‹ Depuis le règne de Phillippe-Auguste, jusqu'au commencement du dix-septième (volume 2)Chapitre 16 sur 20 · DES CAUSES ET MOTIFS DE LA SAINCT BARTHELEMY · texte numérisé non relu

DES CAUSES ET MOTIFS DE LA SAINCT BARTHELEMY

Sa Majesté, de qui le nom avoit volé jusques aux Sarmates et pays plus esloignez , par le bruict de ses victoires et rares vertus , fut esleu roy par les Polaques, et préféré à tous les princes chrestiens de son temps, à ce puissant et ample Estât de Pologne, où le roy Charles son frère voulut qu'il s'acheminast incontinent, au grand déplaisir neantmoins de tous les or 1res de ce royaume , qui firent deiiil pu])lic d'estre privez de la présence de ce prince, seconde personne de la France , valeureux et utile à sa patrie , laquelle il laissoit misérablement travaillée de diverses factions de guerres civiles , si long-temps par aucuns industrieusement entretenues. Luy, touché de la commisération de nos malheurs , et d'amour réciproque envers l'Estat , agité de ces desordres , déplaisant au possible de ce que, contre son gré et intention , il falloit pour une terre estrangere quitter la sienne naturelle, sa première et plus chère nourrice , de laquelle il avoit

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tant bien mérité, fut contraint et demy forcé, par la volonté du Roy son frère, et par la nécessité du temps et des affaires, de s'y acheminer, et commença son chemin parla Lorraine, traversant par toute l'Allemagne, oii il fut bien receu et grandement festoyé, avec toute sorte d'allégresse et de bonne chère de plusieurs seigneurs, princes, republicques et communautez, et de tous leurs sujets, ainsi que meritoit un si grand roy. Si est-ce que parmy le contentement de tant d'honneurs et de respects qu'il y receut, il eut ce déplaisir, faisant son entrée en quelques villes des Pays- Bas oii il y avoit des François fugitifs et réfugiez, d'entendre , parmy les rués où le peuple estoit assemblé pour le voir passer, des voix s'eslever contre luy pleines d'injures et de reproches , s'adressa ns indignement à luy par hommes, femmes et enfans , François et Allemans , tant en nostre langue qu'en allernand et en latin , contre la volonté neantmoins des plus grands et de ceux qui le.recevoient , desquels il estoit recueiily et favorisé en tout ce qu'ils pouvoient, avec résistance à telles invectives , procedans de la seule occasion et en haine de la Sainct Barthélémy. Et davantage, en des banquets et festins faits à Sa Majesté pour d'autant plus l'honorer et le divertir, se disoient des brocards picquants, et des rencontres et allusions qu'aucuns faisoient venir à propos, qui l'offençoient grandement; ert encoresdes grands tableaux mis exprès aux sales et chambres où il devoit loger, dans lesquels les exécutions de la Sainct Barthélémy, faictesà Paris et autres lieux, estoient peintes au vif, et les figures représentées après le naturel, où aucuns des exécutez et des exécuteurs estoient si bien dépeints qu'on les remar- 44- 32

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(juoit naïfvement, lant ceste histoire avoit esté, par art et par diligence, curieusement recherchée, laissant au jugement commun si ceste disgrâce recentement receuë en la mémoire de ce prince , et tant de fois et par nouvelles occasions renouvellée et gravée en son entendement , avoit point esté cause que deux jours après son arrivée à Cracovie, principale ville de Pologne, estant logé dans le chasteau, se sentant agité la nuict de plusieurs sollicitudes et resveries qui ne luy permettoient de reposer une seule minutte de temps, environ sur les trois heures après minuit envoya que. rir par un valet de chambre le personnage que je ne puis nommer, qui, pour le rang qu'il tenoit près de sa personne, estoit logé dans le chasteau près la chambre du Roy, lequel, pour le soulager et divertir des importunes imaginations qui l'empeschoient de dormir, et pour se faire entretenir dans le lict à la façon des roys et princes, ou plustost, comme il apparut lors, pour luy faire entendre au vray l'occasion de l'exécution de la Sainct Barthélémy faicte le 24<l'^oust 1572.

