MANIFESTE
SUR L'EVASION DE L'HOSTE, SON COMMIS [i6o4].
Le vingt-deuxiesme du mois d'avril, le sieur Descartes, secrétaire de M. de Barrault, conseiller du Roy en son conseil d'ii^stat, et son ambassadeur en Espagne, rencontra le sieur de Villeroy estant sur des chevaux de poste, entre sa maison de Villeroy et Juvisi. Ledit sieur de Villeroy, estant en carosse, l'ayant saliië, ille pria de le suivre jusques au lieu de Villeroy oii il alloit coucher : ce qu'il fît. Y estant arrivé, ledit sieur Descaries luy représenta bien particulièrement, de la part dudit sieur de Barrault, ce qu'il avoit appris et decou'vert en Espagne par le moyen du sieur de RafEs, que ledit Descartes avoit amené' avec luy, et laissé à Fontaine-bleau, des intelligences que le jeune L'IIoste , l'un des clercs dudit sieur de Villeroy, avoit avec les ministres du roy d'Espagne, ausquels il s'estoit engagé et prostitué dès le temps qu'il estoit en Espagne, servant le Roy auprès de M. de La Rochepot, avec lequel ledit sieur de Villeroy l'avoit mis pour apprendre la langue et y servir Sa Majesté, lesquelles intelligences il avoit depuis entretenues et augmentées, au grand préjudice du service de Sa Majesté: ce que ledit sieur Doscartesveriiîia et prouva audit sieur de Villeroy par
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deux lettres escrittes en espagnol de la main dudit L'Hoste soubs nom déguisé, que ledit sieur de Villeroy recogneut très-bien estre escrittes par ledit L'Hoste, après mesme les avoir confrontées avec d'autres escrittes par luy en mesme temps, langue et cliaractere, soubssignées de son nom, que luy représenta aussi ledit Descartes : tellement que ledit sieur de Villeroy jugea ledit advis estre véritable, sans plus en doubter. Et comme ledit sieur Descartes luy proposa qu'il estimoit estre à propos de dissimuler et celer quelque temps ledit advis affin de surprendre ledit L'Hoste en faute, comme il seroit facile de faire, ne se deffiant de rien, et ses actions estans o])servées de près, ledit sieur de Villeroy rejetta ceste proposition, jugeant qu'il estoit difficile tenir ce fait secret long-temps : de façon que ledit L'Hoste n'en eut le vent , mesmes par advis qui luy en seroit donné par la voye de l'ambassadeur d'Espagne, sur le partement du pays dudit Raffis , et le retour à Valladolid de celuy dans la boëte duquel M, de Barrault avoit fait prendre les deux susdites lettres qui veriflioientle crime de L'Hoste. Pour ceste cause, ledit sieur de Villeroy le pria de retourner le jour mesme à Fontaineljleau, cii il avoit laissé ledit Jîaffis, pour luy dire qu'il s'y rendroit le lendemain de bonne heure pour informer Sa Majesté de ce faict, luy présenter ledit Raffis, et recevoir ses commandements. : ce que fit ledit Descartes.
Et le lendemain, 23 dudit mois, le sieur de Villeroy arriva à Fontaine-bleau environ les dix heures du matin, fit entendre à Sa Majesté le récit que luy avoit fait ledit Descaries, et les preuves qu'il luy avoit fait veoir de la perfidie dudit L'Ilosle, supj)liant Sa Majesté
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d'oûir sur cela dès le jour mesme ledit Rafîis en la présence dudit Descartes, et que ce fust en lieu secret, afin que personne n'eust cognoissance de leur veuë , et principalement dudit Raffis, que Descartes disoit avoir tenu enfermé et cache' au logis oii il estoit descendu à son arrivée audit Fontaine-bleau. Sa Majesté ordonna audit Descartes d'amener ledit Raffis en la gallerie de sa bassecourt incontinent après son disner, et leur fit bailler un passe-par-tout afin de s'y rendre parles jardins sans passer par la basse-court ny entrer au chasteau , pour n'estre veus et descouverts : comme ils firent.
