‹ Depuis le règne de Phillippe-Auguste, jusqu'au commencement du dix-septième (volume 2)Chapitre 4 sur 20 · MEMOIRES D'ESTAT · texte numérisé non relu

MEMOIRES D'ESTAT

Lje plus grand contentement que puisse avoir un homme de bien après celuy que luy rend sa conscience, lequel ne luy peut estre osté, est d'estre tenu pour tel qu'il est, et principalement de ceux ausquels il a voiié amitié et service. Nous voyons peu de personnes en ce royaume avoir joûy de ce bien là depuis ce règne, tant a esté grande la corruption des bonnes mœurs, et la porte ouverte à la calomnie; et plus que les autres les courtisans en ont esté privez, et spécialement ceux qui ont esté employez aux affaires publiques, et ont voulu suivre et exécuter fidellement et rondement les commandemens du Roy : soit qu'ils ne s'en soient rendus dignes, ou qu'ils ayent porté le blasme et l'envie des choses qui ont esté faittes, lesquelles ont esté plus souvent condamnées qu'approuvées, à cause de nos divisions et partialitez, et des vexations et surcharges publiques qui n'ont esté mesurées aux causes et fins motivées d'icelles, mais plustost au poids de nos passions ou du mal que nous en avons receu. Car comme le Roy a esté contrainct ou bien a voulu quelquefois changer de chemin et de resolution

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en la conduitte de ses affaires, ceux ausqnelstels changemens ont despieu et porté dommage ont accusé les ministres et serviteurs de Sa Majesté de légèreté, d'imprudence, mesmes d'infidélité : les huguenots les ont appeliez Guisards et pensionnaires d'Espagne, et les autres fauteurs d'heretiques et politiques; et pouvons dire qu'il n'y a celuy, pour droit qu'il aye cheminé, qui aye peu éviter qu'il n'ait esté despeint de Tune desdites couleurs et de plusieurs autres encores : ce qui a plus appresté à parler aux détracteurs, qu'il n'a troublé la conscience des gens de bien.

Car la vérité console et asseure assez d'elle mesmes celuy qui s'y confie. Mais à présent (0 que la violence de nos troubles a forcé plusieurs personnes de changer de route, ceux qui courent telle fortune, qui sont soigneux de leur honneur et de conserver leurs amis, doivent les esclaircir des raisons qui les ont poussez à ce faire, afin de ne leur donner occasion de changer la bonne opinion qu'ils avoient conceue d'eux, laquelle a deu estre le principal fondement de leur amitié, d'autant qu'il est impossible que nous aymions bien celuy que nous n'estimons.

C'est pourquoy me trouvant, par la volonté de Dieu, du nombre de ceux qui ont changé de place, plus désireux de vivre en la l>onne opinion des hommes, et par ce moyen conserver mon honneur et mes amis que ma propre vie, j'ay estimé leur devoir représenter les choses qui me sont advenues, et en ce faisant les rendre juges de ma procédure : ce que je feray le plus succinctement qu'il me soia possible; mais je

(0 y^ présent. Celle partie des Mémoires fui écrite tu iSSy, peu de lemps après que Villcroy eut élé renvoyé du miuislcre.

I)E VILLEIIOY. 1 l

les exhorte et prie de croire que je ne leur diray rien qui ne soit très véritable, et que je ne vérifie et preuve par escrit ou autrement quand besoin sera. Mes actions ont esté aussi si publiques, que quand je voudrois les desguiser, c'est chose qui me seroit très difficile.

J'eu cet honneur, quoy qu'indignement , mais favorisé de la protection de la fesë Royne mère du Roy, que Dieu absolve, et des services très-reconimandables que feu M. de L' Aubespine mon beau père avoit rendus à Sa Majesté, d'estre pourveu, à l'aage de vingt-quatre ans, par le feu roy Charles mon premier maistre, de l'office de secrétaire d'Estat qu'exerçoit ledit feu sieur de L'Àubespine, par la résignation (ju'il m'en fit à sa survivance le vingt-cinquiesme jour du mois d'octobre i567 . Mes lettres furent scellées par feu M. de L'Hospital, chancelier de France, auquel feu M. de Morvillier prit la peine de les présenter; et le jour mesme feu mondit sieur de L' Aubespine tomba malade dans le chasteau du Louvre où il estoit logé, de laquelle maladie il trespassa l'unziesme novembre, qui fut le lendemain que la bataille fut donnée entre Paris et Sainct Denis, en laquelle feu M. le connestable Anne de Montmorency fut blessé à mort.

Je commençay dès le leîidemain à exercer ledit office, et y ay depuis vaqué continuellement et sans intermission durant le règne dudit feu roy Charles. Si c'a esté avec sa bonne grâce et son contentement, j'en appelle à tesmoin ceux qui ont vescu et suivy la cour de ce temps là, lesquels ont peu sçavoir la fiance qu'il avoit en moy et la bonne volonté qu'il me portoit, laquelle véritablement proccdoit plus de sa bonté, qui

estoit infinie, que de mon mérite 5 estant certain que tout le bien que je faisois Icrs au service de Sa Majesté ne procedoit de mon industrie, mais de l'instruction et des bons reccrds que je tirois journellement de feux messieurs de Morvillier et de Limoges, lesquels avoient très-grande expérience et cognoissance des affaires du monde, et ne pensoient jour et nuict qu'à procurer le bien du Roy et du royaume, comme ils ont faict tant qu'ils ontvescu. Et neantmoins telle communication et la conversation que nous avions ensemble, en laquelle messieurs de Sauve, Bruslart et Pinard estoient aussi ordinaires, ne peust estre exempte d'envie et de jalousie, spécialement après l'advenement du Roy à la couronne, que ceux qui avoient devant les yeux la gloire de Dieu, l'honneur du Roy et le bien public du royaume, eurent bien-tost pour contraires les autres, qui vouloient s'advancer à quelque pris que ce fust : dequoy ledit evesque de Limoges commença à sentir et recevoir les elTects aux premiers estats de Blois, qu'il fut renvoyé en sa maison sans exprimer les causes de son bannissement, ny luy donner lieu de s'en justifier.

Je n'ay délibéré de rendre compte par le présent Mémoire de toutes mes actions : ce seroit chose trop tedieuse; je me contenteray seulement de représenter celles qui ont servy d'argument à quelques uns de me calomnier, pour esclaircir ceux qui le liront de la vérité d'icelles, à la charge de respondre tousjours des autres quand il en sera besoing : ^ quoy je me soubmets et oblige de très bon cœur.