Commença, le voyant entrer dans sa chambre, à luy dire, l'appellant par son nom : (t Monsieur tel , etc., je vous fais venir icy pour vous faire part de mes inquiétudes et agitations de ceste nuict qui ont troublé mon repos, en pensant à l'exécution de la Sainct Barthélémy, dont possible n'avez vous pas sceu là vérité telle que présentement je la vous veux dire.

« La Roine ma mère et moy desja par trois ou quatre fois nous estions apperceus que quand l'admirai de Chastillon avoit en particulier entretenu le Roy mon frère (ce qui advenoit souvent), eux deux seuls, en de bien longues conférences, si lors, et par cas d'aven-

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ture, après le départ de Tadmiral, la Royne ma mère ou moy al)ordions le Roy pour luy parler de quelques affaires, voire mesmes de celles qui ne regardoient que son plaisir, nous le trouvions merveilleusement fougueux et renfrongné, avec un visage et des contenances rudes, et éncores davantage ses responses , qui n'estoient point vrayement celles qu'il avoit accoustumé de faire à la Royne ma mère précédemment, accompagne'es d'honneurs et de respects qu'il luy portoit, et à moy de faveur et signes de bienveillance. Cela nous estant ainsi arrivé plusieurs fois, et encores en mon particulier bien peu de temps devant la Sainct Barthélémy, partant exprès de mon logis pour aller voir le Roy, comme je fus entré dans sa chambre et demandé où il estoit, et que quelqu'un m'eut respondu qu'il estoit dans son cabinet, d'où tout présentement l'admirai vendit de sortir, qui y avoit esté seul fort longtemps, j'y entray incontinent comme j'avois accoustumé. Mais si tost que le Roy mon frère m'eust apperçeu, sans me rien dire il commença à se promener furieusement et a grands pas, me regardant souvent de travers et de fort mauvais œil, mettant par fois la main sur sa dae[ue et d'une façon si animeuse que je n'attendois autre chose sinon qu'il me vint colleter pour me poignarder et ainsi je demeurois tousjours en cervelle. Et comme ilcontinuoit ceste façon de marcher et ces contenances si estranges, je fus fort marry d'estre encré, pensant au danger où j'estois , mais encores plus à m'en oster : ce que je fis si dextrement qu'en se promenant ainsi et me tournant le dos , je me retiray promptement vers la porte , que j'ouvris ; et avec une révérence plus courte que celle de l'entrée, je fis ma sortie, qui ne

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fut quasi point appei ceuë de luy que je ne fusse dehors, tant j'en sceuz prendre le temps à propos , et ne la peus faire pourtant si soudaine qu'il ne me jettast encores deux ou trois fascheuses œillades, sans me dire ny faire autre chose, ny moy à luy, que tirer doucement la porte après moy^ faisant mon conte (comme on dit) de l'avoir belle eschappée. Et de ce pas m'en allay trouver la Roy ne ma merë, à laquelle faisant tout ce discours , et conjpignant ensemble tous les rapports, advis et suspicions, le temps et toutes les circonstances passe'es avec ceste dernière rencontre, nous demeurasmes l'un et l'autre aisément persuadez et comme certains que l'admirai estoit celuy qui avoit imprimé au Roy quelque mauvaise et. sinistre opinion de nous , et resolusmes dèslors de nous en defTaire, et d'en chercher les moyens avec madame de Nemours, à qui seule nous estimasmes qu'on se pouvoit descouvrir, pour la haine mortelle que nous sçavions qu'elle luy portoit j et l'ayant fait appeller et confère avec elle des moyens et de l'ordre que nous devions tenir pour exécuter ce dessein, nous envoyasmes incontinent quérir un capitaine gascon , nomme' . . , ., auquel, aussitost qu'il fut venu vers nous, je luy dis : « Capitaine tel, la Royne ma mère et moy vous avons choisi entre tous nos bons serviteurs pour homme de valeur et de courage, propre à conduire et mettre à chef une entreprise que nous avons, (jui ne consiste qu'à faire un brave coup de vostre main sur quelqu'un que nous vous nommerons. Advisez si vous avez la hardiesse de l'entreprendre : la faveur et les moyens ne vous manqueront point, et outre ce une recompense digne du plus signale service que nous pourrions espérer de

