A M. DE MAYENNE
Du deiixiesme jour de Van \^^l^.
Monseigneur, je vous escrirois souvent si je le pouvois faire utilement pour le public et pour vostre service ; mais les affaires sont en un estât tel qu'il n'y a plus que la main de Dieu qui y puisse valloir quelque chose. Nous avons perdu toute créance et espérance des uns aux autres, de sorte que nous attribuons à art et tromperie les ouvertures que nous faisons de part et d'autre : qui est un mal difïïcile à surmonter, car où la confiance défaut les parolles sont inutiles, principalement celles qui sont privées et secrettes. C'est pourquoy je vous ay souvent supplié, et vous ay encores n'agueres escrit faire manier et traicter publiquement et par personnes publiques les affaires generalles , estimant n'y avoir autre moyen d'arrester le cours du mal qui nous va accabler, que cestuy-là. Vous l'avez tousjours rejette pour diverses considérations qui regardent plus les interests privez que la cause publicque. Et c'est ce qui afaict blasmer et calomnier vostre procédure et tous ceux que vous
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y avez employez : qui vous a faict perdre la bienveillance du peuple , qui estoit le principal appuy et fondement devostre autliorité, et qui à la findestruira vostre party aux despens de la religion et de l'Estat. Vous avez eu crainte d'oflenser les estrangers qui vous assistent, lesquels toutesfois vous en ont sceu peu de gré, et si ont encores eu moins de soin de vous secourir et fortifier, comme il failloit, pour remédier, par la force et la réputation de vos armes joinctes ensemble, à ces subtils mescontentemens et desespoir public , que nous prévoyons qui dévoient naistre dudit renouvellement de la guerre. Les ennemis croyent que vous ne demandez la continuation de la trefve que pour attendre vos forces et mieux dresser vostre party à Kome et en Espagne ; et le peuple , pour faire durer la guerre et mieux faire vos affaires particulières. Cela estant, comment esperez-vous , estant foible comme vous estes, persuader aux premiers que vous voulez negotier de bonne foy, et aux autres que vous voulez et pouvez les sauver que par une negotiation publi- (jue et autbenlique telle que je vous en ay cy devant escript, ([ui authorise et justifie par tout vostre intention? C'est chose que vous pouvez faire soubs le bon plaisir du Pape, affin de rendre à Sa Saincteté le respect que vous luy devez , et satisfaire à vostre parole j et laquelle ne peut eslre résolue ne conclue si tost que vous n'ayez encores loisir d'estre esclaircy de la volonté de Sa Saincteté, quand mesmes on entreroit en matière dès demain, devant qu'elle soit achevée. Vous estimez ce chemin estre trop périlleux et honteux ; et je croy, pour mon regard , non seulement qu'il ne peut estie (|ue tiès-sour et utile au général, et à
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vostre particulier très-honoialile, et à vostre grande descharge ; mais aussi qu'il est unique , et ne vous en reste pointd'autre pourarrester le mal qui nous presse. Monseigneur, je vous dis cecy franchement, comme amy de ma patrie, jaloux de la conservation de nostre religion et de vostre réputation et service : en fin chacun est las de la guerre, et ne sera plus non seulement à l'advenir question de la religion, mais aussi en vostre puissance de vous deffendre et conserver, ny à vous de bien faire a vous mesmes. Je ne vous diray les raisons sur lesquelles ils se fondent , car vous les sçavez et sentez mieux que personne; mais croyez, je vous sujjplie , qu'il y a peu de gens qui prennent plaisir de se perdre de gayeté de cœur, et d'espouser un desespoir pour le reste de leur vie et de leur postérité. Les bonnes villes et communautez y sont les plus bandées, comme celles qui se trouvent descheuës del'esperancequ'ellesauroientconceuëde ceste guerre, et qui en supportent plus de tourment que les autres. N'attendez donc les effects de leur desespoir : vous estes trop foible pour l'empescher, et a desja passé trop avant pour estre retenu par douceur et par art; vous l'esprouverez et cognoistrez aussi , monseigneur, et Dieu veuille que ce ne soit trop tard pour son service et de vostre particulier! Quiconque a volonté de bien faire ne doibt faire difficalté d'opérer et d'agir en public, ne de se bien obliger qui veult bien payer. Sur ce je vous baise très-humblement les mains, et prie Dieu, monseigneur, vous conserver en parfaicte santé. De Pontoise, ce 2e jour de l'an 1594.
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