[1594] Partant je commenceray par le voyage que je fis en Languedoc devant le deceds du roy Charles,

DE VILLEHOY. [l5'j4] 23

pour respondre à ceux qui ont voulu croire et publier que j'avois eu charge dudit Roy, partant d'auprès de îuy, de faire attenter à la personne de M. le duc de Montmorency, qui portoit lors le nom de Damville, sous couleur de Iuy parler de paixj car c'est une imposture très-vraye, ny plus ny moins que l'accusation, que l'on a dict depuis avoir esté faicte par

un nommé de M. de Villequier et moy, lequel

fut exécuté à mort par le commandement dudict duc, lors que le Roy fut en Avignon, l'an 167 5.

Je fus depesclîé audit pays de Languedoc avec feu M. de Sainct Sulpice, superintendant de la maison de feu monseigneur le duc d'Alençon frère du Roy, exprès pour essayer à composer les troubles qui estoient entretenus audit pays et en quelques autres provinces de ce royaume par les huguenots, sur les advis que ledit duc de Montmorency, gouverneur dudit pays, avoit donnez au Roy et à la Royne sa mère, qu'il avoit moyen d'y pourvoir par ceste voye là. Mais il ne fut jamais à nostre puissance de passer plus avant qu'Avignon, ny de voir ledit duc, quelque devoir et sollicitation que nous en feissions; et nous ne pouvions traicter avec les autres sans Iuy, par ce que nostre commission s'addressoit à Iuy, et s'excusoit sur les affaires qu'il avoit ailleurs. Mais nous descouvrismes bientost qu'il attendoit quelque nouveau mouvement à la cour, qu'il estimoit reiissir tout autrement qu'il n'advint.

Car un mois après nostre arrivée en ladite ville d'Avignon, nous receusmes la nouvelle (0 de la prison

(') Nous receusmes la nouvelle. Les maréchaux de Montmorency et de Cessé furent enfermés au château de Vhicennes. Ils étoient accusés d'une conspiration qui paroissoit avoir pour objet de profiter de l'ab-

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de feu M. le duc de Montmorency son frère, et de feu M. le mareschal de Gossé, laquelle nous fut apportée par le feu comte de Martinengue, avec commission scellée du grand seau , et commandement de Sa Majesté, par lettre escrite de sa propre main, de nous saisir de la personne dudit duc de Montmorency, que Sa Majesté nous mandoit tremper bien avant aux entreprises de feu son frère, auprès duquel Sa Majesté pensoit que nous fussions, et d'advertir les gouverneurs et capitaines, consuls, manans et habitans des villes de son gouvernement, et particulièrement les bandes corses qui estoient en garnison en icelles, de ne le recognoistre plus pour gouverneur, ny luy rendre obeyssance.

Ledit sieur de Sainct Sulpice et moy fusmes trèsestonnez de ce commandement, non tant pour le regard du mescontentement que le Roy nous mandoit avoir dudit duc, d'autant que nous avions descouvert plusieurs choses qui nous avoient donné occasion de nous défier d'iceluy, mais dequoy Sa Majesté, laquelle nous avoit choisis et envoyez en poste devers ledit sieur mareschal exprès pour parler de paix, nous commandoit de nous saisir de sa personne au milieu de son gouvernement et de ses forces , n'y ayant aucune apparence de raison d'espérer que ce fust chose que nous peussions effectuer, quand mesmes nous nous fussions trouvez auprès de luy, n'ayant forces ny moyens quelconques pour ce faire. De sorte que nous fusmes trèsaises de ce que ledit Martinengue nous avoit encores trouvez en ladite ville d'Avignon ; et est certain que

senco de l'iiérilii^r de la couronao, alin de donner pour successeur, ii Charles ix mourant, le duc d'Alen«^on son plus jeune frère.

DE VILLEROY. [l5'}4] '-i5

SI nous eussions esté auprès dudit sieur mareschal, qu'il luy eust esté très-facile de nous faire le traictement duquel l'on nous vouloit faire ministres en son endroit.

Parquoy nous nous resolusmes bien tost de nous contenter de pourvoir au second chef de ladite charge que l'on nous donnoit par ladite depesche, dont à la vérité nous mismes peine de nous acquitter avec toute vigilance et fidélité , et nous succéda assez heureusement par la bonne assistance et correspondance que nous tirasmes de feux messieurs le cardinal d'Armagnac, du duc d'Usez^ et du sieur de Joyeuse à présent mareschal de France, et des feux sieurs de Suze, de Quenaux (0, de Maugiron , de Quelus et du sieur de Rieux, ensemble desdits Corses, et des officiers et habitans des villes principales dudit gouvernement ; dequoy les effects eussent encores esté plus grands, n'eust esté que ledit duc de Montmorency fut adverty aussitost que nous de l'emprisonnement de sondit frère, et du commandement que Sadite Majesté nous avoit addressé par les bons amis qu'il avoit en cour et en la ville d'Avignon.

Cela faicl, et voyant que nostre plus longue présence et demeure en ladite ville d'Avignon estoit inutile au service du Roy, ledit sieur de Sainct Sulpice et moy prismes resolution de revenir trouver Leurs Majestez par l'advis desdits sieurs. Mais nous trouvasmes à nostre retour que le feu roy Charles estoit decedé, à nostre grand malheur et regret et de toute la France, voire de toute la chrestienté, qui ne devoit, pour la gloire de Dieu et le bien universel d'icelle, estre si

(') De Quenaux : de Fourquevaus.

î«6 [1^7 4] MÉMOIRES d'état

tost privée de la vertu, présence et assistance d'un prince si magnanime, équitable et bon qu'estoit ledit Roy, qui estoit aussi tant obey, honoré et aymé de tous ses serviteurs, qu'il n'y a que la seule mort qui puisse effacer de leurs cœurs sa très-heureuse et chère mémoire.