Ledit sieur de Villeroy estant demeuré auprès de Sa Majesté jusques à ce qu'elle se mit à tal)le entre midy et une heure, sortant du chasteau pour venir en sa chambre de la bassecourt, veit arriver au bureau de la poste, qui est logée près.d'icelle, deux courriers vestus àl'espagnolle, avec quelques malles. Incontinent il dit à Montaigne, commis du sieur.de La Varenne, qui se trouva là, qu'il sceust quels gens ils estoient, d'où ils venoient , et oii ils alloient.
Ledit Montaigne ayant rapporté au sieur de Villeroy qu'ils venoient d'Espagne, et que l'un d'eux estoit. Flaman de la maison de l'ambassadeur d'Espagne, qui estoit passé pour aller trouver ledit ambassadeur à Paris, ledit sieur de Villeroy luy commanda, au nom du Roy, de retenir lesdits courriers, et les envoyer loger en quelque maison du village, et mettre un homme auprès d'eux qui ne permist que personne parlast à eux sans sa permission : ce qu'il luy dit qui luy ordonnoit pour cause qui importoit au,service du Roy. A quoy ledit Montaigne dit qu'il satisferoit.
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Ledit sieur de Villei oy estant monté en sa chambre pour disner, ledit Montaigne luy apporta un pacquet dudit sieur Barrault avec une petite boete carrée, dans laquelle y avoit des graines de jardins que luy envoyoit ledit sieur de Barrault dont il avoit chargé l'un desdits courriers , lesquels ledit Montaigne asseura ledit de Villeroy avoir envoyé loger au village, et commis auprès d'eux le jeune Pizeux, fils d'un courrier qui sert il y a long-temps à la suite de la cour.
Ledit sieur de Villeroy fut mandé par le Roy l'aller trouver en ladite gallerie de la bassecourt, n'estant encores hors de table, d'autant que Sa Majesté avoit ja disné, voulant aller à la chasse. S'y estant acheminé, il trouva Sa Majesté en ladite gallerie, accompagné de la l>oy ne seule, le sieur de Chasteau-Vieiix, chevalier d'honneur de ladite dame, gardant la porte, Leurs Majestez ayans ja ouy le récit dudit Raffis touchant la trahison dudit L'Hoste, la façon de laquelle il l'avoit sceuë, et comme il l'avoit descouverte audit sieur de Barrault , ledit Descartes estant présent. Ledit RafFis informa encore Leurs Majestez de plusieurs autres choses très-importantes à leur service, et respondit à plusieurs questions et demandes que Sa Majesté luy fit, présent ledit sieur de Villeroy.
Sa Majesté ayant finy avec ledit Raffis et Descartes, leur commanda s'en retourner au logis par le mesme chemin qu'ils estoient venus, afin de n'estre veus et descouveits de personne, et retint ledit sieur de Villeroy auprès d'elle.
Comme Sa Majesté sortoitde ladite gallerie pour prendre la, botte, pour aller à la chasse sui- la terrasse proche la grande gallerie, Dcsnots, aussi couimis dudit
sieur de La Varenne, n'agueres venu de Tliurin depesché vers Sa Majesté par ledit sieur de La Varenne, se présenta à elle estant arrivé à la mesme heure de Paris, où il avoit passé, sans voir Sa Majesté en ce lieu, pour porter sa depesche audit sieur de Villeroy, ainsi que ledit sieur de La Varenne luy avoit commandé : dont Sa Majesté n'estoit contente.
Ledit sieur de Villeroy demeura auprès de Sa Majesté jusques à ce qu'elle fut montée à cheval ; après il se retira en sa chambre, et ne fut si tost entré en son cabinet que M. l'evesque de Chartres , accompagné du père Cotton et des ausmosniers de Sa Majesté qui sont en quartier, y entra pour adviser avec luy ce qu'il falloit faire le lendemain jour de Sainct George pour la cérémonie de l'ordre de la Jartiere, que Sa Majesté a accoustumé de solemniser ledit jour. Leur conférence dura assez long-temps.
