
Comme cecy se manioit, mon père m'envoya une lettre du sieur de Buhy, par laquelle il luy mandoit que l'on ne trouvoit pas bon que je traittasse de la paix avec ledit de Bellosane, et que si j'avois charge de negotier, je m'adressasse droit à Sa Majesté, laquelle m'oyroit volontiers. Je respondis que ledit abbé m'avoit dit estre venu parler à moy par la permission de Sa Majesté, et que mondit sieur le cardinal ne faudroit de luy rendre compte de nostre conférence; que je n'avois aucune charge de negotier avec Sa Majesté; mais que je ne me pouvois garder de rechercher la paix pour l'affection que je portois au royaume, que la guerre à la longue diviseroit en plusieurs pièces, comme j'avois dit audit de Bellosane, avec mon advis
uSa [1592] MÉMOIRES d'état
du chemin qu'il falloit tenir pour y remédier, duquel j'estois prest encores à communiquer avec tel autre que Sa Majesté' ordonneroit, et que j'estois bien marry n'avoir moyen de mieux faire j mais que puis que Sa Majesté ne l'avoit à gré, je ne passerois plus outre. Ledit sieur de Buliy répliqua qu'il n'estoit jà liesoin que personne parlast à moy de la part de Sa Majesté, puis que je n'avois charge de traicter.
[1592] Toutesfois quelques jours après le sieur Du Plessis, fiere dudit sieur de Buhy, estant venu au camp à Mante, manda le sieur de Fleury mon i>eau frère, qui estoit arrivé fraischement à Alincourt, auquel il dit la bonne volonté de Sa Majesté à la paix; et que si je pouvois avoir charge de M. du Mayne d'en traicter avec luy, il estimoit qu'estans ensemble nous ferions quel(]ue chose de bon, dont il le pria de m'advertir, comme il fit : et moy ledit duc dès le lendemain par un trompette exprès.
Desjà l'armée espagnolle commandée par le duc de Parme estoit entrée en ce royaume pour secourir la ville de Roiien , et avoit contraint Sa Majesté, laquelle s'estoit acheminée au devant avec sa cavalerie seulement, de quitter le logis d'Aumalle où elle avoit esté blessée; avoit aussi prins Pseuf-chastel, et tellement encouragé les assiégez qu'ils auroient forcé et renversé les tranchées de l'armée de Sa Majesté, et gaigné quelques pièces d'artillerie, y commandant feu M. le mareschal de Biron. Sur quoy ledit duc de Parme s'estoit retiré jusques à Abbeville, faisant contenance de vouloir assiéger Rue, comme si laditte ville de Roiien ne devoit plus avoir besoin de luy, mais exprès pour attendre quelque renfort, et envoyer vers l'armée de
DE VILLEROY. [l592] 253
Sa Majesté, en laquelle il estiraoit que les François ne demeureroient quand ils verroient que l'occasion de combattre seroit passée. Ce n'est une des moindres parties d'un capitaine de sçavoir prendre advantage, et mesnager ceux qui luy arrivent; car en ce faisant il maintient sa réputation, et souvent exécute ce qu'il entreprend. Ledit duc de Parme estoit en cela trèsdiligent et soigneux, comme sont ordinairement ces vieux et expérimentez capitaines; de sorte qu'il s'estudioit plus à esviter et refroidir l'ardeur et furie de nos François qu'à les surmonter : comme il fist paroistre devant la ville de Cambray, quand monseigneur frère du Roy (0 la secourut; mais non si heureusement qu'aux deux voyages de France : car au premier il perdit Cambray tout à faict, avec le temps qu'il y avoit employé devant, et aux deux autres il sauva les villes de Paris et de Roiien à poinct nommé. Je croy bien que ce bon succès de Rouen fut cause en partie de la recherche que fist lors ledit sieur Du Plessis, m'estant apperceu souvent tels conseils estre nez de pareille occasion; dont Sa Majesté n'estoit pas mieux servie, car ce qui se faict hors du temps comme en adversité est attribué à impuissance et nécessité plustost qu'à prudence et bonne volonté, et partant n'est jamais si honorable ny utille. Toutesfois ledit duc du May ne estoit lors si mal mené des Espagnols, lesquels le pressoient plus que jamais de promettre la couronne à leur Infante, et si incommodé de sa personne à cause de son indisposition , qu'il me manda de bouche par mon fils, et depuis par lettre escrite
(') Monseigneur frère tJn Boy : \f <l«c d'Alençon, frère de Henri tu , i»oi-t en I .^8 I .
254 [^^igs] MÉMOIRES d'état
par ledit président Janin, que luy et les princes et seigneurs qui estoient avec luy estoient disposez de recognoistre le Roy, et traicter avec luy s'il vouloit estre catholique, asseurer la religion et le party, et y pioceder de bonne foy sans déguisement; mais qu'il ne le pouvoit prier ny requérir par escrit public de ce faire, de peur qi;e les Espagnols, soubs ce prétexte, ne se saisissent à l'instant de plusieurs bonnes villes esquelles ils avoient de grandes intelligences et pratiques : à quoy l'on pouvoit mieux remédier si rien n'en estoit sçeu jusqucs à l'entière resolution : outre plusieurs autres considérations qu'ils se remettoient devant les yeux assez cogneues d'un chacun, adjoustans estre l'office des princes qui estoient auprès de Sa Majesté' de faire ceste poursuitte et de l'esclaircir de son intention, offrant de donner toute l'asseurance qu'ils pourroient désirer, et recognoistre Sadite Majesté' se faisant catholique, me priant d'en conférer avec M. de Nevers ou autre ayant pouvoir; et qu'ils en donneroient leur foy, pourveu que dans peu de jours ils en eussent la resolution, ou bien de trailter avec un prince de la maison de Bourbon si ledit Roy persistoit en son erreur. Par la mesme lettre ledit président m'advertissoit de la promotion au pontificat de la personne du ( ardinal Aldobrandin ('), Florentin, de la prudence duquel il disoit que l'on pouvoit attendre un grand secours pour la pacification de nos troubles. Toutesfois il protestoit que nostre mal ne pouvoit plus attendre son remède , par ce que les Espagnols pressoient merveilleusement ledit duc et
(") Du cardinal Aldobrandin. Hippolyte Aldobranrlin fui élu pape Je 23 janvier iSou. Il prit le nom do Clément viii.
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les autres princes et seigneurs qui estoient avec luy (le leur dire leur resolution avant que de se séparer, et qu'il estoit à craindre, estant séparez, que chacun traittast à part avec eux, aux conditions qui regardoient leur proîiit particulier et la ruine publique, proposant sur ce une surseance d'armes pour cinq ou six mois, affin d'obvier à tous inconveniens.
Geste lettre fut escrite par ledit président Janin au commencement du mois de mars, et devant qu'il eust receu celle par laquelle je luy avois donne' advis des propos que ledit sieur DuPlessis avoit tenu à mon beau frère. Il m'envoya aussi certains articles d'un traicté que ledit duc de Mayenne avoit desja faict proposer ausdicts Espagnols j dont je fus en grand' peine, encores que ledit président me mandast qu'ils n'avoient esté mis en avant que pour les amuser; car par iceux on s'obligeoit d'eslire leur Infante à certaines conditions du tout indignes de noslre nation, et de trop foible et debille esloffe pour soustenir un tel bastiment; dont je feusse party à l'heure mesme pour aller dire mon advis audit duc, comme il m'en piessoit, sans l'espérance que j'avois qu'il me seroit permis, sur la depesche que j'en avois faitte, de voir ledit sieur Du Piessis. Partant je me contentay de l'escrire audit président, lequel estoit tousjours certes très-contraire au dessein desdits Espagnols; et croy qu'il ne faisoit rien en cela qu'à bonne fin.
Monsieur, jamais négociation ne fut plus difficile à enfoncer que celle cy de la paix; car chacun disoit la vouloir, mais personne ne vouloit faire ce qui estoit nécessaire pour y parvenir. Le Roy faisoit difficulté' d'asseurer sa conversion, et ledit duc de traitter avec
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luy sans ceste asseurance. C'estoit mettre Sa Majesté en peine, voire l'offenser, que de s'adresser aux catholiques qui la suivoient pour ce poinct, par ce que Sa Majesté ne vouloit estre par eux pressée ny contrainte en sa conscience, de crainte que son refus les desbaucliast et refroidist de son service; et ceux de sa religion deffendoient ou excusoient plustost ceste difficulté qu'ils ne vouloient ayder à la surmonter : et n'y avoit pas moins de peine à persuader ledit duc de se départir de cette demande et se contenter de semondre Sa Majesté de laditte conversion, ou de remettre le tout au Pape, et cependant entrer en traicté avec Sa Majesté pour délivrer le royaume des estrangers et de la guerre. Cela estoit cause que aucuns jettoient les yeux sur les autres princes de ladite maison de Bourbon, comme un moyen très propre entre ces deux difficultez pour sauver la religion et l'Estat , et que d'autres excusoient aucunement ceux qui en vouloient prendre un de la maison de Lorraine, ou un estranger. Mais comme tout bien considéré l'on trouvoit autant ou plus de difficultez, voire d'impossibilitez, à suivre l'un ou l'autre de ces deux derniers chemins, qu'au premier, souvent désespéré, tenté et poursuivi, l'on abandonnoit au temps et à la fortune, ou pour mieux dire au bon vouloir de Dieu, le succeds des affaires.
Me trouvant en cette perplexité, il advint, devant le retour du trompette par lequel j'avois envoyé audit président la despesche qui faisoit mention du sieur Du Plessis, <[ue le sieur de Lomenie fut prins et emmené à Pontoise où j'estois; et comme je sçavois qu'il approchoit de Sa Majesté, je luy voulus bien dire la peine en laquelle j'estois de la poursuitte des Espa-
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gftols, et qu'il n'y avoit plus personne qui y peusl remédier que Sa Majesté, par ce qu'on m'avoit escrit que s'il luy plaisoit asseurer sa conversion^ il y auroit moyen d'asseurer sa recognoissance, comme je m'offrois de faire plus particulièrement entendre à M. le duc de A"evers en la présence de M. le cardinal de Gondy, si Sa Majesté l'avoit agieable, lesquels j'estimois désirer le repos du royaume et y pouvoir grandement, mesnies à cause du crédit que leurs parens avoient avec M. le duc de Florence, lequel l'on disoit devoir avoir grande part auprès du nouveau Pape, sans l'ayde duquel je cognoissois estre quasi impossible de composer les affaires, lant elles estoient embarrassées et traversées desdits Espagnols et leurs adherans : dequoy je le priay d'advertir Sa Majesté, par ce que je ne sçavois s'il me seroit permis de voir ledit sieur Du Plessis à cause de sa religion, et craignois que le mal devint cependant incurable.
Sur ce propos Sa Majesté despescha incontinent le sieur de La Verrière audit sieur cardinal et à moy pour nous faire aboucher, sans parler de M. de Nevers, nous donnant espérance d'embrasser les conseils qui luy seroient donnez, par lesquels elle pourroit avec honneur satisfaire au désir des catholiques, et s'ayder de l'entremise et prudence de Sa Saincteté en caste occasion. Quand et quand Sa Majesté manda audit sieur Du Plessis de ne se mettre en peine de conférer avec moy pour ce qu'elle avoit advisé d'en donner la charge audit sieur cardinal, suivant ce que je luy avois mandé par ledit sieur de Loraenie; dont il ne fut pas content, craignant que je refusasse de traitteravec luy, ou que d'autres eussent desgousté Sa
afiS [1592] iwÉMOiREs d'état
Majesté de l'employer en cette negotiation. (^ar à la vérité plusieurs catholic|ues en murmuroient; mais la difficulté ne procedoit de luy ny de moy qui sçavois combien il importoit de negotier plustost avec personnes confidentes qu'avec d'autres, comme je luy fis sçavoir par celuy qui ui'avoit adverty de son mesconlentement; et je n'attendois que la response dudit duc pour m'en résoudre.
Mais je fus cependant à Noisy où estoit ledit cardinal de Gondy, duquel j'appris la charge que Sa Majesté avoit donnée audit sieur de La Verrière, et le fondement d'icelle. Surquoy ledit sieur cardinal et inoy advisasmes de faire proposera Sa Majesté qu'elle devoit asseurer son intention à la religion catholique dedans un temps prefix, afin de lever l'opinion que plusieurs avoient qu'elle ne la mettoit en avant que pour amuser le monde; qu'elle declarast aussi son intention estre de se reiinir à l'Eglise catholique par le moyen de ladite instruction, et eust aggreable que les catholiques qui l'assistoient envoyassent devers le Pape pour estre secouru de son bon conseil et authorité en ladite instruction , et cependant qu'il fust advisé secrettement aux moyens d'asseurer la religion catholique et les communautez du party de la Ligue, pour en user, soit après ladite conversion ou devant, si l'on jugeoit qu'il fust besoin pour descharger tant plustost le royaume du fardeau de la guerre par une surseance d'armes ou autrement. Ledit de La Verrière porta à Sa Majesté ceste ouverture, et j'en donnay advis audit duc (le Mayenne par homme exprès.
A. mon retour à Pontoise je trouvay mon trompette avec la response dudit duc, sur l'advis que je luy avois
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donné dudit sieur Du Plessis, par laquelle non-seulement il me promettoit de conférer avec luy, mais aussi l'asseurer qu'il estoit prest de recognoistre Sa Majesté, et faire faire le semblable par ceux sur lesquels il avoit pouvoir, si elle vouloit donner asseurance de se faire catholique après son instruction, olFrant en ce cas de me donner pouvoir dès à présent de traicter des conditions, et d'en tomber d'accord pour les observer et accomplir de bonne foy après sa conversion, et mesmes s'employer sous main envers Sa Saincteté pour la faciliter, suivant ce qu'il m'avoit mandé et prié de dire : à quoy il persistoit avec ses amis, encores que le sieur de Givry eust depuis faict sçavoir à M. de La Chastre sur ce qu'il l'avoit prié de l'esclaircir si Sa Majesté changeoit de religion, luy offrant en ce cas de la recognoistre, qu'il ne s'y falloit pas attendre, et que Sa Majesté vouloit estre recogneue, et après se faire instruire. Ce que ledit président me manda avoir fort refroidy nos princes. Toutesfois ils esperoient que Sa Majesté se raviseroit, ou croioient qu'il n'avoit dit son secret audit sieur de Givry. Sur tout ledit président me recommandoit, de la part dudit duc, le secret de ceste entreveuë et négociation pour les raisons susdites -, et pource que j'avois demandé une lettre escrite de la main dudit duc pour ma deschar^e il me promettoit par la sienne de me l'envoyer; comme il fit; et la receus depuis par les mains dudit sieur de La Chastre.
M. le duc de Nevers, qui avoit désiré et failly de me voir allant à Compiegne, me faisoit escrire tous les jours qu'il n'y faudroit en s'en retournant, me pria de m'y disposer, m'asseurant que nostre entreveuë ne se-
26o [iSga] mémoires d'état
roit inutile au public, et me mandoit que vous y assisteriez, ensemble messieurs le cardinal de Gondy, l'cvesque du Mans et de Ramboiiillet, et croy qu'il faisoit estât que ce seroit en vostre maison ; dont je me resjouyssois, ne pouvant espérer que tout bien d'une telle assemble'e. Touteslois ceux qui voyoient ledit sieur Du Plessis me mandèrent que Sa Majesté ne vouloit point que je visse ledict duc ; dequoy j'estois en grande peine : car d'un costé je ne voulois desplaire à Sa Majesté', et d'autre je ne desirois manquer audit duc ny à une telle compagnie. Davantage , je ne voulois descouvrir audit duc la jalousie que je cognoissois que l'on avoit de luy, de peur de broiiiller le monde. En- <;ores il advint que le retour d'iceluy et le jour qu'il me manda l'aller trouver se rencontrèrent au lendemain du jour que je receus laditte depesche de M. du Mayne, et que je devois aller trouver ledit sieur Du Plessis. Surquoy je pris party de voir ledit sieur Du Plessis le premier, pour après me conduire envers ledit duc, selon que je ferois avec luy.
Ledit sieur Du Plessis se rendit à Buy, où je le fus trouver soubs prétexte de visite. Je luy dis les propos que j'avois tenus au sieur de Lomenie, ce que le Roy m'avoit mandé par le sieur de La Verrière, l'advis que M. le cardinal de Gondy et moy avions donné à Sa Majesté et audit duc du Mayne, et ce que ledit président .Tanin m'avoit escrit de la bonne volonté et inclination d'iceluy duc et des autres princes de sa maison à la paix, de laquelle ils estoient d'advis que je traictasse avec luy, parce qu'ils s'asseuroient qu'estant serviteur très-afïectionné de Sa Majesté et très-advisé il y feroit son possible. Toutesfois je luy dis que ledit
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duc m'avoit faictescrire qu'il ne pouvoit traicter avec Sa Majesté qu'elle ne me donnast dès à présent asseurance de changer de religion après son instruction, mais qu'il estoit prest de traicter avec elle de bonne f'oy, satisfaisant à ce poinct; qu'il estoit donc au pouvoir de Sa Majesté de faire cesser la guerre en ce royaume, et de se faire recognoistre d'un chacun; que ce faisant elle renverseroit les menées des estrangers, qui estoient fort grandes et advancées; elle contenteroi t les catholiques, qui de part et d'autre murmuroient ([uasi également de la persévérance en son opinion, et sauveroit sa couronne. 11 me respondit que Sa Majesté estoit toute disposée et persuadée à la paix, qu'il n'en falloit point douter, et que s'il n'estoit question que de l'achepter au prix de son sang, elle en seroit trèsliberalle, non pour crainte de ses ennemis, mais pour la compassion qu'elle avoit de ses sujects ; toutesfois qu'il estoit prince craignant Dieu, et très-jaloux de sa réputation, partant difficile à forcer en sa conscience et à luy faire faire chose indigne de luy, comme il luy sembloit que seroit ceste parole d'asseurance que l'on vouloit qu'il donnast présentement du cliangement de sa religion : car ce seroit faire trop bon marché de l'une et de l'autre que de faire une telle promesse devant que d'estre instruit et bien informé et esclaircy s'ilerroitou non en la religion de laquelle il faisoit profession; que celasentiroit plustost son atheiste que son catholique, et qu'il ne faisoit aucune différence entre aller à la messe du soir au lendemain sans instruction, et le promettre dès à présent après icelle, ne sçachant encores quel effect elle feroit en sa conscience; que si ledit duc s'aheurtoit à cela, non seulement il ne vou-
202 [1592] MÉMOIRES d'ÉTAT
loit la paix, mais cuidoit en ce faisant troubler Sa Majesté avec ses serviteurs. A quoy toutesfois il luy seroit facile de remédier ; mais qu'il approuvoit et loiioit grandement l'ouverture que ledit sieur cardinal de Gondy et moy avions faicte, laquelle il m'asseuroit que le P\oy accepteroit ; partant qu'il n'estoit plus question que de sçavoir si ledit duc en feroit autant, dont il lui sembloit qu'il en falloit attendre la response devant que de passer plus outre en ceste négociation, pour laquelle il feroit ce qu'un gentil-homme d'honneur devoit faire, quand ce ne seroit que pour confondre ceux qui l'accusoient de ne désirer la paix. Son advis me sembla très-bon ; partant nous prismes resolution de nous revoir après la réception de ladite resj)onse. Mais après avoir entendu les raisons pour lesquelles je desirois voir M. de Nevers, non seulement il les approuva, mais jugea qu'il estoit nécessaire pour le service de Sa .Majesté' que je fisse ce voyage; et m'en pria.
Au moyen dequoy je m'y acheminay dès le lendemain, et fus coucher en vosli e maison, de laquelle je trouvay ledit duc party; de sorte que je fus contrainct de passer jusques à Montfort. Monsieur , il vous pleut me dii e les sages propos que vous avoit tenus ce prince, les discours (jui s'estoient passez entre luy et ledit sieur cardin;d de Gondy et vous; dont je fus grandement console', comme en vérité' je fus de le voir. De sa grâce il me receut humainement : il avoit faict provision de raisons pour me persuader à la paix, fondées principalement sui' le besoing que la rebgion et la Fiance en avoient, et radvantage que M. le duc de Mayenne et ceux qui l'assistoient en tircroient. Mais il trouva ([ue
DE VILLEKOY. [1592] i63
j'estois tout persuadé, et que je n'avois besoing sinon qu'on m'addressast un chemin propre pour y arrivei . Sur cela nous discourûmes des difficultez, et luy proposay l'expédient que ledit sieur cardinal et moy avions ouvert, lequel je luy dis que le sieur Du Plessis m'avoit asseurë que Sa Majesté approuveroit, et mesmes prié, sçachant que je le voulois voir, d'en conférer avec luy; dont il fut très-content, comme il luy voulut escrire par une lettre dont il chargea le sieur de Fleury. En vérité je le trouvay très-entier au service de Sa Majesté, blasmant les conseils de ceux qui proposoient un tiers moyen pour soitir d'affaires; dont il soustenoit que l'on ne pouvoit venir à bout que par le moyen de la conversion de Sa Majesté, faicte ton-tesfois dignement. Par ainsi je le laissay plus satisfaict de la cour qu'il n'avoit peut estre esté en partant d'icelle, contre l'opinion de ceux qui, jugeant de la volonté d'autruy par la leur, n'avoient désiré que je le visse, comme je vous dis en repassant auprès de vostre maison, où j'eus le bien de vous voir, comme je fis le mesme jour ledit sieur cardinal de Gondy, lequel deslors je suppliay d'entreprendre le voyage de Rome, puisque Sa Majesté l'approuvoit, afin de représenter à Sa Saincteté Testât véritable de la France, et le besoing extresme que la religion avoit qu'elle interposast son authorité et prudence pour faire cesser la guerre que l'ambition et malice espagnolle y nourrlssoit avec trop d'imprudence et defoiblesse pour prospérer, espérant que ledit duc de Mayenne n'auroit moins agréable que Sa Majesté qu'il prist ceste charge, veu que le président Janin m'avoit desja escrit qu'il estoit deslibcréde favoriser sous main envers Sa Saincteté l'instruction et
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conversion de Sa Majesté si elle s'y vouloit disposer : et comme ledit sieur cardinal a tousjours affectionné le bien public, il me donna espérance d'entreprendre volontiers le voyage, si Sa Majesté et ledit duc luy faisoient paroistre de le désirer.
Partant, estant retourné à Pontoise, je depeschay vers ledict duc le sieur de Castelnau, qui commandoit en laditte ville en l'absence de mon fils pour la fiance que j'avois en luy, exprès pour l'advertir de l'ouverture que ledit sieur cardinal et moy avions advisé de faire pour donner acheminement aux affaires, de l'asseurance que ledit sieur Pu Plessis m'avoit donnée de la volonté de Sa Majesté, des propos que M. de Nevers m'avoit tenus, de la délibération d'aller àRomedudit sieur cardinal, s'il l'avoit aggreable, et mon advis sur le tout; et comme il me serabloit qu'il ne devoit insister davantage sur l'asseurance qu'il avoit demandée que Sa Majesté don nast dès à présent de sa conversion, puisqu'elle s'en excusoit sur sa conscience, laquelle il n'estoit honncste ny seur pour la religion de violenter, mais qu'il devoit se contenter qu'elle se soubmist d'estre instruire de l'authorilé du Sainct Père à la poursuilte des catholifjues qui l'assistoient, d'autant qu'il falloit espérer que Dieu ne lairroit l'ouvrage imparfaict estant une fois acheminé; et quand par la faute de Sa INIajesté il en arriveroit autrement, ce seroit sa honteel son dommage, et au contraire l'honneur et justification des armes dudit duc, lequel en tout cas ne pouvoit errer, advenant qu'on se remist à Sa Saincteté et au Saincl Siège au poinct de la religion, dont il estoit le premier juge et principal tribunal; qu'il falloit seulement adviser aux moyens de faire cependant cesser
DE VILLEROY. [l592] 265
la guerre , afin de pouvoir conduire toutes choses comme il convenoit, et en soulageant le peuple tirer le royaume du péril auquel les estrangers s'efforçoient de le précipiter; qu'après sa response sur laditte proposition j'en ferois ouverture et instance audit sieur Du Plcssis s'il avoit agréable, et mettrois peine d'esbaucher les affaires, en attendant que l'on y employast d'autres qui eussent les espaules plus fortes que je n'avois pour ce fardeau, lequel je recognoissois trop lourd pour ma portée, le suppliant donc me renvoyer en dibgence ledit sieur de Castelnau avec son intention. Toutesfois il me le renvoya deux ou trois jours api es sans response à tout ce que dessus, sous prétexte du besoing qu'il disoit avoir de faire advancer mon fils avec sa garnison, pour l'accompagner au dernier secours que le duc de Parme et luy vouloient donner à Roiien ; mais le président Janin m'escrivit par luy qu'il m'envoyroit la response dans quatre jours. En vérité ledit duc ne pensoit alors qu'à secourir laditte ville et à ne perdre l'occasion de la foiblesse de l'armée de Sa Majesté, dont il estoit bien adverty ; il estoit aussi si mal de sa personne qu'il ne pouvoit bonnement entendre aux affaires, comme je sceus de M. de La Cliastre, qui vint passer en ce temps par Pontoise, s'en retournant en son gouvernement, lequel il avoit prié ra'asseurer derechef de son intention à la paix, et qu'il estoit prest de faire traitter secrettement les conditions d'icelle avec Sa Majesté, moyennant la susdite promesse et asseurance de sa conversion , mais non autrement, pour les raisons prédites; et m'apporta la lettre dudit duc, escrite de sa main, portant {)ouvoii de conférer avec ledit sieur Du Plessis, de laquelle j'av
^66 [iSp^] MÉMOlllES d'état
faict mention cy-Jevant. Toutesfois, par ce que ledit duc n'avoit encore receu la rlespesche que je luy avois faicte par ledit sieur de Castelnau quand ledit sieur de La Chastre s'estoit séparé de luy, je ne p»ins ce qu'il me manda par luy pour sa dernière resolution.
Le sieur de Vitry, estant party du camp environ ce temps, vit Sa Majesté à Gisors ou es environs, à laquelle le bruit courut qu'il avoit demandé un passeport pour luy et ledit sieur de La Chastre et moy , comme si M. du Mayne luy eust donné charge de me prendre à Pon toise et mener avec luy devers Sa Majesté, m'envoya ledit passeport; et toutesfois ledit sieur de La Chastre m'asseura n'avoir eu ceste commission ; aussi passa il à Paris dès le lendemain. Ce bruit, qui courut par tout, incontinent appresta à parler à plusieurs du mescontentement de Sa Majesté, et du desplaisir à ceux qui desiroientla paix, etmesmes oii'enca et mit en peine ledit duc de Mayenne, à cause desdits Espagnols.
Monsieur, plusieurs se sont faicts de feste en cet affaire , qui n'avoient aucun pouvoir de ce faire , dont l'on a fait plus souvent de compte que des autres, pour ce qu'ils s'estudioient plus à complaire à ceux ausquels ils s'addressoient qu'à dire la vérité et descouvrir la playe : chose^ qui a aussi souvent nuy au public et à ceux qui de bonne foy s'efforçoient de servir; car on mesprisoit leur advis, et attribuoit on à art et malice leurs poursuittes, conseils et actions :dc- (juoy se sont grandement servis les ennemys du repos du loyauine, (jui n'estoient en petit nombie de part et d'autre ; et a esté besoin à ceux qui s'entremeltoient de la paix faiie provision de constance et de i)atience,
DE VIL1.ER0Y. [iBga] 26^
pour persévérer jusques à la fin : ce que je ne dis tant pour ledit sieur de Vitry que pour d'autres qui s'y sont bien embarquez plus avant que luy, et qui toutesfois n'y apportoient l'affection qu'il a tousjours faict ; car, comme gentil -homme vrayement françois, il a tousjours désiré et affectionné le bien et le repos du royaume, encore qu'il ne fust des plus mal dressez et apointez à la guerre, comme celuy qui gaignoit Ijien ses despens.
Je fus en grande peine de la response dudit duc à la depesche que luy avoit portée ledit sieur de Castelnau , parce qu'elle tarda à venir; dont je sçavois que ledit sieur Du Plessis se plaignoit, et que l'on commençoit à me blasmer, comme si j'en eusse esté cause: et ne sçavois à qui m'en prendre, estimant que ledit duc n'avoit approuvé nostre ouverture, et qu'il tardoit ladite responce exprès pour me desguiser son intention ; mais à la fin nous sceusmes que ce retardement estoit venu de la faute d'un lacquais de M. de Grammont, auquel ledit président Janin avoit baillé à porter ladite response pour m'estre plus seurement rendue, par ce qu'il avoit un passeport de Sa Majesté; et toutesfois ledit lacquais nous dit qu'en passant par Pontoise, et ayant rencontré des coureurs et recogneu la lettre du président Janin escrite on chiffre, il l'avoit rompue et jettée, craignant d'estre surpris avec icelle; dont j'advertis soudain ledit président, lequel m'envoya incontinent un autre double d'icelle. L'original avoit esté escrit dèsle 1 4 avril, et toutesfois je n'en receus la copie que le 2 5, laquelle estoit accompagnée d'une autre lettre dudit président, du 2.9. dudit mois. Desja Bouén avoit esté secouru, Sa Majesté ayant esté
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contrainte faire place au duc de Parme, pour avoir esté surpris, son armée estant trop foible pour combattre ; et combien que Sa Majesté ne tardast gueres à se rapprocher diidit duc, le pressant grandement de venir aux mains, et que plusieurs estimassent qu'il ne s'en pouvoit desdire, d'autant que Sa Majesté l'auroit acculé à Caudebec, contre la rivière de Seine, où elle est très-large et difiicile à passer, à cause du llux de la mer qui y vient, toutesfois il s'en desmesla assez honnestement, par le moyen d'un ponteau composé de plusieurs grands batteaux liez ensemble, qu'il dressa auprès dudit Caudebec, sur lequel l'on passoit près de trois cens hommes à cheval à chacune fois, conduits avec des cordages et voiles assez industrieusement; et deslogea un matin avec des forces qu'il avoit retenues près de luy, et eurent bien tost gaigné Roiien , sans aucunement séjourner, encore qu'il fust blessé d'une arquebuï^ade receue devant ladite ville de Caudebec, qu'il avoit assiégée et prise. Après qu'il eut secouru Koiien, il se lendit à Paris à si grande traicte que Sa Majesté ne le peut joindre. Monsieur, il ne passa loing de vostre maison où vous estiez, partant vous sçavez quelle diligence il fit.