Si Sa Majesté eust commandé audit sieur de Sainct Sulpice et à moy, partant d'auprès d'elle, de prendre ledit duc ou le faire tuer, comme l'on a dict, nous ne nous fussions arrestez si longuement que nous fismes par les chemins, ny en ladite ville d'Avignon sur les difficultez et remises que ledit duc faisoit de nous voir, ny n'eussions attendu que la nouvelle de la prise de son frère luy eust descouvert l'intention de Sa Majesté : pareillement nous ne fussions partis de la cour sans voir clair, et estre bien asseurez des moyens avec lesquels nous eussions peu exécuter tel commandement. D'autre pai t , il n'eust esté besoing que le Roy nous eust envoyé une nouvelle commission pour prendre ledit duc, comme il nous l'envoya par ledit Martinengue; car nous ne fussions partis de la cour sans estre garnis d'un bon pouvoir pour ce faire; plus, je diray que nous estions instrumens trèsmal propres pour exécuter une telle entreprise : ledit Martinengue, auquel on disoit que le Roy en avoit depuis donné la charge, estoit bien plus propre pour ce faire que nous n'estions. Or j'ay en main plusieurs lettres, mémoires et papiers que je representeray tousjours où il sera besoin, qui font foy certaine de la vérité dudict faict.

(^)uand à la première {)retendué accusation et charge dudit , ({ui portoil (jue M. de Villequier et moy

DE VlLLEROY. [l574] ^7

i'avions depesché exprès pour empoisonner ledit duc, ainsi qu'il manda à Sa Majesté par Du Belloy lors qu'elle estoit en Avignon, c'est chose qui futrecognuë très-mensongere par la seule lecture de la déposition, qui contient plusieurs faussetez très -claires et faciles à prouver : toutesfois j'offris pour la descharge et justification dudit sieur de Villequier, qui estoit lors en sa maison, et de la mienne, d'aller trouver ledit duc, respondre à ladite accusation, et estre confronté

audit Mais il se trouva si animé d'icelle contre luy,

qu'il le fit exécuter aux flambeaux , sans attendre la response de Sadicte Majesté, qui luy pouvoit estre apportée en un ou deux jours au plus tard.

Après le deceds du feu Fvoy, je fus envoyé par ladite dame Royne sa mère en la compagnie de M. de Chiverny, à présent chancelier de France , et de feu M. de Sauve, au devant du Roy, lequel nous trouvasmes h Turin. Il nous receut très -humainement, et me fit en particulier certainement plus d'honneur et de bonne chère qu'aucuns n'esperoient ny desiroient , se ressouvenant de la bonne volonté que le feu Roy son frère m'avoit portée , et de la recommandation qu'autrefois il luy avoit faite de moy, qui avois receu df. luy auparavant qu'il fust roy, en ceste considération et de sa bonté, toute assistance, faveur et protection.

Le Roy, estant arrivé à Lyon, fut conseillé par quelques-uns de faire deux choses entre les autres qui ont depuis engendré beaucoup de maux : l'une fut l'ouverture des acquis des deniers contans mis es mains ou coffres du Roy; l'autre, le changement de la forme ancienne des expéditions des dons et bien-

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faicts, sur ce qu'on luy fît entendre qu'il n'estoit pas raisonnable que ses officiers controolassent ses volontez et conjmandemens , comme ils faisoient du temps du feu Roy son frère, lequel, à la vérité, se reposoit grandement swr leur devoir et fidélité pour l'administration de ses finances et exécution de ses commandemens, dont aussi ils estoient responsables du tout : ce qui estoit cause qu'ils y versoient plus religieusement et loyalement , comme l'on a mieux cogneu et expérimenté depuis ; car la facilité et couverture desdits comptans a <îngendré tant de sortes de concussions, larcins, dons immenses et despences mal employées, que je ne pense point qu'il y ait rien qui ait tant faict de tort au Roy ny destruit le royaume que cela : comme a faict aussi la nouvelle forme de présenter et expédier lesdits dons, par ce que n'estant par icelle permis aux princes et seigneurs de qualité de parler au Roy pour autres que pour eux, comme ils souloient faire de tout temps auparavant, cela les avoit grandement indignez et mal contentez, et avoient tellement chargé, voire accablé d'envie ceux qui estoient auprès de sa personne, qu'une grande partie de nos troubles en sont advenus. Davantage , au lieu de retrancher par ladite forme les abus que l'on disoit que les secrétaires ou leurs commis y faisoient, elle leur rendit les moyens de ce faire plus facilles; car devant ils estoient res])onsables des expéditions qu'ils faisoient, et n'eussent osé en signer une contraire ausdites ordonnances et reglemens du Roy, sans courirle hasard d'un chastiment et reproche : de quoy ils furent du tout deschargez par ce nouvcd ordre, d'autant (ju'il leui- esloil enjoint par iceluy de signer et expédier sans dilficultc

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tout ce que le Roy auroit une fois accordé par placet signé de sa main : ce qui ouvrit la porte à plusieurs surprises. Et me souvient qu'un jour le comte d'Escars m'apporta un placet qu'il avoit fait signer au Roy, par lequel Sa Majesté luy avoit accordé qu'il seroit imposé et levé sur les habitans de ses terres la solde de certain nombre de soldats qu'il disoit vouloir employer à la garde de ses chasteaux , que je feis difficulté d'expédier parce que l'on n'avoit encores commencé à faire garder les maisons des particuliers aux despens du peuple : dequoy il s'alla plaindre. De façon que j'en receus une grande réprimande , et me fut dict que je voulois controoller les commandemens du Roy; que c'estoit chose que l'on ne vouloit plus que mes compagnons et moy feissions, ains que nous eussions à depescher promptement tout ce qui nous apparoistroit, par placet signé de la main de Sa Majesté, avoir par elle esté accordé, nous contentant de retenir et garder le placet pour nostre descharge, sans entrer à l'advenir plus advant en cognoissance de cause : ce qui a esté par moy comme par mesdicts compagnons suivy depuis. De façon que je ne voudrois respondre des expéditions que j'ay faictes depuis ledict commandement : chose certainement que je ne faisois difficulté de faire en toutes celles que j'ay signées du temps du feu roy Charles, lequel, à l'exemple de ses prédécesseurs , ne disoit jamais non à ceux qui luy demandoient quelque chose ; aussi il ne leur accordoit d'abord leur demande, ains il commandoit leur placet estre baillé à l'un de ses secrétaires, qui estoit tenu d'en refuser à la partie l'expédition, ou à ceîuy qui avoit parlé pour elle, si la demande estoit trouvée

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contraire aux ordonnances et reglemens de Sadite Majesté, sinon il eniployoit et couchoit ladite demande sur un roole qui estoit après rapporté et leu à Sadite Majesté, en la présence de la Royne sa mère, et d'autres qu'elle vouloit y appeller; ou elle en ordonnoit sa volonté en signant ledit roole qui servoit après de descharge audit secrétaire, et de tesmoignage à M. le chancelier du commandement de Sadite Majesté.