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VOUS. » -Et après nous en avoir trop brusquement asseurez,sans réservation d'aucune personne, à l'instant mesmes nous vismes bien qu'il né se falloit pas servir deluy. Qui fut cause que par manière de jeu nous luy fismes monstrerle moyen qu'il tiendroit pour attaquer celuy que nous desirions; et l'ayans bien considéré, et tous ses mouvemens, sa parole et ses contenances, qui nous avoient fait rire et donné du passe-temps, nous le jugeasmes trop escervelé et êsventé ( quoy qu'assez courageux ethazardeux)pour l'entreprendre, mais non pas sage et prudent pour l'exécuter. De façon que, l'ayant remis à une autre fois pourluy dire le reste, nous l'envoyasraes , et nous advisasmes aussi tost de nous servir de Montravel, comme d'un instrument plus propre et desjà practiqué et expérimenté à l'assassinat, que peu devant il avoit commis en la personne de feu Moiiy. Mais afin de ne perdre temps, l'ayant incontinent m^ndé et descouvert notre entreprise, pour l'y animer davantage nous luy disraes que pour son salut mesme il ne la devoit refuser, et que nous sçavions bien que s'il tomboit entre les mains de l'admirai, qu'il luy feroit mauvais party pour le meurtre de son plus favory aray Moiiy; et qu'il ne pouvoit ignorer qu^il ne l'eust fait chevaler pour luy en faire autant, et qu'il n'en devoit jamais attendre qu'un mauvais traictement. Enfin, après avoir longtemps debatu là dessus, et qu'il nous eut promis d'exécuter l'entreprise, et que nous eusmes discouru des moyens et de la facilité d'y parvenir, nous n'y en trouvasmes point de plus favorable que celuy de madame de Nemours, qui avoit Vilayne, l'un des siens, logé bien à propos pour cet eîTect, donnansordreà tout ce qui luyestoit ne-

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cessaive. Et asseuré qu'il fut d'une bonne récompense, et de l'appuy et support qu'il devoit espérer de nous, et encores conforté de tout ce que nous pensions servir à l'encourager et fortifier davantage à l'entreprendre asseurement, nous le laissasmes (comme l'on dict) aller sur sa foy tirer le coup d'harquebuze par la fenestre, oii il ne se raonstra si bon ne si asseuré harquebnsier que nous pensions, ayant seulement blessé l'admirai aux deux bras. Ce beau coup failly, et de si près, nous fit penser à nos affaires jusques à l'après disnée que le Roy mon frère le voulant aller voir à son logis, la Royne ma mère et moy deliberasmes d'estre de la partie pour l'accompagner, et voir aussi la contenance de l'admirai. Et estans là arrivez, nous le vismes dans son lict fort blessé; et comme le Roy et nous luy eusmes donné bonne espérance de guarison et exhorté de prendre bon courage, l'ayans aussi asseuré que nous luy ferions faire bonne justice de celuy ou ceux qui l'avoient ainsi blessé, et de tous les autlieurs et participans, et qu'il nous eut respondu quelque cbose, il demanda au Roy de parler à luy en secret : ce qu'il luy accorda très^volontiers, faisant signe à la Royne ma mère et à moy de nous retirer: ce que nous fismes incontinent au milieu de la chambre, oii nous demeurasmes debout pendant ce colloque privé qui nous donna un grand soupçon ; mais encores plus que, sans y penser, nous nous vismestous entourez de plus de deux cens gentils hommes et capitaines du party de l'admirai, qui estoient dans la chambre et dans une autre auprès, et encores dans une salle basse : lesquels, avec des faces tristes, des gestes et contenances de gens mal contens, parlementoient aux