Or la response dudit duc fut escrille au nom du président Janin, et poitoit qu'il avoit veu et faict voir et considérer à M du May ne mes lettres, les raisons y contenues, et les moyens qui y estoient représentez pour tiaictcr; ([u'il ne pouvoit plus rcjoUei' le remède qui venoit d'Mspagne, qu'il craignoit j)lus (jue tout autre ni;d (jui peut arriver j (pie ledit duc luy avoil donne charge de m'escrire qu'il cstoit tousjours disposé de Irailter avec le roy (ju'il nommoit de Navarre,
DE VILLEROY. [iBpa] 269
en avoit conféré avec M. de La Chasti-e, pour me le dire , et chercher avec moy les moyens plus propres pour y parvenir, Vray est que lors, pour fondement dudit traicte', il vouloit estre du tout asseuré de la conversion de Sa Majesté' j et neantmoins je leur avois mandé qu'il n'en pouvoit rien promettre avec certitude avant son instruction ; qu'ils jugeoient bien qu'en ce faisant sa conversion pourroit estre suspecte, et qu'il y avoit plus d'asseurance pour la religion demeurant huguenot, que s'il se dissimuloit. Mais aussi qu'ils avoient crainte que s'ils estoient contraints de traitter ou faire surseance d'armes avec Sa Majesté, ne changeant point de religion, que plusieurs prinssent le party d'Espagne; qu'il falloit maintenant regarder si les moyens que j'avois proposez les pouvoient garantir de cet inconvénient. Le principal sur lequel ledit sieur du Mayne s'arrestoit estoit que secrettement l'on fust d'accord des assurances, tant pour la religion et pour le party que pour luy et ceux de sa maison. Cela estant arresté par un traitté fort secret, l'on pouvoit après conduire le reste fort aisément. Qu'ilfalloit lors commencer non par une déclaration ouverte de la paix, de crainte que le Pape, qui n'en avoit eu communication , n'en fust offensé, ensemble plusieurs de leurs amis qui estoient esloignez, et le roy d'Espagne mesme n'eust trop d'occasion de se plaindre et faire le pis qu'il pourroit parmy eux, mais par une surseance d'armes pour le reste de l'année, ou pour six mois seulement, aux conditions que chacun demeurast sous son party. Cependant que les catholiques qui estoient avec Sa Majesté envoiroient, si bon leur sembloit (comme il estoit du tout neces-
270 [iSgs] MÉMOIRES d'état
saire, ainsi qu'il estoit porté par l'advis que je Iny avois donné), devers le Pape pour l'exciter à trouver bonne l'instruction que desiroit Sa Majesté, et y apporter son authorité; que de leur part ils y pourroient envoyer aussi soubs prétexte de luy faire entendre les raisons qui les avoient meus à faire ladite trefve, et là dessus luy représenter le misérable estât du royaume, les desseins qui se preparoient pour le ruiner, et disposer Sa Sainctelé par raisons de recevoir Sa Majesté si elle vouloit se reconcilier à l'Eglise, comme le moyen plus propre pour la conserver; faire aussi que Sa Saincteté interposast son authorité envers le roy d' D'Espagne pour luy faire approuver ce conseil, et envoyer à cet efiect devers luy en ce royaume quelques cardinaux sages et bien instruicts de son intention, pour moyenner le bien de toute la chrestienté; qu'ils feroient en mesme temps tous efforts envers les Espagnols et les Estats (il entendoit ceux du party que l'on vouloit assembler) pour y disposer un chacun : ce qu'ils esperoient obtenir, car ils feroient trouver à l'assemblée non seulement les députez, dont il y en avoit plusieurs de mal choisis, mais le plus grand nombre d'hommes de (|ualité qu'ils pourroient trouver, comme M. de Lyon qui estoit mandé instamment, M. de Lisieux, M. de Senecey ([ui estoit desja là, et M. le cardinal auquel on avoit escrit, et qui avoit promis d'y venir, lesquels sans doubte s'accommoderoient à tout quand ils auroient entendu mes raisons. Ce qui cstoitdonc expédient de faireen diligence estoit que je conférasse pour adviser aux moyens des seuretez pour la religion et pour le party, et que y ayant de l'incertitude sur la conversion de Sa Majesté, elles
dévoient estre données plus grandes, mesmes pour le party; que Sa Majesté ny ses serviteurs ne dévoient estre de leur part retenus en cela; que l'on ne persuaderoit jamais à ces princes de traitter s'ils ne voyoient devoir estre mis en estât de ne pouvoir estre aisément ruinez; de craindre qu'ayant posé les armes ils poussent jamais faire entreprinse, il n'y avoit point d'apparence, parce que personne, après tant de misères, n'y seroit plus disposé; que lesdites asseurances pouvoient estre des places des gouvernemens qu'ils tenoient; de ne mettre point des garnisons aux villes qui avoient suivy le party, et autres que je pouvois bien considérer, entre lesquelles ils mettoient l'intervention du Pape, dudit roy d'Espagne, et autres princes leurs amis. Pour le particulier dudit duc, qu'il en avoit souvent discouru avec moi. Ce qu'il voyoit qui pourvoit interrompre ce bon œuvre, et apporter peut estre du changement en la volonté des uns et des autres, estoit que l'on vouloit aller promptement vers Roiien et faire lever le siège, ou combattre : et en ce faisant l'on ne vouloit user d'aucune remise; qu'ayant parlé d'une surseance d'armes pour faire lever le siège sans péril , et par ce moyen , avec quelque raisonnable subject et utilité, se mettre en plus grand espoir de repos, l'on avoit respondu que quinze jours de temps se coulleroient pour le moins avant que d'en pouvoir estre d'accord, et que peut estre au bout du temps elle ne se feroit point, et cependant avec ce loisir Sa Majesté se pourroit fortifier de toutes ses garnisons; où lors ils avoient de l'advantage que ledit duc de Parme disoit ne vouloir perdre, ayant pris une entière resolution de combattre, laquelle il croyoit véritable plus qu'il
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n'avoit jamais faict. Que l'on s'estoit aussi souvenu de la trefve que Sa Majesté avoit faict proposer après le siège de Paris levé, lors qu'elle pensoit que ledit duc de Parme deust faire séjour en Fiance, et qu'elle avoit changé d'advis tout aussi tost qu'elle avoit esté advertie qu'il vouloit sortir; qu'elle en pouvoit bien faire autant maintenant fortifiée par le temps, et se servir d'un tel advantage pour prendre Roiien. Qu'il n'y avoit que respondre à telles raisons que peut estre le siège de Roiien se leveroit sans combattre, et quand l'on seroit près les uns des autres, chacun, pour se racheter du péril, se disposeroit à la surseance ; que s'ils en voyoient l'occasion, ils ne la perdroient.
Mais quoy qu'il arrivast, il suffisoit, pour maintenant qu'ils avoient retardé le traitté desdits Espagnols, que j'eusse à m'esclaircir des moyens pour asseurer la religion et le party, et donner contentement audit duc de Mayenne et à ceux de la maison ; qu'ils assembleroient le plus grand nombre de gens qu'ils pourroient, et croyoient que mal-gré tous ceux qui avoient mauvaise intention ils prendroient quelque bon conseil. Que si M. le cardinal de Gondy, qui estoit sage et de grand jugement , avançoit cependant son voyage à Rome, ce seroit tousjours pour le mieux ; qu'ils y despescheroient Des Portes en attendant qu'ils y envoyassent quelqu'un d'aulhorité; qu'ils l'instruiroient bien pour servir en ce qu'ils pourroient, en attendant que l'on peust mieux faire. Que c'esloit ce que ledit duc luy avoit donné charge de m'escrire pour ce regard. Quand à ce (jue l'on luy avoit mandé du mariage de M, le comte de .Soissons (0, et du peu d'intelligence (ju'on disoit estre
(«) Du niariai^e de M. le comte de Soissons. Ce prince, élant aime de
entre Sa Majesté et luy, si Sa Majesté ne se vouloit faire catholique, ils estimoient que c'estoit un remède subsidiaire duquel Sa Majesté se vouloit servir secrettement pour les affbiblir et rompre les desseins qui se proposoient , et mesme celuy de M. de Guyse (0, dont le temps les esclairciroit; qu'il ne se vouloit opiniastrer contre ceux qui avoient plus de jugement que luy; mais qu'il continuoit à dire, avec plusieurs autres qui estoient de cet advis, que les princes du sang joincts ensemble avec les catholiques sauveroient la religion et l'Estat avec honneur et seureté par tout, et que pour un si bon effect il luy sembloit qu'on ne devoit leur refuser aucunes villes ny autres conditions qu'ils voudroient demander avec raison. Monsieur, ce sont les propres termes de la lettre dudit président escritte à NOyon le quatorziesme jour d'avril, que j'ay voulu vous représenter, pour avoir esté le fondement sur lequel fut bastie la négociation que je fis depuis ; à quoy j'adjousteray encores son autre lettre du 22, escritte à Roiien, qui accompagnoit le duplicata.
Il me mandoit par icelle qu'il m'avoit envoyé l'original de ladite response par le laquais du sieur de Grandraont, comme estimant le moyen plus seur qu'aucun autre, parce qu'il avoit un passeport, et que les lettres qui s'addressoient à moy dévoient, à son advis, passer sans soupçon; qu'il avoit grand desplaisir de ceste faute, laquelle il eust plustost reparée s'il en
madame Catherine, sœur de Henri iv, vouloit l'épouser malgré la défense du monarque. ( Voyez Notice sur Cayet. )
(i) Celuy de M. de Guyse. Il étoit question de marier le jeune duc de Guise avec Tinfante Claire-Eugénie, à qui les Espagnols et les Seize vouloient donner le trône de France.
2^4 [^^9^] MÉMOIRES d'état
eust esté adverty; jugeant assez que, pour le public et pour mon particulier, un retardement estoit dommageable et sujet à mauvaise interprétation, me priant de ne l'imputer à luj ny à M, du Mayne, qui avoit creu qu'il y avoit plus de seureté en ce laquais qu'en toute autre personne qu'il eust peu m'envoyer. Que iloiien avoit esté secouru depuis sans combat, selon son désir-, qu'ils avoient bien sceu aussi que les forces du party contraire estoient inegalles aux leurs, quoy qu'on leur eust mandé de divers endroits, et que le Roy estoit trop sage et bien conseillé pour tenter le hasard foible; que s'ils eussent temporisé, il y eust eu plus de difficulté; que les affaires estoient maintenant en estât pour en délibérer avec loisir pour y prendre bonne resolution; que M. de Mayenne avoit des irrésolutions, mais croyoit que, fortifié de bons conseils, il suivroit tousjours celuy que nous jugerions le meilleur. Le principal estoit qu'il y eust des gens de bien en ceste assemblée (0 que l'on vouloit faire, laquelle estoit fort pressée des Espagnols, et désirée dudit duc sans remise, pourveu que l'on y peust avoir des gens de qualité. Que M. do La Chastre luy avoit donné advis de nostre conférence, et comment à Paris Ton tenoit que M. le comte de Soissons se devoit séparer du Roy, que plusieurs catholiques se joindroient avec luy, et mesmes que le roy d'Espagne luy avoit desja donné une somme d'argent pour faire la guerre aux huguenots; que le mesme advis luy avoit encores esté donné d'autres endroits. Que ledit sieur de La Chastre luy escrivoit que cela pourroit beaucoup faire
f»'* En ceste assemblée. Les Elats tic la Ligue, qui ne furent réunis à P.i ris qu'au comnieiircnicnl <!<• l'année suivante.
DE VILLEROY. [iSga] 2T 5
de desservice à M. de Mayenne ; et pour son regard il estimoit qu'il pourroit bien diminuer son authorité, mais aussi qu'il asseuroit le party des catholiques, et seroit cause indubitablement, si nous estions bien sages, de la ruine des huguenots; toutesfois que ledit sieur du Mayne avoit grande occasion de se plaindre du roy d'Espagne, s'il estoit vray qu'il eust dressé ceste partie, ses ministres ayant tousjours rejette les ouvertures qui leur avoient esté faictes pour ceux de ceste maison là , pour maintenant les rechercher à leur desceu. Qu'il recognoissoit que plusieurs catholiques se lassoient de Sa Majesté, et encores du dessein auquel on craignoit qu'ils fussent contraincts de se précipiter. Qu'il prevoyoit, quoy que l'on dit de la foiblesse de ceste maison de Bourbon, qu'ils seroient à la fin les mieux suivis de tous. Qu'il ne laissoit toutesfois de préférer mon jugement au sien, partant me prioit donc de le tenter en conférant secrettement, et préparer la matière en attendant ladite assemblée, qui seroit sans delay dans la fin du mois de may, pour résoudre, moyennant la grâce de Dieu , tout ce que les gens de bien trouverroient le meilleur, et que de leur costé ils feroient ce qu'il m'avoit mandé par la précédente lettre, de laquelle il m'envoyoit le double par le porteur d'icelle. Que l'on avoit fort publié en l'armée de Sa Majesté le traicté qui se faisoit avec moy, et que M. d'Anlragues en avoit escrit une lettre à un sien amy qui estoit tombée es mains de madame de Guise, qui l'avoit envoyée audit duc de Parme pour le mettre en soupçon de M. du Mayne; que c'estoient artifices qui ne valloient rien, qui nuisoient à tous et ne servoient à personne. Que Sa Majesté avoit dit à plu-
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sieurs, et mesmes au commandeur de la Rommaigne, qu'on luy parloit tous les jours de la paix , et que c'estoit pour le tromper; qu'il m'asseuroit que M. du Mayne estoit esloigné de tout par artifices , et qu'il n'en vouloit point user à mes despens , ny lui y participer pour chose du monde, mesmes à mon préjudice; qu'il prioit Dieu seulement que nous puissions aussi bien faire qu'il estoit asseuré que luy et moy en avions bonne volonté; que leur armée devoit attaquer Caudebec pour faire entrer des vivres dans Rouen avec plus de facilité ; que le cardinal de Plaisance estoit en ladite ville, lequel il n'avoit point veu, mais avoit sceu que son advis estoit de choisir l'Infante pour royne, et la marier avec M. de Guise ; que les Espagnols vouloient le premier et non le dernier, et non pas avec aucun prince françois, s'ils en estoient creus : chose toutesfois qu'ils ne se dévoient promettre; qu'il confereroit avec ledit sieur cardinal, mais qu'il croioit qu'il n'y feroit rien ; qu'il l'avoit desja faict avec M. Bernard, député de Bourgongne , lequel avoit beaucoup de créance avec les autres députez : ce qu'il estimoit avoir faict avec plus de fruict.
Cette dernière lettre me sembloit plus froide que la précédente; elle estoit faicte aussi depuis avoir secouru Roiien, les bons et mauvais succeds ayant souvent changé non seulement nos conceptions , mais aussi nos parolles, tesmoignage très-certain et manifeste du fonds de nos intentions. Toutesfois je ne voulus laisser de voir ledit sieur Du Plessis après la réception desdittes lettres : ce fut le lendemain audit Buy, avec lequel je ne voulus user d'autre cérémonie que de luy faire lire les mesmes lettres (jue j'avois receuès,
DE viLLEROT. [iSya] 2n J
excepté seulement l'advis qui faisoit mention dudit sieur d'Antragues, afin qu'il vist aussi clair que moy, que luy mesme jugeast quel estât nous en devions faire, et qu'il avisast ce qu'il falloit faire pour faciliter ce que nous desirons tant. Il lit démonstration de se contenter desdittes lettres, voyant qu'on me donnoit charge par icelle d'entrer dès à présent en conférence des moyens d'asseurer la religion, le party et les particuliers, sans plus remettre les choses après la conversion de Sa Majesté, comme on avoit tousjours /aict: qui estoit ce à quoy il avoit tousjours aspiré et n'avoit encore peu parvenir^ partant il m'asseura que le voyage de Rome se feroit , que Sa Majesté feroit son devoir pour contenter le Pape, et qu'elle advanceroit son instruction de façon que l'on en verroit bientost les effects, mais insistoit d'avancer aussi le faict desdites seuretez, dont il estoit d'advis que l'on fut résolu mesme devant ceste assemblée que l'on devoit faire , disant qu'autrement il n'en pouvoit bien espérer, approuvant n«antmoins que le tout fust tenu secret, comme le desiroit ledit duc : et sur ce me pressa et conjura de m'envoyer des conditions générales et particulières, afin de gaigner le temps. Mais je m'en excusay, luy disant que j'en estois mal informé, qu'il en sçavoit autant que moy, puis qu'il avoit sceu ce que l'on m'en avoit escrit, et aussi que je ne voulois seul entreprendre ce faict qui estoit trop espineux et embarrassé; partant qu'il eust patience que je fusse assisté de quelqu'un mieux instruit des prétentions dudit duc. D'ailleurs l'on me recommandoit tant le secret en ceste negotiation, que quand je me voudrois émanciper d'y entendre plus avant, je desirerois qu'il me donnast la
SfjS [1592] MÉMOIUES d'état
foy et parolle du Roy pour ce regard, sçachant comme on en usoit ordinairement à la cour, et que si je ne pouvois J)ien faire au public, je ne voulois au moins nuire au particulier dudit duc, ny luy donner occasion de se plaindre de moy mesuxe, voyant qu'il se plaignoit desja, par la dernière lettre dudit président, que l'on en avoit donné advis à madame de Guise, sans toutesfois nommer l'autheur, et que Sa Majesté mesme l'avoit dit au commandeur de la Romaigne.
Ledit sieur Du Plessis me dit qu'il ne me donneroit ceste parole sans un exprès commandement de Sa Majesté, mais qu'il luy en escriroit, et qu'après sa response il me manderoit ce qu'il pourroit faire, et moy me resoudrois aussi de ce que j'aurois à faire pour le mieux.
Monsieur, j'avois telle envie d'acheminer ceste negotiation, et y engager ces princes, que je me résolus, si ledit sieur Du Plessis me donnoit la foy de Sa Majesté, d'y tenir ce fait secret, d'entrer en matière, mais de le faire comme de moy-mesme et sans y obliger ledit duc, espérant que ledit sieur Du Plessis ne faudroit, comme très-advisé, de me donner moyen par ses responces de contenter ledit duc, joint que je craignois, perdant ceste occasion, de ne m'estre à l'advenir permis d'en user.
Partant, si tost que ledit sieur Du Plessis m'eut asseuré de la parole de Sa Majesté, je mis en avant, comme de moy-mesme et sans escrire, les articles qui s'ensuivent. Je demanday que l'instruction du Roy fust asseurée, et (ju'il fit telle déclaration de son intention et désir sur sa conversion à l'Eglise catholique, apostolique et romaine, que chacun eust occasion d'en es-
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perer contentement. Que l'exercice de la religion catholique fust restably où il avoit esté discontinué, et laditte religion conservée et maintenue et entretenue par tout en son entier, et les ecclésiastiques remis en tous leurs droicts, franchises, libertez, privilèges, biens et possessions. Estre faict un règlement sur la présentation et nomination aux bénéfices estans à la nomination du Boy, conforme aux saincts canons, décrets, et aux ordonnances cy-devant faictesàla requeste des Estats généraux du royaume. Que s'il estoit à propos de tolérer à ceux de contraire religion l'exercice d'icelle, que l'on s'obligeast au moins de ne faire davantage pour eux, sous quelque prétexte que ce fust, que ce qu'ils avoient lors de la guerre commencée l'an i585. Que toutes choses faictes et passées depuis la mort de feu M. de Guise fussent oubliées, sans estre loisible de faire recherche pour quoy que ce fust, excepté toutesfois les cas énormes reservez par les précédents edicts entre personnes de mesme party, pourveu que la mort du feu Roy ne servist de prétexte pour travailler ceux qui en estoient innocens ; et restablir l'honneur et la mémoire de feus messieurs le cardinal et duc de Guise, sans toutesfois offencer celle dudit feu Roy. Casser les arrests et jugemens donnez da part et d'autre depuis la guerre, auxquels les parties n'auroient contesté. Remettre un chacun en la jouyssance de ses offices, charges et bénéfices, pour en user comme l'on faisoit devant la mort dudit duc de Guise. Faire un règlement pour la provision aux offices de ce royaume, afin d'éviter qu'ils ne fussent à l'advenir donnez à ceux de contraire religion , sans en cela oublier les gouverne-
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mens, capitaineries et toutes autres charges de villes, mesmes les ambassades. Conserver les habitans des villes en leurs droits, privilèges et franchises. Faire sortir les gens de guerre qui y estoient, et n'en tenir qu'aux villes de la frontière; n'en mettre point du tout aux villes qui seront nommées et accordées pour la seureté du party, ou expressément réservées et spécifiées par le traicté. Délivrer les prisonniers sans rançon: rendre les meubles aux propriétaires, les trouvant en nature. Convenir particulièrement à qui demeureroient les offices, bénéfices, gouvernemens et charges ausquelles il auroit esté pourveu de part et d'autre depuis la guerre, pour obvier à toutes disputes. Pourvoir au soulagement du peuple ; régler la gendarmerie et infanterie avec les officiers d'icelle, et en ce faisant entretenir et soldoyer certain nombre de compagnies à ceux qui avoient suivy le party. Promettre de tenir les Estais généraux, pour asseurer les choses susdittes à l'advenir; les assembler de six en six ans, tant pour cet efTect que pour donner ordre par leur advis aux affaires publiques, et mesmes aux abus qui se commettoicnt en l'administration des finances. Faire intervenir en ce traicté pour la seureté d'iceluy noslre Sainct Père, et tels autres princes estrangers qu'il serolt advisé.
Je luy fis aussi quelque ouverture des moyens de contenter en particulier ledit duc de Mayenne et les autres princes de sa maison , comme de joindre au gouvernement de Bourgongne celuy de Lyonnois, et en donner un autre à M. de Nemours, ayant recogneu <me ledit duc avoit cela très à cœur; luy laisser la disposition des l)enefice.s et offices d'iceluy; l'honorer de
DE VILLEROY. [iSqs] 28 l
quelque charge d'importance en ce royaume; conserver son gouvernement à ses enfans, et luy donner moyen de payer ses debtes ; traicter honorablement sa maison ; conserver à M. de Guyse Testât de grand maistre, le gouvernement de Champagne ^ et à messieurs ses frères les bénéfices que tenoit feu M. de Guyse, leur donnant aussi moyen de s'entretenir et payer leurs de])tes, et en faire autant pour M. de Mercœur en Bretaigne, pour M. d'Aumale en Picardie, et principalement aux places du party; pour M. d'Elbœuf en Bourbonnois, et pour M. de Joyeuse en Languedoc, pour M. de La Chastre en Berry et Orléans, pour M. de Villars en Normandie , pour M. de Sainct Pol en Champagne, pour M. de Rosne en l'Isle de France, et ainsi des autres du paity, sans oublier ceux qui le meritoient. Je luy parlay aussi de comprendre en ce traitté les estrangers qui avoient secouru le party, remettant toutesfois à parler des interests particuliers, et ce qui concernoit lesdits estrangers, quand j'en serois mieux instruit, et adjousterencoresausdites propositions generalles ce qui me seroit mandé.
Nous discourusmes et contestasmes assez sur lesdits articles ledit sieur Du Plessis et moy, coiume vous sçavez que le subject le requeroit. Mais d'autant <]ue nous n'avions pouvoir de faire mieux, nouspromismes l'un à l'autre d'en advertir les chefs , et d'en faciliter l'accord de tout nostre pouvoir, et cependant que les voyages de Rome se feroient, comme chose nécessaire pour parvenir à nostre but. Ledit sieur Du Plessis, se départant, me promist derechef, au nom de Sa Majesté, de tenir secret tous nos discours et les ouvertures que nous avions faictes.
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J'escrivis dès le lendemain audit sieur président ce que j'avois faict, afin d'en advertir ledit duc pour avoir lettres après de son intention , le priant de ne m'abandonner en ceste entreprise, en laquelle je m'estois embarqué à son adveu, poussé de très-bonne volonté de bien faire au public et aux particuliers, laquelle je recognoissois estre plus espineuse et difficile qu'autre qui se fust encores présentée, et partant auroit besoin d'espaules plus fortes que les miennes.
Et d'autant que le messager que je luy avois envoyé ne revint dans le temps qu'il m'avoit promis, je luy fis une recharge par un trompette exprez , le pressant de me résoudre et ne me laisser en incertitude. Toutesfois, d'autant que les deux armées estoient logées à la veue l'une de l'autre, chacun estoit si euibesongné que l'on ne pensoit qu'au péril présent 5 et neantmoins ledit président ne laissoit de m'escrire par toutes ses lettres qu'il se defioit plus que jamais de la conversion du Roy ; qu'il ne croyoit pas aussi que le Pape l'aprouvast jamais, et partant craignoit que, nous amusans à ce chemin, nous perdissions la religion et l'Estat, remettant encores en jeu celuy des autres princes du sang; dont je fus en très-grande peyne, tirant argument d'un changement ou refroidissement de la volonté dudit duc, et que l'on vouloit rejettersur moy et ma poursuitte le blasme du mal qui en reiissiroit, et sur ce fonder quelque autre résolution. Ce qui fut cause que j'escrivis franchement audit président que j'avois pris et suivois le chemin d'un homme de bien, que je m'y estois embarqué au mandement dudit duc, receu par les lettres qu'il m'avoit de sa part escrites, croyant fermement que c'esloit nostre bon-
DE VILLEROY. [l592] 283
neur, debvoir et advantage, de traitter avec le Roy devant tous autres, pourveu qu'il voulust estre catholique, et que poussions conserver la religion, d'autant que la couronne luy appartenoit, et qu'en traictant avec d'autres nous ne ferions cesser la guerre, et partant n'asseurerions ny sauverions le royaume; qu'en tout cas mon advis avoit tousjours esté de tenter ce chemin devant que d'en chercher d'autre, pour plusieurs raisons que j'avois représentées souvent, ausquelles je perseverois plus que jamais; joint que je n'avois occasion de croire que ledit duc ny messieurs ses parens, et tous ceux dont ils estoient assistez, fussent plus affectionnez au dernier moyen qu'à l'autre, n'ayant perdu la mémoire de ce que je leur en avois ouy dire, le suppliant me vouloir envoyer la dernière volonté dudit duc; et s'il approuvoit que je ne poursuivisse plus avant la negotiation commencée par son commandement, me le mander librement sans me bailler le change, me chargeant d'une autre; car je protestois que je la refuserois tout à plat, comme celuy qui ne vouloit servir d'instrument de tromperie ny de girouette pour tourner à tous vents.