Si tost qu'ils furent sortis d'avec luy, ledit sieur Descartes y entra, qui dit audit sieur de Villeroy que ledit L'Hoste estoit arrivé de Paris avec ledit Desnots : de quoy il n'avoit encores rien sceu; qu'il estoit venu en posle, et que par malheur il l'avoit rencontré retournant avec ledit Raftis, de la gallerie où ils avoient parlé au Roy, en leur logis; qu'appercevant ledit L'Hoste à cent pas de luy, il avoit dit audit Raffis qu'il fit semblant de prendre congé de luy, et qu'il se retirast dans la porte d'un logis auprès duquel ils estoient : ce qu'avoit faict ledit Raflis le plus subtilement qu'il peut; et qu'il estoit allé accoster et saluer ledit L'Hoste, qu'il avoit trouvé estonné qu'il lui avoit baillé des lettres de M. de Barrault et autres qu'il avoit pour luy avec quelques gants qu'il avoit apportez d'Espagne, et avoit mis
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peine de l'entretenir; mais qu'il voyoit J)ien qu'il avuit l'esprit esmeu et travaillé, et que ledit L'Hoste luy avoit dit avoir sceu qu'il estoit arrivé deux courriers d'Espagne, demandant audit Descartes s'il les avoit veus; et comme ledit Descartes luy dit queceluy qu'il avoit peu voir vestu à l'espagnole, qui s'estoit séparé de luy et estoit entré audit logis, en pouvoit estre l'un, ledit L'Hoste continua à faire contenance d'homme qui estoit en peine; neantmoins queluy Descartes l'avoit entretenu le mieux qu'il avoit peu sans l'abandonner; qu'estans entrez en la basse-court et venus jusques auprès du logis dudit sieur de Villeroy, L'Hoste l'appercevant venir du chasteau , il avoit dit audit Descartes qu'il ne vouloit pas qu'il le vist les bottes aux jambes , et qu'il s'alloit debotter ; que ledit Descartes luy avoit faict compagnie jusques liors la basse-court ; qu'estant auprès du logis dudit sieur evesque de Chartres, ils avoient rencontré un des gens dudit evesque , parent dudit L'Hoste , qui les avoit accostez ; que ledit L'Hoste luy avoit dit qu'il n'avoit mangé depuis estre party de Paris, et qu'il vouloit aller en un cabaret pour trouver à disner; que ledit Descartes s'estoit offert de l'y accompagner ; qu'en fin , au lieu d'aller au cabaret, il estoit retourné tout court en la basse- court du chasteau, et estoit entré en la cuisine dudit sieur de Villeroy pour y demander à manger ; que ledit Descartes le voyant là estoit monté en la cliambre dudit sieur de Villeroy pour l'en advertir; mais d'autant que ledit sieur evesque de Chartres et lesdits aumosniers estoient avec luy, il n'auroit osé s'ingérer d'y entrer plustosL.
Ledit sieur de Villeroy, entendant ce que dessus.