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oreilles des uns des autres, passaiis et lepassans souvent et devant et derrière nous, et non avec tant d'honneur et respect qu'ils dévoient, comme il nous sembla pour lors, et quasi ils avoient quelque soupçon que nous avions part à la blessure de l'admirai. Quoy que s'en fut, nous le jugeasmes de la façon, considerans possible toutes leurs actions. plus exactement qu'il n'estoit besoin. Nous fusmes donc surpris d'estonnement et de crainte de nous voir là enfermez, comme depuis me l'a advoiié plusieurs fois la Roy ne ma merè, et qu'elle n'estoit oncques entrée en lieu où il y eust tant d'occasion de peur, et d'où elle fust sortie avec plus d'ayse et de plaisir. Ce doute nous fît rompre promptement ce discours que l'admirai faisoit au Roy, sous une honneste couverture que la Royne ma mère inventa, laquelle, s'approchant du Roy, luy dit tout haut qu'il n'y avoit point d'apparence de faire ainsi parler si longtemps M. Fadmiial, et qu'elle voyoit bien que ses médecins et chirurgiens le trouvoient mauvais, comme véritablement cela estoit bien dangereux et suffisant de luy donner la fîebvre, dont sur toute chose il se falloit garder, priant le Roy de remettre le reste de leur discours à une autre fois, quand M. l'admirai se porteroit mieux. Cela fascha fort le Roy, qui vouloit bien ouyr le reste de ce qu'avoit à luy dire l'admirai. Toutesfois, ne pouvant résister à une si apparente raison , nous le tirasmes hors du logis. Et incontinent la Royne ma mère, qui desiroit sur tout seavoir le discours secret que l'admirai luy avoit communiqué, duquel il n'avoit voulu que nous fussions participans, pria le Roy, et moi aussi, de nous le dire: ce qu'il refusa par plusieurs fois. Mais se sentant

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importuné et par trop pressé de nous, comme il sembloit, et plus par manière d'acquit qu'autrement, nous dict brusquement et avec desplaisir, jurant par la mort Dieu , « que ce que luy disoit l'admirai estoit vray, et que les roys ne se recognoissoient en France qu'autant qu'ils avoient de puissance de bien ou mal faire à leurs sujets et serviteurs, et que ceste puissance et maniement d'affaires de tout l'Estat s'estoit finement escoulée entre vos mains; mais que ceste superintendance et authorité me pouvoit estre quelque jour grandement préjudiciable et atout mon royaume, et que je la devois tenir pour suspecte et y prendre garde ; dont il m'avoit bien voulu advertir, comme l'un de mes meilleurs et plus fidèles sujets et serviteurs, avant que mourir. Et bien, mon Dieu, puisque vous l'avez voulu sçavoir, c'est ce que me disoit l'admirai. » Cela ainsi dit de passion et de fureur, dont le discours nous touscha grandement au cœur, que nous dissimulasmes le mieux qu'il nous fut possible, nous excusant toutes fois l'un et l'autre, amenaos beaucoup de justifications à ce propos, y adjoustant tout ce que nous pouvions de nos raisons pour le desmouvoir et dissuader de ceste opinion , continuant toujours ce discours depuis le logis de l'admirai jusques au Louvre, où, ayant laissé le Roy dans sa chambre, nous nous retirasmés en celle de la Royne ma mère, picquée et offencée au possible de ce langage de l'admirai au Roy, et encor plus de la créance qu'il sembloit en avoir, craignant que cela n'appoi tast quelque altération et changement en nos affaires et au maniement de l'Estat. Et pour n'en rien desguiser nous demeurasmes si despourveuz et de conseil et d'onteiidemcnt , que, ne

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pouvans rien résoudre à propos pour ceste heure-là , nous nous retirasmes, remettant la partie au lendemain, que j'allaj trouver la Royne ma mère, qui estoit desja levée. J'eus bien martel en teste, et elle aussi de son costé; et ne fut pour lors prins autre délibération que de faire , par quelque moyen que ce fut, depescher l'admirai. Et ne se pouvant plus user de ruses et finesses, il falloit que ce fut par voye descouverte; mais qu'il falloit, pour ce faire, amener le Roy à ceste resolution, et que l'après disnée nous Tirions trouver dans son cabinet, où nous ferions venir le sieur de Nevers, les mareschauxde Tavanes et de Retz, et le chancelier de Birague, pour avoir seulement leur advis dès moyens que nous tiendrions à l'exécution, laquelle nous avions desja arrestée, ma mère et moy. .Si tost que nous fusmes entrez au cabinet oii le Roy mon frère estoit, elle commença à luy remohstrer que le party des huguenots s'armoit contre luy à l'occasion de la blessure de l'admirai, qui avoit faict plusieurs depesches en Allemagne pour faire levée de dix mille reistres, et aux cantons des Suisses avec une autre levée de dix mille hommes de pied ; et que les capitaines françois partisans des huguenots estoient desja la pluspart semblablement partis pour faire levées dans le royaume, et les rendez-vous du temps et du lieu desjà aussi donnez et arrestez. Que une si puissante armée une fois jointe aux forces françoises (chose qui n'estoit que trop faisable), ses forces n'estoient pas bastantes à moitié près d'y pouvoir résister, veu les pratiques et intelligences qu'ils avoient, dedans et dehors le royaume, avec beaucoup de villes, communautez et peuples (dont elle avoit de bons et certains advis), qui dévoient faire