Ma première lettre fut escrite du dernier d'avril, et cette recharge le 6 may ; et le lo je receus la responce dudit président dattée du 8, laquelle contenoit ce qui s'ensuit. Il me mandoit n'avoir encores peu parler à M. du May ne si particulièrement qu'il estoit besoin de ce que je luy avois escrit, d'autant qu'il estoit tousjours au champ de bataille près l'ennemy, et avoit l'esprit du tout bandé et occupé à la guerre sans intermission, et aussi que ledit président estoit tombé en un soubçon extrême des Espagnols et
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de ceux qui ne voulolent point la paix; qu'il en estoit regarde' de plus près que jamais, mais qu'il en choisiroit l'oportunité, et au plustost ; adjoustant qu'il voyoit aussi si peu d'advantage pour ledit duc , et d'asseurance pour le party, par les articles dont j'avois conféré, qu'il estimoit estie plus à propos de les luy celer maintenant, et difierer jusques à ce qu'il en eust conféré avec moy, ou qu'il m'en peust mander quelques particularitez. Qu'il falloit que jecreusse, encores que le ]jien de la paix fust autant désirable audit duc qu'à nul autre, que son esprit estoit assez souvent traversé de ceux qui luy imprimoient plusieurs grandeurs imaginaires pour l'en destourner, et que l'une des jnincipalles raisons qui le portoient à ce traicté estoit que l'on luy persuadoit tousjours que le Roy disoità un chacun, pour luy reporter, qu'il vouloitluy faire un si bon, honorable et utile traictement, pour sa grandeur, son bien et sa maison, qui ne le pourroit espérer de qui que ce fust. Que Sa Majesté avoit encores tenu les mesmes propos il n'y avoit que deux jours, au milieu de la campagne, entre les armées, au baron de Luz, avec lequel il avoit parlé une bonne heure; elle en avoit autant dit aussi à M. de Vitry et à M. le mareschal d'Aumont : l'un à cause de ce qu'il s'estoit plaint de ce que cet affaire se traittoit avec ledit sieur Du Plessis, huguenot, et grandement suspect aux catholiques, tant pour ce que les huguenots ne voul oient la paix , craignant que les catholiques qui assistoient Sa INTajeslé ne la fissent desadvantageuse pour eux, (jue parce qu'il avoit un gouvernement (jue la guerre rendoit meilleur que ne feroit la paix. Qu'il IK' voyoit rien ausdits articles qui apportast autre
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commodité ou asseuiance audit duc. Qu'il avoit tant de désir de la paix qu'il ne mettoit en considération la misère et le mespris de la Ligue après qu'elle seroit conclue avec Sa Majesté, mais embrassoit le public seulement, me priant de le croire et de bien prendre les difficultez qu'il me faisoit.Que c'estoit pour rendre l'affaire plus facile. Qu'il estoit bien raisonnable que le Roy et les siens, lesquels dévoient retirer pour jamais l'authorité, l'honneur et le proffit de la paix, donnassent quelque contentement audit duc et aux princes qui les feroient joiiir de cet heur, qu'ils seroient contraints, par la continuation de la guerre, acheter chèrement, et peut-estre ne l'avoir jamais. Qu'ils traittoient non comme vaincus, mais comme puissans, et en estât de faire aussi tost ruiner leurs ennemis qu'eux lesdits princes. Qu'ils le faisoient comme gens de bien qui vouloyent garantir le royaume du péril qu'il courroit par la continuation delà guerre, au péril et à la ruyne d'eux-mesmes; partant, leur désir à l'embrasser rendoit un tesmoignage de leur preud'hommie, non de celle de leurs ennemis; que l'utilité seule y pouvoit porter, sinon qu'ils monstrassent, larecherchans, vouloir laisser aller quelque chose pour une fois à ceux qui ne pourroient jamais rien espérer du règne du Roy, auquel ils se soubmettoient par laditte paix. Que je disois que le fondement sur lequel il falloit bastir la paix , c'estoit la conversion de Sa Majesté , et qu'à ceste fm il estoit bon d'envoyer en diligence à Rome; qu'il le trouvoit nécessaire; mais que j'adjoustois qu'il failloit faire des articles doubles, sçavoir les uns en cas que le Roy se convertist, et les autres en cas contraire ; et toutesfois ce dévoient estre
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articles secrets qui ne dévoient estre publiez, ce luy sembloit, qu'après ladite conversion, sans laquelle aussi M. du Mnyne n'entendoit que ledit traicté eust lieu : ainsi les autres, à faute de la conversion, estoyent inutiles. Qu'il n'avoit peu induire M. du Mayne à traitter sans icelle, et que quand il le feroit il ne seroit suivy de personne. Que les catholiques aussi qui estoient près de Sa Majesté ne demandoient point qu'on traittast ny qu'elle fust recogneuë, sinon au cas qu'elle fust catholique. Que M. de Longueville et M. le mareschal d'Aumont leur avoient faict dire, au nom de tous les princes et seigneurs catholiques servans Sa Majesté, que si M. de Mayenne et ceux de la Ligue olTroient de la recognbistre à condition qu'elle se fist catholique dedans un temps, qu'ils consentiroient, promettroient et s'obligeroient de leur part, au cas qu'elle n'y satisfist dedans ledit temps, de la quitter et de se joindre avec eux, pour ensemble adviser à la conservation de la religion et de l'Estat. Que ceste obligation avoit bien plus de seureté pour eux, et seroit aussi plus honorable que la forme du traitté duquel j'avois escrit, me priant de le considérer. Qu'ils avoient faict une ouverture sur cette occasion , qui estoit induire lesdits princes et seigneurs catholiques d'envoyer de leur part vers M. de Mayenne et le duc de Parme, pour leur faire entendre qu'ils estoient catholiques, desirans comme eux conserver la religion, avec offres de députer aucuns seigneurs pour en conférer et traitter avec eux, au contentement mesme du roy d'Espagne. Que M. le mareschal d'Aumont, auquel le baron de Luz en avoit communiqué en la campagne avec assez de loisir, approuvoit ce moyen, s'estoit pre-
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sente luy mesmc pour estre un des députez, disant que Sa Majesté n'empesclieroit cette voye ; que là dessus il en avoit de son costë communiqué au duc de Parme et aux Espagnols; et quoy qu'il leur eust peu dire, mesnies que ce seroit un moyen pour séparer les catholiques d'avec Sa Majesté, affin de donner plustost lieu à ceste conférence avec leur gré, il ne leur avoit peu persuader, non pas à celuy qui estoit le plus sage d'entre eux, qui estoit Jean Baptiste de Tassis. Que ceste ouverture et conférence nous eust mis au chemin d'une surseance d'armes, et en fin d'un traitté bien certain; mais que Dieu ne l'avoit voulu permettre. Que là dessus on me devoit mander pour estre autheur d'un si bon œuvre, auquel il m'eust très-volontiers assisté. Qu'il avoit veu par mes lettres que ledit sieur Du Plessis ne vouloit point de surseance d'armes maintenant : que c'estoit contre ce qu'ils avoient désiré ci-devant; que s'ils le faisoient pour ce qu'ils pensoient avoir maintenant quelque advantage, en cela ils tesmoignoient qu'ils ne remettoient jamais rien de leur utilité ; que pour ce regard ils esperoient si bien se garantir de mal et inconvénient, qu'ils esperoient faire voir dedans peu de jours que l'advantage leur demeureroit; qu'ils ne cedoient pas maintenant au Roy en bonté et nombre de forces; mais peut-estre qu'ils fuyoient le combat pour des considérations, et que Sa Majesté en avoit de contraires qui luy faisoient le désirer; que l'autre raison ne pouvoit faire craindre audit sieur Du Plessis laditte surseance d'armes, d'autant que ce loisir devoit estre employé à l'instruction et conversion de Sa Majesté, après lequel, s'il ne la faisoit, il ne la falloit pkis espérer : ce qui separeroit
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d'avec Sa Majesté les catholiques. Qu'il avoit cogneu, par le discours de mes lettres, que pour les villes de seureté l'on en vouloit peu donner; et que Sa Majesté aux villes catholiques qu'elle tient, de la fidélité desquelles elle se vouloit asseurer par la force, et non par bien-veillance, y vouUoit tenir des garnisons; que je considérasse de là son but et intention.
Que si personne ne devoit voir cela aussi clair que luy, il en dissimuleroit,pour ne remuer aucunes difficultez qui puissent retarder la paix, tant il la desiroit. Que pour le particulier de M. de Mayenne, l'on offrist son gouvernement, et quelques moyens de payer ses debtesparses mains; qu'il pourroit recommander au Roy pour les bénéfices qui vacqueroient en son gouvernement; que le feu Roy luy avoit offert, avant la mort de feu M. de Guise, luy donner un brevet secret, par lequel il luy accordoit de pourvoir aux bénéfices, offices , capitaineries et charges dudit gouvernement à sa nomination. Que je ne parlois point de tout cela, ny de l'engagement du domaine pour l'argent qu'il avoit employé, non pas pour rendre ledit gouvernement héréditaire à luy et ses enfans, et des places qui y estoient tenues par les ennemis, des charges et dignitez qui mettent hors du commun les princes de sa qualité, dont il avoit quelquesfois conféré avec moy; qu'il estoit besoin luy tenir autre langage pour l'induire à traitter; que je le jugeasse et que jecreusse que, quand il n'y auroit autres difficultez que celle qu'il feroit, il n'y en auroit point du tout ; que j'adjoustois qu'il falloit faire un editd'abolilion ou oubliance des choses passées pour ce qui estoit de la prise et continuation des armes; qu'ils ne vouloient pas estre traictez à la hugue-
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iioLte, leurs armes estants trop justes; que toute abolition presupposoit un crime, et laissoit tousjours quelque notte sur ceux ausquels on la donnoit; qu'ils desiroient que chacun creust avoir eu de l'honneur et de la raison à la prise des armes, et qu'ils avoient beaucoup de peine à les quitter : au moins ne vouloient-ils pas se condamner eux mesmes en recevant une aboli* tion ; qu'il y avoit des moyens pour ce regard plus honorables pour eux, et qui n'ofFenceroient personne. Qu'il faudroit aussi restablir la mémoire de feu M. de Guise et de son frère ; parler sur la mort du Roy comme il convenoit, sans toucher audit duc ny contre ceux qui vivoient, ou s'en taire du tout, et se contenter de quelques mots qui feussent coulez en la narration dudit traitté, non pas au dispositif, oli ils feroient paroistre qu'ils n'y auroient point participé. Que caste paix ne devoit pas estre un simple edit des sujets à leur roy, mais un traitté par lequel ils le recognoistroient pour roy à certaines conditions, ayans eu sujet et raison de ne le pas faire du vivant de M. le cardinal de Bourbon, ny depuis pendant qu'il estoit huguenot. Que pour le regard des gouvernemens il n' estoit pas raisonnable que les princes de Lorraine les eussent tous, qu'il y en avoit ausquels l'on ne pouvoit les denier parce qu'ils les avoient desja ; des autres, qu'il falloit voir si l'on pourroit y adjouster davantage que ceux qui en avoient, comme messieurs de Mercœur, de Nemours, de Guise, de Joyeuse et autres je creusse que dans un temps, comme de cinq ou six ans, ils demanderoient qu'il fust pourveu aux places qu'ils tenoient à leur nomination, advenant le deceds, pendant ledit temps, de ceux qui les tenoient; que 44 19
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ceste seureté estoit l'une des principalles que l'on leur pouiToit donner, et qu'ils ne consenliroient jamais qu'aux villes et places qu'ils avoient occupées par force, ou qui avoient suivy leur party, on ostast les capitaines et gouverneurs qui y estoient de présent, pour y remettre les anciens qui estoient leurs ennemis; qu'il faudroit une conférence bien particulière pour s'en esclaircir. Que c'estoit chose estrange que l'on fit difficulté' de rendre à M. de Guise sa charge de grand maistre, et à ses frères les bénéfices de M. le cardinal de Guise leur oncle; qu'il sembloit, en traittant ainsi, qu'ils fussent desja les maistres; mais que personne ne croioit où il en estoit, et qu'il me pouvoit asseurer que si l'on parloit de ceste sorte ausdits princes ils s'en esloigneroient du tout, et se rendroient pour jamais irréconciliables; car ce premier refus, encores qu'on vint à l'accorder après, les offenseroit par trop. Que ce n'estoit sans raison qu'ils avoient demandé de comprendre en leurs societcz les princes estrangers; car, de ceux du dedans qui estoient du party, ils sçavoient quelle estoit leur affection envers eux, et quelle seroit l'authorité de Sa Majesté sur eux après qu'elle seroit recogneuë pour roy ; toutesfois, voulant qu'ils s'en abstinssent, il estoit raisonnal)le qu'ils fussent au moins compris en la paix, et que l'on fit l'un maintenant, et (|ue l'autre demeurast en longueur ; car, après que le traicté seroit fait, ils ne pourroient plus parler qu'avec supplication à celuy qui seroit le maistre absolu, pour ne faire que ce qui luy plairoit, où aujourd'huy ils avoient part en l'accord comme parties présentes , et peut estre que le roy d'Espagne n'en voudroit point luy mesme, et qu'il trouveroit plus de gens pour l'assister
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en ce royaume et le brouillerqu'il n'en seroit de besoin; toutesfois qu'ils vouloient tout faire avec honneur, et si , en cas que ledit roy d'Espagne voulust consentir d'yestre comprins, il y auroit plus d'asseurance; mais il ne l'esperoit aucunement, d'autant qu'il y avoit desja trop de gens de leur party qui monstroient ne se vouloir séparer d'avec luy, entre lesquels M. de Nemours estoit l'un ; qu'il avoit mandé fort expressément que je creusse que si le Roy ne se faisoit catholique plusieurs feroient de mesmes, et que s'il vouloit avoir bon marché d'eux et rompre toutes mauvaises entreprises, il se devoit faire instruire dans quelques jours, puis se rendre catholique ; que je verrois grand changement aux affaires, et la paix plaire à tant de gens, que les contradicteurs auroient honte de continuer la guerre, où i! seroit aysé de les ruiner; que pour luy il desiroit qu'elle se fit, mais qu'il prevoyoit un million de difïicultez, lesquelles il ne sçavoit si l'on pourroit jamais surmonter, et desiroit que l'on prist ce chemin. Qu'il avoit obmis à me faire response touchant le gouvernement du Lionnois ; qu'il seroit difficile , ou plustost impossible, de faire quitter à M. de JNemours, pour avoir desja basty en iceluy sa souveraineté, à laquelle je creusse qu'il n'oublioit rien pour parvenir. Qu'il continueroit à faire mander pour les Estais tous ceux qu'il pensoit y pouvoir servir, mesmes M. de Lyon, M. de La Chastre, M. deLisieux, M. de Noyon, et autres de pareille qualité, me priant de les aller voir; qu'il sçavoit que j'estois trop constant pour me laisser surmonter aux difficultez qui se presentoient en ceste affaire; que rien aussi ne l'empescheroit d'y apporter out ce que devoit un homme de bien, jusques à sa
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vie propre, et qu'il desiroit tousjours s'y conduire à mon jugement plus que de tout autre. Geste lettre estoit escrite de Caudebec le 8 de may, laquelle estoit accompagnée encore d'un passeport, par où il me prioit prendre en bonne part sa response , comme de personne qui faisoit des difficullez pour mieux disposer toutes choses à avoir bien-tost la paix; qu'il en avoit depuis parlé à M. de Mayenne, mais non avec tant de loisir qu'il eust désiré, pour l'occupation qu'il avoit; et qu'il estoit fort mal disposé, et contrainct vouloir ou non se retirer en quelque ville pour un mois, pour sa santé; qu'il ne perdoit le temps où il estoit, travaillant tous les jours en cet afl'aire avec ardeur ; que j'essayasse seulement a faire espouser la religion catholique à Sa Majesté, qu'il approuvoit ce conseil comme moy, et le jugeoit le plus certain remède : mais, où Sa Majesté ne s'y accorderoit, à tout le moins qu'un de la maison se disposast à se joindre à eux, et que M. le cardinal deGondy devoil cependant avancer son voyage au plustost.
Monsieur, pour appointer une querelle il faut que les parties narrent leur fait, dient leurs plaintes et raisons, et proposent librement leurs demandes ; car il faut descouvrir la playe qui la veut guarir. Je fus bien ayse d'estre esclaircy par escrit, comme je fus par ladite lettre, de l'intention dudit duc du May ne, tant sur le gênerai que sur le particulier, pour donner quelque acheminement à ce traitté, car c'estoit chose que je n'avois encores peu gaigner sur luy trois ans durant que je l'avois continuellement poursuivy , d^autant que ledit duc avoit tousjours fait dilîiculté de s'ouvrir, s'excusant sur ce qu'il' en vouloit conférer
UE VILLEKOY. [15^)2] -J!.gi
devant avec les députez des provinces et villes du party, ainsi que vous avez entendu par ce discours. Toutesfois il faut que je confesse que je ne peus achever de lire ladite lettre sans souspirer, voyant à quels ternies la continuation de la guerre avoit conduit l'authorité royalle et désolé ce royaume , et où m'avoit aussi en particulier réduit mon malheur, me contraignant, pour bien faire au public, de proposer des choses contre lesquelles je soulois cy devant me bander plus que nul autre j et vous asseure que sur cela je fus en doute si j'en advertirois ledit sieur Du Plessis ou non, craignant qu'il prist en très-mauvaise part non seulement les demandes porte'es par lesdites depesches, mais aussi que j'en fusse le parrain. Neantmoins à la lin je me résolus de commettre toutes choses à sa discrétion et prudence, plustost que de faillira lier ceste négociation, considérant qu'un bon marche' ne se conclud du premier coup, que les hommes ne demeurent ordinairement à un mot ; que pour en achever un il le faut commencer; joint qu'il me sembloit ([u'encores que tout n'allast selon mon désir, j'avois toutesfois beaucoup gaigné d'avoir d'un costé fait parler ledit duc, et de l'autre engagé Sa Majesté à rechercher les moyens de contenter le Pape : et partant je devois plustost descouvrir que celer les difficultez afin de les surmonter si je pouvois,sans preparei', comme à l'advanture jeferois si j'estois ainsi retenu, une excuse de rupture aux uns ou aux autres, voire aux deux partis ensemble, et à moy un regret extrême d'avoir laissé eschapper ceste occasion d'advancer un si bon œuvre, ou du moins descouvrir et faire cognoistre à un chacun celuy qui y contrediroit, et à qui le blasme en devroit
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estre donné. Au moyen de quoy j'escrivis un mémoire contenant les principaux poincts de ladite lettre, (]ue je conceus en termes les plus doux dont je me peus adviser, pour seulement donner sentiment audit sieur Du Plessis de la response que l'on m'avoit faicte, et des propositions que l'on faisoit, le priant d'en bien user, et considérer qu'estant le royaume si malade qu'il estoit , non seulement il ne pouvoit estre guary du premier coup, mais estre aussi nécessaire que ceux qui vouloient y servir avallassent doucement et sagement plusieurs mauvaises humeurs et amertumes devant que de surmonter cet humeur malin qui le troubloit; et partant qu'il n'eust pas tant d'esgard à la conséquence du remède qu'on proposoit qu'au besoin extrême que le royaume et le Roy avoient de la paix. J'addressay ledit mémoire audit sieur de Fleury pour la fiance que j'avois en luy, offrant d'aller encoi'es trouver ledit sieur Du Plessis pour en conférer avec luy plus particulièrement s'il jugeoit qu'il fust à propos, le suppliant aussi de tenir tout secret comme il ni'avois promis, s'il ne vouloit renverser entièrement ceste négociation.
Mais ledit sieur Du Plessis se laissa tellement sui prendre à ce changement, soit qu'il en eust espère' ou promis à Sa Majesté toute autre chose, ou pour autre considération, comme les courtisans sont ordinairement sujecls à divers mouvemens, qu'estant Sa Majesté arrivée, comme je croy, à l'heure mesmeque cela luy fut dit à Buy où il estoit, au lieu de tem})erei- et adoucir les alî'aiies , l'on m'cscrivit que d'aijordée il avoit demandé pardon au Roy, en la présence de plusieurs de son conseil , de la très grande faute qu'il
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avoit faict d'avoir creu et espéré que la paix se f'eroit après avoir confère' avec moy, et veu les premières depesches que l'on m'avoit faictes ; en quoy il confessoit s'estre grandement abusé, non par malice, mais par un très-ardent désir qu'il avoit eu de la paix, et d'y servir Sa IMajesté; que je luy avois fait lire la response que l'on m'avoit fait sur ce que ncus avions devant conféré, laquelle contenoit des demandes et conditions si honteuses pour Sa Majesté, si dommageables pour le royaume, et si iniques en tout et par tout, que non seulement elles tesmoignoient que ledit duc de Mayenne et les siens ne vouloient la paix, mais aussi estoit d'advis que Sa Majeslé ne leur fit pas cest honneur de les ouyr, ny faire plus traicter avec eux, comme gens qui en estoient indignes, et qu'il estimoit estre engagez ailleurs , et partant ne faire parler de la paix que pour endormir Sa Majesté, troubler ses bons serviteurs et sujects, et donner jalousie aux Espagnols, pour en tirer plus d'argent, et amender leur marché avec eux. Sur cela l'on me manda qu'il s'estoit mis à discourir et représenter en la mesme compagnie tout ce qui s'estoit passé entre luy et moy, les lettres que je luy avois faict voir, les ouvertures que je luy avois faictes, et finalement tout ce que m'avoit escrit M. le président Janin par sa dernière lettre, dont je luy avois donné advis. De façon que l'on me dict que Sa Majesté mesmes, et ceux qui y estoient, demeurèrent quasi autant offensez de ses propos que desdites demandes, pour lesquelles il sembloit qu'il me deust prendre par le bras pour avoir la paix ; dont, suivant les envies ordinaires de la cour, je fus plutost blasmé que loiié.
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Je m'estois rétiré à Pontoise, où l'on m'escrivit ces choses, et neantmoins que Sa Majesté desiroit parler à moy, et partant que j'eusse à me trouver sur le chemin de Senlis quand elle passeroit allant à Compiegne. L'on me donna advis combien le bruit qu'avoit faict ledit sieur Du Plessisavoit altéré et changé les affaires, dont je fus trèsetonné et marry, car en vérité je n'attendois cela de luy ; ce n'estoit pas aussi garder la foy du Pvoy qu'il m'avoit donnée, ny le moyen de guarir la playe ; partant je me résolus d'aller droit à Alincourt, et chercher un autre moyen de parler au P\oy qu'en la compagnie et veue d'un chacun, sçachant que ledit duc de Mayenne ne le desiroit, et qu'il seroit assez t)ffensé de ce que ce faict avoit esté divulgué et communiqué par ledit sieur Du Plessis, dont je sçavois qu'il seroit bien-tost adverty . Et d'autant que sur la fiance que j'avois dudit sieur Du Plessis je Pavois quasi asseuré que cela n'airiveroit point, je m'attendois bien qu'il s'en prendroit à moy, et blasmeroit ma crédulité ou ma franchise j car il m'avoit plus recommandé le secret en celte negotiation que tout autre chose : ce que je jugeois devoir estre encore plus désiré de luy que jamais, par ce qu'il estoit demeuré à Roiien très- malade j que ledit duc de Parme et luy s'estoient séparez très- mal contens l'un de l'autre; que l'on parloit d'advancer M. de Guise à son préjudice, et doresnavant manier les affaires sans luy.
Estant arrivé audit Alincourt, je sceus que Sa Majesté estoit partie dudit Buy un jour plutost que l'on ne m avoit mandé; partant je n'y fus, mais j'envoyay vers ledit sieur Du Plessis, qui estoit demeuré à Buy, poui- sçavoir ce (|ue j'avois à faire, luy mandant que je desirois aller à Uoiien voir M. de Mayenne et luy
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rendre compte de ce que j'avois negotie', lui dire mon advis sur les affaires, et m'esclaircir de sa dernière volonté, comme il me sembloit qu'il estoit nécessaire, et en estois aussi solicite' dudit sieur Janin. Le Roy avoit laissé à Gisors messieurs les mareschaux de Biron et de Boiiillon , et M. d'O, lesquels avoient assisté aux comptes que ledit sieur Du Piessis avoit faict à Sa Majesté de nostre negotiation, au moins les deux premiers avec quelques autres. Ils m'escrivirent et prièrent de les aller voir, affin de conférer avec eux de ce qui concernoit le bien du public, dont ils me mandoient que Sa Majesté avoit trouvé bon qu'ils communiquassent avec moy. Je leur fis response que ce me seroit honneur de les voir pour recevoir leurs commandements, tant sur le bien public que pour leur particulier service, et particulièrement leur dire mon advis sur les affaires qui se presentoient, puisqu'ils le desiroyent; mais que n'ayant aucun pouvoir de M. de Mayenne ny d'autre d'en Iraitter ny d'y servir, je les suppliois de m'excuser de ce voyage, que je ne pouvois entreprendre que comme personne privée. Neantmoins, m'en ayant faict une recharge expresse, j'y fus, espérant qu'ils m'ayderoient peut-estre à r'abiller ce que ledit sieur Du Piessis avoit gasté. Toutesfois je ne le voulus faire sans son advis, affin de ne le mal contenter d'avantage, puis que Sa Majesté m'avois mis entre ses mains. 11 vint à Alincourt, et allasmes ensemble jusques à Gisors, sans me dire toutesfois ce qui s'estoit passé audit Buy , ny le desespoir qu'il avoit du succès des affaires, mais seulement qu'il eust esté bien ayse que j'eusse veu Sa Majesté, comme il estoit nécessaire que je veisse lesdits seigneurs mareschaux,
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avec lesquels je ne fis pas grand proffit pour ce regard ^ car ils avoient leurs gousls tant difierens les uns des autres, que combien qu'ils protestassent vouloir la paix, chacun la desiroit à sa mode. Je les vis à part affin d'apporter moins d'umbrage : et comaie je sçavois qu'on leur avoit communiqué tout ce que j'avois négocie', je leur en fis une briefve répétition, les exortant et suppliant de favoriser ce bon œuvre, ny permettre qu'il fust estoufie à sa naissance; et comme ils esloient tous deux maistres passez en matière d'affaires et negotiation, ne s'estonner ny se rebuter des premières difiicultez, mais ayder à les surmonter, m'estant ad vis que le Roy ne pouvoit faire un mauvais maiclié s'il pouvoit recouvrer l'obeyssance qui luy estoit deuë, mettre son royaume en paix et en bannir les ai'mes estrangeres; qu'il avoit tousjours désiré et demandé que M. de Mayenne parlast et demandas! pour le public et pour son particulier ce qui luy faisoit besoin, disant par tout le vouloir contenter; qu'il s'estoit en fin ouvert, non sans peine; que Sa Majesté et eux en fissent donc leur proflit, et ne laissassent touibei' le fruict que l'on avoit eu tant de peine à cultiver, croyant, s'ils le mesprisoient, qu'ils languiroient après, et peut estre inutillemcnt. Tous blasmoient ce voyage de Rome, trouvant le circuit trop long; et comme je leur disois que le moyen de l'accourcir estoit que Sa Majesté advançast donc son instruction et conversion, ils me respondirent que c'estoit un œuvre de Dieu, qu'il falloit <|ue le Sainct Esprit et le temps y missent la main, et n'en parloient ([u'incerlainement. i/un vouloit (|uc l'on Iraittasl sans attendre la volonté du J*ape ny ladite conversion, et l'autre que Sa Majesté
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allast à la messe après s'eslre faict instruire, sans s'arrester à Sa Sainctete'j et tous estoient, ce me semble, jaloux de ce que ledit sieur Du Plessis avoit seul negotié ce faict. Je leur dis que c'estoit s'abuser d'espérer que M. de Mayenne conclud aucun trailte' avec le Roy qu'il ne fust cathoHque , et que le Pape n'y eust mis la main. Je voyois qu'ils ne me donnoient aucune asseurance de la conversion de Sa Majesté', ny autres parolles que générales pour porter à M. de Mayenne, lequel j'avois délibéré de voir bien-tost; que je craignois que cela le refroidiroit de la paix et le jeltast en des irrésolutions fascheuses, prenant leur silence pour un mespris et leurs remises pour mai;quement de bonne volonté' : ce que je ne pourrois empescber, puis qu'on ne m'en donnoit le moyen, dont je me deschargeois entre leurs mains, les suppliant de le dire au Roy et se souvenir du regret que j'en avois. En fin ils m'asseurerent, puis qu'il en falioit passer par là, qu'ils avanceroient le voyage de Rome, et feroient tout ce qu'ils pourroient envers Sa Majesté pour faire contenter M. de Mayenne, comme ils reconnoissoient estre très-raison lable. Rencontrant M. d'O et M. de Beaulieu par la rué , ils me demandèrent s'il estoit vray que je fusse d'accord avec M. Du Plessis du poinct de la religion, par ce qu'il avoit dit que cela estoit résolu , et qu'il ne restoit pins qu'à pourvoir aux interests particuliers. Je leurrespondis que si, pour avoir remis le jugement et décision de ce poinct au Pape, l'on vouloit dire que nous en fussions d'accord, qu'il estoit véritable; car nous nous y estions soubmis comme à celuy que nous recognoissions pour nostre chef en l'Eglise, et croyons ne pouvoir crier, estant assisté de
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Dieu comme il estoit; mais qu'il n'y avoit point d'autre accord pour ce regard, et que c'estoit abuser du Roy et se mocquer du public de luy donner espérance de la paix que Sa Majesté ne fust catholique, et que ceste difliculté ne fust vuidée au gré et contentement de Sa Saincteté, croyant que ce poinct résolu l'on viendroit après à bout facilement des autres, et principalement des interests particuliers; car il faudroit que chacun se contentast de raison, et quiconque lors ne le feroil seroit en danger d'estre mal suivy : ce que je les priay faire entendre ainsi clairement par tout où il seroit à propos, d'autant qu'ils affectionnoient le service du Roy, le bien et salut du royaume. Estant de retour à Alincourt, je receus une lettre dudit président Janin, par laquelle il me mandoit que M. le mareschal de Biron leur avoit faict dire par le sieur de Canabosc, que chacun se scandalisoit de ce que M. du Mayne faisoit traicter avec ledit sieur Du Plessis, et qu'il voyoit bien que la jalousie que lesdits sieurs avoient l'un de l'autre seroit cause de divulguer, et partant traverser et destruire du tout les affaires; car chacun commençoit d'en discourir, et des plus particuliers projecls (jue j'avois traittez avec ledit sieur Du Plessis, lequel inesme ils sçavoient l'avoir dit et escrit à plusieurs, et qu'en passant à Yernon il avoit asseuré M. le cardinal de Bourbon avoir conclud le marché avec moy, et (|ue le premier article estoit que le Roy seroit recogneu , à la charge de se faire instruire dedans six mois, sans donner autre asseurancc de sa conversion : de quoy mesrnes les cath{)lif|ues sciviteurs de Sa Majesté muiniuioient; que je pensasse à ce qu'en diroient ceux (Ui l)arty, et nicsmes nos zélés, qui, les premiers,
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avoient faict prier M. de Mayenne ne passer si légèrement par dessus ledit article, après avoir tant travaillé et faict pour asseurer la religion, la conservation de laquelle ils cognoissoient dépendre de ladite conversion de Sa Majesté', me mandant lors ledit sieur président que M. de Mayenne estoit fort mal content et courroucé de ces bruits, dont il me prioit l'esclaircir au plustost , et mesmes de l'aller trouver pour cet effect. Au mesme temps l'on m'escrivit de Paris qu'un personnage de qualité, que je ne nommeray point parce qu'il est vivant, avoit envoyé dire par homme exprès à mes dames de Nemours et de Guyse que ledit duc de Mayenne traittoit sans parler de messieurs leurs enfans, et mesmes au préjudice de M. de Nemours, et que j'en estois le ministre pour l'interest que j'y pretendois pour mon fds , aflin qu'elles advisassent et pourveussent à leurs affaires ; dont elles firent beau bruit et belles plaintes et reproches audit duc, qui aggravoient sa maladie, et me faisoient du tout désespérer du progrez de cette negotiation, laquelle estoit si nécessaire à tous, et toutesfois si traversée de toutes parts, que j'ay souvent creu que Dieu nous avoit jugez indignes de joiiir de la paix en nos jouis. De là je fus à Roiien, oii je trouvay ledit duc commençant à se mieux porter. Il me fist d'abord très grande plainte des advis que l'on avoit donnez de ma negotiation contre la foy qui m'avoit esté donnée, à laquelle il s'estoit confié après moy, dont il s'estoit très-mal trouvé et s'en repentoit, mais qu'il en feroit son proffit, et seroit cy après plus retenu qu'il n'avoit esté. Je luy dis par le menu comment j'avois negotié et m'estois conduit en toutes choses depuis le premier pas jiisques au der-
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nier, tant avec ledit sieur Du Plessis qu'avec les autres que j'avois veus. Et comme il eut recogneu que je n'y pouvois apporter autre soin et devoir que j'avois faict, et aussi que je n'estois moins picqué desdits advis et bruits que luy, d'autant que le mal qui en arrivoit passoit premièrement par dessus moy, qui avois les reins un peu foibles pour un tel fardeau, je le suppliay de faire à ce royaume le bien qu'il avoit proposé j que nous ne sçavions pas seulement de quelle boutique lesdits bruits et advis estoient sortis; mais que cognoissant que les autbeurs d'iceux craignoientplus la paix qu'ils ne vouloient que l'on creust, et qu'il en sçavoit les laisons mieux que nul autre, qu'il estoit certain qu'ils en avoient usé ainsi par art exprès pour le despiter et hiy nuire, non tant pour les considérations particulières comme pour la cause publique. Que je n'avois veu le Roy pour parler et respondre pertinemment de son intention ; mais, estant prince J)ien advisé et qui vouloit soi tir d'affaires, je l'osois asseurer que non seulement il seroit maiTy et offensé desdits bruits pour les raisons publicjues, mais aussi pour le peu de soin qu'on avoit eu de sa parole, et partant qu'il nous en fcroit raison; (ju'en fin il ne pouvoit estre blasmé et reprins d'avoii- désiré la paix avec l'honneur de Dieu, qui devoit estre le but de ses armes; et (|uand il seroit sceu qu'il auroit remis au jugement de Sa Saincteté le poinct do la religion comme il avoit fairl, cijacun l'en ioiieioit plustost que de l'en reprendie ; car quelle autre meilleure response pouvoit-il faire, (juel moyen et plus court chemin pouvoit-il prendre pour ne faillitpoint? lùist-il du tout rejette ht paix et rebullé ceux ijxii luy en parloient? c'eust esté un li op mauvais con-
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seil, qui eust esté plus accusé d'ambition qu'attribué à zélé de religion, et duquel ses amis et partisans se fussent peut estre plus altérez que plusieurs n'estimoient. Qu'il ne pouvoit trop justifier ses actions et intentions, quoy qu'il prétendit faire; que c'estoit le moyen de retenir ses amis et les lier à sa fortune, et afFoiblir ses ennemis; qu'il sçavoit quellç estoit l'affection que les Espagnols luy portoient : car M. le président Janin l'en avoit esclarcy au retour de son voyage d'Espagne, le dessein qui avoit causé la mort du président Brisson l'en avoit confirmé, et depuis les comportemens du duc de Parme en son endroit, l'ayant délaissé à Roiien quasi comme un homme perdu, duquel ils eussent esté bien aises d'estre despeschez. Que desjàle cardinal de Plaisance et les partisans espagnols parloient ouvertement de préférer monsieur son nepveu à luy, voire d'en faire un roy avec l'Infante à ses despens, le revestissant et couronnant de ses travaux, et sans avoir esgard à ses mérites, dont ils faisoient peu de compte, parce qu'il n'estoit leur homme, c'est à dire qu'il ne vouloit laisser usurper l'Estat. Qu'estant tel leur jjut, et luy si mal avec eux, sans espoir d'y estre mieux qu'à la ruine de la France, pourquoy se vouloit-il arrester davantage à eux, pouvant, avec honneur et utilité très grande pour luy et pour les siens, conserver la religion et le royaume en leur entier? Que le P\oy avoit promis et estoit résolu d'envoyer à Rome pour contenter le Pape au fliict de la religion ; que ce devoir engendreroit sa conversion ou sa ruine, d'autant que, manquant à cela, il estoit très-certain que les catholiques qui le servoient ne faudroient de l'abandonner, dont s'ensuivroit sa ruine à la gloire
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dudit duc, lequel aussi avoit meilleure part que tous autres en sa conversion si elle advenoit. De sorte qu'il ne pouvoit faillir d'attendre et veoir quel seroit le succeds de ceste recherche afin d'en faire son profit; mais qu'il feroit encores mieux de son costé s'il la favorisoit à Rome, comme quelquesfois il m'avoit fait escrire par ledit sieur président avoir volonté de faire; que je l'estois venu trouver exprès pour, après lui avoir rendu compte de ma négociation, sçavoir la délibération et ce qu'il vouloit que je fisse, tant pour le public que pour son particulier, estimant que Sa Majesté n'espargneroit chose aucune qui fust en sa puissance et jugeast raisonnable pour le contenter.