Certainement ceux-là ont esté très-sages qui ont dit qu'il ne falloit légèrement changer les loix et formes qui sont en usage en un royaume, parce que tels changemens offensent souvent autant qu'ils édifient; joint que l'on nerecognoist ordinairement les inconveniens d'une loy que par l'expérience d'icelle, et que toutes choses, pour bien ordonnées qu'elles soyent, sont subjettes à dépravation et corruption. De manière que j'estois bien de l'advis de ceux qui disent qu'il faut plustost corriger les abus d'une loy dépravée ou mal observée, que de l'innover et changer; spécialement quand il est question de chose qui touche à plusieurs, et mesmes aux grands, lesquels un prince bien advisé doit entretenir de tout son pouvoir, comme il fera facilement quand il ne communiquera à moindre qu'eux sans grande raison : ce que la nature et les anciennes loix et constitutions leur ont affecté. Et s'il advenoit qu'aucuns d'eux en abusassent au dommage du Roy, je dis qu'il seroit plus expédient pour le bien du prince et du royaume faire chastier par justice ceux-là , que de les priver plus de leurs droits et prééminences. J'entends bien que l'on a dit que lesdits princes et grands acqueroient dessujects et officiers du Roy pour serviteurs, et les obligeoient aux despens de Sa Ma-

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jesté quand il leur estoit loisible d'intercéder pour eux; mais considérons si, par ceste nouvelle forme, Sa Majesté a esté depuis plus lidellement servie qu'elle n'estoit, et si lesdits princes ont eu moins de cliens et serviteurs, je ne dis pas à la suitte de la cour, où chacun idolâtre la faveur, mais dedans le royaume, quand il a esté question de remuer mesnage. L'on trouvera que les changemens ont plustost enflé leur suitte qu'ils n'ont servy à la retrancher.

[1577] Je ^^^ employé à traitter la paix qui fut faitte avec le roy de Navarre l'an 1677, et feis ce que je peu pour en estre excusé , tant parce que le Roy avoit protesté et déclaré quelque mois devant en la ville de Blois, y estant les Estais assemblez, qu'il ne feroit jamais paix avec les huguenots s'ils n'accordoient de vivre en ce royaume sans jouir de l'exercice de leur religion; et si par nécessité, mauvais conseil ou autrement, il en accordoit un autre , qu'il vouloit et entendoit qu'eux et leurs compagnons sceussent que c'estoit contre ses commandemens et volonté,* et partant qu'il ne l'observeroit point afin que l'on n'en fîst plus d'estat , et parce que plusieurs estimoient que l'on avoit donné congé à l'evesque de Limoges seulement parce qu'il avoit assisté la Royne mère du Roy en la paix qu'elle avoit poursuivie et faicte auparavant avec feu Monsieur, en laquelle je sçavois qu'il avoit servy en homme de bien.

Nonobstant mes excuses, le Roy me commanda d'entreprendre ladite negotiation, et me dit qu'il ne vouloit rien accorder de contraire à sa déclaration, mais qu'il sepromettoit que lesdits huguenots accepteroient la paix sans avoir ledit exercice; et de faict je sçay

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quelques uns qui abusoientSadite Majesté, oucognoîssoient très-mal lesclicts liuguenots, luy en donnant espérance; et croy certainement que telle estoit lors l'intention de Sadite Majesté, laquelle aussi ne me donna autre charge, m'y depeschant, que d'y faire résoudre le roy de Navarre et ceux de sa religion.

A quoy je les trouvay très- contraires, jaçoit qu'ils fussent alors très-foibles et malmenez; mais ils commençoient à se promettre que feu mondit sieur frère du Roy, qui conduisoit l'armée de Sa Majesté et leur faisoit la guerre, se lasseroit bientost de ce faire, chatoiiillé et diverty des espérances et recherches qu'on luy representoit de la part de ceux de Hainault, où il ne tarda gueres après de s'acheminer.

Ce qui fut cause que Sa Majesté se résolut d'avancer la conclusion de ladite paix avec ledit roy de Navarre, parce qu'elle estimoit que lesdits huguenots seroient plus difficiles a contenter quand ils verroient que mondit seigneur se seroit séparé de Sadite Majesté en la poursuitte d'icelle, comme certainement il advint; et toutesfois le Roy fut si bien servy (0 en ceste négociation, que ceux ausquels il en confia la principale conduitte n'y employèrent toute la matière qu'elle y avoit destinée, et en rapportèrent de reste : dequay elle monstra estre très-contente.

[i58o] Comme elle fit aussi de l'autre traicté que M. de Believre et moy feismes auprès de feu mondit

(«) Le Roy fut si Lien seriy. Ce traite fut suivi de l'cdit de Poilicrs ( 17 septembre 1577 ), qui ctoil une espèce de code destiné à lixer les droits des deux relif^ions. Ce traité avoit soixante -quatre articles qui furent rendus publics: f|uaranle-huit articles secrets furent réglés à Bergerac avec le roi de Navarre.

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sieur avec le roy de Navarre, au lieu de Flex, où Sa Majesté fut aussi très fidellement servie, comme il me sera tousjours très-facile de faire paroistre par escrit ou autrement à qui en doutera.

Je croy fermement que les catholiques de ce royaume eussent à la fin receu un notable advantage de l'observation desdits traictez, si les choses qui se passoient à la cour n'eussent resveillé et altère' les esprits des grands, qui supportoient impatiemment l'authorité et puissance que l'on avoit donne' à moindre qu'eux, et qui craignoient qu'il ne leur en arrivast encores pis à l'advenir.