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révolte avec eux sous prétexte du bien public , et que luy estant foible d'argent et d'iiommes , elle ne voyoit lieu de seurete' pour luy en France. Et si il y avoit l)ien davantage une nouvelle conséquence dont elle le vouloit advertir : c'est que tous les catholiques , ennuyez d'une si longue guerre, et vexez de tant de sortes de calamitez, estoient délibérez et résolus d'y mettre une fin. Et où il ne voudroit user de leur conseil, il estoit aussi arresté entr'eux d'eslire un capitaine gênerai pour prendre leur protection, et faire ligue offensive et deffensive contre les huguenots : et ainsi demeureroit seul enveloppé en grands dangers, sans puissance ni authorité. Qu'on verroit toute Ja France armée de deux grands partis, sur lesquels il n'auroil aucun commandement et aussi peu d'obeïssance. Mais qu'à un si grand danger et péril eminent de luy et de tout son Estât , et à tant de ruines et calamitez qui se preparoient , où nous touchions desjà du doigt, et au meurtre de tant de milliers d'hommes , un seul coup d'espée pouvoit remédier et destourner tous les malheurs, et qu'il falloit seulement tuer l'admirai, chef et aulheur de toutes les guerres civiles. Que les desseins et entreprises des huguenots mourroient avec luy, elles catholiques, satisfaits et contents du sacrifice de deux ou trois hommes, demeurejoient tousjours en son obcïssance. Cela ainsi dict, et beaucoup d'autres inconvénients qui luy furent représentez, les(|ucls il ne pouvoit esviter s'il n'usoit de ce conseil , y amenant encores les persuasions plus à propos, et d'autres raisons que la Roy ne ma mère y adjousta et nioy aussi ; et les autresn'ouhliant rien qui y pcust servir. Tellomentque Je Roy entra en extrcsme cholère et comme en fureur.

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mais ne voulant au commencement aucunement consentir qu'on touschast à l'admirai ; enfin ainsi picqué et grandement touché de la crainte du danger que nous lui avions si bien peint et figuré, esmeu aussi de la considération d.e tant de practiques et menées dressées contre luy et son Estât , comme il creut par l'impression que nous luy en avions donnée , voulut bien neantmoins , sur une affaire de telle importance , sçavoir si par un autre moyen l'on y pourroit remédier, et en avoir sur ce nostre conseil et advis, et que chacun en dist présentement son opinion. Or ceux qui opinèrent les premiers furent tous d'advis qu'il en falloit ainsi user que nous l'avions proposé pour le plus expédient. Mais quand ce fut au rang du mareschal de Retz à parler, il trompa bien nostie espérance (0, et n'attendions point de luy une opinion toute contraire à la nostre, commençant ainsi : Que s'il y avoit homme dans le royaume qui deust haïr l'admirai et son party, c'estoit luy; qu'il avoit diffamé toute sa race par salles impressions qui avoient couru par toute la France et aux nations voisines ; mais qu'il ne vouloit pas, aux dépens de son Roy et de son maistre, se vanger de ses ennemis particuliers par un conseil à luy si dommageable et à tout son royaume, voire qui regardoit la postérité , au grand deshonneur des roys et de la nation françoise, qui estoitdescheuè" de son ancienne splendeur et réputation. Que nous serions à bon droict taxez de perfidie et desloyauté, et que par ce seul acte nous perdrions toute la créance et confiance qu'on doit avoir en la foy publique et à celle de son roy , et

U) // trompa bien nosire espérance. Tavannes dit au contraire dauâ ses Mémoires que Kelz oUvril dans ce conseil Tavis le plus violent.