Monsieur , si l'on m'eust donné dequoy ce faire , j'en eusse paré ma remonstrance, laquelle eust bien eu meilleure grâce, et n'eust peut-estre esté inutile comme elle fut; mais je ne pouvois sans mentir ou la desguiser sortir de ces termes généraux, puis que M. le président Janin m'avoit escrit ne luy avoir osé parler des premières ouvertures que j'avois faictes audit sieur Du Plessis, et qu'il ne m'avoit faict donner aucune charge ny responce sur les dernières. Or, comme il est prince très-advisé, il prinst party incontinent, et me dit qu'il reconnoissoit bien que le Roy ou ses serviteurs ne vouloient point la paix, et qu'ils n'en avoient parlé que pour le ruiner s'estant servy de sa franchise pour le diviser d'avec les siens, luy faire jjerdre l'honneur et le crédit ; car il ne se passoit jour (|u'il no receust (juelque advis de l'alarme qu'on leur avoit donnée de ma negotiation , et du mescontentement d'un chacun : mesmc il m'en fit voir plusieurs lettres de ses porens, qui se plaignoicnt qu'il
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faisoit ses affaires non seulement sans eux, mais à leur dommage; que M. le légat l'en blasmoit partout, comme faisoient les ministres du roy d'Espagne, et plus que tous autres les députez venus des provinces à son mandement , lesquels disoient tout haut que c'estoit vrayement trahir la cause que de prévenir le jugement et la resolution de l'assemblée , estans à la veille de la faire, comme ils l'accusoient de faire, et que chacun alloit bastissant sur cela des desseins à part : le tout à ses despens , où je n'estois pas aussi oublié. Que ]e sçavois toutesfois qu'il n'avoit point eu l'intention mauvaise, comme il vouloit aussi respondre de la mienne ; qu'il avoit désiré du commencement estre asseuré de la conversion du Roy, qu'il nommoit le roy de NavaiTe, et des moyens de conserver la religion et le party ; qu'au lieu de ladite asseurance , Ton avoit proposé de remettre le tout au Pape: ce qu'il avoit approuvé, croyant, comme je luy avois remonstré, qu'il ne devoit estre blasmé, et ne pouvoit faillir en ce faisant. Qu'en parlant de son particulier, il n'avoit oublié celuy de messieurs ses parens, ny le contentement et interest du roy d'Espagne et des autres princes qui Tavoient secouru, non plus que de ses autres amis, desquels aussi il ne se vouloit séparer quoy qu'il peust arriver, aymant mieux manquer à soy-mesme et à ses «nfans qu'à l'obligation qu'il leur avoit, ny à un seul poinct de devoir envers la religion et le public. -Que les ouvertures qui avoient esté faictes estoient aussi venues de moy et non de luy, non pour faire tort à personne, mais pour sonder et voir quel moyen il y avoit décomposer les affaires; qu'il me remercioit de la peine que j'en avois prise, et m'asseuroit n'avoir pour 44. 20
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tous ces bruits change d'intention, tant il desiroit servir au repos du royaume en conservant et asseurant la religion et le party catholique : mais qu'il ne pouvoit plus traicter ny conférer avec personne des moyens d'y parvenir qu'il ne sceust l'intention du Pape sur l'instruction et conversion de Sa Majesté, et qu'il n'en eust communique' avec ceux du party, lesquels il esperoit assembler l)ien tost pour prendre avec eux une resolution sur le gênerai, pour après ne s'en départir jamais. Qu'il me prioit de voir Sa Majesté toutesfois le plus à propos et secrettement que je pourrois pour luy dire sa délibération, et que c'estoit le tromper que de luy promettre la paix, ny que ceux de la Ligue le recogneussent jamais qu'il, ne fust catholique, reconcilié à l'Eglise, estant certain que quand il se dispenseroit d'en user autrement il seroit suivy de si peu de gens, que les misères publiques augmenteroient plustost qu'elles ne finiroient; partant Sa Majesté devoit penser à elle, sans se flatter ny plus s'attendre qu'autre peust remédier au mal qu'elle. Qu'il approuvoit pour ceste cause c|ue l'on envoyast à Rome, que M. le cardinal de Gondy print ceste peine, et que le marquis de Pisany y fust employé; que de son costé il y depescheroit et feroit ce qu'il pourroit, maïs que la diligence estoit très-requise, afin d'estre esclaircy de l'intention de Sa Saincteté à l'ouverture de l'assemblée qu'il estoit résolu de tenir dans un mois ou deux au plus tard ; qu'il me prioit luy faire sçavoir aussi le plustost que je pourrois la dernière volonté et responce de wSa Majesté touchant sa conversion, pource que, n'en estant asseuré, il falloit qu'il advisast à prendre quelque autre party, les choses ne pou vans plus
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temporiser ny subsister en Testât qu'elles estoient, à cause du mesconteiitement que les Espagnols avoient de ce qu'il ne les assistoit en leur dessein, selon leur désir, des forces et moyens desquels il ne pouvoit se passer; partant qu'il les vouloit mesnager et conserver avec ses autres amis; qu'il en sçavoit et avoit le moyen, grâces à Dieu, sans plus donner barre sur luy à ses ennemis, comme il avoit faict, se fiant en leur parole et pensant bien faire.
Il me semble n'y avoir que répliquer à ceste response, veu le tort qu'on luy avoit faict, et le peu de moyen qu'on m'avoit donné de le contenter, et sa protestation de vouloir continuer à servir à la paix de tout son pouvoir; joint que ledit président Janin, avec lequel j'avois conféré plus particulièrement, m'avoit dit qu'il estoit fiché à ce but, et qu'il n'y avoit plus de moyen de l'en faire départir; dont il accusoit les autheurs desdits bruits, et les envies et jalousies de la cour, de laquelle j'appris que l'on avoit plus blasonné et traversé ma poursuitte que de nul autre endroit.
Lors aucuns remirent en jeu une nouvelle pratique (i) avec M. le cardinal de Bourbon ; mais ledit duc ne s'y voulut engager non plus qu'à l'autre, soit qu'il n'en eust point d'envie, comme certainement il n'avoit jamais eu, ou qu'il craignist d'offencer les PCspagnols et ses parens en ce faisant , autant que s'il prestoit l'oreille à Sa Majesté, car ils estoient aussi contraires à l'un qu'à l'autre; ou qu'il vouloit remettre toutes choses à ladite assemblée, comme pourroit bien té-
(0 Une nouvelle pratujue. Cette intrigue consistoit à former parmi les catholiques un tiers-parti qui, dans le cas où le Roi auroit encore différé de se convertir, se seroit rallié au cardinal de Bourbon.
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moigner M. le comte de Brissac, et d'autres qui y estoient employez.
De là je revins à Alincourt, en délibération de voir Sa Majesté, et m'acquitter de la charge que ledit duc m'avoit donne'e; dont j'advertis ledit sieur Du Plessis, lequel me fit parler à elle à Gisors. Ce fut de nuict, afin d'estre moins veuj toutesfois chacun ne laissa de le sçavoir le lendemain. Après luy avoir rendu compte sommairement de tout ce que j'avois négocié avec ledit sieur Du Plessis, et des moyens que j'avois tenus pour enfourner ceste negotiation, je luy dis les plaintes dudit duc, fondées sur les faux bruits et le manquement de saparoUe, sa resolution de ne plus traicter ny faire conférer avec luy et ses serviteurs qu'il ne sceust la volonté du Pape sur son instruction et conversion, et n'en eust communiqué avec ceux du party ; qu'il m'avoit asseuré n'avoir toutesfois changé d'intention de bien faire; et que je croyois en vérité qu'il n'estoit encores engagé avec les Espagnols, mais que j'estimois qu'il seroit contrainct de ce faire bien-tost, si Sa Majesté ne contentoit le Pape pour sa conversion, en se reconciliant à l'Eglise; car je recognoissois qu'il estoit résolu de ne faire jamais accord avec elle qu'elle n'eust changé de religion, me l'ayant dit ouvertement afin de l'en advertir; et davantage, qu'il ne pouvoit plus prolonger ny remettre sa resolution à un autre temps, tant il estoit pressé d'un chacun, et cognoissoit aussi que le party en avoit besoing. Partant je suppliois Sa Majesté d'y donner ordre sans plus promettre autre chose , quoy que d'autres luy fissent entendre que ledit duc m'avoit donné charge de luy mander fidellement sa dernière volonté et la responce qu'elle me
DE VILLEROV. [ 1 592] SoQ
feroit, pour sur icelle adviser à ses affaires, afin de ne demeurer entre deux selles. Au moyen dequoy je la suppliois de me la faire telle que ledit duc n'eust occasion de boucler avec d'autres, comme je sçavois qu'il en estoit sollicité, luy représentant sur cela combien il luy importoit d'esteindre ce feu à quelque prix que ce fust; et là où elle ne le pourroit faire, que l'on reconneust au moins n'estre sa faute, comme plusieurs l'en accusoient à cause de sa religion. Que si elle avoit à changer, elle ne devoit attendre à ce faire que le party tout ensemble eust engagé sa foy ailleurs, comme il estoit à la veille de ce faire, et seroit contraint d'accomplir sous prétexte de la religion et par nécessité. Que Sa Majesté advançast donc les voyages de Rome comme elle avoit arresté ; que si elle n'y mettoit la main elle mesme, je prevoyois qu'ils seroient rompus ou retardez, parce que je voyois plusieurs catholiques et huguenots qui ne les approuvoient : et neantmoins, ores qu'ils deussent estre inutiles, je les jugeois estre du tout nécessaires pour acheminer les affaires , et apporter quelque espérance et consolation aux gens de bien qui desiroient la paix, et non la subversion de l'Eslat, qui estoit abboyé d'infinis ennemis de part et d'autre ; que ledit duc m'avoit promis d'y depescher de son costé et faire un bon office, mais j'estimois qu'il attendoit de mes nouvelles devant que de faire partir les gens pour, selon cela, leur commander ce qu'ils auroient à faire.
Sa Majesté me dit le desplaisir qu'elle avoit desdits bruits, qu'elle ne sçavoit à qui s'en prendre, mais qu'elle recognoissoit assez n'y avoir faute de gens auprès d'elle, comme ailleurs, qui craignoient autant
3io [ïSq'^] mémoires d'état
la paix et la prospérité de ses aft'aires qu'elle la desiroit, et que ceste faute n'estoit venue" d'elle et de son consentement, ny à son advis de ceux qu'elle y avoit employez, voulant entendre ledit sieur Du Plessis, par art ou par faute de volonté; que puis que M. de Mayenne ne vouloit continuer à traitter que le Pape n'eust parlé, et qu'il n'en eust communiqué avec ses partisans, qu'elle feroit partir au plustost M. le cardinal de Gondy et le marquis de Pisany, et qu'il ne seroit rien obmis de sa part pour contenter le Pape et les catholiques qui affectionnoient son instruction ; que je creusse qu'elle y marclioit de très-bon pied, non pour crainte de ses ennemis ou pour mieux faire ses affaires, mais pour le désir qu'elle avoit de contenter sessubjects, les délivrer de la guerre et mettre son ame en repos, comme elle feroit paroistre par eifect. Mais que ledit duc devoit prendre garde que l'assemblée qu'il pretendoit faire fust composée principalement de personnes de qualité et d'honneur; autrement elle prevoyoit qu'il s'y prendroit des resolutions trèsperilleuses pour le royaume et pour luy-mesme; qu'elle se vouloit contenter de m'en donner advis, estimant que M. de Mayenne en seroit adverly, et qu'il y pourvoyroit comme chose qui luy importoit autant ou plus (ju'à nul autre. Que chacun luy disoit que ledit duc estoit si engagé avec les Espagnols qu'il ne s'en pouvoit plus séparer; que le comte de Brissac l'avoit dit à Sainct Luc, (jue le légat le disoit tout haut, et qu'ils se mocquoient de tout ce (juc je disois et faisois; toulesfois, (ju'ilnese vouloit arrester à tout cela, considérant les raisons qui le dévoient garder de se jetlei à tel précipice : la candeur et franchise de laquelle elle
t)E MI.LEUOY. [iSg'-i] 3ll
recognoissoit maintenant que j'y procedois , dont elle avoit plus de contentementqu'elle n'avoit eu cy devant , et aussi que le temps descouvriroit assez-tost la tromperie au dommage de celuy qui en seroit l'autheur, sans qu'il fut besoin d'aller au devant. Que si ledit sieur de Mayenne se vouloit accorder avec elle, il s'en trouveroit très-bien, car il le contenteroit d'honneurs et de biens plus qu'il n'en tireroit jamais d'autre, et mesmes desdits Espagnols, lesquels le hayssoient et deschiroient autant qu'ils pouvoient, encore qu'il fust meilleur capitaine qu'eux tous ensemble, et qu'il eust trop faict pour eux; qu'elle me prioit luy faire sçavoir sa responce et volonté, de crainte qu'il ne s'engageast ailleurs; et que je continuasse ày faire tous bons offices comme j'avois commencé, me promettant de le recognoistre. En vérité Sa Majesté me tint ce langage d'une telle franchise et de si bonne façon, que je creus certainement qu'elle parloit selon son cœur, me faisant paroistre qu'elle avoit non seulement gouslé mes raisons, mais aussi qu'elle avoit volonté de contenter les catholiques; dont je partis très-salisfaict, me con- tentant de la laisser en cette délibération, et la suppliai sur tout d'advancer lesdits voyages de Rome, comme chose nécessaire pour donner acheminement aux aiïaires.
Après cela je suppliay Sa Majesté me donner un passeport pour me retirer en ma maison, en attendant ladite assemblée et le retour de M. de Mayenne à Paris, parce que je ne voulois y aller, tant à cause desdits Espagnols qui y estoient, lesquels M. de Mayenne m'avoit dit y avoir esté receus contre sa volonté, et qu'il en sçavoit très-mauvais gré au prevost des mar-
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chands et aux eschevins, et mesmes à M. de Belin, lesquels il disoit s'estre laissez suiprendre en cela par ceux qui favorisoient lesdits Espagnols, contre ce qui leur avoit mande' par le sieur Du Bourg, lequel il avoit envoyé vers eux exprès pour cet effecl ; et parce que je ne voulois estresubject de rendre compte de ce que j'avois négocie' à autre qu'audit duc du Mayne : de quoy allant là il seroit impossible de m'exempler à cause des bruits qui y couroient de ma negotialion,qui augmenteroient bien d'avantage quand l'on sçauroit que j'aurois parlé à SaMajestéj dont je ne doutois point que toute la ville ne fust bien tost abreuvée : comme il advint. Sadilte Majesté m'accorda ledit passe-port, mais elle me fit promettre que si je cognoissois que ledit duc n'eust volonté de traitter avec elle , en pourvoyant au poinct de la religion, comme aucuns disoient, que je l'en advertirois, afin qu'elle ne s'y attendit plus, et qu'elle advisast à contenter ses subjects et pourvoir par autre voye à ses affaires.
Le bruit de ma negotiation avoit tellement esmeu tout le monde, que M. de Mayenne me manda avoir esté contraint d'en donner advis par tout, asseurant un chacun qu'il ne traitteroit rien sans l'aulhorité du Pape, l'advis des princes souverains qui assistoient le party, et de l'assemblée qu'il esperoit tenir bien-tost, comme celuy qui avoit tousjours eu pour but de ses actions sa conscience, son honneur et l'utilité publique, sans laquelle et le salut commun de tous il n'en vouloit point espérer pour luy, n'en avoit jamais recherché à part, et n'en rechercheroit jamais ailleurs qu'avec tout le party; et m'envoya un double de la lettre pour en i cspt)ndre.
DE VILLEROT. [iBqs] 3i3
Mes dames de Mont-pensier et de Guise m'envoyèrent aussi Bremont, secrétaire de la première, exprès pour me prier qu'en traittant les affaires de M. de Mayenne, j'eusse soin aussi de celles de M. de Guise , et mesme de proposer son mariage avec Madame, sœur du Roy; moyennant quoy elles esperoient qu'il recognoistroit le Roy et le serviroit très-fidellement. Je fis responce audit Bremont que M. de Mayenne n'alloit pas si viste en besongnc que lesdittes dames pensoient; que j'avois bien discouru avec aucuns serviteurs de Sa Majesté des moyens de pacifier le royaume, en quoy je n'avois oublié les affaires de M. de Guise, non plus que celles des autres, ayant tousjours recogneu que ledit duc de Mayenne en estoit aussi soigneux que des siennes propres : mais que j'avois faict cet office de moy-mesme, désireux de la paix publique, et du bien et contentement desdits princes, dont ayant rendu compte audit duc, il m'a voit remercié et prié toutesfois de ne passer outre, parce qu'il desiroit envoyer à Rome pour sçavoir la volonté du Pape sur le tout, et pareillement en conférer avec les princes et rassemblée du party, devant que de s'engager en ce traitté. Quoy estant, comme ledit duc m'avoit lié les mains, je ne pouvois aussi traitter pour ledit duc de Guise ny autre, et n'estois d'advis que lesdites dames en usassent autrement. Voyla comme ma poursuite et les bons advis que l'on en avoit donné à Paris avoient resveillé et mis la puce à foreille à tout le monde, et comme chacun pensoit bien autant à ses affaires particulières qu'aux publiques ; dont j'ai eu souvent grand mal au cœur. J'advertis ledit duc de Mayenne des bons propos que Sa Majesté m'avoit tenus ; et encores
que par iceux elle ne me donnast asseurance de sa conversion, neantmoins je luy voulus mander que j'estimois qu'elle estoit résolue de donner contentement aux catholiques, puis qu'elle vouloit que M. le cardinal de Gondy et M. le marquis de Pisany allassent à Rome au nom desdits catholiques, espérant que l'un engendreroit l'autre, affin qu'il baslist sa resolution sur ce fondement, sans s'arrester ailleurs. Je luy escrivis aussi que Sa Majesté avoit pris en bonne part le delay de negotier qu'il avoit demandé pour avoir loisir d'envoyer à Rome et conférer avec ses partisans en ladite assemblée, sans oublier le commandement que Sa Majesté m'avoit faict, qu'il prist garde à la composer de façon qu'il n'eust occasion de s'en repentir pour son particulier, et pour le public de l'avo ir convoquée pour les raisons qu'il luy avoit pieu me dire.
Allant en ma maison, je vis ledit cardinal de Gondy à Noisy pour l'informer de tout ce que j'avois faict et apprins depuis nostre veue, tant avec Sa Majesté qu'avec M. de Mayenne; et le suppliai de haster son voyage, luy remonstrant combien il estoit pressé à cause de laditte assemblée, que ledit duc pretendoit commencer dans un mois ou deux au plus tard, et de l'envoy qu'il faisoit à Rome de M. l'evesque de Lisieux et Desportes, lesquels je desirerois n'arriver là plustost que luy, encores que Ton m'eust asseuré qu'ils n'y estoient envoyez que pour soubs main secourir et favoriser le bien (0. Le sieur Zamet se trouva lors à Noysi, qui fit pareil office envers ledit cardinal que
(0 Fai'oriser le bien. Mayenne les chargea au contraire frcnlraver la ni'qocialion du car<lii);il de (ioiidy cl du marquis de Pisany.
DE VILLEUOY. [1692] 3l5
moy. Ledit cardinal nous fit voir des lettres qui venoient d'Italie. Par là on luy donnoit occasion d'espérer un bon succès de son voyage; dont je fus trèsaise, car c'estoit ce que je desirois le plus, et recognoissois aussi pouvoir plus avancer nostre repos, d'autant que s'il plaisoit à Sa Sainctetë d'entreprendre et favoriser laditte assemblée, s'estoit sans doute que personne ne pouvoit l'empescher, tant chacun estoit désireux et disposé de l'embrasser.
Le cardinal de Plaisance et les Espagnols ne pouvoient gouster aucunement lesdits voyages de Rome, lesquels ils blasmoient et traversoient ouvertement. Je m'apperceus bien-tost aussi qu'ils -souloient r'amadoiier ledit duc de Mayenne, voyant qu'il commençoit à se bien porter, peut-estre contre leur espérance, craignant qu'il s'engageast à traitter avec Sa Majesté devant laditte assemblée, de laquelle ils se promettoient merveilles; de sorte qu'ils refusèrent à M. de Guise le commandement des forces que le duc de Parme avoit laissées en Champagne, encores que ce fust en son gouvernement, et que ledit duc en fist grande instance durant l'absence et indisposition de monsieur son oncle, et qu'ils eussent grande envie de l'advancer, el vouloient que le sieur de Rosne y commandast en qualité de mareschal de camp de l'armée. Ils commencèrent aussi à mettre en avant soubs main plusieurs sortes d'honneurs et advantages qu'ils disoient vouloir faire audit duc du Mayne affin de le retenir. Voyla le fruict que produisoient les bruits que l'on avoit semez de ma negotiation, qui ont plus nuy au public que n'y serviront peut estre jamais les autheurs d'icrux.
3 i6 [iBga] mémoires d'état
Ledit duc estant guéri, et ayant failly l'entreprise de Quillebœuf, prist le chemin de Picardie par la ville deBeauvais, et envoya à Paris ledit président Janin, où je me rendis incontinent à sa prière, et sur l'advis qu'il me donna que ledit duc y devoit arriver bientost après.
Il me dit que M. de Mayenne vouloit voir M. le duc de Lorraine et assembler tous ses parens auprès de luy, pour adviser et résoudre ensemble ce qu'ils feroient en ladite assemble'e devant que la commencer ; comme il vouloit faire au plustost, tant pour l'espérance qu'il avoit qu'elle seroit très-utile au public, que pour contenter ledit cardinal de Plaisance et les ministres du roy d'Espagne, qui l'en pressoient extrêmement, affin d'estre résolus et esclaircis de ce que l'on vouloit faire pour leur Roy.
On parloit lors de tenir laditte assemblée à Soissons ou à Reims pour la commodité du duc de Parme, lequel s'y devoit trouver; mais M. de Mayenne fut conseillé de la faire tenir à Paris, sans avoir esgard aux dangers des chemins, ny à la charte et incommodité des vivres , tant pour contenter les habitans de la ville qui en faisoient très-grande instance, et par ce moyen les consoler et tenir en devoir, dont ils avoient besoin, que pour rendre laditte assemblée plus libre, et ne bazarder aussi laditte ville de Soissons ou Reims; car l'on consideroit que ledit duc de Parme, y venant accompagné selon sa coustume, pouvoit s'en faire maistre, et mesme lieiidroit l'assemblée en subjection: ce qui luy seroit difficile de faire en ladite ville de Paiis, tant pour sa grandeur que pour estre plus esloignée de la frontière, et environnée de villes et places
DE VILLEROY. [iSqî] Sl^
du party de Sa Majesté, remplies de fortes guarnisons desquelles en un besoin l'on pouvoit estre assiste' pour empescherune violence; joint que laditte ville de Paris estoit plus disposée au bien qu'elle n'avoit encore esté, combien que les zelez y continuassent leurs jeux accoustumez soubs la protection et faveur des garnisons espagnolles, car le reste de la ville estoit las d'eux et de la guerre. Ce fut ledit président Janin qui fut autheur de ce conseil pour les raisons susdites, et pour avoir recogneu que la présence dudit duc en laditte ville y estoit nécessaire pour la seureté d'icelle, à cause des divers mescontentemens dont elle estoit agitée, les uns fondez sur la trop longue continuation de la guerre, et les autres sur ce que l'on n'eslisoit assez tost un roy à leur poste.