[i58i] Je nediray point ce qui se faisoit à la cour, car chacun l'a sceu, et en estois aussi absent il y avoit huictmois quand les troubles commencèrent. Je diray seulement deux choses : la première, que j'ay tousjours esté observateur si entier des commandemens et volontez du Roy, que l'on ne trouvera point que j'aye fait depesche, ny refusé ausdits huguenots aucune expédition contraire à la paix que Sa Majesté leur avoit accordée tant qu'elle a duré : bien ay-je empesché de tout mon pouvoir qu'ils n'ayent élargi la courroye, et obtenu de Sa Majesté plus que ses edits ou articles pour malfaicts ne portoient; et ose dire m'y estre comporté si loyallement, que les députez du roy de Navarre et desdicts huguenots n'ont eu occasion de s'en plaindre; l'autre, que si ceux qui estoient demeurez auprès de Sa Majesté durant mon indisposition qui m'en tenoit absent, eussent tenu la main que les gens de guerre, de cheval et de pied que le Roy avoit, au commencement de l'année, départis par ses provinces, eussent continué à estre establis et payez suivant les reglemens

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qu'elle en avoit faict, il eust esté très difficile de troubler son royaume comme l'on fit : de quoy je suis contrainct d'accuser ceux qui ont renversé les anciennes maximes de nos pères au maniement des affaires de ce royaume, qui vouloient que les despences nécessaires pour la conservation d'icelle, et principalement celles des garnisons et de la gendarmerie, fussent assignées et payées par préférence à toutes autres.

[iSSa] Je fus accusé par Salcede d'avoir projette et fait certains desseins avec feu M. de Guise et quelques autres, pour troubler ce royaume par le moyen du roy de Suéde (0 et ses ministres j et combien que sa déposition fut jugée, pour ce qui me concernoit, très impertinente, et peu vray-semblable par la simple et nue lecture d'icelle, toutesfois je fis grande instance au Roy et à mes bons amis à ce que je fusse représenté, recollé et confronté audit Salcede dèslors que l'on travailla à son procez. Mais parce que Sa Majesté declaroit estre esclaircie et bien asseurée de mon innocence, et aussi que ledit Salcede, à son arrivée et première interrogation, déclara et soustint que tout ce qu'il avoit déposé estoit faux, et ([ue l'on luy avoit fait dire jusques au jour qu'il fut géhenne et exécuté, je me remis à Sa Majesté à en user ainsi qu'il îuy plairoit, et feis si peu de compte de toute ceste poursuitte, me confiant en Dieu et en mon innocence, que je ne feis aucune recommandation aux juges ny à autres, et me contentay d'en attendre le jugement tel qu'ils l'ordonneroient. Je jure et proteste aussi , et appelle Dieu et ses anges à tesmoin, suppliant sa divine justice que

^^) Du roy de Suéde ; du roi d'Espagne.

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son ire soit sur moy et sur mes enfans à jamais, si je dis chose qui ne soit très-veritable : c'est que je ne parlay jamais qu'une fois audit Salcede, qui fut lors que M. de Carrouges, gouverneur de Normandie, donna main forte à l'exécution d'un arrest de la cour de parlement de Roiien contre ledit Salcede, pour forfaits par lui commis, lors qu'une maison qu'il avoit en Normandie fut saisie, que ledit Salcede s'enfuit à Paris, où estoit lors M. le duc de Lorraine, qui me fit commander par le Roy d'escrire une lettre en son nom audit sieur de Carrouges pour faire sortir de ladite maison les gens de guerre qu'il y avoit mis, d'autant que ledit Salcede offroit se lendre prisonnier entre les juains du grand prevost pour se justifier de ce dont on le poursuivoit; que ledit Salcede me vint demander ladite lettre, laquelle je luy refusay, parce qu'il me tint des propos dudit sieur de Carrouges indignes de sa preud'hommie et vertu cogneuë d'un chacun et de sa dignité : de sorte qu'il falloit que mondit sieur le duc de Lorraine auquel j'en fis plainte, comme j'avois faict au Roy, me fit faire un commandement par Sadite Majesté, laquelle ledit Salcede se garda bien de venir quérir luy mesme ; mais mondit sieur le duc de Lorraine y envoya un des siens, qui s'en chargea; et ledit Salcede, qui ne vouloit que tromper le Roy et éluder la justice, s'absenta de la cour, contre ce qu'il avoitpromis, soudain qu'il eust tiré ladite lettre, ayant descouvert que ledit sieur de Carrouges et le parlement avoient envoyé à Sa Majesté les charges sur lesquelles ils l'avoient condamné : qui fut cause que Sa Majesté me commanda deux ou trois jours après de revocquer ladite lettre par une nouvelle addressante

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audit sieur de Carrouges, qui fut soudain despechée et envoyée. Voila en vérité' toute la cognoissance que j'ay jamais eue dudit Salcede, et que je n'avois veu devant, et n'ay veu depuis aucunement; et pour plus grande justification de mon innocence en cet endroit, je m'en remets au procez dudit Salcede et à son jugement, et prie Dieu de tout mon cœur me rendre le plus misérable homme qui vive sur la terre, s'il me connoist coulpable directement ou indirectement, en tout ou en partie de ladite accusation.

[i585] J'estois aux champs malade il y avoit huict jours, comme j'ay commencé à dire, quand la guerre et la Ligue commença, l'an i585. Je me rendis aussitost auprès du Roy à Paris, ayant encore la fièvre, où je servis Sa Majesté en homme de bien, et confesse que je ne fus jamais si outré de douleur et d'afiliction que je fus de ce remiiement, lequel je ne m'attendois pas voir arriver durant la vie du Roy, comme je croy aussi qu'il ne fust advenu si Sa Majesté eust esté bien assistée et servie; je veux dire si ses serviteurs et officiers , plus redevables, eussent eu seulement autant de soin (îe son service que de leurs affaires privées. La resolution de la levée des Suisses , dont Sa Majesté fut secourue très àpropos, et l'avancement de la venue d'icelle, sans laquelle ses affaires se fussent trèsmal portées, rendront tesmoignage à la postérité de la fidélité du sieur de Fleuri (i) mon beau frère, qui estoit lors son ambassadeur en Suisse, comme fera ledit sieur de Fleuri du bon devoir que je fis de l'en solliciter avec M. de Believre et les gens de bien qui estoient près Sa Majesté. Si elle eust été servie en toutes autres

(') Du sieur de Fleuri : Henri de Clausse, sieur de Fleury.

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choses aussi diligemment qu'elle le fut en ceste cy, elle eust faict la paix plus à son advantage qu elle ne feit.