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})ar conséquent le moyen de traicter cy-après de la pacification de ce royaume, advenant qu'il tombasî encores aux guéries civiles, comme infailliblement il y seroit bientost; et que si par une sinistre action nous le pensions libérer des armes estrangeres, nous nous trompions bien fort : et n'y en eut jamais tant, ny tant de calaniitez et ruines, desquelles nous, ny peut estre nos enfans, ne verroient jamais le bout. Et pour le vous faire plus court, il nous paya de tant d'autres et si apparentes raisons, qu'il nous partit à tous la cervelle, nous osta les paroles et répliques de la bouche , voire la volonté de l'exécution , tant il nous sçeut bien persuader. Mais n'estant secondé d'aucun, et après avoir ramassé et repris nos esprits, revenans à nous-mesmes et reprenans tous la parole en combattans tous fort et ferme son opinion, nous l'emporlasmes, etrecognusmesà l'instant une soudaine mutation et une merveilleuse et estrange métamorphose au Roy, qui se rangea de nostrc costé et embrassa nostre opinion, passant bien plus outre et plus criminellement; car s'il avoit esté auparavant difficile à persuader, ce fut lors à nous à le retenir; car, en se levant et prenant la parole, nous imposant silence, nous dict de fureur et de cholere, en jurant par la mort Dieu, puisque nous trouvions bon qu'on tuast l'admirai, qu'il le vouloit,mais aussi tous les huguenots de France, afin qu'il n'en demeurast pas un qui lui peust reprocher après, et que nous y donnassions ordre promptement. Et sortant furieusement, nous laissa dans son cabinet, où nous advisasmes le reste du jour, le soir et une bonne partie de la nuit, ce <|ui sembla à propos pour l'exécution d'une telle enti opi ise. Noiks nous asseurasmes du

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prevostdes marchands, des capitaines du quartier, et autres personnes que nous pensions les plus factieux, faisans un département des quartiers de la ville, desseignans les uns pour exécuter particulièrement sur aucuns , comme fut M. de Guise pour tuer l'admirai. Or après avoir reposé seulement deux heures la nuict, ainsi que le jour commençoit à poindre, le Roy, la Royne ma mère et moy allasmes au portail du Louvre joignant le jeu de paulme, en une chambre qui regarde sur la place de la bassecourt, pour voir le commencement de l'exécution; où nous ne fusmes pas longtemps , ainsi que nous considérions les événements et la conséquence d'une si grande entreprise, à laquelle, pour dire vray, nous n'avions jusqaes alors guieres bien pense', nous entendismes à l'instant tirer un coup de pistolet ; et ne sçaurois dire en quel endroict, ny s'il offença quelqu'un : bien sçay-je que le son seulement nous blessa tous trois si avant en l'esprit, qu'il oiTença nos sens et no.stre jugement, espris de terreur et d'appréhension des grands desordres qui s'alloient lors commettre; et pour y obvier envoyasmes soudainement et en toute diligence un gentilhomme vers M. de Guise, pour luy dire et expressément commander de nostre part qu'il se retirast en son logis, et qu'il se gardast bien de rien entreprendre sur l'admirai, ce seul commandement faisant cesser tout le reste, parce qu'il avoit esté arresté qu'en aucun lieu de la ville il ne s'entreprendroit rien qu'au préalable l'admirai n'eust esté tué. Mais tost après le gentil-homme retournant nous dit que M. de Guise luy avoit respondu que le commandement estoitvenu trop tard, et que l'admirai estoit mort, et qu'on commen-

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çoit à exécuter par tout le reste de la ville. Ainsi retomnasmes à nûstre première délibération ; et peu après nous laissasmes suivre le fil et le cours de l'entreprise et de l'exécution. Voilà, monsieur tel, la vraye histoire de la Sainct-Barthelemy, qui m'a troublé ceste nuict l'entendement. »

FIN DES MÉMOIRES d'ÉTÂT DE VILLEROY.

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