Ce conseil fut incontinent em])rassé dudit duc du Mayne, au grand déplaisir des Espagnols, lesquels vouloient nommément ladite assemblée estre tenue en lieu où ils peussent estre favorisez de l'armée qu'ils faisoient venir; et croy que si ledit duc de Parme, lequel mourut en ce temps là, eust vescu, qu'il n'eust permis le changement que les autres ministres dudit Roy n'eurent après sa mort pouvoir d'empescher; joint qu'ils furent persuadez par leurs partisans de ladite ville de Paris, lesquels, comme ils n'ont jamais eu faute de présomption, cuidoient aussi estre assez forts pour tourner ladite assemblée à leur volonté et maistriser laditte ville. Mais ils s'y sont trompez comme en plusieurs autres choses, et vous asseure que ce coup fut donné très à propos pour le salut du royaume; car si ladite assemblée eust esté tenue ailleurs, l'on eust gourmande les gens de bien; et tiens pour cer-
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tain que l'on eust faict ceste royauté qui nous eust rendus irréconciliables pour jamais, et du moins lesdits estrangers se fussent rendus maistres de la ville où elle eust esté tenue.
Je denieuray à Paris un mois ou six semaines attendant ceste resolution; car je la recognoissois d'importance, comme j'ay dit; et repris après le chemin de ma maison, où j'entendis que nostre Sainct Père avoit mandé à M. le cardinal de Gondy et audit marquis de Pisany de n'aller à Rome; que Desportes avoit ouvertement traversé leurs voyages contre l'espérance, voire l'asseurance, que l'on m'avoit premièrement donnée, puis moy audit cardinal; que le cardinal de Pellevé venoit en ladite assemblée pour y présider comme archevesque de Reims et cardinal, plein de fiel et de haine contre la maison de France, et que de toutes parts l'on y faiso<t venir des gens qui preschoient la guerre : et qu'il falloit promptement créer un roy au gré du roy d'Espagne; que ledit Roy y envoyoit aussi le duc de Feria, accompagné d'un docteur exprès pour débattre nostre loy salique, et nous demander la couronne pour leur Infante; qu'il faisoit entrer en mesme temps en ce royaume une armée nouvelle pour favoriser ses partisans et ses desseins, lesquels estoient pour cet eflect affectionnez du cardinal de Plaisance au nom de Sa Saincteté, et que de toutes parts l'on faisoit des menées aux villes et envers les princes de la maison de Lorraine pour faire un effort à l'ouverture de ladite assemblée, au contentement dudit roy d'Espagne. De quoy je fus très-marry, cognoissant que le secours de Rome nous manquoit en ceste occasion, et que tant de ressorts
DE VILLEUOY. [1^92] 3l9
estoient bandez contre le Roy; que les gens de bien avoient prou d'affaires à souffrir, et ne sçavoient en ceste perplexité quel conseil prendre pour y remédier; joint qu'il ne nous apparoissôit encores aucuns signes de la conversion de Sa Majesté. Je cognoissois bien que le gênerai du royaume estoit las de la guerre , que le nombre de ceux qui desiroient la paix croissoit tous les jours, qu'il seroit très-difficile faire gouster et recevoir aux François une domination estrangere, qu'il ne seroit pas plus facile d'accorder lesdits princes de Lorraine au choix d'un de leur maison pour souverain, ny de les faire départir de leurs espérances en faveur d'un prince de la maison de France catholique. Toutesfois, comme Sa Majesté de son costé ne s'aydoit point, mais estoit soubs main blasmée et traversée d'aucuns qui la suivoient, en fin je m'advisay, pour ne nous laisser du tout emporter aux torrens de ceste confusion , de proposer et moyenner que les catholiques serviteurs de Sa Majesté recherchassent ceux de ladite assemblée, à l'ouverture d'icelle, d'une conférence pour ensemble adviser aux moyens plus propres pour conserver la religion catholique et le royaume, espérant que non seulement elle seroit approuvée de part et d'autre, comme chose qui ne pouvoit estre justement blasmée ny refusée, mais aussi qu'elle pourroit engendrer des effects qui nous delivreroient de ce péril; dont je donnay advis au sieur de Fleury mon beau-frere, afin qu'il fît sçavoir à M. le duc de Nevers, ou à tel autre qu'il adviseroit estre à propos auprès Sa Majesté, que, nous défaillant le secours du Pape, il ne nous restoit autre moyen de nous garantir que cesluy-cy, lequel fut incontinent, et
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certes très-soigneusement et soudainement embrassé, et mesmes fondé très à propos sur la déclaration que fit publier lors M. le duc de Mayenne, par laquelle il sembloit qu'il conviast luy-mesme lesdits catholiques à une générale reunion pour mesme effet. Sur cela j'advançay mon acheminement à Paris exprès pour en conférer avec M. de Lion qui y estoit arrivé, et ledit sieur président Janin, lesquels à l'abordée approuvèrent ledit advis, et mesmes me prièrent d'exhorter lesdicts catholiques d'en user : comme j'escrivis soudain audit sieur de Fleury.
[1693] Je me trouvay à l'ouverture de ladite assemblée (0 exprès pour favoriser les conseils des gens de bien et m'opposer aux autres; et fus appelle au conseil quand la lettre et proposition desdits catholiques pour obtenir laditte conférence fut receuë, ouverte et leue. Les cardinaux de Plaisance et de Pellevé y estoient, et avec eux dom Diego d'Ujarra, ministre du roy d'Espagne, deux prélats estrangers de la suitte dudit cardinal de Plaisance, messieurs de Lion, de Rosne, de Belin, de Tavanes, Janin, et quelques autres du conseil dudit duc, qui estoit au lict malade. Soudain, après la lecture faicte par ledit président Janin, ledit cardinal de Plaisance se leva, et, sans aucune consultation et délibération, dit en cholere que ccste proposition estoit pleine d'heresie, sortant de mains hérétiques, et que ce seroit hérésie d'y avoir esgard et s'y arrester; partant qu'il falloit la rcjetter, et plustost faire punir celuy qui l'avoit apportée que d'y faire response : ce qui fut approuvé dudit cardinal de Pellevé, et grande-
{«) A l'oiirerturc de ladite assemblée. Les Etals de la Ligue s'ouvrirtiil le 26 janvier i5()3 dans la salle royale du Louvre.
DE VILLLKOY. [l5y3] 321
ment loiié dudit dom Diego. Toutesfois, sur ce qu'il fut remonstré que ladite lettre ne s'addressoit pas seulement à M. de Mayenne, mais aussi à tous ceux de ladite assemblée, partant il falloit adviser si l'on la leui- communiqueroit ou non devant que de la rejetter, d'autant que le trompette porteur d'icelle avoit dit à la porte de ladite ville qu'il estoit charge' d'un escrit de la part des catholiques qui estoient auprès du Roy addressant à ladite assemblée : de sorte que chacun en estoit desjà abreuvé, et estoit à craindre que les députez se mescontentassent si à l'ouverture de ladite assemblée, qui devoit estre libre, l'on leur celoit une telle chose, et qu'elle fust -supprimée sans leur communiquer. Il futarresté que chacun y penseroit,et qu'il en S€roit délibéré le lendemain, où, encores que le cardinal de Plaisance eust r'enforcé la partie de quelquesuns qui avoient concerté leurs opinions avec luy devant que de venir là, et faict provision d'arguments pour fortifier la sienne, toutesfois il fut résolu que ledit escrit seroit apporté en laditte asseml)lée : ce que M. de Mayenne favoiisa; et croy que sans luy il fust passé autrement, tant ceste ouverture desplaisoit aux estrangers et à leurs adherens. Je ne puis vous représenter les contestations et disputes que ceste proposition engendra en ladite assemblée, parce que je n'y fus point, à cause des brigues et partialitez dont elle estoit jà remplie, lesquelles estoient ordinairement accompagnées de reproches, aigreurs et violences insupportables à un esprit nourry au conseil de nos roys, comme j'ay eu l'honneur d'estre. Ledit cardinal de Plaisance, qui y vouloit régenter et présider, m'ayant quelques jours devant commencé à attaquer sur ce
3ï2 L^SgS] MÉMOIRES d'état
(|ue je m'opposois à un certain seiment qu'il vouloit que laditte assemble'e fit à l'entrée d'icelle, par lequel on l'obligeoit de ne faire jamais paix ny traiclé avec le roy de Navarre, ses fauteurs et adherens, lequel n'eust point de lieu pource que ledit duc , sur la plainte et remonstrance qui luy fut faicte de la conséquence d'iceluy, l'empescha; joint que l'on avoit commencé à en destourner et bannir ceux qui n'estoient du corps de trois ordres, contre l'ordre avec lequel l'on avoit premièrement arresté de former et tenir ladite assemblée, et sur lequel les gens de bien s'y estoient embarquez; car il avoit esté résolu que messieurs du parlement et des comptes, et ceux du conseil dudit duc, ensemble les princes, ceux qu'ils appelloient officiers de la couronne, et les gouverneurs des provinces, y assisteroient, et que chacun corps feroit sa voix à part, outre celle des députez qui prenoient le nom des Estats, composez desdits trois ordres. Ce qui avoit esté composé ainsi exprès pour contrepoiser les voix de ceux-c}»^, lesquels estoient pour la phispart factieux, nécessiteux et ennemis du repos public, affamez du bien d'autruy, sans expérience ou jugement aux affaires publiques, esleus et venus exprès pour favoriser les desseins desdits Espagnols. Toutesfois ils avoient tant de pouvoir, qu'après avoir fait renverser la deputation des ecclésiastiques de Paris, contre les formes ordinaires, ils avoient aussi commencé d'exclure de laditte assemblée lesdittes compagnies, du moins rendu leur assistance inutile, parce que leurs voix n'estoient plus comptées. Davantage, l'on ne donnoit loisir aux particuliers d'opiner, je dis à ceux desdittes compagnies <jue l'on les vouloit asstijcclir à suivre les opi-
nions des grands : de sorte qu'un homme de bien ne se pouvoit contenter ny servir au public; aussi tout dependoit plus du bon plaisir et vouloir dudit duc de Mayenne, encores qu'il fust souvent traverse' de quelques-uns, que de tout le demeurant. Partant je me contentay de faire en son endroit approuver la proposition desdits catholiques, office que je devois au public.
Mais comme l'on estoit sur ceste délibération, M. de Mayenne partit de la ville de Paris pour aller recevoir l'armée que conduisoit le comte Charles de Mansfeld, et pareillement le duc de Feria avec son docteur nomme' dom Inigo de Mendoze, et le susdit Jean Baptiste de Tassis, tous députez pour le roy d'Espagne pour venir en laditte assemble'e, laquelle ledit duc de Mayenne pria devant que de partir de ne délibérer des principaux affaires jusques à son retour, lequel il promettoit estre brief, remonstrant qu'il falloit attendre les ambassadeurs de Sa Majesté Catholique, M. de Guise son nepveu, et plusieurs autres personnages de qualité ou députez des provinces qui estoient encores en chemin, devant que de mettre en avant le poinct pour lequel principalement laditte assemblée avoit esté convoquée, qui estoit l'eslection et choix d'un roy , comme chose qui importoit à tous, et qui requeroit un consentement universel de tous ceux du party, et nommément dudit roy d'Espagne, sans l'ayde duquel, comme le party ne s'estoit jusques alors maintenu, il estoit comme impossible de se défendre, à l'advenir, ny faire ladite élection sans luy. A quoy il adjousta qu'il estoit nécessaire aussi d'aller recevoir leur armée et l'employer à son arrivée; qu'elle estoit forte
324 [^^9"^] Mi^WOlKES d'kTAT
et gaillarde pour faire ([iielcjue bel exploit qui favorisast les vœux de ladite assemble'e, laquelle en fin il ayma mieux laisser là que de laisser prendre à un autre le commandement de ladite armée , avec laquelle venant à faiie quelque chose de remarque, il esperoit aussi s'en rendre plus recommandable; joint qu'il n'estoit sans jalousie que monsieur son nepveu prist ceste place soubs prétexte de son absence.
Ledit duc m'asseura avant que partir que ladite conférence auroit lieu, donna charge à ses amis de la favoriser et faire approuver en ladite assemblée, non, à mon advis, qu'il pensast qu'il en deust succéder ce qu'il advint, mais parce qu'il n'estoit content du cardinal de Plaisance ny des Espagnols, lesquels monstroient plus de faveur à son nepveu qu'à luy, et avoient des desseins contraires aux siens. 11 vouloit avoir plusieurs cordes en son arc pour se faire respecter et s'en servir au besoin, estimant qu'il luy seroit facile de rendre ladite conférence inutile toutes les fois qu'il voudroit. Neantmoins je croy qu'après son parlement elle eust esté renversée, si messieurs de Lyon et Janin ne s'y fussent vivement employez avec les gens de bien qui estoient encores en laditte assemblée ; car ledit cardinal de Pellevé ne la pouvoit gouster, et lesdits Espagnols avec leurs partisans y contredisoient ouvertement; et les cours souveraines n'y estoient appellées qu'à la discrétion d'aucuns, et quand elles y alloient leurs voix estoient débattues. Mais à la fin ledit cardinal de Plaisance se laissa persuader sur ce que l'on luy remonstra que ladite conférence ne pouvoit estre rejettée sans faire murmurer la noblesse et le tiers estât, ([ui la dcsiroicnt cl alfectionnoient comme ceux
liE viLLEKOY. [iSgS] 3a5
qui, estans las de la guerre, ne goustoient volontiers le dessein desdits Espagnols, et se persuadoient de pouvoir par ceste conférence gaigner un grand advantage pour la religion et leur soulagement, d'autant qu'elle estoit demandée par les catholiques du party contraire, afin d'adviser avec eux au moyen de conseiver la religion et le royaume; dont ils esperoient qu'il adviendroit, ou que le roy de Navarre seroit contrainct d'obeyr à l'Eglise, ou que lesdits catholiques l'abandonneroient : de sorte que si maintenant l'on venoit à les priver de ceste espérance , en rejettant d'authorité et contre leur advis ce moyen, il seroit à craindre qu'ils fissent pis, attribuant ce refus à ambition plustost qu'à zèle de religion, comme plusieurs publioient desja sur lesdifiicultez que l'on y faisoit, dont on le taxoit plus que nul autre; mais que si l'on vouloit leur laisser esprouver ce remède, il leur reussiroit tout autrement cju'ils n'esperoient, car ils seroient par iceluy rendus plus capables d'en embrasser après un autre, pourveu que l'on n'employast en ladite conférence que personnes de la fidélité desquelles l'on fust bien asseuré au party, comme il estoit facile de faire; car il n'y avoit aucune apparence que le Roy fust pour quitter sa religion, estant bien adverty qu'il n'avoit consenty l'ouverture de laditte conférence que pour contenter et amuser lesdits catholiques, au nom desquels elle avoit esté proposée, et allentir aussi la resolution de nostre assemblée, faisant desjà dire soubs main audit duc de Mayenne qu'il la falloit rejetter et empescher comme chose qui en fin leur estoit à tous deux plus desadvantageuse que autrement; qu'il y avoit peu d'apparence aussi d'espérer que lesdits catholiques quittassent
3^6 ['^93] MÉMOIKES u'ÉTAï
le Koy par le moyen de laditte conférence, refusant sa conversion , car premièrement il n'y employroit que gens qui seroient du tout à sa dévotion, lesquels ne rapporteroient de ladite conférence autre chose que ce qu'il leur commanderoit. Secondement, comme les députez de nostredite assemblée n'avoient charge de promouvoir ladite conversion, mais seroient plustost advertis soubs main de se monstrer esloignez d'en faire compte, ils estimeroient que les autres se garderoient bien delà proposer; et, quand ils feroient autrement, il y auroit tousjours moyen de la faire esvanoiiir et s'en demesler, en r'envoyant le tout au Pape et au Sainct Siège, de la volonté et des commandemens duquel ils protestoient mourir plustost que de se départir. Tiercement, cependant l'armée estrangere approcheroit et feroit quelque effect qui releveroit les courages et l'espérance des peuples, intimideroit les politiques et fortiffiroit les zelez; que le duc de Feria viendroit aussi avec sa suitte, lequel, avec les propositions qu'il devoit faire au nom de ce grand Roy, et les moyens que l'on disoit qu'il avoit, rendroit toutes choses plus aisées et faciles qu'elles n'estoient. En fin que l'on pouvoit se conduire en laditte conférence de façon que le party en seroit plustost fortifié qu'afToibly. Ce sont les raisons aus(juelles le légat se laissa vaincre; joint qu'il craignoit d'en estre blasmé à Rome, et tenu en France pour estre du tout espagnol, comme il sçavoit que plusieurs desjà le depeignoient; dont il estoit marry, parce que cela rendoit sa conduitte si suspecte, que l'authorilé de nostre Sainct Père, avec laquelle il agissoit, en estoit moins respectée.
Le Roy fit en ce temps -là uu voyage à Tours, (|ui
DE VILLEKOT. [iSqS] 327
luy fut très-piejudiciable, car il donna loisir à ses ennemis de prendre la ville de Noyon, qui fut lors attaquée par ledit duc du May ne et le comte Charles, et fut contraint de lever le siège de devant Selles en Berry (0 avec peu de réputation, et certes très -mal à propos, sur l'enfournement de cette assemblée de Paris , où il devoit se monstrer plus puissant que jamais, pour renverser les menées desdits estrangers. Cela, joint aux défaveurs que le cardinal de Gondy et le marquis de Pisany recevoient de Sa Saincteté, haussoit grandement les cœurs ausdits estrangers et à leurs adherens, lesquels estoient encores fortifiez non seulement de la division et mauvaise intelligence que l'on sçavoit estre entre les piitices de la maison de Lorraine, lesquels, en leur assemblée et conférence de Reims, s'estoient plustost divisez et trompez que résolus et accordez, mais aussi de certaines recherches et petites menées qu'aucuns du party de Sa Majesté faisoient parmy nous. D'avantage, la mort du duc de Parme, ores qu'elle eust aÛbi])Iy le party d'un grand chef de guerre, avoit toutesfois tellement remis M. de Mayenne en goust desdits Espagnols, que chacun s'appercevoit qu'il vouloit se r'apatrier avec eux, espérant que le roy d'Espagne , après la perte d'un tel capitaine et serviteur, se relascheroit de ses premiers desseins, lesquels ne pouvoient estre conduits par ses autres ministres avec telle authorité que la sienne , ou bien qu'il n'y auroit plus de difficulté qu'il n'eust cy après la principalle et entière charge des forces et deniers que
(,0 Lever le siège de devant Selles en Berry. Ce siège avoit été entrepris par Biron. Henri iv fit le voyage de Tours pour rompre l'intrigue de sa sœur avec le comte de Soissons,
3^8 [l&93] MÉMOIRES d'état
ledit Roy envoyroit en France , avec quoy il pourroit faire tellement ses affaires que, s'il n'obtenoit le premier lieu, il s'establiroit si bien au second, que celuy qui seroitesleu roy ne le seroit en effect plus que iuy. Toutesfois, comme ledit duc ne peut ou voulut se résoudre de quitter du tout les espérances de l'un , dont il s'estoit tonsjours repeu , pour s'attacher à l'autre, rencontrant à Soissons ledit duc de Feria, accompagné dudit docteur et de Jean Baptiste de Tassis, ils traitterent avec Iuy comme à celuy duquel ils ne se pouvoient bonnement fier, et Iuy avec eux comme personne qui estoit irrésolue de ce qu'elle devoit faire : de façon qu'il eut beaucoup de peine d'en tirer de l'argent, et fut contraint de leur promettre des choses qu'il ne leur observa, ainsi qu'ils ont publié depuis.
Je m'estois retiré à Pontoise après le partement de Paris de M. de Mayenne, attendant la resolution de ladite conférence et le retour dudit duc, me recognoissant inulille en ladite ville de Paris en son absence.
Le Pioy revint trop tard pour secourir JVoyon; mais aussi ladite armée estrangere se defist en ce siège, de façon qu'elle ne peut rien entreprendre depuis : dont les Parisiens se plaignoient grandement, par ce qu'ils n'en receurent aucun soulagement, comme on leur avoit promis, si à son arrivée elle eust esté employée plus près d'eux; dequoy ils accusoient ledit duc, dont don Diego d'Jbarra et les zelez faisoient grand bruit, comme s'il l'eust empesché exprès pour tenir tousjours laditle ville en nécessité, Iuy faire de plus en plus détester la guerre, et la désespérer du secours d'Fs])agne. Toutesfois il est certain que ce fut le sieur de l\osne qui fut cause plus que nul autre que ladile ar-
DE VILMÎUOT. [xSg^] , 3'20
mée fut employée contre ladite ville de Noyon, laquelle il avoit failly à surprendre quelques jours devant, etlavouloit avoir pour sa retraitte. J'estime aussi que ledit comte Charles, ne se sentant trop fort, fut bien ayse d'estre arresté sur la frontière sans s'engager plus avant dans le royaume.
Ladite conférence arrestée de part et d'autre, monsieur, vous fustes mandé en vostre maison par le Roy pour y servir, certes au grand contentement des gens de bien des deux partis, pour vostre probité et expérience aux affaires, non moins recogneuë et désirée d'un chacun , que nécessaire en cette tourmente et confusion publique.
Deslors aussi nous commençasmes non seulement à mieux espej-er des affaires, mais aussi à y voir un meilleur acheminement que devant; car, comme vous eustes joint la prudence à la force, ce qui n'avoit encores esté pratiqué, la raison surmonta bien-tost la passion, et fut le voile levé qui couvroit les artifices et deguisemens avec lesquels le public et les particuliers avoient esté abusez de part et d'autre jusques alors : à quoy si on eust pourveu plustost, nos maux n'eussent pas tant duré. La conférence (0 fut commencée sur la fin du mois d'avril, et celte première petite trefve aux environs de Paris accordée devant le retour dudit duc de Mayenne qui n'en fut pas content, soit que l'on se fust plus advancé ou que l'on eust plus entrepris qu'il ne desiroit, ou ([ue la joye qu'il trouva qu'en demenoient les Parisiens luy apportast quelque crainte et appréhension de l'advenir.
(') La conférence. Celle conférence fui tenue à Surenne. Les procèsverbaux se trouveul clans les Mémoires du Cayet.
33o [1^93] MÉMOIRES d'état
Je ne fus, comme vous sçavez, à l'ouverture de ladite conférence, parce que je ne fus compris au premier nombre des députez pour lesquels on avoit demande' passeport, encores que l'on m'eust mande' que ledit duc de Mayenne m'avoit nomme' et escrit de m'y trouver de sa part. Mais M. de Belin y fut employé en la place que l'on m'avoit ordonnée, par l'advis d'aucuns qui, pour mon absence, jugèrent à propos d'en user ainsi, et pour complaire aussi aucunement ausdits Espagnols et zelez, lesquels ne m'y desiroient aucunement, car i'estois trop descouvert d'eux. Toutesfois j'y fus adjousté du depuis j mais ayant recogneu qu'on se vouloit servir de ladite conférence plus pour abuser le monde que pour bien faire au public, je voulus attendre le retour à Paris de M. de Mayenne devant que d'y retourner, pour me joindre aux conseils des gens de bien auprès de luy, sans aller en ladite conférence, cognoissant, comme j'ay dit, que l'on n'y marchoit de Ijon pied.
Monsieur, vous sçavez mieux que personne quelle en a esté la conduitte et ce qui s'y est passé: partant il ne m'appartient d'en parler devant vous. Je diray seulement que la patience dont Sa Majesté usa en icelle, par vostre advis et des gens de bien qu'elle y employa durant et depuis le siège de Dreux, fut cause d'un grand bien : car cliacun commença à loiier sa bonté, et à recognoistre et détester la foiblesse, la présomption et rim[)udence desdits J^spagriols, mcsmes (juand ils s'opposèrent à la trefve proposée au nom de Sa Majesté, par le moyen de laquelle l'on eust sauvé laditte ville de Dreux, qu'ils ne peurent secourir faute de forces. Mais ils aymcront mieux boire celte bonté que
DE VILLEROY. [l593] oSl
d'approuver ou tollerer ladite trefve, tant ils crainoient qu'elle engendrast la paix, voyant le peu de compte que l'on avoitfait de leurs propositions, et que ledit duc de Mayenne ne les assistoit en leurs prétentions comme ils desiroient; joint qu'ils esperoient, suivant leurs premiers conseils, nous persuader et avoir plustost par nécessité que par raison, tant ils se defioient de nous et d'eux mesmes, et cognoissoient mal nostre naturel fx'ançois.
Neantmoins ils furent si mal avisés et téméraires qu'ils ne laissèrent de faire proposer et desduire en pleine assemblée les droits et prétentions de leur Infante sur ce royaume, et demander la couronne pour elle et l'archiduc Ernest, les marians ensemble; dont aussi ils furent mocquez et blasmez d'un chascun, mesmes reprins d'aucuns qui leur avoient esté affectionnez, voyans, contre leur espérance, qu'ils nous vouloient faire violer nos loix et rendre nos maux éternels pour contenter leur ambition et se guarantir à nos despens soubs prétexte de pieté, encores estant foibles, hays et mesprisez comme ils estoient, et nous pressez et désespérez comme nous estions, tout ainsi que s'ils eussent eu à faire à gens perdus, et sans sentiment et mémoire des belles et spécieuses protestations qu'ils nous avoient faictes du commencement de la guerre, que leur Roy ne pretendoit rien en ce royaume, et qu'il ne nous assistoit que par zèle de religion , et pour empescher le règne d'un hérétique sur un peuple si chrestien qu'estoit celuy de la France. Ce qui leur fut depuis reproché assez à propos en une assemblée particulière par un prélat (0 qui les avoit
^•; Parunpreliit: Koie, évèque de Senlis, l'un des plus ardens ligueurs.
3» ^2 [i593] MÉMOIRES d'état
lousjours creus à leur parolle,leur disant qu'ils avoient par cet acte descouvert leur turpitude : dequoy ils turent plus scandalisez que dissuadez.
Toutesfois, voyans que nos oreilles françoises ne pouvoient entendre ceste domination du tout estrangere, ils offrirent puis après qu'eslisant leur Infante royne, ils la mariroient à un prince françois, en y comprenant ceux de la maison de Lorraine, au choix de leur Roy, lesquels ils réduisirent après en secret à M. le cardinal de Bourbon ou à M. le duc de Guise, cuidantpar ce moyen nous faire franchir le sault qu'ils desiroient. Cecy fut receu diversement, et vous asseure que, s'ils eussent esté aussi ruzez qu'ils pensent estre, la beste estoit prise; car l'on leur offroit sur cette ouverture d'eslire dès à présent en ladite assemblée laditte Infante royne, conjointement et solidairement avec le prince susdit que Sa Majesté Catholique choisiroit pour l'espouser : à condition toutesfois que la déclaration et publication seroit sursise jusques à ce que ledit mariage tust accomply. Et pource qu'ils remonstrerent qu'ils ne vouloient que ladite Infante, pour sa dignité, partist d'Espagne devant laditte déclaration, l'on adjousla que ladilte assemblée dès à présent dcputeroit ou donneroit pouvoir à M. de Mayenne de députer certains ambassadeurs ou procureurs (jui passeroient en Espagne avec le prince t(ue ledit roy d'Espagne choisiroit pour gendre, pour faire et manifester ladilte dcchiration et recognoissance au nom de tous, en contractant et effectuant ledit mariage; mais ils rejectoiont ledit offre comme indigne de la majesté de leur Uoy, et de l'obligation (jue le party luy avoit.
DE VILLEROY. [l593j 3j>J
Je m'estois rencontré par hazard en une compagnie particulière oiî cecy avoit esté proposé, que j'avois contredit tant que j'avois peu, non que j'eusse opinion que ledit roy d'Espagne fust pour jamais marier sa fille à un desdits princes, mais pour ce qu'on vouloit que ladite assemblée fist dès à présent ladite eslection, et decernast sa procuration pour ce faire, considérant que quand laditte resolution auroit esté passée, encores qu'elle fust conditionnée, toutesfois qu'il seroit après facile d'en oster ou changer la condition, et de la faire observer soubs prétexte du bien public; partant que ladite Infante jouiroit seule de laditte eslection sans faire ledit mariage : car quand laditte assemblée seroit séparée après avoir déterminé cette eslection, personne ne pourroit deifendre l'exécution conforme au décret d'icelle, et si elle nous auroit rendus irréconciliables à jamais avec le Roy et les princes du sang. Neantmoins ma remonstrance fut inutile, car non seulement il fut arresté que l'on feroit ladite proposition aux ambassadeurs duditRoy, mais aussi que l'on n'en diroit rien en ladite assemblée generallc qu'après leur response; dont je fus si scandalisé qu'à l'heure mesme je prins congé dudit duc de Mayenne, luy disant ne vouloir demeurer en lieu où l'on fit si bon marché de l'honneur et des loixdenostre nation, et de tout le royaume ensemble à la ruine de nostre religion.