Sa Majesté voulut m'envoyer à Espernay devers la Roy ne sa mère, lors que l'on estoit quasi sur la conclusion du traicté de ladite paix qui y fut faicte. Je n'en diray l'occasion, parce que ce ne sont choses à divulguer, moins par moy que par un autre 5 mais je désire bien que l'on sçache que ce fut contre mon advis que je fis ce voyage, comme je puis monstrer par lettre escrite de la propre main de Sa Majesté.

Non pour cela que je veuille faire croire que j'aye esté contraire à ladite paix ; car tant s'en faut que cela ait esté, que j'advoue avoir esté de ceux qui ont conseillé à Sa Majesté de reiinir à soy tous les catholiques par tous moyens possibles, et plustost faire la guerre fort et ferme ausdits huguenots, qui ont esté les premiers autheurs de nos divisions, que souffiir former en son royaume un party composé de catholiques séparé d'elle : meu premièrement de l'affection très-grande que j'ay tousjours cogneu que le Roy portoit à nostre religion, de son inclination à haïr mortellement les hérétiques, n'ayant oncques receu de luy commandement par lequel je me sois apperceu qu'elle les aye voulu favoriser ny espargner, quoy que l'on ay e publié : ce que je ne diray de tous ceux qui avoient part auprès de Sa Majesté; meu aussi du devoir de ma conscience et du zèle à nostredite religion (que j'ay tousjours eu et que j'auray tant que je vivray, si Dieu plaist), qui a eu plus de pouvoir sur moy que toute autre chose; et finalement de la crainte (]ue j'avois de voir arriver ce que nous sentons maintenant, par un

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desespoir de reconciliation des chefs des catholiques séparez de Sa Majesté, avec elle j prévoyant avec M. de Believre que quand cela arriveroit, ce seroit la ruine du royaume et un grand aflbiblissement de nostre religion, comme nous sommes prests d'esprouver, au grand regret des gens de bien.

C'a este' le subject et la cause des conseils retenus et timides que l'on a pul)lié que ledit sieur de Believre et moy donnions quelquesfois à Sa Majesté, quand il estoit question de pourvoir au mécontentement qu'elle avoit desdits chefs.

Pleust à Dieu que ceux qui ont meu ou conforté Sa Majesté à faire ce qui s'est exécuté à Blois contre messieurs les cardinal et duc de Guise, eussent esté aussi timides et apprehensifs que je confesse avoir esté toutes et quantesfois qu'il a esté parlé d'user de violence et appliquer le cautère aux malades de ce royaume; peut estre qu'ils eussent faict à Sa Majesté un service duquel avec le temps il eust receu plus de contentement et d'utilité qu'il ne fera de ce qui s'est passé.

Il y avoit, ce me semble, d'autres moyens pour remédier aux mescontenlemens du Roy et aux choses qui sepassoient. Je sçay certainement que le Roy avoit assemblé ses Estais avec dessein tout contraire à celuy qui en est succédé , et qu'il ne cherchoit qu'à bien faire pour nostre religion, pour le public et pour luy, qui sont trois choses inséparables ; et croy fermement qu'il en fust ainsi advenu s'il eust esté assisté de personnes qui eussent eu son service et son honneur en phis grande recommandation que leurs affaires particulières.

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A ce propos je diray avoir remarqué , avec plusieurs autres, que jamais on n'a parlé de rechercher et punir les larcins de la cour, que l'on n'ait quand et quand suscité quelque trouble nouveau qui a interrompu et faict cesser lesdites recherches. Ce ne sont pas aussi ordinairement ceux qui ont la bourse mieux garnie, et qui ont le plus desrobé et faict leurs affaires (pour user des termes qui sont en pratique), qui ont eu le moins de pouvoir auprès des grands qui ont peu remuer mesnage.

Qui forçoit et obligeoit le Roy à se laisser emporter aux poursuittes des Estais , et à leur accorder les choses qu'ils luy demandoient, qu'il estimoit et recognoissoit luy estre honteuses et préjudiciables.? Je ne puis croire, quanta moy, que ce fustl'intenLion du gênerai desdits Estats d'offenser Sa Majesté : le mal et le reproche leur en fust à la fin demeuré, quand ils l'eussent entrepris et exécuté ; et pour le regard des particuliers , et que l'on a dit qui mouvoient les autres, je dis qu'à la fin tout fust tourné à leur confusion et à l'advantage du Roy et du royaume. Vray est que l'on eust peu donner quelque règle et bride aux surcharges que le peuple portoit, et aux desordres qui estoient ordinaires au maniement des finances du royaume, pour contenter et soulager le peuple. Mais qui a plus désiré cela, et qui en devoit aussi plus profiter que le Roy ? Feu M. de Guise estoit-il assez fort dedans Blois avec les députez desdits Estats , quand mesmes ils eussent esté tous à sa dévotion, pour forcer la volonté du Roy à leur accorder ce qu'il leur eust voulu refuser? Il y a paru par ce qui s'en est ensuivy. Le Roy n'avoit à faire autre chose qu'à fortifier son aulhoritç

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et ses volontez delà raison, en espousant le premier, par effect de cœur et d'affection, le soulagement du peuple, la reformation des choses qui en avoient besoin , et la guerre contre les hérétiques. Il eust en ce faisant et sans coup ferir renversé la Ligue , et attire' à soy les cœurs des catholiques, qui en sont à présent par trop distrais et esloignez.

Les autheurs et fauteurs d'un tel conseil dévoient mieux recognoistre Testât du royaume, et les complexions et humeurs de la cour, qu'ils n'ont faict; leurs passions les ont aveuglez. Ceux qui craignoient estre chassez ont mieux aymé conseiller au Roy de manquer à ses promesses que de les abandonner; ils luy ont dit que feu M. de Guise Veust mis en tutelle et amené prisonnier à Paris si on ne l'eust faict mourir, et qu'il luy vouloit donner un conseil , et des serviteurs à sa poste.

Je n'ay que faire en cela de justifier l'intention dudit duc , parce que je n'en fus jamais assez informé pour en respondrej mais j'ose dire que, quand il l'eust entrepris, il ne l'eust peu faire, et qu'il se lust perdu. L'on dicl qu'il s'en fust allé et eust rompu les Estats et commencé la guerre. Sur quel fondement l'eu st-il faict? Le Roy avoit desja accordé ou estoit résolu d'accorder tout ce qu'on luy demandoit pour le bien gênerai du royaume : c'estoit son service aussi d'en user ainsi; mais il ne vouloit changer de serviteurs à la poste dudit duc, ny le faire connestable de France. Eust-il pour cela et sur cela commencé la guerre? C'eusk esté bien un foible fondement et prétexte : il eust esté mal receu d'un chacun, et eust en ce faisant plus perdu de serviteuis et de créance en ce royaume.