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partit aussi-tost de son cabinet pouraller faire prendre ledit L'Hoste,s'en alla au logis du Roy, prit le sieur de Lomenie avec luy pour l'assister en ce qui se passeroit, et envoya chercher le lieutenant du grand prevost. Cependant il commanda à Du Noyer, qui le servoit demaistre d'hostel, d'aller chercher ledit L'Hoste, demeurer auprès de luy, et ne le laisser ny abandonner (ju'il ne l'eust envoyé quérir, sans luy dire la cause pour laquelle il luy faisoit tel commandement, de laquelle aussi ledit sieur de Villeroy n'avoit encores faict part ny donne' advis à aucun de ses domestiques. Du Brocq, l'un des lieutenans du grand prevost, estant arrivé en la gallerie qui est près la chambre du Roy, ledit sieur de Villeroy présent, ledit sieur de Lomenie luy dit, de la part du. Roy, qu'il allast prendre prisonnier ledit L'Hoste au logis dudit sieur de Villeroy, OUI il estimoit qu'il estoit. Ledit Du Brocq ayant respondu qu'il ne le cognoissoit point, ledit sieur de Villeroy luy dit qu'il allast se promener en la basse-court du chasteau , et qu'il arrestast eeluy qui y passeroit et seroit accompagné d'un des ses laquais par lequel il l'alloit envoyer quérir, ainsi qu'il fit à l'heure mesme, disant audit laquais qu'il trouveroit ledit Du Noyer avec ledit L'Hoste, et qu'il l'amenast avec luy.
Sur cela lesdits sieurs de Villeroy et de Lomenie passèrent en la grande gallerie pour veoir faire ceste capture des fenestres d'icelle. Mais ledit sieur de Villeroy, voyant que ledit laquais tardoit trop à venir, et que ledit Du Noyer estoit passé seul par ladite cour sans ledit L'Hoste, ledit sieur de Villeroy soupçonna incontinent ce qui estoit advenu, à sçavoir que ledit L'Hoste s'en estoit fuy d'elTroy.
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Ce qui fut veriffié incontinent après par ledit Du Noyer, lequel , ne le trouvant audit cabaret ny ailleurs, s'advisa d'aller au logis du sieur deFleury, pour veoir s'il y estoit encores. Là il apprit qu'il avoit retiré son cheval ; mais il ne l'y trouva point, ains seulement un garçon qui avoit accouslumé de Je penser, qui luy dit qu'il l'estoit venu prendre fort à la haste, et qu'il s'en estoit allé sans avoir dit oii il alloit : ce qui fut rapporté audit sieur de Villeroy par ledit Du Noyer", estant encore en laditte gallerie avec ledit sieur de Lomenie; et à l'instant il depescha des courriers et lettres de toutes parts, et sur tous les chemins que pouvoit tenir ledit L'Hoste, pour le pouvoir rencontrer et arrester, ainsi qu'il est advenu du costé de Meaux. S'enquist aussi au mesme instant comment 1er dit L'Hoste avoit peu avoir advis'de la délibération qu'on avoit faite de le prendre : et veriffia que cela estoit procédé de celuy que luy avoit donné ledit Montaigne, commis de la poste, à son arrivée et descente an bureau ; que lesdits deux courriers qui estoient venus d'Espagne l'avoient demandé et desiroient parler à luy, lesquels il alla trouver, et parla à eux devant que d'entrer au logis dudit sieur de Villeroy; et est à présumer qu'il fut adverty par eux de la venue dudit Rafiis avec ledit Descartes, et partant qu'il prist garde à luy, lesdits courriers estants partis d'Espagne quelques jours après lesdits Raffis et Descartes : en quoy il fut confirmé par la rencontre inopinée ([u'il fit de l'un et de l'autre, ainsi qu'il est dit cy devant.
Et d'autant que l'on a sceu , par les dépositions de ceux rpii ont esté interrogez depuis sur ce faict par le sieur de Miraumont, lieutenant du grand prevost.
ce qui en a esté apris d'ailleurs, et par le procez verbal du prevost des mareschaux de Meaux, ce qui est advenu en la poursuite, et quand son corps a esté trouvé en la rivière de Marne, près du bac à Fay, où il Fut atteint par ledit prevost, dont ne sera faict mention par le présent Mémoire, qui a esté faict par le sieur de Villeroy seulement pour représenter au vray ce qui s'est passé en l'évasion et fuite de Fontainebleau dudit L'Hoste, dont il a eu cognoissance.
Faict à Fontainebleau, le 3*" jour de may i()o4.
Signé DE Neufville.
49^ MÉMOIRES d'ktAT