La ville estoit en grande crainte et rumeur de tous ces traictez, voyant qu'ils estoient escoutez et favorisez des grands, et qu'il n'estoit permis à personne d'y contredire. Le parlement plus que tous autres s'en alteroit et esmouvoit davantage. Quelques uns sollicitoient M. de Mayenne de prester l'oreille à une pratique ([viî
334 [i^y^] miLmoirïs d'état
se faisoit soubs le nom de monseigneur le cardinal de Bourbon, combien que j'estime qu'il en fust ignorant, avec lequel ils le conseilloient de traicter pour se délivrer desdits Espagnols, lesquels vouloient préférer toutle monde àluy, et n'estre contrainct aussi de composer avec Sa Majesté estant de contraire religion, d'autant qu'il ne pouvoit plus maintenir le party sans un roy. L'on luy disoit que ledit cardinal seroit suivy des Catholiques qui servoient le Roy, que plusieurs villes du party de Sa Majesté en feroient de mesmes, et qu'il asseureroit mieux et plus honoral)lement sa fortune avec luy qu'avec tous les autres. Cecy passa si avant, que l'on escrivit et fit on signer des articles audit duc qui furent baillez à un personnage d'honneur pour en estre porteur audit sieur cardinal. Je ne fus employé en ceste négociation : toutesfois elle me fut communiquée, et me sembloit que ledit duc y entroit mal volontiers; mais aucuns esperoient qu'à la fin il s'y resoudroit, et que chacun en feroit de mesmes, jusques aux Espagnols. Je n'esLois de leur advis, ains prevoyois que ledit cardinal seroit trompé; dont, me plaignant à un de ceux à qui ce traicté auroit esté descouvert, il me dit que, soit que l'on abusast ou non ledit cardinal , il falloit mettre peine de le retirer, parce que l'on afToibliroit d'autant le roy de Navarre et troubleroit-on ses affaires : dequoy je ne me peus garder de me plaindre, et mesme en dire mon advis à un gentil-homme serviteur dudit cardinal qui, oyant parler de ce traicté, s'estoit addressé à moy , et m'avoit conjuré de ce faire en homme de bien. Je veux croire que ledit sieur cardinal, comme j'ay creu, ignoroit ceste pratique; mais il est certain que ceux qui se disoient ses serviteurs;
DE VILLEROY. [l593] 335
qui la poursuivoient, ne voy oient goutte aux affaires ny aux volontez de M. de Mayenne et des autres princes du party. Celuy auquel lesdits articles furent confiez ne fut pas si tost party de Paris que ledit duc se repentit de la charge qu'il luy avoit donnée, et l'envoya prier d'en différer l'exécution; de sorte que bien luy prist de ne s'y estre ingéré légèrement : ce qu'il fit par prudence et conseil, car il eust esté responsable du mal qui en fust arrivé s'il s'y fust embarqué; dont il eust eu grand regret, car il y alloit à la bonne foy. Mais les mescontentemens publics que lesdits Espagnols recognoissoient qu'on avoit d'eux, avec l'advis qu'ils eurent du traicté susdit qui se brassoit avec ledit cardinal, feurent cause qu'ils déclarèrent, après avoir refusé l'offre cy devant dit qui leur avoit esté faict, que le roy d'Espagne marieroit plustost et sacrifiroit sa fille avec M. de Guise pour le bien de la religion, que de manquer à un seul poinct de son devoir pour ce regard, pourveu que dès à présent elle fust esleuë roy ne et luy avec elle roy de France, espérant par ceste proposition, qui estoit très-advantageuse et honorable à la maison de Lorraine, non seulement assoupir lesdits mescontentemens et traictez contraires à leur dessein, mais aussi obtenir facilement laditte eslectionde laditte assemblée. Et véritablement plusieurs d'abordée s'en resjouyrent, cuidans avoir ville gaignée, et quec'estoit chose qui devoit estre embrassée d'un chacun. A quoy tels se laissèrent aller qui auparavant n'avoient faict cas de toutes les ouvertures et promesses desdits Espagnols, transportez d'affection envers ledit duc de Guise. Cecy estonna M. de Mayenne, soit qu'il creust que lesdits Espagnols vou-
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loient tromper monsieur son nepveu et le party, ou qu'il n'eust pas envie qu'il fust préféré à luy. Sur cela il fut conseillé de demander ausdits Espagnols quel pouvoir ils avoient de leur Roy de faire ladite proposition, et de le dire, s'ils l'avoient et le raonstroient qu'il y consentiroitj et s'assemblèrent pour cela en la maison du cardinal de Plaisance, où celuy de Pelleve se trouva avec les ministres dudit roy d'Espagne et quelques autres, et luy firent voir un endroit de leurs instructions qui faisoit mention de ladite ouverture par forme d'alternative, soit que ladite alternative y eust esté adjoustée par eux exprès ou non. Mais il advint que ce qu'ils esperoient leur donner gain de cause les en esloigna plus que devant, et accreut leur honte; car ledit duc de Mayenne, par jalousie ou autrement, s'opposa lors ouvertement à ladite eslection, mesmes avec altération. Le parlement s'advança aussi ( ' ) de donner un arrest contre icelle, qui fut très-magnanime et de grande efficace envers un chacun; l'assemblée mesmes en fut plus divisée et troublée que devant, car plusieurs creurent que ce party avoit<«slé mis en avant par lesdits Espagnols pour esbloiiir la compagnie et la conduire comme insensiblement à l'eslection de ladite Infante, et par conséquent à la ruine de l'Estat , sous l'allechement dudit mariage, lequel ils ne pouvoient croire que le roy d'Espagne eust aucune envie de faire pour les raisons qui y contredisoient. Ledit duc plus que nul autre soustenoit ceste opinion, demandoit d'estre mieux asseuré dudit
(i) Le parlement s'adi'ança aussi. Cet arrcl fui rendu le 28 juin 1593. Il déclaroil nulles toutes conventions faites ou à faire contre la lui salique.
UE VILLEIIOY. [iSqSJ 33^
mariage devant qu'il fust procède' à ladite eslection, voir aussi les forces et deniers nécessaires pour la soustenir, et pareillement qu'il fust procédé à la recompense de ses peines et travaux, qu'il faisoit valoir; et comme ledit duc avoit plus de crédit en ladite assemblée que tous autres, et que son opinion estoit plausible, il accrocha facilement ceste resolution, assisté des politiques, au grand regret des zelez et des serviteurs dudit duc de Guise, lequel neantmoins se monstra en ceste occasion plus sage et tempéré qu,e son aage et le subject ne le permettoient; dont il fut grandement loiié et estimé. Lesdicts Espagnols creurent que ledit duc de Mayenne avoit poussé le parlement à donner leur arrest; mais cela n'estoit point, car ladite cour avoit pris ce conseil d'elle mesme meuë de son honneur et devoir, comme gens qui aymoient mieux perdre la vie que manquer à l'un et à l'autre en cette occasion en connivant au renversement des loix du royaume, dont par leur institution ils sont protecteurs, et à ce faire obligez par le serment de leurs réceptions. 11 apparut aussi, par l'accueil que receut M. le président Le Maistte, et ceux qui ra-.sistoient, dudit duc de Mayenne, et de ceux qui l'accompagnoient quand il luy porta ledit arrest et fit la remonstrance de la cour, qu'il n'y avoit consenty, et s'entendoit très-mal avec icelle : dont ceste action fut d'autant plus loiiée que le péril en estoit plus grand; et certainement elle servit grandement, et faut que je die que le royaume en demeure obligé à ladite cour. Cette variété et diversité de demandes et propositions desdits estrangers faites si à coup offença plusieurs personnes, descouviit leur ambition avec le^r 44- '^2
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loiblesse et impudence : ce qui les rendit encore plus mesprisez que devant, chacun croyant qu'ils n'avoient mis en avant M. de Guise que pour faire eslire plus facilement leur Infante, diviser nos chefs, perpétuer nos misères, soubs prétexte de pieté. L'on trouvoit sur tout estrange([u'ils eussent entrepris ce fait mal garnis de forces, d'argent et de réputation, comme ils estoient; car lors leur armée s'estoit retirée et mutinée par faute d'argent, le Roy venoit de prendre Dreux à leur barbe, et n'avoient dequoy donner h vivre à personne : ils vivoient eux mesures très-mecaniquement; de sorte que tels , qui estoient venus disposez de les favoriser et servir en payant, les maudissoient voyans qu'il n'y avoit rien à gaigner avec eux. Toutesfois ils estoient si impudens, ou nous tenoient pour si sots et stupides, qu'ils s'oiTençoient et disoient s'esmerveiller dequoy nous refusions et faisions doute seulement de sacrifiera leurs fumées nos consciences, nos libériez et nos biens.
Et comme nous estions en ces perplexitez, Dieu, ayant compassion de la France et de nous, voulut toucher le cœur du Roy de la cognoissance de nostre religion, qui estoit le seul remède à nos maux qui nous restoit. Geste nouvelle fut receuë de ceux qui sans passion desiroient la conservation de la religion et du royaume , avec autant d'allégresse que si l'on leur eust donné la vie; et comme naturellement nous doutons de ce c{ue nous desirons, juscjues à ce que nous voyons l'effect re-iissir, chacun discouroit de ce changement entre l'espérance et la crainte, non sans émotion et altération, mais diversement. Les estrangers et leurs adherens faisoient provision de moyens pour
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descrier çt traverser une si saincte et louable resolution , blasmant ouvertement ceux qui s'en rejouïssoient, et s'effbrçoient d'en faire desgouster mesmes Sa Majesté, laquelle, n'ayant légèrement et à demy pris ce party, se rendit à Sainct Denys (0, où elle fut admise et receuë en l'Eglise par les prélats et docteurs assemblez pour cet efl'ect, avec les cérémonies et solemnitez qui y furent gardées, où vous estiez pour en parler mieux que nul autre. Et comme après tant de déclarations et protestations que M. le duc de Mayenne et plusieurs du party avoient faictes et publiées de recognoistre Sa Majesté après sa conversion, rien ne pouvoit plus nous excuser de ce faire, si nous ne voulions estre tenus pour meschans et ennemis de nostre patrie et de nostre religion , ceux qui craignoient ceste recognoissance mirent en avant qu'il estoit nécessaire de consulter avec le Pape de ce faict, et que Sa Majesté receust l'absolution des mains mesmes de Sa Saincteté pour rendre sa conversion vallable, ne l'osans ouvertement rejetter du tout. Et combien que plusieurs soupçonnèrent, voire creurent quecesle difficulté de remise au Pape avoit esté proposée autant pour empescher l'effect de ce bon œuvre que pour le rendre entier et parfaict, toutesfois, comme chacun creut aussi que Sa Majesté n'avoit point franchy ce saut pour après refuser ce devoir et respect envers Sa Saincteté et le Sainct Siège, l'on embrassa ce conseil , qui fut aussi-tost approuvé et bien receu de Sa Majesté et de ses serviteurs avec grande })rudence et franchise , au grand contentement des gens de bien.
(0 Se rendit à Sdincl Denys. Henri ly s'y converlit le 28 juillet
34o [^^9^] MÉMOIKES d'état
Partant il fut advisé de faire une cessation d'armes pour trois mois, dmant laquelle on envoyroit vers Sa Saincteté de part et d'autre pour sçavoir son intention. Je fus mandé et employé' en ce traicté avec vous, monsieur, et les autres seigneurs qui y furent députez, où Sa Majesté' fit bien paroistre qu'elle desiroit à bon escient arrester le cours des misères publiques j car elle traicta quasi du pair en toutes choses avec ledit duc de Mayenne, sans avoir esgard à sa dignité ny à son authorité, comme l'on a veu par les articles qui furent accordez et publiez : ce qui fut blasmé d'aucuns, qui ont depuis cogneu, par les evenemens, que Sa Majesté avoit esté très-bien conseillée. C'est grande prudence aussi de céder quelquefois au temps et aux occasions qui se présentent , car par ce moyen l'on évite souvent de grands périls, lesquels passez l'on recouvre après facilement, voire au double, ce que l'on y a mis. Si Sa Majesté eust voulu s'opiniaslrer et ne traicter avec ledit duc du Mayne que comme avec son suject, jamais il n'eust accordé la trefve : quoy advenant l'assemblée de Paiis ne se fust séparée sans traicler [avec lesdils Espagnols, et faire une royauté, car le party ne pouvoit plus soustenir la guerre sans faire l'un ou l'autre : ce qui eust perpétué nos misères, et eust à l'adventure osté le moyen et la commodité à ceux qui ont depuis recogneu Sa Majesté de ce faire, car personne n'avoit encores bien concerté ceste délibération et exécution ; et si peut-estre que plusieurs eussent creu n'estre juste ny honorable de ce faire si la guerre eust tousjours duré, mesmement estant leconneuë Saditte Majesté estie seule cause dti refus de laditle trefve pour sa particulière considération :
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car chacun luy eust impute le malheur public, et eust excusé sur la nécessité tout ce que ledit duc eust fait pour se deffendre, au contraire de ce qui est advenu. Car, pour avoir Sa Majesté si franchement et librement accordé ladite trefve et la prolongation d'icelle, et ledit duc refusé de traicter la paix durant icelle avec Sa Majesté, elle a tellement justifié ses intentions et ledit duc condamné les siennes, qu'elle a acquis et luy perdu plus de serviteurs et de villes en trois mois, qu'ils n'eussent peut-estre en dix ans, tant la justice et le droit ont de puissance sur les hommes, spécialement après que les maux les ont faict sages.
Depuis laditte cessation d'armes je me suis trouvé avec vous aux deux assemblées (O et conférences qui ont esté faictes à Andresy et à Milly pour adviser aux moyens de pacifier le royaume, comme de part et d'autre nous disions avoir volonté de faire, où vous sçavez qu'il avoit esté proposé, débattu , et comme accordé plusieurs poincts et articles conceinans le gênerai et le particulier, qui nous donnoient espérance d'un meilleur succeds que celuy qui s'en est ensuivy ; et croy certainement que s'il nous eust esté permis de conclure et parfaire le marché, que nous l'eussions faict lors ti ès-advantageux pour la religion, voire pour ceux de la Ligue , tant vous nous faisiez paroistre Sadite Majesté estre disposée d'accorder pour ce re„gard tout ce qu'honnestement l'on pouvoit désirer d'elle, dont je ne diray les particularitez, car vous les sçavez comme moy , et me semble aussi qu'il suffit d'en parler en termes généraux. Mais comme il fut dit
(0 Aux deux assemblées. Ces conférences se tinrent au mois d'octobre iSgS.
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et arresté qu'il falloit attendre la volonté du Pape devant que passer outre, il fut aussi résolu et promis que chacun feroit son devoir envers Sa Saincteté en faveur de la paix publique : pour moy je l'entendois et croyois ainsi, parce que je cognoissois que c'estoit nostre devoir, le bien et advantage de tous.
Que ledit duc de Mayenne m'avoit asseuré que c'estoit son but; qu'il me sembloit qu'il avoit trop maltraicté les Espagnols pour s'attendre plus à eux, et que le président Janin estoit emploie en cette negotiation, qui estoit celuy de tous ses serviteurs et amis auquel il se fioit le plus, et qui cognoissoit mieux aussi l'intérieur de son cœur, comme je dis audit duc quand il me pria d'aller à Andresy; et partant que je ne voulois prendre autre asseurance de son intention, allant en cette commission , que la compagnie dudit président, avec lequel il ne falloit craindre que je fusse desadvoiié, comme j'avois esté auparavant; joint qu'il me sembloit qu'il estoit trop advisé et bien conseillé pour laisser perdre cette fois l'occasion et les moyens qu'il avoit de s'accommoder avec Sa Majesté, comme je luy avois souvent dit de sa part, et par son exprès commandement, qu'il feroit si to^t qu'elle seroit catholique : luy remonstrant qu'en ce faisant il asseureroit grandement nostre religion, qu'il ne fortifiroit pas moins le party catholique, justifTiroit ses armes et les nostres, nous delivreroit de la tyrannie des estrangers, qui avoient juré sa ruine et la nostre, acquereroit une gloire immortelle, obligeroit à luy non seulement la France, mais aussi toute la chrestienté, qui gemissoit avec nous de nos misères.
Qu'il demeureroit en ce faisant chef non seulement
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de ceux de son party, mais avec le temps des autres catholiques qui avoient suivy Sa Majesté', pour à l'advenir accourir à luy, etse rallier au premier effort que l'on entreprendreroit contre la religion, comme ceux qui attribuoient à sa conduite et à ses armes l'honneur et le gré de la conservation d'icelle, et mesmes de la conversion de Sadite Majesté. Qu'il ne devoit craindre d'avoir faute d'authorité et de seureté tandis qu'il y auroit des huguenots en ce royaume, à cause de l'envie etinimitiéqueleurs portoient les catholiques, lesquels seroient plus unis en paix qu'en guerre , d'autant que le besoin qu'ils avoient en icelle les uns des autres les faisoit vivre et compatir ensemble, ce qu'ils feroient difficilement sans cela : de sorte que lesdits catholiques auroient soing de luy et de sa grandeur, comme de leur protecteur. Bref, qu'il retiendroit les villes du party à sa dévotion et ses amis intéressés à sa conservation s'il leur procuroit laditte paix, sans laquelle je n'estimois pas qu'il les peust longuement conserver après la conversion de Sa Majesté, tant chacun estoit las de la guerre et mal ediffié des Espagnols. Qu'il ne devoit point douter aussi que le Pape et le roy d'Espagne n'eussent soin de luy après ladite paix autant et plus que devant; car, comme il auroit moins de besoin d'eux, il en seroit plus estimé et recherché, comme il se pratique ordinairement entre les roys et princes , lesquels n'affectionnent que ce qui leur est necessaiie, ei mesprisent ordinairement ceux qui ne se peuvent passer d'eux. Qu'ils traverseroient et empescheroient ladite paix de tout leur pouvoir devant qu'elle fust conclue; mais quand elle seroit une fois accordée et publiée, s'ils ne l'approuvoient soudain, je m'asseurois
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qu'ils ne s'y opposeroient ouvertement, et qu'avec le temps ils s'y accommoderoient : car ce que la passion empesche pour un temps est en fin emporte' par la raison et l'utilité'. Quoique Sa Sainctete' s'opposast à l'union de toute la France, et que le roy d'Espagne se voulust charger d'une telle querelle sur la (in de ses jours, espuysé d'hommes et d'argent comme il estoit, je ne pouvois et mesembloitaussi qu'il ne devoit croire l'un ne l'autre : le premier estant oblige', comme père commun, d'avoir trop de soin de ce royaume trèschrestien pour n'en désirer le repos avec la conservation de la religion ; et l'autre trop mal voulu en iceluy avec ses ministres pour espérer à l'advenir d'y faire ses affaires, mesmement après laditte paix. Mais quand ils en useroient autrement, que l'expérience apprendroit ])ien tost à l'un, et la nécessite à l'autre, qu'ils auroient pris un très-mauvais et périlleux conseil pour la religion catholique et leurs propres Estats, comme pour toute la republique chrestienne. Que tous messieurs ses parens s'atacheroicnt aussi à sa fortune , de bonne volonté' ou par nécessité ; car comme ils le verroient accompagné et suivy en cette resolution, ainsi qu'il seroit indubitablement, des principales villes du party et des gouverneurs d'icelles , ils se gardeioient bien de demeurer derrière, ny de perdre cette occasion de pourvoir aVec luy à leur seureté et à leurs affaires. Que je ne sçavois j)as (juel advantage on luy feioit, car c'estoit chose de laquelle il n'avoit encores esté parlé; mais que je ne doutois point qu'on ne luy accordast en honneurs, charges et dignitez, et en argent, poui- biy et pour les siens, tout ce ([u'honncstement il pouvoit (h\sir(;r et demander, et (|ue le tout ne
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se fist au gré d'un chacun de part et d'autre, tant seroit grand et estimé son mérite envers le public moyennant ladite paix. Que je luy conseillois bien de se contenter plustost de médiocrité que de se surcharger d'envie, parce que l'une estoit plus seure et durable que l'autre; qu'il avoit des enfans qu'il aymoit, à la fortune desquels il devoit penser comme de la sienne: joint que j'avois toute ma vie remarqué que ceux qui avoient voulu précipiter la leur l'avoient plustost recullée qu'avancée, chaque fruit voulant estre cueilly en sa saison pour estre de bonne garde. Qu'il ne m'appartenoit de luy représenter Testât du royaume ny celuy de la cour, parce qu'il en estoit, à mon advis, mieux informé de l'un et de l'autre que je n'estois; mais qu'il me sembloit luy pouvoir et devoir dire en conscience que s'il y pensoit et consideroit bien, il trouveroit plustost matière d'espérer que de craindre à l'advenir. Partant, j'estois seulement d'advis qu'il eust soin de conserver sa réputation, maintenir les catholiques, mesnager ses vieux amis, en acquérir d'autres, bien allier ses enfans, faire provision d'argent, et se tenir loing de la cour après avoir faict ladite paix : asseuré ce faisant d'eslre à l'advenir plus recherché, utile et nécessaire que jamais, sans d'avantage s'opiniastrer à poursuivre par les armes un dessein pour s'aggrandir, qui estoit plus imaginaire que bien fondé, au péril de la religion, du royaume, de sa réputation , de ses amis , de sa vie et de ses enfans, J)lasmé, envié et traversé d'un chacun dedans et dehors la France, jusques à ses propres parens, plein d'injustice et d'impossibilitez de luy esprouvées, et encores mieux recogneu de tous, croyant, si cette fois il ne s'en departoit, que chacun
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l'abandonneroit pour traitter sans luy avec le Koy ou avec celuy d'Espagne, dont plusieurs estoient desja recherchés, et à mon advis résolus, cognoissans n'y avoir plus de salut envers luy, estant mal comme il estoit avec les Espagnols, et sans résolution de ce qu'il àvoit à faire envers Sa Majesté. Que c'estoit bien faict de rendre au Pape le respect qui avoit esté proposé devant que de conclurre tout à faict à laditte paix et la pul)lier, mais qu'il ne devoit pas laisser cependant de la faire esbaucher, de façon qu'il n'y eust plus rien à redire, tant pour le gênerai que pour le particulier, quand il recevroit l'intention de Sa Saincteté, laquelle embrasseroit bien plustost le party de nostre repos quand elle sçauroit avoir esté pourveu à la seureté de nostre religion par advis commun des catholiques, que quand on se remettroit à Sa Saincteté, d'autant qu'elle feroit difficulté et peut-estre conscience de se charger de ce soin et d'une telle envie, mesmes estant tenue de court par les Espagnols comme elle estoit; joint que Sa Saincteté ne ponvoit juger ny cognoistre si bien que nous ce qui estoit nécessaire de faire pour ce regard , pour estre loing de nous, et luy avoir tousjours esté la vérité des choses desguisée. Que la révérence que l'on portoit en ce royaume h Sa Saincteté et au Sainct Siège estoit grande, mais qu'il estoit certain que tel lien ne seroit désormais assez fort pour maintenir le party en union contre les efforts de la nécessité et le degouslement que l'on avoit desdits Espagnols, mcsmement si Sa Saincteté mesprisoit l'obéissance et submission de Sa Majesté, comme aucuns osoient desja dire qu'elle feroit : estant certain (jue ceux qui s'attacheroient h ce prétexte pour faire durer
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la guerre sans avoir esgard à la conversion de Sa Majesté en serolent mauvais marchands , d'autant que la longueur et rigueur de nos maux nous avoient ouvert les yeux et rendus plus sensibles que nous n'estions au commencement de la guerre, que, transportez de zèle ou de passion, nous croyons, en paroles, et pouvoir mieux conserver la religion et asseurer nos fortunes par la guerre que par la paix. Partant je le suppliois et conseillois de l'embrasser vivement, et s'y conduire de façon que si Dieu nous vouloit tant punir qu'elle ne se fit, que chacun sceustet cogneustau moins n'avoir tenu à luy, affin de n'attirer sur luy le blasme, la haine et malédiction publique, que ne pouvoient éviter ceux qui l'empeschoient.
Il fit démonstration de prendre en bonne part ma remonstrance, m'asseura qu'il desiroit lapaix de cœur et d'affection, qu'il ne tiendroit à luy qu'elle ne fust faicte, cognoissant que c'estoit encores le meilleur moyen de tous ceux qui se presentoient pour conserver la religion et asseurer sa fortune, à cause de la foiblesse et mauvaise conduite desdits Espagnols, avec lesquels il me disoit ne pouvoir plus compatir, et principalement avec dom Diego d'Ibarra, qui estoit insupportable; mais qu'il falloit conduire et manier les choses dignement , affin de contenter le Pape, et que le roy d'Espagne et ses amis de dedans et dehors le royaume n'eussent occasion de se plaindre de nous après avoir employé pour le party ce qu'ils y avoient mis; et aussi qu'il estimoit ce poinct estre des moins importans pour asseurer la religion et sa fortune, et que le salut public dependoil principallement de l'union et bonne intelligence du party avec SaSaincteté et
ledit loy dEspagne, laquelle il ne pouvoit conserver s'il concluoit ce traicté sans eux; partant qu'il envoiroit vers eux gens exprès pour cet effect, et qu'il ne cesseroit de poursuivre ce bon oeuvre qu'il ne fust résolu. Que ce seroit aussi le bien du royaume, comme celuy de la religion et de toute la chrestienté, que la paix fust faicte generalle, pour donner relasche à la France, et moyen aux princes chrestiens de s'opposer aux armes du Turc, dont la chrestienté estoit menacée; joint qu'il ne pouvoit croire que le Pape approuvastla paix en France pour rejetter la guerre sur le roy d'Espagne qu'il respectoit et craignoit par trop, tant pour le pouvoir qu'il avoit en Italie que pource qu'il le tenoit pour le plus seur appuy et protecteur de nostre religion et du Sainct Siège contre ledit Turc et les hérétiques : au moyen dequoy il ne pouvoit se séparer du roy d'Espagne sans ofTencer Sa Saincteté, ny le mal contenter sans manquer à son devoir, et peut-estre diviser le party et rendre inutile et honteux l'accord qu'il feroit, chose qu'il vouloit éviter au péril de sa vie. Mais qu'il esperoit que chacun s'accommoderoit à l'utilité publique, à quoy le roy de Navarre pouvoit plus ayder que personne en contentant Sa Saincteté et luy donnant occasion d'approuver sa conversion, qui estoit le poinct auquel il falloit principalement travailler et pourveoir, comme il me prioit de faire entendre aux députez de Sa Majesté en ceste conférence, protestant qu'il y procederoit de bonne foy et en homme de bien, et qu'il ne me donneroit la peine d'y aller, ny à M. de Bassompierre, ny à M. le président Janin, s'il n'avoil envie de bien faire. Ladilte conférence d'Andresy engendra celle de
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Milly, comme j'ay dit. Nous discourusmes assez francheuient et rondement des moyens de faire la paix et contenter ceux qui y pouvoient servir, toutesfois sans rien accorder ny résoudre, parce que nous n'avions charge ny pouvoir de ce faire, voulans, ce disionsnous , attendre à la volonté du Pape, envers lequel chacun promettoit faire son devoir. M. de Belin se trouva en ceste dernière assemblée au lieu de M. de Bassompierre , qui s'en estoit allé en Lorraine. L'on pourveut du mieux que l'on peut aux plaintes et contraventions de la trefve qui avoit esté bien receue et embrassée du gênerai du royaume, mais estoit mal observée des gouverneurs des villes et provinces et des gens de guerre, trop accoustumez à leur profit et au pillage : de sorte que le pauvre peuple en fut plus oppressé que souslagé. Il fut parlé en ceste dernière assemblée de prolonger encores pour quelque temps ladite trefve, pour donner plus de loisir d'envoyer à Rome ; car ceux qui y dévoient aller n'estoient encores partis , et toutesfois le temps accordé par icelle estoit ja fort advancé.
Sa Majesté parla aussi au président Janin à Fleury, et sembloit que toutes choses fussent disposées au bien, chacun faisant démonstration de l'alTectionner, et d'estre marry de ce qui se faisoit au contraire. Les peuples, quoy qu'ils fussent mal traictez, s'en esjouyssoient, espérant d'estre bientost délivrez de leurs maux, comme faisoient les habitans des villes, et quasi toute la noblesse et les ecclésiastiques du royaume. Les factieux et ceux quivivoient de la guerre ou profitoient du mal d'autruy seuls s'en attristoient, et la traversoient par divers moyens, comme par predi-
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cations, factions, menées, escrits, rapports, et plusieurs antres attentats : à quoy il estoit difficile de remédier, tant la guerre avoit accreu la licence et despravé nos mœurs; joinct que les grands, au lieu de se formaliser comme ils dévoient, y connivoient plustost qu'autrement soubs prétexte de conduiie les affaires doucement, mais, à mon advis, fort imprudemment, et quelquesfois à mauvaise fin.