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qu'il n'y en avoit acquis par ce qu'il avoit faict. Il s'est tousjours aussi très-bien garde' de coucher de son particulier, ny d'avoir aucun autre dessein pour luy en tout ce qu'il a faict : il ne falloit que suivre le mesme chemin, et user de mesme industrie, pour contreminer ses desseins. Les peuples ne l'aymoient que pour ce qu'ils esperoient par son moyen estre délivrez des hérétiques, et soulagez plustost que par celuy du Roy: il ne falloit, pour changer les affections du peuple , que faire mieux que luy en l'un et en l'autre. Voila comment j'eusse voulu faire mourir M. de Guise ; c'estoit le moyen de relever l'authorité du Roy.

[1587] Dèslors que le Roy permit à M. de Guise de le venir trouver à Meaux pour adviser et résoudre des moyens de résister à l'arme'e protestante qui commençoit à marcher pour entrer en ce royaume, je m'apperceus bien que l'on avoit faict trouver mauvais à Sa Majesté le conseil que l'on luy avoit donné de voir ledit duc et le rallier à soy pour mieux s'opposer ausdits protestans, et que l'on luy avoit imprimé une telle jalousie dudit duc, qu'il oublioit quasi la crainte de ladite armée : enquoy Sadite Majesté avoit esté nourrie et entretenue par aucuns, poussez de leur interest privé plustost que du service du Roy, ce que j'ose dire avoir esté la principale cause de nos maux; car, plus le Roy se declaroit jaloux et mal content dudit duc, plus ledit duc regardoit à se fortifier, tant pour se faire rechercher et rendre plus nécessaire, que pour mieux résister à ses ennemis ; ce qu'il ne pouvoit faire qu'en offensant et affoiblissant le Roy : ce qui a engendré à la fin le tonnerre qui est tombé sur les catholiques.

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La dernière chose qu'un prince souverain doit faire est de se monstrer mal content et offencé d'un sien subject, et au lieu de le chastier luy donner plus de moyen et pouvoir de luy mal faire : car c'est trèsgrande folie et impertinence que d'espérer arrester le cours d'une desobeyssance par gratification ; c'est par la vertu de la justice que telles playes doivent estre guéries, ce qui a este trop mal pratiqué en ce royaume depuis trente ans : de sorte que petits et grands ont creu que, pour avoir des charges et des recompenses, il se falloit plustost faire craindre qu'aymer.

J'ay faict plusieurs autres voyages, afïiures , traictez et négociations de très-grande importance, que j'estime n'estre de besoin de représenter, parce qu'il y auroit trop de choses à dire, lesquelles il vaut mieux taire à présent pour divers respects, et d'autant plus qu'elles ne servent à l'eifect pour lequel j'ay entrepris d'escrire le présent Mémoire, comme j'ay desja dit, si ce n'estoit pour faire paroistre que j'ay servy Sa Majesté trèsfidellement en toutes , et en la meilleure partie d'icelles assez heureusement, grâces à Dieu ; dequoy je me rapporteray à ceux qui en ont eu la cognoissance.

Mais j'estime estre h piopos, voire nécessaire pour ma descharge, d'esclaircir mes amis de tout ce qui s'est passé entre M. d'Espernon et moy, parce que l'on m'a dit que son inimitié avoit plus advancé ma disgrâce (|ue toute autre cliosc ; quoy estant, s'il y avoit eu de ma faute, l'on auroit eu occasion de me blasraer.

Je j)iiis prouver par lettres et lesmoins, gens de bien qui vivent encores , que feu M. de La Valette

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son père (') sur ses derniers jours n'avoit personne à la cour de qui l'amitié' luy fust si asseure'e et si vraye que la mienne, ayant souvent faict mon propre fait de tout ce qui le concernoit , tant j'honorois sa vertu en toutes choses, et sa fidélité au service du Roy; et de faict, quand il mourut, il me recommanda ses enfans, et madame de La Valette sa femme me les adressa lors qu'elle les envoya à la cour : ce que ledit sieur duc d'Espernon a dit souvent, et que l'amitié' qu'il me portoit estoit héréditaire et procedoit de l'obligation que Jeu son père m'avoit, dont il faisoit telles démonstrations que souvent à la cour on en a eu jalousie, comme toutes choses sont subjectes à y estre interprétées, et prinses plustost en mauvaise qu'en bonne part.

Geste opinion dura, et fut creue d'un chacun, et mesmes des plus grands, jusques au temps que ledit duc s'opposa au mariage de l'heritiere de la maison de Maure (2) avec mon fils, auquel le Roy m'avoit non seulement permis d'entendre , mais aussi promis avec la Royne sa mère de me prester toute faveur et assistance ; et de faict Leurs Majestez l'embrassèrent de leur grâce avec telle affection, que je croy certainement que ledit mariage eust este' fait sans l'opposition qu'y porta ledit duc d'Espernon, lequel disoit que le Roy et madame la duchesse d'Usez, parente de ladite fille, luy avoient promis de la donner en mariage au fils de M. de Termes, que nous appelions à présent

(i) Feu M. de La Valette son pcre. Jean de Nogarel, seigueiir de La Valette, étoit mort le 18 novembre i575.

t*) L'heritiere de la maison de Maure. Cette héritière étoit un des plus riches partis de la Bretagne.

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M. de Bellegarde : ce que ledit duc print si à cœur contre moy, que, lecognoissant le Roy en estre en peine, comme certainement il estoit, je suppliay Sa Majesté' trouver bon que j'en quittasse la poursuitte, comme je fis à l'iieure mesme.

Les uns disoient que ledit duc avoit entreprins la susdite poursuitte , meu véritablement du désir qu'il avoit de marier sondil cousin à ladite fille, qui devoit un jour estre héritière de grands biens 5 mais les autres eurent advis incontinent qu'il l'avoit fait plustost pour m'en priver que pour autre chose , parce que les principaux parens de ladite fille disoient ouvertement qu'ils ne permeltroient jamais qu'elle fut mariée audit sieur de Termes : aussi le comte de Torigny, fds de M. le mareschal de Matignon, l'a depuis espousée.