Au retour dudit voyage de Milly, M. de Mayenne me pria de revoir 8a Majesté' pour luy parler de la prolongation de ladite trefve, laquelle il disoit estre nécessaire, pource qu'il avoit advisé de prier M. le cardinal de Joyeuse de prendre la peine d'aller à Rome pour servir le public en ceste occasion, espérant qu'il seroit très-utile et propre à cause de son bon zèle, de sa qualité et suffisance; et comme il estoit en Languedoc, c'estoit chose à laquelle il ne pouvoit pas pourveoir dedans le temps de laditte trefve; joinct que les ambassadeurs de Sa Majesté n'estoient encores hors du royaume. Ledit duc me renouvela lors l'asseurance qu'il m'avoit dormée de sa droitte et sincère intention et resolution à la paix, usant de termes plus exprès qu'il n'avoit encores faict, jusques à me prier d'en résoudre : ce qui me fit encores plus volontiers entreprendre ceste commission. Je fus tiouver Sa Majesté àFontaine-bleau , qui me récent de sa grâce tièshumainement; vous y estiez, monsieur; mais elle voulut, avant que d'entendre ma charge, que je visse une depesche à Rome du cardinal de Plaisance qui avoit esté prisé et envoyée à Sa Majesté, et fraischement deschiffrée. Elle me fut leuë en vostre présence et de messieurs de Schoinberg, de Sancy el do Rovol :
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le sieur de Zamet, que je trouvay à Fontaine-bleau, y fut appelle'. Elle estoit fort longue et particulière, accompagnée de la copie d'un certain serment faict à Paris le 23 du mois de juillet, entre les mains dudit cardinal, sur les sainctes Evangiles, en la présence du duc de Feria et des autres ministres du roy d'Espagne, par ledit duc de Mayenne, le cardinal de Felleve', les ducs de Guise, d'Aumale et d'Elbœuf, les sieurs de La Chastre, de Rosne et de Sainct Paul, en qualité de marescliaux de France, et deTournabon, Florentin, agent du duc de Mercœur; par lequel estoit porté que, reconnoissant, pour plusieurs grandes considérations, •u'estre à propos de faire alors une royauté catholique, mais plustost la différer à un autre temps plus opportun, cependant estoit nécessaire que le party catholique ja composé, dressé et estably depuis quelques années de l'union generalle des catholiques, dont depuis avoit esté chef ledit duc de Mayenne, demeurast entier et ferme en sa première resolution d'empescher pour tousjours la ruine de la religion catholique, apostolique et romaine en ce royaume de France; et pour la maintenir, conserver et restaurer, s'opposer à tous les ennemis d'icelle et leurs fauteurs, et extirper l'heresie autant que faire se pourroit. Ledit duc de. Mayenne, comme lieutenant de l'Estat et couronne de France, et les autres dessusdits, juroient sur les sainctes Evangiles, es mains dudit cardinal de Plaisance comme légat de Sa Saincteté, et promettoient sur leurs paroles de princes et de gentilshommes, et sur leur foy et honneur, de maintenir inviolablement la ligue catholique et ce qui est comprins soubs icelle, et de se tenir liez et unis pour l'effect susdit, comme ils avoient
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faict jusques à présent; et ne s'en départir jamais pour quelque cause que ce fust, ny de s'accoster en gênerai ny en particulier du roy de Navarre, ny faire paix avec luy, quelque acte de catholique qu'il fit. Promettant encore Sa Majesté Catholique une arme'e de douze mil hommes de pied et deux mil chevaux, et semblablement des commoditez pour maintenir pour quelque temps la cavallerie et infanterie françoise que l'on pourroit mettre ensemble, et d'estre aussi d'accord des conditions de procéder sans aucun retardement à l'eslection de la susditte royauté, laquelle n'avoit peu estre faite pour lors ; et si aucuns d'eux refusoient de ce faire, les autres seroient tenus et obligez les abandonner, et de faire compte de ne les tenjr plus en aucune manière du nombre des unis dessusdits pour la conservation de la religion , ains leur estre ennemis, et , sans avoir esgard à eux, passer outre sans difficulté à ladite eslection de royauté catholique, ledit duc de Mayenne promettant en particulier et en gênerai que pour effectuer ladite eslection les Estats généraux se tiendroient ensemble (ainsi nommoicnt-ils l'assemblée de Paris), et qu'aucune personne d'iceux ne s'en separeroit, et qu'ils seroient tenus à Paris ou ailleurs, selon qu'il seroit trouvé plus convenable, pourveu qu'il fust pourveu de la part de Sa Majesté Catholique de huict mil escus par mois, pour distribuer ausdits Estats par les mains de leur président, comprenant ledit duc de Mayenne, comme lieutenant gênerai de TEstat et couronne de France, soubs sa particulière promesse, le susdit party en gênerai, et plusieurs provinces, villes et communautez, en ce compris le duc de Nemours, le comte de Brissac et le sieur do Yillars,
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et tous les autres, lesquels il asseuroit qu'ils se tiendroient obligez comme s'ils se feussent trouvez presens et eussent soubs signé la mesme escriture avec ledit duc de Mayenne, s'obligeant particulièrement lui et les autres susdits soubssignez pour les provinces, villes et places qu'ils avoient en charge, et faisant le semblable lors ledit sieur légat de la part de Sa Saincteté, et le duc de Feria pour Sa Majesté Catholique, qu'ils continuëroient la protection dudit party pour le bien et conservation de la religion, comme ils avoient faict jusques alors; en foy dequoy ils avoient tous signé ladite promesse de leurs mains, et à icelles faict apposer le seau de leurs armes en ladite ville de Paris, le a 3 juillet i593.
Vous sçavez, monsieur, si je demeuray estonné après la lecture dudit serment, lequel estoit si contraire aux parolles dudit duc de Mayenne et aux as-^ seurances qu'il m'avoit données de son intention à la paix, et mesraes à ce qu'il nous en avoit faict dire et traicter en nos conférences, que du commencement j'eus opinion qu'il avoit esté faict à plaisir, ou seulement projette sans avoir esté effectué, jusques à ce que j'ouy lire les lettres dudit légat surprises avec le-^ dit serment du 24 et sS dudit moys de juillet, par les^ quelles il rendoit si bon et particulier compte des as-^ semblées, allées et venues faictes tant pour cela que de tout ce qui s'estoit passé à Paris, des raisons motives dudit serment, et des noms de ceux qui y avoient esté embesongnez, et de plusieurs autres particularités qui descrivoient la. vérité du faict, qu'il ne fut plus question que de souspirer et de me plaindre de la fortune publique et de la mienne, me voyant emha!i=?
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rassé avec des gens qui faisoient si peu de compte de l'une et de l'autre. Dequoy je fus si scandalisé, qu'à l'heure mesme je me résolus de n'accomplir la charge que ledit duc m'avoit donnée, d'aller prendre congé de luy, et ne me mesler plus de ses affaires. Toutesfois vous ne fustes de cet advis, ny ces messieurs qui estoient presens, pour l'opinion que vous aviez que je pouvois encores servir de quelque chose à remettre et composer les affaires, recognoissant que Sa Majesté ny vous autres messieurs, comme bien conseillez, n'estiez d'advis de rompre encores la poursuitte ny priver le royaume de l'espérance de la paix, nonobstant ledit serment, considérant que ledit duc pourroit peut-estre avoir changé d'opinion, veu les propos qu'il avoit faict tenir depuis par le président Janin, et le mauvais predicament auquel il apparoissoit par lesdites lettres du légat qu'estoient avec luy les Espagnols, et aussi que leurs tromperies sur le mariage de M. de Guise avec leur Infante , et leur foiblesse et imprudence, estoient aucunement descouvertes par les mesmes lettres, estimant qu'estant communiquées à l'oncle et au nepveu sans leur faire paroistre de l'aigreur, les pourraient eschauffer à la paix plus que devant. Au moyen dequoy je fus conseillé et persuadé de la considération publique de ne rompre encores avec eux, mais asseurer de tirer profit de ceste occasion pour porter les affaires au but des gens de bien: à quoy certainement servit bien à me faire résoudre de n'avoir trouvé esdites lettres les noms de messieurs de Bassompierre et Janin, me promettant de les avoir pour compagnons en ma plainte et en mon mescontentement, comme en ellcct ils estoient à l'injure qui
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m'a voit esté faicte, puis que nous avions esté depuis employés ensemble aux traitez de la trefve et de la paix, et asseui é et respondu de la bonne volonté dudit duc, sans toutesfois avoir eu cognoissance ny communication aucune dudit serment, comme en vérité je n'avois eu en sorte quelconque.
Le sieur Zamet et moy leusmes à part audit duc lesdites lettres et ce serment l'un après l'autie, devant que de luy faire paroistre aucune altération; et comme il recogneut, tant par la suitte et substance d'icelles que parles originaux que vous nous aviez confiez , qu'elles estoient véritables, et qu'il n'y avoit moyen de les desguiser, changer ny adjouster, il fit contenance de n'estre moins offensé dudit légat pour la façon de laquelle il parloit de luy par icelle, qu'estonné et marry de la descouverte dudit serment, advenue contre son attente , et très-mal à propos pour ses desseins. Lors j'adjoustay ma plainte particulière en termes les plus exprès et praignans dont je me peus adviser, comme celuy qui estoit picqué jusques au sang du tort qu'il m'avoit faict, non de m'avoir celé ledit serment, mais de s'estre depuis servy de ma crédulité et franchise, non moins que de mon honneur et de ma foy, pour amuser le monde en ces beaux traictez ausquels il m'avoit employé après avoir couru sa fortune cinq ans durant avec toutes les incommoditez et ruines de mes biens et mesme de ma réputation, qu'il estoit impossible de plus; laquelle plainte j'accompagnay encores d'une remonstrance que je luy fis de son aveuglement pour ce qui le concernoit luy mesme, de ce qu'encores qu'il recogneust par infinies preuves et effects la haine quele légat et lesdits Espagnols luy portoient avecleurs
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adherens, leur malice et pernicieuse intention envers le royaume, avec leur loiblesse et imprudence au soustien et à la conduite des affaires, il ne vouloit toutesfois se despestrer de leurs mains, ains continuoit à se laisser befler par eux pour destruire la religion et le royaume, et se rendre le plus misérable homme du monde : qu'il voyoit maintenant par lesdites lettres quelle foy et crédit il devoit adjouster aux belles parolles dudit légat, puis qu'il faisoit si peu d'estat de sa parolle et de ses promesses , encores qu'elles fussent si solemnelles, le tenant pour le plus grand trompeur du monde : et pour tel le depeignoit au Pape et à Rome. Quoy qu'il s'attendist après cela que Sa Sainctete' favorisast ses desseins, et que son légat fist ses affaires, quelle apparence y avoit-il de l'espérer? Aussi s'estoit-il bandé ouvertement pour monsieur son nepveu: en quoy l'on descouvroit par sa despesche qu'il perseveroit plus candidement et fidellement que plusieui's n'estimoient, car il estoit soupçonné de s'entendre du tout avec les ministres du roy d'Espagne pour abuser ce jeune prince de l'espérance du mariage de leur Infante, ne pouvant croire qu'estant personnage clairvoyant et bien informé des affaires du monde, il eut opinion que ledit mariage se deust jamais elî'ectuer. Et toutesfois il apparoissoit le contraire par lesdites lettres, car il accusoit lesdits ministres de ne procéder en ce faict rondement; et soit qu'il le fist pour plaire au Pape à sa descharge, ou jouant au plus fin, à l'usage du pays, ou qu'en vérité il fust marry de la tromperie desdits ministres h l'endroit de ce prince, quelle espérance devoit-il plus avoir d'advancer sa fortune par son moyen? Car si Sa .Saiiiclclé alfectionnoit celle de
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INÎ. de Guise, la mauvaise odeur que ledit légat donnoit encores de luy à Sa Saincteté ne luy feroit changer d'advis. D'ailleurs il ne devoit espérer, ny vouloit faire son profEt de la tromperie et honte de monsieur son nepveu, estant en si mauvais predicament enveis le légat et les ministres du roy d'Espagne; joint qu'il donneroit juste occasion à sondit nepveu de luy reprocher son malheur, outre ce qu'il pensoit desjà en avoir : dont il pourroit advenir plus de mal au party, à sa personne et aux siens , que de bien. Et d'autant que j'avois aprins à Fontainebleau la prinse à Lyon de M. de Nemours, je luy dis encore que chacun la luy imputoit, pul)liant qu'il s'estoit aidé de M. de Lyon et du mescontentement que la ville et le pays avoient des deporteraens dudit duc, pour le chasser de son gouvernement, affin de l'adjouster au sien par la guerre ou par la paix. Qu'il pouvoit penser sur cela comment sa convoitise estoit l)!asonne'e, puis qu'elle n'espargnoit son propre sang, le fils bien ayme' de la mère (0, laquelle il devoit faire estât de voir doresnavant fondre en larmes et seicher d'ennuys et de despit à ses pieds, sans avoir toutesfois le pouvoir de la délivrer ny la contenter, d'autant que l'on ne disposoit d'un peuple comme l'on vouloit, et estoit encores plus difficile de bien reparer une injure faicte à un prince, mesmement quand elle estoit fonde'e sur ses propres fautes et débets, execute'e par inférieurs, et attribuée à ses plus proches; que cecy avoit renouvelle la mémoire des propos tenus par le sieur Alfonse Corse sur la mort de messieurs ses frères, dont
(«) Le fils bien aymé de la mère. Le duc de Nemours éloil ficre utérin du duc de Mayenne.
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l'on disoit qu'il avoit monstre peu de sentiment, l'ayant en sa puissance; et y adjoustoit-on encores l'assassinat du marquis de Maygnelay, de la cliarge et despoûille duquel il avoit revestu Tautlieur d'iceluy . Que joignant maintenant à ce que dessus l'opposition qu'il avoit publiquement et fraiscliement faicte à sondit neveu, encore qu'elle fust grandement excusée des clair voyans et gens de bien, le tout ensemble faisoit quasi tenir de luy un mesme langage tant à ses amis qu'à ses ennemis, véritablement à son grand desadvantage; dont il ne devoit point douter que luy et les siens tost ou tard ne recenssent et sentissent à bon escient le dommage, et ne voyoit point qu'il eust autre moyen de se garantir qu'en faisant la paix , par laquelle il delivreroit la religion de péril, se tireroit des mains du légat et des Espagnols, purgeroit ses actions passées, mettroit l'esprit de sa mère en repos, et la personne de son frère en liberté avec honneur; avanceroit la fortune dudit duc son neveu, feroit et asseureroit la sienne comme il voudroit, et obligeroit le royaume et le party catholique à l'honorer, et le Roy à l'aymer et respecter éternellement. Qu'il estoit encoie en sa puissance de ce faire, d'autant qu'encore que Sa Majesté fust à bon droit très-indignée et mal édifiée du dit serment, et de la façon de laquelle il avoit esté depuis procédé avec elle , toutesfois Sadite Majesté s'estoit promis que quand il auroit veu et bien considéré la dejiesche dudit légat, le peu d'estime qu'il faisoit de luy, avec ce qu'il pouvoit espérer desdits Espagnols, il traitteroit après avec elle plus sincèrement qu'il n'avoit faict, comme elle m'avoit donné charge de luy diie; et qu'en ce faisant elle ne laisseroit de le
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gratifier, et faire pour luy coiume celuy qu'elle vouloit honorer et contenter plus qu'il ne pouvoit jamais espérer du costé desdits Espagnols; adjoustant pour fin que , pourveu qu'il print ce party et fistparoistre par effect y marcher de bon pied, j'avois opinion que Sadite Majesté accorderoit la continuation de la trefve encores pour un mois ou deux, affin de donner loisir à M. de Nevers d'achever son voyage et sa légation à Rome.
Ledit duc commença sa response en souspirant, me demandant s'il estoit vray que Sa Majesté eust nouvelles certaines de l'emprisonnement de M. de Nemours, parce qu'il en avoit bien quelque advis* Mais il ne le pouvoit croire, et en estoit en grande peine, tant pour le respect de madame sa mère que pour plusieurs autres raisons qui importoient grandement au public et à son particulier, encore que ledit duc se fust mal comporté en son endroit , jusques à suborner ses serviteurs, et prendre bien avant en son gouvernement : toutesfois il ne pouvoit qu'il ne fust marry (0 de ce qu'il luy estoit advenu, ne doutant point que celafist parler beaucoup de gens à son desadvantage, mais qu'il y apporteroit tel remède que les effects justiffiroient son intention, protestant ne luy estre arrivé accident de long-temps, dont il eust receu plus d'affliction que de cestuy-ci. Et véritablement je m'apperceus bien qu'il en estoit grandement travaillé, et tant qu'il en oublioit le demeurant. Mais, après avoir reprins ses esprits, il me dit qu'il avoit esté contrainct
(0 Qu'il ne fust marry. Il paroîl certain que Mayenne eut part au mouvement contre le duc de Nemours, qui, mëconnoissant son autorité , avoil voulu se faire souverain du Lyonnais.
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de faire ledit serment pour arresler le cours de cette royauté que poursuivoient ledit légat, les Espagnols et leurs partisans avec tant d'ardeur et de violence; que s'il n'eust usé de ce moyen, ils l'eussent peut-estre arrestée ou décernée sans luy, tant qu'ils estoient dépitez de la conversion de Sa Majesté, et recogneu que ce coup renverseroit leurs desseins; que si ladite royauté eust esté faicte, le Pape eust esté obligé de la souslenir, et paitant refuser à Sa Majesté son absolution : ce qui eust perj:)etué nos calamitez, car il n'eust esté après en sa puissance d'y remédier ; mais qu'estant toutes choses entières comme elles estoient demeurées par ceste invention, ils ne pouvoient garder Sa Saincteté de recevoir Sa Majesté, qui estoiL lepoinct auquel il estoit nécessaire de pourvoir sur tous autres, d'autant que, l'obtenans, tous moyens et pietextes de troubler le royaume et Sa Majesté cesseroient. Qu'il avoit delil)eré d'y ayder et servir de tout son pouvoir, comme il avoit souvent promis; mais que M. le cardinal de Joyeuse, qu'il vouloit faire chef de cette negotiation, ne pouvoit faire ce voyage devant l'expiration de la trefve : partant fallci adviser à la continuer, comme il m'avoit prié de rem .nslrer à Sa Majesté. Qu'il envoiroit avec ledit cardina messieurs de Senecé et Janin, qui luy estoient très confidens et dcsiroient le bien du royaume : de sorte qu'il ne falloit seulement qu'avoir patience sans s'arrester audit serment, lecjuel, estant faict à la recjneste du hgat et entre ses mains, devoit eslre du tout remis et diifeié au Paj)e, soubs le bon plaisir duquel il avoit entendu et protesté le faire, et non autremcnl ; mesmes estimoit qu'on le trouveroit ainsi escrit en l'oiiginal, si ledit légat, pour favoriser
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les Espagnols, ne l'avoit faict ob mettre exprès, comme il avoit lait en la copie que je luy avois aportée ce mot de catholique , où il estoit faict mention de ne recognoistre le roy de Navarre, quelque acte qu'il fist pour faire tiouver le serment à Rome moins rigoureux; qu'en fin il n'estimoit estre oblige' par ledit serment de desobeyr à Sa Saincteté, quand elle auroit receu et absous Sa Majesté, ny de rejetter la paix, pourveu qu'il recogneust la pouvoir faire à l'honneur de Dieu et en saine conscience ; et que, s'il eust eu autre intention, il ne m'eust employé en ces traictez, ny M. le président Janin. Que ledit légat mesmes ne faisoit estât dudit serment, comme l'on voyoit par ses lettres, par lesquelles il n'espargnoit les Espagnols gueres plus que luy; que lesdits Espagnols, ayansouy palier qu'il vouloit continuer la trefve, desesperoient desjà de cette royauté et de l'accomplissement dudit serment , encores qu'ils asseurassent que l'armée et les moyens qu'ils avoient promis par iceluy seroient pre>ts à la fin d'icelle; qu'il alloit aussi faire débander les députez des Estats, signe évident de son intention; car, quand ils seroient une fois séparez, il n'y auroit plus moyen d'eslire un roy. Paitant, le principal estoit de fleschir le Pape, le joindre à no^tre désir, et estre asseuré de luy avant l'expiration de ladilte trefve; car, s'il falloit recommencer la guerre, il seroit contraint de s'ayderencores desdits Espagnols, lesquels luy enclieriroient leurs denrées plus que jamais, mesaies voudroient estre payez avant la main; et luy, pour avoir moyen de se defîendre, seroit forcé de les contenter. Au moyen dequoy il prioit ses amis de plaindre plustost sa condition, et luy ayder à con-
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cliiire les affaires à Jjon port, que de s'offenser de ses actions, estant toutes forcées comme elles estoient ; qu'il ne m'avoit rien dit dudit serment, et n'en avoit aussi communiqué audit président, parce qu'il sçavoit bien que nous n'eussions jamais approuvé l'usage de ce remède , et qu'il avoit juré aussi de n'en parler qu'à ceux qui l'avoient faict avec luy, et sur tout de ne le nous communiquer, ny à M. de Bassompierre, pour la jalousie extrême que le légat et les Espagnols avoient de nous; qu'en fin son intention estoit bonne , qu'il m'en asseuroit derechef, et le feroit paroistre par effect, speciallement envers Sa Saincteté; mais qu'il estoit nécessaire d'obtenir laditte prolongation, non pour un ou deux mois, mais plustost pour quatre, affm de ne précipiter les affaires, si l'on ne vouloit advancer celles desdits Espagnols , dont il me prioit d'advertir Sa Majesté par vostre moyen, et d'en avoir response bien-tost, parce que, s'il n'en estoit asseuré, il falloit qu'il se preparast plustost à la guerre qu'à despescher à Rome.
Et d'autant que vous m'aviez prié, comme j'ay desjà dit, avec ces messieurs qui vous assistoient en ces affaires, de ne désespérer ledit duc ny rompre avec luy, j'acceptay encores cette commission, et vins vous trouver à Estampes, où Sa Majesté vous avoit laissé exprès pour entendre la responce dudit duc et la recharge qu'il m'avoit donnée , lacjuelle je vous representay telle que je l'avois receue, dont vous me promistcs d'advertir Sa Majesté, et me faire sçavoir sa volonté.
Depuis, vous et M. de Revol vintes à Poissy, où je me Irouvay, et accordasmes que ladite trefve seroit
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continuée encore pour deux mois , sçavoir est novembre et décembre ; toutesfois que la publication ne s'en feroit que pour un mois; que dans le dixiesrae novembre elle seroit publiée pour l'autre : ce que Sa Majesté voulut estre ainsi passé pour certaines considérations qui importoient à son service. Pareillement il fut accordé que l'on s'assembleroit dedans huit jours audit Poissy pour donner ordre aux contraventions de ladite trefve, dont chacun de part et d'autre se plaignoit : et sur ce un bon règlement pour la faire mieux olîserver à l'advenir. Cecy fut traitté et accordé le i3 d'octobre : dequoy j'advertis ledit duc, qui m'en envoya la ratification, laquelle je vous fis tenir, comme vous fistes après celle de Sa Majesté; mais je ne me voulus engager en la conférence desdites contraventions, tant le serment et l'acte de Lyon m'avoient donné mauvaise opinion du succès des affaires, comme plusieurs autres, lesquels n'eussent jamais creu que ledit duc eust voulu user de tels moyens pour avancer les siennes.
M. de Belin fut depesché de luy à Sa Majesté en ce temps là, sur l'advis qu'il eut que Sadite Majesté estoit allée à Dieppe exprès pour faire la guerre à M. de Vilîars, en faveur du sieur de Boisrozé qui commandoit au fort de Fescamp, lequel Sa Majesté disoit s'estre donnée à elle devant la trefve, et partant ne pouvoit l'abandonner audit sieur de Villars qui luy faisoit tous les jours la guerre, pour la supplier de n'user de voye de faict en ceste deflence pour n'altérer les affaires, mais faire que le tout fust traicté amiablement et par les députez , conformément aux articles de la trefve, laquelle ne pouvoit estre rompue
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en un lieu qu'elle ne le fust par tout.. Je n'eslois auprès dudit duc quand ledit sieur de Belin fut depesché , car j'estois demeuré à Pontoise exprès pour me mieux excuser de la conférence susdite que l'on devoit faire audit Poissy ; mais je sceus que ledit duc avoit donné charge audit sieur de Belin de sonder Sadile Majesté sur une plus longue prolongation de ladite trefve'que celle qui avoit esté accordée jusques à la fin de l'année, disant ne pouvoir dans ledit temps avoir nouvelles de Rome et d'Espagne, d'où il falloit qu'il eust advis devant que de traicter la paix. Et combien que j'eusse advert\ ledit duc que vous vous trouveriez audit lieu de Poissy au temps que nous avions ordonné pour donner ordre ausdites contraventions, afin qu'il fit aussi trouver ses députez, neanlmoins je ne vous en manday rien par ledit sieur de Belin, qui passa à Mante près de vostre maison, où vous estiez demeuré exprez pour vous acheminer audit Poissy, sans vous donner advis de son passage, ny de l'occasion de son voyage: dequoy, estant retourné à Paris, je fis plainte audit duc, sur celle que cliacun faisoit, de ce ijue l'on differoH tant à j ourvoii ausdiles contraventions. Toutesfois il voulut attendre le retour dudit sieur de Belin devant que d'envoyer audit Poissy, soit (ju'il fust en peine de ce feu que l'on disoit qui s'alloit allumer du costé de Normandie, à cause du différent d'entre le sieur de Villars et Boisrozé, ou qu'il s'attendit d'obtenir une plus longue prolongation de ladite Irefve par le moyen dudit. sieur de Belin, letpiel luy en avoit dotuié quelque espérance. Et combien que je luy remcjnstrassc qu'il ne s'y devoit attendre, veu les difficulfcz que Sa iMajcsté et ceux de son conseil avoient
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faites d'accorder les deux mois que j'avois obtenus , neantmoins, comme c'estoit le but auquel il aspiroit par dessus tous autres^ il croyoit que ce que je luy en disois, et le sieur Zamet qui en parloit comme moy, procedoit plustost de mauvaise volonté que de jugement : en quoy le confirma plus que devant le rapport que luy fit ledit sieur de Belin au retour de son voyage j car il luy dit que s'il luy eust donne' pouvoir de traicter laditte prolongation, il la luy eust rapportée pour tel temps qu'il eust voulu; mais que, ne luy ayant commandé que de sçavoir sur cela l'intention de Sa Majesté, il n'avoit voulu s'y engager davantage. Et quand au différend dudit sieur de Villars, ledit sieur de Belin avança aussi peu, parce que ledit sieur de Villars n'eut agréable son entremise, comme celuy qui ne vouloit que l'on sceust gré à autres qu'à luy de ce qui en succederoit; mais, voyant qu'il ne pouvoit estre assisté dudit duc, des Espagnols ny de M. de Guise en ceste querelle, d'autre chose que de belles paroles et promesses, il en fit depuis luy mesme l'accord avec Sa Majesté, auquel j'ay ouy dire que vous fustes employé. De sorte que ledit sieur de Belin ne rapporta de son voyage qu'une lettre de Sa Majesté addressante à vous, par laquelle elle vous mandoit de donner jusques à Paris si ledit duc vous en prioit, et cogneussiez qu'il fust à propos : dequoy ayant eu la communication, je fus d'advis que ledit duc parlas! à vous , pour luy mesmes vous dire ses raisons sur ladite plus longue prolongation, de laquelle il continuoit à faire plus grande instance que jamais, et apprendre aiissi de vous la disposition de Sadite Majesté sur icelle : ce qui fut cause que vous vintes en
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ladite ville bien-tost après, où vous parlastes par deux fois audit duc : et ne tint à vous qu'il ne print autre conseil sur le traicté de la paix que celuy qu'il avoit suivy jusques alors, sans plus s'amuser aux contraventions de laditte trefve , comme il faisoit j car vous luy dites qu'on avoit eu peine à faire approuver celle qui avoit esté accordée par Sa Majesté, contre l'advis quasi de tous ses serviteurs, lesquels estoient blasmez dedans et dehors le royaume, et Sa Majesté aussi, comme de chose que l'on estimoit avoir faict tort à sa réputation et à ses affaires; joinct que Sa Majesté esperoit estre advertie par M. de Nevers de l'intention (le nostre Sainct Père devant que laditte trefve fust expirée , pource qu'il sçavoit qu'il estoit arrivé à Ironie, et que selon qu'il manderoit à Sa Majesté elle se resoudroit de ce qu'elle auroit à faire; mais que si, en cinq mois que laditte trefve devoit durer, ledit duc ne pouvoit envoyer à Rome et sçavoir la volonté du Pape, c'estoit sa faute et non celle de Sa Majesté, laquelle pour ce regard s'estoit acquittée de son devoir comme elle avoit promis, encores que ledit duc de Nevers, auquel elle en avoit donné la charge , fust, tant pour sa qualité que pour indisposition , moins portatif que les autres. Que Sa Majesté ne pouvoit endurer que son peuple payast la taille à deux partis plus longnement de son consentement, comme elle avoit souffert jusques alors, espérant que la trefve engendreroit la paix, par le moyen de laquelle elle pourvoiroit à son souslagement plus commodément ; mais qu'elle ne voyoit pas, à son grand regret, les choses cstre pour ce regard plus advancées qu'elles estoient le premier jour, ains an contraire avoir assez d'occa-
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•sion de croire que l'on n'avoit recherché laditte trefve que pour mieux se préparer à faire durer la guerre j que si ledit duc eust eu volonté de bien faire il en feroit autrement, car chacun sçavoit qu'il en avoit le pouvoir, et que tout dependoit de luy; joint que Sa Majesté estoit résolue passer tout ce qu'honnestement elle pouvoit accorder pour le contenter, tant au gênerai qu'au particulier, comme elle luy avoit fait souvent dire ; mais aussi qu'il estoit délibéré de ne se repaistre plus de parolles, et qu'il falloit des eiTects.
Qu'elle avoit rendu au Pape et au Sainct Siège l'honneur et le respect qui leur estoient deubs, et tels qu'on avoit désiré ; et si la faction d'Espagne estoit si forte à Rome que Sa Majesté n'y peust estre receuè, il estoit question de sçavoir en ce cas ce que ledit duc pretendoit faire, et s'il traicteroit ou non, d'autant que selon cela Sa Majesté seroit conseillée de se gouverner en son endroit, le priant de bien peser ce faict avant que d'y faire response , afin de ne perdre ceste occasion, et d'obliger à luy Sadite Majesté et toute la France, voire la chrestienté, avec beaucoup de gloire et d'utilité pour luy et pour les siens, laquelle estoit encores entre ses mains; adjoustant que s'il continuoit à remettre au Pape ce que l'on sçavoit dépendre de luy entièrement, sans parler plus clairement qu'il n'avoit faict jusques alors, Sa Majesté feroit mauvais jugement de son intention. De sorte que vous n'auriez moyen, à vostre grand regret, de servir au repos du royaume selon vostre désir.
Monsieur, vous amplifiastes ce discours de plusieurs autres raisons très -considérables, fondées sur le besoing que le royaume avoit de la paix, et toute la chres-
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tienté de l'union des princes chrestiens, pour s'opposer aux armées du Turc. Toutesfois vous ne peustes esbran- 1er ledit duc la première et la seconde fois que vous parlastes à luy : de sorte que vous en partistes très- mal édifié, comme il vous pleut de me dire, et moy audit duc, lequel pour cela ne s'en esmeut pas davantage ; et me semble qu'il attribuoit les diificultez que vous luy aviez faictes sur la continuation de laditte trefve, qu'il affectionnoit,plusà un commun advis que nous avions prins ensemble, vous, le sieur Zamet et moy, qu'à la vérité du faict, d'autant que nous luy en avions autant dit que vous, et que ledit sieur de Belin luy en avoit donné toute autre espérance : de laquelle neantmoins vous ne voulustes le rejetter entièrement, le voyant si aheurté à ce poinct, afin, comme je croy , d'en remettre la resolution à Sa Majesté, et luy faire sçavoir , et à moy, son intention dedans huict ou dix jours au plus tard : ce que vous ne peustes faire, à cause de l'esloignementde Sadite Majesté qui estoit encores à Dieppe, et de vostre indisposition. Mais ledit duc m'envoya à Ponloise après vostre partement, afin d'eslre plus près de vous, où je receus vos lettres du 25 novembre, par lesquelles vous me mandiez que je vous reverrois bien-tost auprès dudit Pontoise, nous donnant tousjours peu d'espérance de la prolongation de laditte trefve, mais bien espérant de traicter à bon escient la paix , si l'on y vouloit entendre, comme l'on pouvoit faiie devant que la trefve fust expirée, dedans lequel temps vous espériez estre asseuré de la volonté du Pape, concluant que Sa Majesté desiroit et avoit tant de besoin de la paix, que vous estimiez qu'elle ne j)recipiteroit rien.
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Je presentay vostre response audit duc , laquelle luy donna plustost espérance d'obtenir laditte prolongation qu'elle ne l'en desesperoit ; en vérité contre mon advis, tant il est difficile d'arracher de l'esprit d'un prince l'opinion d'une chose qu'il affectionne. Partant il me pria de retourner à Pontoise pour vous voir, se persuadant que je vous persuaderois de faire à la fin ce que vous n'aviez envie ny peut-estre pouvoir de faire, quoy que je luy peusse dire au contraire. Et comme il cogneut que j'avois besoin estre en cela persuadé autant que vous raesmes , parce que je n'estois assez eschaufFé à son gré, il usa d'un artifice nouveau pour me remettre en train : c'est qu'il me voulut faire croire qu'il avoit tant faict avec monsieur son nepveu qu'il l'avoit du tout gaigné et tourné à la paix ; de sorte qu'estant maintenant bien unis en ce dessein, si Sa Majesté luy donnoit le loisir de conduire les affaires, il ne falloit point douter qu'elles ne succédassent heureusement ; et sur ce il me dressa une partye pour me faire parler à monsieur son nepveu, lequel s'en acquitta de façon qu'il ne me donna pas grande occasion de croire qu'il eust ceste volonté. Toutesfois je ne laissay pas de retourner à Pontoise, afin d'avoir le bien de vous voir, joint que j'eusse en vérité désiré que l'on eust prolongé ladite trefve encores un mois, pour lever toute excuse audit duc, et en ce faisant le mettre de plus en plus en son tort, estimant que cela ne pouvoit estre que très-utile au public.
Mais quand je vous vis vous me fistes bien cognoistre qu'il ne se falloit plus attendre à ladite pro» longation , me disant que Sa Majesté avoit de nouveau descouvert, par plusieurs autres lettres qui avoient esté
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piises, que ledit duc ne la demandoit que pour donner loisii' aux Espagnols de s'armer, tt au sieur de Montpesat faire le voyage d'Espagne, où ledit duc l'avoit envoyé : ce qui vous estoit confirmé par la demeure en France du président Janin, lequel, au lieu d'estre allé à Rome avec le cardinal de Joyeuse et le sieur de Senecé, comme il avoit promis de faire s^il cognoissoit, comme il disoit, que l'on voulust bien faire, n'avoit pas passé Lyon, et avoit laissé aller les deiax autres, ausquels l'on n'avoit tant défiance qu'en luy.
Je revins à Paris exprès pour dire audit duc que Sa Majesté estoit résolue de ne continuer ladite trefve le mois de décembre passé, afin qu'il ne s'y attendist plus ; et luy conseillay d'entendre à la paix sans plus remettre le traicté à un autre temps, luy disant que si la guerre recommençoit sans estre assisté de forces suffisantes jjour s'opposer à celles du Roy, et sur tout délivrer la ville de Paris de captivité, que plusieurs, tant de bonne volonté que par nécessité, se separeroient du party, et composeroient avec Sa Majesté, à présent qu'elle faisoit profession de la religion catholique, et que ceux qui demeuroient constans dans le party traicteroient encores sans luy avec les Espagnols , lesquels recherchoient un chacun de ce faire ; dont je luy disois qu'entre autres ils s'estoient adressez à mon fils, lequel ils avoient fort pressé de trailter avec eux à son desceu, combien qu'il fust recogneu d'eux et d'un chacun luy estre très-alTectionné, par où il pouvoit cognoistre quel estoit leur but, ce qu'il devoit espérer d'eux, et quelle seroit sa condition s'il advenoit que chacun traistast sans luy avec Sa Majesté ou aveclesdits Espagnols, comme je sçavoisque l'on feroit.
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Tout cela ne le peut destourner de son premier chemin, qui estoit d'attendre des nouvelles de Rome et d'Espagne devant que prendre party : de sorte qu'il se résolut de s'ayder encore de M. de Belin pour tenter dereclief s'il pourroit avoir ladite trefve, cuidans que je l'en desesperois exprès pour le contraindre de faire la paix, joint que ledit sieur de Belin continuoit à luy en donner espérance; mais à son retour il en désespéra du tout ledit duc , lequel neantmoins ne changea d'advis , ains pria ledit sieur de.Zamet de tenter encor ce remède, nous disant que M. le légat et luy avoient depesché à Rome le sieur INIontorio pour devancer ses députez, et faire que le Pape luy permist de traitter avec Sa Majesté. Toutesfois je sceus qu'il luy avoit donné autre charge, et que de nouveau il s'estoit laissé persuader que le Pape et le roy d'Espagne, avant veu n'avoir peu faire eslire M. de Guyse, demanderoient qu'on esleust le fils aisn'é dudit duc moyennant le mesme mariage de l'Infante : ce qui avoit esté apposté pour renverser la paix avec Sa Majesté, laquelle il luy faisoit remonstrer ne se pouvoir éviter que par ce moyen : enquoy il se laissoit entretenir du sieur Jean Baptiste de Tassis, lequel, comme plus fin, luy donnoit espérance que son maistre y condescendroit, pourveu que la chose fust bien conduite. Cestuy-cy ayant eu ceste astuce, embouché des partisans d'Espagne qui environnoient ledit duc, que de luy faire croire qu'ils alTectionnoient son contentement et la grandeur de sa maison plus que toute autre chose; au lieu que dom Diego d'Ibarra faisoit le contraire avec ledit duc de Feria , lesquels se monstroient plus affectionnez à M. de Guyse. Mais tout cela ne se fiisoit
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que pour les abuser tous deux , et par ce moyen nous faire franchir le sault de ceste royauté affin de perpétuer nos misères.
Quoy voyant, et que la trefve alloit expirer, de sorte qu'il falloit se résoudre de recommencer la guerre à Sa Majesté ou s'accommoder avec elle , comme celuy qui estoit entré en la Ligue par nécessité, et qui y estoit depuis demeuré pour servir au repos de son pays, sans avoir approuvé cette guerre, je prins congé dudit duc le 23 de décembre, et me retiray à Pontoise avec les miens pour les disposer à recOgnoistre Sa Majesté avec moy, puisque Dieu luy avoit faict la grâce de se renger au giron de l'Eglise, et que ledit duc ne vouloit faire la paix, et que le dessein des Espagnols estoit d'usurper ou diviser le royaume et le destruire. En partant je suppliay derechef ledit duc de mieux adviser à ses affaires, et considérer que l'espérance de la paix avoit contenu plusieurs villes et personnes au party et en bonne opinion de luy, qui s'en separeroient et murmureroient contre luy quand la trefve expireroit, tant pour estie lassez de la guerre ([ue pour ne vouloir porter les armes contre Sa Majesté puis qu'elle estoit catholique, suivans en cela leurs protestations et declaiations souvent réitérées, et publiées de sa propre bouche et par escrit : dequoy il seroit difficile qu'elles fussent retenues pour le respect du Pape, sur lequel ledit duc s'excusoit, puis que Sa Majesté s'estoit mise en devoir de le contenter; joinct que l'on estimoit que Sa Saincteté ne luy pouvoit justement refuser son absolution, la demandant d'un cœur pénitent, et si humblement qu'elle faisoit; de sorte que si Sa Saincteté en faisoit difficulté, comme
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desja l'on coininençoit à dire soubs main qu elle estoit résolue défaire, l'on l'iiiiputeroit au pouvoir qu'avoieut à Rome les Espagnols, ayant veu que le légat favorisoit ouvertement leur pratique et desseins. Que je ne voulois pour mon regard que la guerre me surprint à Paris, tant pour ce que je voulois estre en lieu où je fusse libre pour disposer de moy comme Dieu me conseilleroit, que pour ce que je ne pouvois compatir aux humeurs dudit légat et desdits Espagnols, lesquels je tenois autliQurs et cause de la ruine du party catholique et de la France. Que de demeurer auprès de luy sans y adhérer, ce seroit me perdre et me faire mocquer de moy, et d'avantage luy faire tort, parce qu'en recommençant la guerre il seroit contraint d'espouser entièrement leurs passions, devenir leur esclave, ou il'estre abandonné de toutes parts. Que si je voyois qu'après tout- cela il nous restast encores quelque sorte d'espérance de faire paix , je ne laisserois de m'y employer comme j'avois faict depuis la mort du feu Roy; que je l'avois suivy et accompagné exprès; mais qu'il ne s'y faudroit plus attendre après ladite tiefve, la fin de laquelle apporteroit un merveilleux changement aux affaires. Que je ne voulois plus luy représenter les malheurs qui luy en arriveroient, par ce qu'il y devoit voir plus clair que moy, et que je les luy avois remonstré si souvent que j'estimois l'en avoir importuné. Mais seulement je luy voulois dire que s'il n'estoit retenu, comme il disoit, que du respect qu'il portoit à Sa Saincteté en ce traicté, l'on pourroit peut-estre obtenir de Sa Majesté que tout seroit faict soubs le bon plaisir d'icelle, affinde la contenter : adjoustant que j'estimois qu'il feroit plaisir à Sa
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Saincteté d'en user ainsi, affin de la soulager au jugement qu'on luy avoit remis , auquel chacun recognoissoit qu'elle estoit agite'e et combattue de diverses considérations; concluant que si après la trefve il ne trouvoit moyen de contenter et retenir les villes au party, elles luy eschapperoient plus vistes qu'elles n'y estoient venues après la mort de messieurs ses frères, tant l'ambition et la foiblesse des Espagnols, avec les maux qu'elles avoient endurées par nostre conduite en toutes choses, leur avoient faict désirer et leur faisoit maintenant approuver la conveision de Sa Majesté', comme estant l'unique, plus prompt et asseure' remède à leurs calamités, le suppliant, si mes raisons et remonslrance ne pouvoient l'esmouvoir, au moins se resouvenir quelquesfois du devoir auquel je m'estois mis de l'assister, conseiller et servir en cette occasion, l'asseurant que je regrelterois éternellement de n'avoir peu acquérir, en cinq ans que je l'avois accompagne', plus de créance en son endroit pour son propre bien et service, non moins que pour conserver la religion et le royaume.
[ 1 594] Ledit duc avoit derechef depesché M. de Belin devers Sa Majesté, cuidant obtenir à la (in ladite prolongation, et vouloit que j'attendisse son retour avant que partir; mais je le suppliay de m'en excuser, sçachant que ledit sieur de Belin n'en rapporteroit qu'un refus, et craignant qu'il advint quelque chose qui rendit mon paitement plus dilUcille et moins honneste. J^ulant je me retii'ay à l'ontoisc, et eus ce bien de vous voir bien-tost après avec M. de Sancy, où se trouva ledit sieur Zamet, qui revenoitde Mante. Là je vous asseuray de ma delil)cration, après l'avoir
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este de vous , qu'il ne falloit plus espérer de ti eiVe generalle; mais je vous priay de ni'eu faire accorder une particulière pour Pontoise, tant pour me donner moyen de gaigner mon fils et ceux de sa garnison, que pour avoir loysir de voir quelle resolution M. de Mayenne prendroit à Paris après avoir entendu la volonté' du Pape , et ce que M. de Nevers en rapporteroit, sans porter les armes contre Sa Majeslé, laquelle la nous accorda pour trois mois : dont j'advertis M, de Mayenne qui la ratiffia, mais à regret, à cause de ce qui estoit advenu à Meaux, où les liabitans avoient recogneu Sa Majesté' avec M. de Vitry (0, leur gouverneur, dont ledit duc estoit très-offense', et non sans cause; car la déclaration de ceux de ladite ville resveilla les courages des autres, leur fist gouster les raisons qui les avoient meus, avec le bon traictement que Sa Majesté' leur avoit faict : de façon que plusieurs commencèrent à détester la guerre et les autheurs d'icelle, avec désir d'en sortir.
Ce que j'entrepris de remonstrer audit duc, tant par ledit sieur Zamet que par lettres que je luy fis présenter par Pasquier que j'avois laisbé à Paris; luy faisant dire qu'à l'exemple des habilans de Meaux, qui avoient esté des plus entiers et affectionnez à la Ligue, chacun l'abandonneroit s'il ne traittoit la paix et n'y employoit des personnes publiques, telles que pouvoient estre messieurs du parlement et les magistrats de la ville de Paris, affin de donner occasion à tout le monde de croire qu'à ce coup il y marchoit de bon
v") Ai'tc M. de Vitry. Louis de L'Hospital, baron de Viiiy, fit cette déclaration le 12 janvier i594. '^^'^ produisit un j;rand effet, el plusieurs généraux de la Ligue suivirent bientôt cet exemple.
piedj car ses plus chers amis ne se fioient quasi plus en luj, non plus que ses ennemis, tant il estoit descheu de réputation à cause de sa foiblesse et de la mauvaise conduite de sa fortune; de sorte que l'on disoit par tout à haute voix qu'il ne pouvoit faire la guerre, et toutesfois ne vouloit faire la paix, transporté de son interest particulier, sans avoir esgard au public ny à ceux qui l'avoient assisté : à quoy je ne recognoissois point qu'il peust remédier qu'en s'attachant à une negotiation publique telle que dessus ; partant je le supplioys de s'y résoudre, et pour ce faire aller luy mesme au parlement leur en faire l'ouverture et prière, et ne perdre une seule heure de temps. Mais il n'en fit compte non plus que des remonstrances pour la paix qui luy furent faictes lors par ceux du parlement, desquelles il s'offensa, s'excusant tousjours sur le Pape, et se promettant qu'à la fin il obtiendroit laditte trefve, pour laquelle il envoya derechef M. le comte de Brissac et le sieur Zamet vers Sa Majesté, chargez de nouvelles offres, ainsi que j'ay entendu ; dont Sa Majesté fist aussi peu de compte que des premières, disant tousjours qu'elle vouloit faire la paix tout à faict, ou la guerre, sans plus s'amuser ausdites trefves, tant elle avoit mauvaise opinion de la volonté dudit duc.
Sur cela Sa Majesté alla à Chartres, où elle se fist sacrer (0 , au grand plaisir et contentement d'un chacun. Et le cardinal de Plaisance publia une lettre addressante aux bons catholiques, par laquelle il leur faisuit sçavoir que nostre Sainct Père n'avoit admis et
(') ICllc se (isL sacrer. Henri iv fut sacré à Chartres le diniaiiclic 27 lévrier i Sy/) .
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receu M. de Nevers que comme prince d'Italie, et non en qualité' d'ambassadeur de Sadite Majesté, à laquelle il nous advertissoit qu'il ne donneroit jamais absolution, quoy qu'elle fist : dequoy chacun fut extrêmement scandalise'" et offence', car par sa lettre il ne rendoit aucunes raisons de ce relFus, qui estoit jugé de tous trop rigoureux , pour celuy qui tenoit lieu de père commun des chrestiens, mesmes à l'endroit d'un tel prince que Sa Majesté, laquelle l'avoit recherché avec tant de submission et d'humilité. De sorte que la rencontre de ces deux actions, sçavoir du sacre de Sa Majesté et de ladite déclaration, fist résoudre plusieurs personnes de recognoislre Sa Majesté encore plustost qu'elles n'eussent faict, voyant d'un costé que Sadite Majesté faisoit ce qu'elle devoit et pouvolt pour asseurer ses subjects de sa véritable et entière conversion, et de l'autre que ledit sieur cardinal nous desesperoit entièrement de l'assistance de Sa Saincteté en sa faveur, contre toute raison, par où nous nous voyons plongez pour jamais en un abisme de calamitez, au péril de la religion, sans nous faire apparoir d'aucun moyen ny remède propre pour nostre consolation.
Dequoy chacun veit aussi bien-tost sortir des efTects par la resolution que prindrent les principalles villes (0 du royaume de recourir à Sa Majesté et luy jurer fidélité et obeyssance, comme feirent plusieurs seigneurs et gentils-hommes, lesquels jugèrent ne devoir plus différer à ce faire soubs prétexte d'attendre la
{^) Les principales villes. Henri iv apprit pres([ue en mêoie temps la soumission de Lyon, de Rouen, d'Orléans, de presque toute la Provence 5 deMeaux, de Péronne, de Montdidier, etc. Ainsy , comme le dit Clieverny dans ses Mémoires , la Ligue se dejiloit bien visle.
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volonté de Sa Saincteté, puisqu'elle avoit condamné Sa Majesté sans l'ouyr, comme nous apprenions par la lettre dudit légat imprimée; joint que Sa Majesté avoit communié aux saincts sacremens de l'Eglise, et faict les serniens accoustumez aux sacres de nos roys.
Monsieur, vous sçavez que Dieu m'a faict ceste grâce que j'ay esté des premiers qui se sont rengez au devoir, auquel, comme il a pieu à Sa Majesté merecevoir très-favorablement par vostre moyen et de mes autres amis qui s'y sont employez, je vous ay voulu aussi addresser ce compte de mes actions durant ma misérable fortune, tant pour vous tesmoigner l'obligation que je recognois vous en avoii-, que pour vous donner occasion de me continuer vostre amitié, de laquelle je sçay que vous n'honorez pas volontiers ceux qui ont l'ame traversée. Je jure aussi que je ne la rechercherois, si en ma conscience je sçavois m'en estre rendu indigne, voire ne demeurerois en ce royaume ny pourrois vivre ailleurs en aucun repos, tant j'abhorre un maléfice et suis jaloux de mon honneur. Ce que nous faisons par force et nécessité ne nous doit entièrement estre imputé, mesmes quand en nostre cheute nous nous elforçons de l'amender en servant au public, comme vous voyez par ce discours que j'ay mis peine de faire.
Je sçay l)ien que l'on m'a long temps blasmé de la poursuitte de ladilte paix , voyant qu'elle estoit infructueuse, comme si j'eusse eu part à l'artifice dont elle a esté accusée: les uns croyansque j'avoistel pouvoir auprès dudit duc qu'il faisoit une partie de ce que je luy conseillois, et les autres que je le devois abandonner dès le commencement que je devois avoir re-
DE VILLEKOV. [ l 594] 379
cogneu qu'il ne marclioit de bon pied. J'excuse les uns et les autres, car en vérité', ayant este' nourry aux affaires, voire, si j'ose dire, dedans le sein des roys, la raison vouloit que ledit duc fist plus de compte de mes conseils qu'il n'a faict , et de l'autre mon devoir m'obligeoit le quitter, les voyant mesprisez : car j'advcuë n'avoir pèche' par ignorance; mais le succeds des affaires et ma dernière resolution me justifient assez, estant certain que je n'eusse este' si utile au public que je cuide avoir esté si j'en eusse usé autrement, comme je m'asseure que tesmoigneront tous ceux qui ont servy au changement qui est advenu : je n'en récuse un seid. Davantage, je ne me fusse satisfait moymesme, ny peust-estre contenté Sa Majesté et mes amis, comme j'estime avoir faict.
Car il me fust demeuré un regret, et à l'adventure un perpétuel reproche d'estre aucunement cause de la longueur de nos calamitez puljliques, si j'en eusse abandonné la cour cependant que, par raison et jugement, le Roy. mesme et ceux qui le servoient, comme plusieurs gens de ])ien qui suivoient le party de M. de Mayenne , croioient que je pouvois y servir ; l'on eust dit que j'eusse préféré mon particulier au public par timidité, ou pour ma commodité. Davantage, je ne sçay si, devant la conversion de Sa Majesté, j'eusse peu persuader aux miens de faire ce qu'ils ont faict pour le service de Sa ^Majesté, tant ils estimoient leur honneur estre enjra^é à suivre l'opinion commune de la guerre, laquelle estoit colorée du prétexte de la religion.
J'advouë bien avoir recogneu dès le commencement que ledit duc n'avoit pas grande envie de faire
38o ['^94] MÉMOIRES d'état
la paix, mesmes lors qu'il refusa de faire semondre Sa Majesté' de se faire catholique : car c'estoit le chemin qu'il failloit tenir pour y parvenir. Mais aussi je descouvrois en mesme temps qu'elle estoit la cause qui l'en degoustoit : et si je me suis trompé en quelque chose, ça esté d'avoir espéré que le temps et l'expérience luy feroient changer d'advisj aussi s'il n'est advenu, c'a esté plus par un vray jugement de Dieu que par raison j car je puis dire que le ciel et la terre ont comme à l'envie l'un de l'autre combattu son dessein depuis le commencement jusques à la fin, et neantmoins chose quelconque n'a peu l'en divertir, et souvent a esté pour cela, mais à tort, accusé d'irrésolution au fort de la constance, lors que la nature, les vœux d'un chacun, et mesmes ses propres paroles et actions le couvroient et desguisoient entièrement, spécialement aux yeux de ceux qui discouroient et jugeoient des choses par ce qui luy estoit plus honorable et utile, comme je confesse avoir faict souvent.
Mais le désir de régner et tenir le premier lieu a tousjours transporté ce prince, s'estant promis de pouvoir par les armes et sa vertu atteindre à ce degré pour luy etlessiens, favorisé du pretexledela religion, lequel luy avoit acquis la bien-veillance publique, et assisté des forces et moyens du roy d'Espagne; et peutestre que s'il eust eu plus d'heur, prou de gens n'eussent fait conscience d'excuser, voire favoriser son dessein, à cause des advantages que Dieu luy avoit mis en main, lesquels donnoient occasion de croire qu'il voulôit faire un changement en cet Estât, comme d'advanture il fust advenu s'il n'eust rencontré Sa Majesté, laquelle a eu le courage de défendre la jus-
DE VILLEKOY. [x594] 38 I
tice de la cause, assiste' de Dieu et de la noblesse; mais ledit duc se devoit au moins départir après la bataille d'ivry, en laquelle il esprouva sa fortune ; ou bien au retour d'Espagne du président Janin , par lequel il fut esclaircy que le roy d'Espagne pretendoit à la couronne pour luy ou pour sa fille; et sur tout après la conversion de Sa Majesté , que le prétexte de la religion avec la bienveillance publique luy manquoient, avec les moyens et la faveur du Pape et dudit roy d'Espagne, les ministres desquels vouloient qu'on preferast à luy monsieur son nepveu. S'il eust prins ce party, comme il en estoit conseillé par tous ceux qui l'aymoient, quelle gloire n'eust-il acquise? Il eust justifié la mémoire des siens, ses actions passées et celles de ses amis et du party : l'on luy eust attribué une grande partie de l'honneur de la conversion de Sa Majesté; la France eust estimé luy devoir son salut et son repos. Quelle fortune aussi n'eust-il faicte? car il eust uny à luy d'un lien indissoluble les bonnes villes du royaume ausquelles il avoit commandé, et la noblesse qui l'avoit suivy. Plusieurs estiment aussi qu'aucuns catholiques qui ont suivy Sa Majesté se fussent après ce devoir très - volontiers attachez à sa fortune pour asseurer les leurs, sujects à changement, comme sont ordinairement celles qui se forment durant une telle guerre et confusion qu'a esté la nostre depuis cinq ans; et si le P\oy, traictant avec luy, eust accordé quelque advantage aux catholiques, comme j'estime qu'il eust faict, l'on luy en eust donné l'honneur et le gré. De sorte qu'il eust esté difficile d'empescher qu'il n'eust esté recogneu àl'advenir chef du party catholique en ce royaume, et que par ce
moyen il n'eust conservé ses intelligences estrangeres, lesquelles se fussent d'autant plus volontiers entretenues avec Iny, qu'estant son crédit et pouvoir plus grands et asseurez , son amitié eust esté aussi plus utile. Davantage, le Roy eust esté contrainct pour avoir la paix de luy accorder, et à ceux de sa maison et autres ses amis et partisans, plusieurs avantages particuliers qui l'eussent rendu plus puissant que jamais ; dont il eust esté difficile, voire impossible que Sa Majesté l'eust privé quand elle l'eust voulu faire, principalement tant que la diversité de religion eust duré en ce ro3'aume , car ce prétexte eust tousjours servy d'arclîoutant etd'appuy à sa conservation. Bref ilpouvoit par la paix s'establir avec tant d'honneur et telle authorité et puissance, que Saditte Majesté n'eust gueres moins eu besoing de luy et de son service qu'il eust eu de sa bonne grâce et bien-veuillance, le royaume estant en Testât qu'il est.
Mais Dieu n'a voulu qu'il soit ainsi succédé, pour manifester sa justice. Neantmoins je diray que si un autre que ledit duc eust conduict ces affaires, que le royaume eut plus paty qu'il n'a faictj car certainement il a tousjours contredit aux violences publiques et privées, et à la dissipation de l'Estat : dequoy se plaignoient ceux qui vouloient rendre nostre guerre perpétuelle; et, à dire le vray, il a faict paroistre avoir trop bon naturel pour durer et compatir avec telles sortes de gens, les(juels vouloient, à quelque prix que ce fust, ruiner le royaume, cuidans s'agrandir aux despens d'un chacun.
Mais le boniieur de la France s'y est opposé, favorisé de la grâce fie Dieu qui s'est servy delà mngnani-
DE VILLEROY. [iSyi] 383
niitéetvei'tu de Sa Majesté, à laquelle, après sa divine bonté, la gloire en est deue principalement. Toutesfois, monsieur, la playe est encores ouverte; de sorte que Sa Majesté a besoin d'estre mieux servie que jamais pour la guérir du tout; car un petit accident la peut rendre aussi dangereuse que devant. Sur tout nous devons supplier Sa Majesté de mieux mesnager sa personne qu'elle n'a faict; car en sa conservation consiste le salut du royaume. Elle a voulu jusques icy, et peut-estre qu'il a esté nécessaire, se bazarder pour asseurer les autres ; mais il faut que d'oresnavant que les autres se hasardent pour l'asseuier; car, s'il en mesadvenoit , nos maux deviendroient à l'instant plus périlleux que jamais. C'est peut-estre aussi ce qui nourrit et entretient encores le reste des factions qui nous troublent, voire qui en préparent de toutes nouvelles non moins dangereuses que les autres. Vous y voyez plus clair que moy, et sçavez encores mieux par quel moyen l'on y peut remédier : partant je m'en tairay, et, mettant fin à mon discours, je vous suppliray le prendre en bonne part, et croire qu'il est véritable ; et je deraeureray éternellement vostre serviteur,
L>E Neufville.