Quoy que ce soit, depuis ce temps-là ledit duc, cognoissant m'avoir faict perdre ceste occasion, et croyant que je fusse de ceux qui n'oublient et ne pardonnent volontiers une olTence , a tousjours eu défiance de moy et de tout ce que je faisois : de façon qu'il estimoit que je fusse contraire à tous ses desseins, interprétant en ce sens tout ce que je disois et faisois par le commandement et service du Roy, qui ne luy estoit agréable et conforme à ses désirs, au lieu qu'auparavant il souloit prendre le tout autrement.

A quoy ayda grandement la bonne volonté' que feu M. de Joyeuse commença à me monstrer et à mon fils aussi , l'honorant du guidon de sa compagnie de cent hommes d'armes, et le prenant en sa protection j car ces deux ducs, que le Roy avoit voulu joindre et alier ensemble de j)lusieurs sortes de liens, estoicnt si jaloux l'un de l'autre, (jue l'un haïssoit mortellement

DE VILLEROT. [l587] 4^

les serviteurs de l'autre; et toutesfois il estoit comme impossible qu'un jeune homme fust fortuné à la cour, s'il ne prenoit le party de l'un des deux. Telle inimitié a duré jusques après la mort, qui sont jugemens de Dieu , lequel ne permet que telles amitiez Jjasties sur faux fondemens prospèrent , quoy que les roys apportent de leur part tout ce qui est en eux.

Quand ledit duc d'Espernon partit de la cour pour aller prendre possession du gouvernement de Provence, que le Roy luy avoit donné après le trespas de feu M. le grand prieur (0 de France, bastardd'Angoulesme, il voulut m'asseurer de son amitié en présence de M. de Bellievre, qui luy estoit très-alTectionné, et àmoytrès-parfaict amy, laquelle asseurance il me confirma encores à son logis à Paris, oii je le fus trouver pour prendre congé de luy.

Mais cela ne dura gueres ; car ayant escrit au Roy, qui lors estoit allé aux bains de Pougues, que la surprise que le sieur de La Valette, frère dudit duc, avoit faicte en ce temps là de la citadelle de Valence sur le sieur de Sainct Jehan seroit cause de troubler grandement les affaires, et jetter messieurs les ducs de Guise et de Mayenne en plus grande deffiance que jamais de l'observation de la paix que l'on avoit de n'agueres faicte avec eux avec grande peine et au desadvantage pour Sa Majesté. Ledict duc d'Espernon, (|ui en fut incontinent adverty, les uns disent que ce fut par le Roy, les autres par autre voye, m'en sceut très-mauvais gré, et le coup que j'avois frappé en bonne intention renouvella la playe de son mescon-

{') Feu M. le ^rand prieur. Ce duc d'Angoiilème étoitiîls naturel de Henri ii. Il étoit mort le 2 juin i586.

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tenteraent en mon endroict, qui n'esloit pas encore bien consolidée.

La surprinse de laditte citadelle de Valence fut suivie, quelque temps après, de celle des villes de Dourlans et du Crotoy en Picardie faicte par M. le duc d'Aumale, lesquelles engendrèrent tant de deffiances et inimitiez entre mesdits sieurs les ducs de Guise et de Mayenne, et ledit duc d'Espernon et ledit sieur de La Vallette, que c'a este' la pépinière de tous nos maux.

Au mesme temps quelques uns de la ville de Lyon, qui estoient bons serviteurs du Roy et amis communs de feu M. de Mandelot et de moy, ne désirant pas que ledit sieur de Mandelot mariast sa fille aisnée à M. le marquis de Villars, fils de madame la duchesse de Mayenne , dont l'on estoit entré fort avant en propos , pour la crainte qu'ils avoient que telle alliance mit le Roy en défiance dudit sieur de Mandelot, et lit entrer ledit sieur de Mandelot en la Ligue, mirent en advant celuy de mon fils avec ladite fille : dequoy estant le Roy adverty. Sa Majesté me commanda de le poursuivre , me disant que je ne luy ferois pas moindre service que de luy asseurer ladicte ville de Lyon avec tout le gouvernement et la personne dudit sieur de Mandelot, que Sa Majesté auroit occasion de tenir comme perdue pour son service si l'autre mariage se faisoit. Et sur cela Sadilc Majesté me promit de faire tomber entre les mains de mondit fils le gouvernement dudit sieur de Mandelot, et de faire tant de b-ien et advantage aux parties, que nous aurions occasion de nous en loiier, et qu'elle recompenseroit en ce faisant tout d'un mcsmc coup deux familles qui l'a-

DE VILLEROT. [iSS^] 4?

voient très-bien servy, et dont il esperoit tirer encores à l'advenir des services très-notables.

Le commandement de Sadite Majesté, sesdites promesses et le désir que j'avois de luy faire service et luy conserver ledit sieur de Mandelot pour l'honneur et la bonne amitié que je luy portois, me firent bientost résoudre de rechercher ledit mariage et le préférer à d'autres qui s'ofTroient, encore que je sceusse qu'ils estoient plus riches de biens que l'autre, mais non véritablement d'honneur.

Ce qui fut incontinent divulgué par tout et sceu aussi dudit duc d'Espernon, qui n'aymoit gueres ledit sieur de Mandelot à cause qu'il avoit aydé aux habitans de ladite ville à faire sortir de la citadelle le sieur Du Passage que M. de La Valette y avoit mis , lequel avoit achepté la capitainerie d'icelle du sieur de La Mante, en espérance de recouvrer quelque jour tout le gouvernement duquel il avoit obtenu la reserve, laquelle citadelle ledit sieur de Mandelot avoit depuis faict raser par la permission de Sadite Majesté, dont ledit sieur de La Valette estoit très-indigné; et par conséquent ledit duc son frère jaçoit qu'ils fissent quelquesfois démonstration du contraire.

Comme fit encores ledit duc en ceste occasion ; car à son retour de Provence, ayant sceu que le P\oy desiroit pour son service que ledit mariage se fist, et pour ce faire asseurer ledit sieur de Mandelot de la survivance dudit gouvernement pour son gendre , il remit entre les mains de Sa Majesté, tant pour luy que pour son frère, la reserve dudit gouvernement, dont Sa Majesté luy avoit donné promesse.

J'en fis un grand remerciement audit sieur duc

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